‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 70 sur 328 · Mémoires de SaifU-SivMn, t. VI, p. 108 et suiy · texte numérisé non relu

Mémoires de SaifU-SivMn, t. VI, p. 108 et suiy

4. Les six pairs laïcs furent représentés au sicre de Louis XV par le régeut, le duc de Chartres son fiU, le duc de Bourbon, le comte de Gharolais, le comte de Clermont et le prince de Gonti. Le marécbal de Villeroi repré- «ota le connétable , et le maréchal de Villars le grand maître de France. Ut quatre seigneurs désignés pour accompagner la sainte ampoule furent MM. de BeauTau, d'Ëstaing,. d*Aligre et de Prie.

volte et s'écrie; s'il accepte, le voilà mêlé avec elle dans la plus auguste cérémonie de l'État et la plus affectée aux ducs.

« Les ducs sont donc en ce temps tombés dans rignominie dernière, déchus de tout, sans distinction nulle part, réduits à s*abstenir de tout et à se cacher, en sorte qu'il est inutile de l'être, si ce n'est pour recevoir des affronts et avoir des disputes sur quoi que ce puisse être.

< Tel est l'état où la régence a mis les ducs. Peuvent-ils attendre quelque chose ni se iier jamais qu'à des décisions bien exécutées, encore dans l'inquiétude continuelle d'une décision contraire, le lendemain, qui anéantira l'autre. Sur tous ces points, S. Â. R. est pleinement informée du droit, de la justice, de la bienséance; on ajoutera, sans crainte, de son propre intérêt pour les ducs. Elle l'a dit, non-seulement à eux, mais en particulier à d'autres. Malgré cela, point de respect, point de soumission pareille à la leur. Cependant, promesses nettes, précises, réitérées sur chaque point, toutes manquées avec insultes. Ces traitements n'attirent ni les cœurs ni la confiance, ni aucune espérance. Par violence, on peut tout. Mais comme les ducs n'ont plus rien à perdre et qu'ils ne se peuvent fiera aucune parole, ils se doivent bien garder d'iyouter la folie à leurs autres pertes, et d'accorder ce qui leur est même ravi, à vive force et à ruses renforcées, par des tromperies, dont ils ont autant d'exemples que d'événements.

« Si S. A. R. était capable de changer de volonté, il serait étrange qu'elle n*eût pas autant de puissance pour le bien et pour la justice que pour le mal et pour l'inique. Elle aurait lieu, dans ce cas, de profiter de la réservation faite au roi sur les questions du bonnet et des procès criminels des pairs, et de rendre là-dessus un édit et déclaration ; rien de plus simple et de plus entier que cette manière, et rien de plus facile quand on le voudra d'une volonté ferme et assurée.

« L'autre fait du sacre est encore plus aisé : il n*y a qu'à ayouer l'erreur et s*en prendre à un Dreux S ennemi des ducs, sans savoir pourquoi, et la plus ignorante et stupide créature qui vive; mettre M. d'Uzès en premier pair représentanty quand ce ne serait que l'indécence de voir un enfant ecclésiastique en remplir la fonction sans épée*, qui est l'essence et Tétre du service d'un pair laïc ; donner les honneurs à porter à trois ducs par ancienneté, au goût de S. A. R., et la fonction de grand maître à un autre moins ancien encore que ceux-là ; inviter les autres et les faire seoir en suite de ceux qui porteront les honneurs, et de cette sorte tout est dans sa place, et les maréchaux de France, qui n'ont jamais été que militaires, ne se peuvent plaindre de ne pas faire des fonctions, qui ne leur ont jamais appartenu, et de ne déplacer pas les grands de l'État, dont ils ne peuvent s'empéchér de connaître la différence avec leur ofGce; ajouter un chevalier du Saint-Esprit pour l'offrande, à la place de M. de Tallard,aux trois autres. S. A. R. sait bien l'erreur de Tait de rimprimé du sacre du feu roi, qui, au lieu de mettre M. de Saint-Simon', qui porta un des honneurs de l'offrande comme chevalier du Saint-Esprit, a mis le duc son frère, qui était alors gouverneur de Blaye. Il ne sert de rien de contester place aux ducs qui ne servent point. Dans tous les autres sacres, il manque des ducs en petit nombre ; c'est un fait vérifié par Thistoire. Évéques, chevaliers du Saint-Esprit, seigneurs, secrétaires d'État, gens du conseil, officiers du roi, tout y a place. Les ducs ne sont-ils rien en France, et leur rang et leur état y doit-il être aboli?

