Mémoins de SairU-Simon, t. XVI, p. 464 et
était infinie^ et néanmoins ce tourment était délicieux.... Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance, je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments et les plus continus de toute ma vie. » Rencontrant les regards de deux pairs qui ne dissimulaient pas leur satisfac* tion, il s'écrie ^ : c J'avalai par les yeux un délicieux trait de leur joie. »
La séance fut terminée par une réclamation de M. le Duc qui demanda, comme premier prince du sang, la surintendance de l'éducation du roi, que Louis XIY avait donnée au duc du Maine. Le régent soutint la justice de la demande de M. le Duc; le garde des sceaux recueillit immédiatement les voix et après avoir pris, pour la forme, les ordres du roi, il fit enregistrer sur-le-champ l'édit qui achevait de dépouiller le duc du Maine de la puissance et des honneurs dont l'avait investi Louis XIV. « Pendant l'enregistrement, dit Saint-Simon, je promenais mes yeux doucement de toutes parts, et, si je les contraignis avec constance, je ne pus résister à la tentation de m'en dédommager sur le premier président : je l'accablai donc à cent reprises, dans la séance, de mes regards assénés et forlongés avec persévérance. L'in- «sulte, le mépris, le dédain, le triomphe, lui furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles. Souvent il baissait la vue quand il attrapait mes regards ; une fois ou deux il fixa le sien sur moi, et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage, et je me délectais à le lui faire sentir. »
On trouve, dans ce passage, Saint-Simon tout entier, sa haine et sa soif de vengeance exprimées avec cette violente passion qui donne à son style un coloris si chaud et une émotion si puissante. Il s'attira par la violence de ces sentiments les traits que ne manquèrent pas de lui décocher
ses ennemis. Comment s'étonner que les colères de ce boudrUhn aient proYoqué des représailles? Ses amis mêmes ne pouvaient s'empêcher de le blâmer. Louville, auquel il avait fait donner une mission en Espagne * et dont il était le protecteur déclaré , écrirait au marquis de Saint-Aignan ' : « J'ai trouvé notre ami M. de Saint-Simon plus méchant que jamais. »
La disposition de Saint-Simon à adopter et à soutenir des partis violents se manifesta encore à l'occasion des troubles excités par le duc et la duchesse du Maine. Ces mouvements se rattachaient à la conspiration de Cellamare. Saint- Simon appuya vivement l'avis de M. le Duc, qui conseillait d'arrêter immédiatement le duc et la duchesse du Maine et de les mettre en un lieu dont on ne pût rien craindre ^ Le marquis d'Argenson va plus loin et prétend que Saint-Simon voulait qu'on ttt couper la tête au duc du Maine. Il écrit à la date de 1722 * : « Le duc de Saint-Simon est de nos ennemis, parce qu'il a voulu grand mal à mon père, le taxant d'ingratitude, et voici quel en a été le lieu : il prétend qu'il a contribué plus que personne à mettre mon père en place de ministère, et que mon père ne lui a pas tenu les choses qu'il lui avait promises comme pot-de-vin du marché. Or quelles étaient ces choses? Ce petit boudrillon voulait qu'on fît le procès S M. le duc du Maine et qu'on lui fît couper la tête, et le duc de Saint-Simon devait avoir la grande maitri3e de l'artillerie. Voyez un peu quel caractère odieux, injuste et anthropophage de ce petit dévot sans génie, plein d'amourpropre et ne servant d'ailleurs aucunement à la guerre ! »
L'avidité dont le marquis d'Argenson accuse Saint-Simon n*était pas dans son caractère. Il refusa, au contraûre, si l'on