1. Gffaod miltre des cérémonies. Voy. Mémoires de SaifU'Simon, t n, p. 313-at4.

2. Il s'agit du prince de Clermont (Louis de Bourbon-<}ondé), âgé dé treize ans à l'époque du sacre : il avait été tonsuré à neuf ans et pourvu des abbayes du Bec, de Saint-Claude, de Noirmoutier et de Saint-Germain des Près. Quoique tonsuré il représenta au sacre de Louis XV un des pairs laïcs.

3. Charles, marquis de Saint-Simon, oncle de Tauteur des Mémoiite. Voy. Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 49.

« Â l'égard des gens de qualité et de leurs prétentions n^es depuis un jour, c*est ce qui les a excités à les réprimer, dans les occasions, par droits, exemples et usages, tant en France que dans tous les pays de l'Europe qui ont leurs grands créés grands, des rangs, des distinctions et des préférences, sans lesquelles il n'y a plus de grand, de grâce ni d'ambition, de règles ni de mesures.

« Pour venir ensuite à d'autres faits du feu roi, il n'a ôté la cène* que depuis la querelle de M. de Hontausier contre les princes, qui l'ont perdue ainsi que les ducs. On voit bien qu'au moins y étaient-ils égaux, et que la restitution aux grands de l'État n'en est pas bien difficile.

« L'adoration de la croix, que les ducs ont eue privativement aux princes jusqu'aux dernières années du feu roi, leur fut ôtée à la prière de M. le Grand*, parce que les princesses qui quêtaient par tout Paris se firent un rang de ne le point faire devant le roi. Les duchesses qui enfin s'en aperçurent, le refusèrent aussi. Le roi se piqua; le fait lui fut expliqué. Il commanda à Mlle d'Armagnac* de quêter, et M. le Grand en saisit la conjoncture. Cet article est encore de très-facile restitution, et ne tient qu'à la volonté.

« Feu M. le Duc*, sur la fin de sa vie, s'avisa de trouver mauvais de ne point servir à la communion du feu roi avec S. A. R. et s'en dédommagea sur les ducs contre qui il se fit donner le même avantage, que les tils et petits-fils de France avaient sur lui en ce point. Ceux à qui M. de Chevreuse a conté ce qui se passa à la dernière promotion du Saint-Esprit, en 1688*, sont pleins de vie et d*honneur. On convient des

1. Les détails sur toutes ces contestations relatives au rang des ducs et pairs pour la cène, Tadoration de la croix, etc., se trouvent dans les Mémoires de Saintr-Simon. On voit que longtemps avant la rédaction définitive de ces mémoires, Saint-Simon en avait les matériaux préparés.

2. Grand écuycr. Voy. ci-dessua, p. 21 , 22et suiv. — 3. Pille du grand écuyer. 4. Louis II, duc de Bourbon, né en 1668, mort en 1710.

^. Voy. le journal de Dangeau, à la date du 31 décembre 1688, et le^ Additions de Saint-Simony t. II, p. 257 du même Journal.

Statuts originaux en faveur des ducs sur les prince? et de leur exécution en la première promotion; de ce qui les fit altérer par la puissance de la Ligue; qu'en ce point l'altération n'a jamais eu lieu sous les deux Henri; des raisons que les deux Louis ont alléguées pour la suivre, et de la justice de faire jurer le roi d'aujourd'hui d'observer les statuts originaux^ Les ducs en ont cent paroles, et encore tout récemment, sur lesquelles ils comptent [peu] , par l'exécution de tant d'autres ci-devant alléguées, dont aucune n'a été tenue.

< On sait aussi que feu M. de Ch&teauneuf, greffier de Tordre, en usa étrangement sur les prétentions que le roi avait plus que permises, et que ce fut lui encore qui pour la première fois fit ôter les carreaux à ducs et à princes en recevant Tordre, et conséquemment en ces cérémonies, tandis que jusqu'aux petits lieutenants de roi en ont un en prêtant serment entre les mains de Sa Majesté.

« Les honneurs militaires retranchés aux ducs par M. de Louvois, en même temps qu'il les usurpa pour lui-même, eurent pour prétexte l'épargne de la poudre, et peu à peu de l'un à Tautre ils les ont tous perdus dans les lieux où ils passent. C'est ce que les grands d'Espagne ont tant de peine à digérer, mais ils s'accommoderont encore beaucoup moins de la préséance dans Tordre que le duc d'Ossone aura à essuyer de H. de Lorraine, et quand ce ne serait pas en personne, au moins dans le catalogue des chevaliers; ce qui est tout un quant à la chose en soi.

« Les mêmes grands sont encore infiniment blessés du chapeau aux audiences. Il est notoire que Torigine en vient d'un grand d'Espagne, qui se couvrit de lui-même devant Henri IV se promenant à Mousseaux, lequel en fut blessé, et commanda aussitôt aux seigneurs titrés qui se trouvèrent

1. Voy. sur ces statuts originaux de Tordre du Saint-Esprit une longue addition de Saint-Simon au Journal de DangeaUf t. 11^ p. 244 et suiv.

présents, de se couvrir. Outre le prince de Gondé, il ne s'y trouva que le duc de Mayenne et H. d'Êpemon, d'où HM. de Candale et d'Épemon l'ont gardé. Il ne l'est pas moins encore que les princes eurent ordre de se tenir découverts à l'audience du légat Ghigi^ (dont le fauteuil excluait les princes du sang), et qui devait faire la satisfaction des Corses en présence des ducs. Ceux-ci demandèrent à se couvrir ou à sortir pour faire tenir les autres découverts, et ils essayèrent de ne s'y pas trouver. Mais les comtes de Soissons et d'Barcourt devaient mener le légat à l'audience, ils furent forcés d'y rester par exprès commandement. La friponnerie existante de la tapisserie de cette audience est démentie par l'histoire et par les registres*.

« Rien ne plairait donc tant à l'Espagne que de donner aux ducs en France et conséquemment aux grands, ce que les uns et les autres ont en Espagne. Rien ne serait mieux placé, et il n'en coûte que la simple volonté.

c De croire que rendre un point sur trente qu'on a ravis à des hommes de courage, puisse entrer pour dédommagement du reste, c'est s'abuser.

< Restituer les paroles, rétablir les gens et leurs rangs, puisqu'il est juste et promis, leur rendre ce qu'on leur a ôté, les dédommager de quelques autres choses équitables et faciles, perdues auparavant, mais l'exécuter avant tout, c'est le moyen unique de ramener les cœurs, le courage et la confiance. »

Le mémoire de Saint-Simon ne resta pas sans réponse* « L'orgueil déplacé et la fausse vanité de MM. les ducs et pairs,

1. Le légat Fabio Chigi, neveu du pape Alexandre Vil, Tint en France en juin 1664| pour faire réparation de l'insulte que deux ans auparavant 1 ambassadeur de France à Rome avait essuyée de la part des Corses de la garde du pape.

2. Voy. dans les Mémoires de SaifUSimortf t. Il , p. 80-82, l'histoire de cette tapisserie.

dit l'auteur de la réfutations leur fait depuis longtemps offenser les princes du sang, attaquer les princes légitimés, insulter la noblesse, brusquer le parlement, empiéter sur tout, et n'être contents de rien, pas même des distinctions qui leur ont été accordées par les rois. La dernière scène qu'ils viennent de donner à la cour a fait paraître un mémoire que M. de Saint-Simon avait eu le front de présenter à feu M. le duc d'Orléans avant le sacre du roi au nom des ducs.

< Ce mémoire divise [sic) trop clairement leurs idées pour qu*on puisse le laisser répandre impunément. Il est inutile que M. le duc de Saint-Simon le désavoue : son style laconique, sec, dur, bouillant, inconsidéré, lui ressemble trop pour que l'on puisse s'y méprendre; il ne peut être imité par personne V C'est donc à lui seul que l'on adressera les réponses que mérite son mémoire. « Viennent ensuite quelques considérations historiques d'un intérêt médiocre. L*auteur, après avoir rappelé l'origine de plusieurs pairies et attaqué en passant celle de Saint-Simon, résume ainsi les prérogatives des ducs et pairs au xvm* siècle : « Pour réduire à l'exactitude l'état des pairs modernes, c'est le droit de faire les importants à la cour et d'y faire voir leurs femmes assises, c'est de siéger au parlement pour rendre la justice sans la connaître et sans l'entendre enqualitéde conseillers honoraires, et sans jamais y pouvoir présider ; c'est enfin de se trouver à des cérémonies lorsqu'ils y seront appelés, mais jamais de droit. Voilà réellement à quoi se peut et se doit fixer la destination de leur état. »

L'auteur soutient ensuite qu'aux rois appartient le droit de doQuer les grandeurs et distinctions à qui bon leur sem-

1. Cette réponse au mémoire de Saint-Simon se trouve également au tome I, p. 67 du recueil de Cangé.

2. Ce jugement de» contemporains sur le style de Saint-Simon est remarquable et a été confirmé par la postérité. Nous ajouterons que la comparaison seule de cette pièce avec les mémoires de Saint-Simon et les nombreux faits rapportés et dans les mémoires et dans le factum ne laissent pas de doutes sur Ttuteur.

ble ; puis il continue en ces termes : < Croirait-on que les rois laissent jamais confondre en aucune façon les princes de leur sang avec des particuliers que par gr&ce ils ont décorés de dignités permanentes! Osera-t-on imaginer que les rois se soient liés de façon qu'il ne leur soit plus loisible de donner à qui ils jugeront à propos le droit de précéder les pairs modernes? Ces paradoxes sont du dernier absurde. C'est néanmoins sur eux que roule le mémoire de M. de Saint-Simon. C*est de là que' naissent les plaintes, les reproches, les injures et les menaces qui en font le tissu. >

A l'occasion du mot entreprise employé tant de fois dans le mémoire du duc de Saint*Simon, l'auteur ajoute : < C'est apparemment pour exprimer que les princes du sang ont voulu affaiblir ou contredire les droits des pairs; si l'on veut les examiner attentivement, on trouvera qu'une faveur singulière accordée à un vieillard devient un privilège exclusif en faveur de leur corps entier, une tentative hasardée et non réprimée dans son commencement, est réputée un usage constant, et présentement un abus s'appelle un droit, un droit incontestable, en un mot on leur fera toujours injure, dès qu'on ne donnera pas une libre carrière à leurs chimériques prétentions. Revenons à M. de Saint-Simon, il prétend que l'état de pair donne le droit de précéder la noblesse en toutes les assemblées, même aux bals du Palais- Royal. L'extension de cette prérogative est assurément des plus burlesques, et c'e^t y répondre suffisamment que de la faire remarquer. Parlons sérieusement : a-t-il fait réflexion que pour précéder dignement la noblesse, il faut lui être supérieur en naissance, en mérite, en courage et en vertu? Si la pudeur pouvait avoir lieu dans les hommes et qu'ils pussent se rendre justice, combien peu en verrait-on se mettre au-dessus des autres I Serait-ce cette pudeur qui empêche tant de ducs de paraître à la guerre? n'est-ce point la vanité qui leur rend insupportable l'obligation d'obéir à des officiers généraux, simples gentilshommes? En effet, cela dégraderait

leur émmentissime dignité. » L'auteur termine en rappelant que les rois eux-mêmes, tels que François I** et Henri IV, se faisaient honneur à! affirmer les choses les plus graves par leur foi de getuilhûmme, « C'est en effet, ajoute-t-il, le premier, le plus ancien et le plus honorable des titres. Le gentilhomme ancien Test par la grâce de Dieu, puisqu'on ne peut trouver son origine, le duc n'est duc que par la grâce du roi; un parchemin" le fait duc; un parchemin pourra le détruire un jour. En était-il ainsi des anciens pairs? non; car ils l'étaient parla grâce de Dieu. >

Le régent n'ayant tenu aucun compte des réclamations de Saint-Simon, ce dernier se retira à la Ferté et s'abstint de paraître au sacre de Louis XV*. Avant de s'éloigner, Saînl- Stoion put apprendre l'exil du duc de BoufOers, du comte de I^S^^Yi second fils du duc de Luxembourg, du marquis d'Âlincour, petit-fils du maréchal-duc de Villeroi, et d'autres jeunes nobles, dont les scandales avaient dépassé toutes les bornes et contraint le régent lui-même à des mesures de rigueur*. Saint-Simon ne parle pas dans ses mémoires de cette nouvelle flétrissure infligée à des familles de ducs et pairs. Mais son découragement est fortement marqué dans le passage suivant : « Je voyais, dit-il*, s'acheminer le complet rétablissement de toutes les grandeurs des bâtards. J'avais le cœur navré devoir le régent à la chaîne de son indigne ministre et n*osant rien sans lui ni que par lui, TÉtat en proie à l'intérêt, à l'avarice de ce malheureux sans qu'il y eût aucun remède. >

Dubois ne jouit pas longtemps de sapuissance\ Après sa mort (1723), Saint-Sfmon revint à la cour où le duc d'Or-

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