‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 92 sur 328 · Mémoires, t. III, p · texte numérisé non relu

Mémoires, t. III, p

2. Recherches historiques et généalogiques des Grands d'Espagne^ par Imhof. Amsterdam, 1707, iii-12.

3/ f. Journal de Dangeau avec les additions de Saint-Simon, publié par

MM. Fcuill t de Conches, Soulié, Dussieux (Didot, 1854).

A ' ji. Tome XVIII, p. 61 et suiv. Saint-Simon a ajouté que Dangeau vint à la

cour vers les temps de la mort de la reine-mère, Anne d'Autriche (20 janvier 1666), tandis que son Journal ne commence qu'au 1*' avril 1684. Dangeau avait-il rédigé un autre journal antérieur à celui que nous avons? Saint-Simon s'est- il trompé de date? C'est une question que nous ne pouvons résoudre et qui n'a d'ailleurs ici aucune importance.

nement, en sorte qu'on n'y voit que les événements avec une date exacte, sans un mot de leur cause, encore moins d'aucune intrigue, ni d'aucune sorte de mouvement de cour, ni d*entre les particuliers. La bassesse d'un humble courtisan, le culte du maître ou de tout ce qui est et sent la faveur, la prodigalité des plus fades et des plus misérables louanges, l'encens éternel et suffoquant jusque des actions du roi les plus indifférentes, la terreur et la fadeur* suprême ne l'abandonnent nulle part pour ne blesser personne, excuser tout, principalement dans les généraux et autres personnes du goût du roi, de Mme de Maintenon, des ministres, toutes ces choses éclatent dans toutes les pages, et dégoûtent merveilleusement. Tout ce que le roi a fait chaque jour, même de plus indifférent, et souvent les premiers princes et les ministres les plus accrédités, quelquefois d'autres sortes de personnages, s'y trouvent avec sécheresse pour les faits, mais tant qu'il se peut avec les plus serviles louanges, et pour des choses que nul autre que lui ne s'aviserait de louer.

c II est difficile de comprendre comment un homme a pu avoir la patience et la persévérance d'écrire un pareil ouvrage tous les jours pendant plus de cinquante ans, si maigre, si sec, si contraint, si précautionné, si littéral à n'écrire que des écorces de la plus repoussante aridité. Mais il faut dire aussi qu'il eût été difficile à Dangeau d'écrire de vrais mémoires, qui demandent qu'on soit au fait de l'intérieur et des diverses machines d'une cour. Quoiqu'il n'en sortit presque jamais, et encore pour des moments, quoiqu'il y fût avec distinction et dans les bonnes compagnies, quoiqu'il y fût aimé, et même estimé du côté de l'honneur et du secret, il est pourtant vrai qu'il ne fut jamais au fait d'aucune chose ni initié dans quoi que ce fût. Sa vie frivole et d'écorce était telle que ses mémoires ; il ne savait rien au delà de ce que

1. On a imprimé à tort (omut au lieu de fadeur dans l'édition Hachette.

tout le monde voyait; il se contentait aussi d*6tre des festins et des fêtes; sa vanité a grand soin de l*y montrer dans ses mémoires; mais il ne fut jamais de rien de particulier. Ce n'est pas qu'il ne fût instruit quelquefois de ce qui pouvait regarder ses amis par eux-mêmes, qui, étant [uelques-uns des gens considérables, pouvaient lui donner quelques connaissances relatives, mais cela était rare et court. Ceux qui étaient de ses amis de ce genre en très-petit nombre , connaissaient trop la légèreté de son étoffe pour perdre leur temps avec lui. >

Notre époque, qui a un goût tout particulier pour l'exactitude historique, a apprécié le soin minutieux avec lequel Dangeau a fixé les dates des événements et décrit le cérémonial. Mais il faut bien avpuer avec Saint-Simon , que la lecture suivie de pareils détails est fastidieuse. Les habiles éditeurs du journal de Dangeau ont eu soin d'en relever la fadeur par les piquantes annotations de Saint-Simon , et ce sont ces additions qui attirent et- retiennent le lecteur. Le Journal de Dangeau, que Saint-Simon commenta avec une verve qui ressemble parfois à de l'indignation , eut sur le grand travail qu'iP élaborait une double influence : il lui fournit des dates exactes^ et en même temps lui inspira une véritable colère contre la platitude du courtisan. Il a souvent chargé ses couleurs par irritation contre la servilité de Dangeau.

D'après les recherches de MM. Soulié et Dussieux*, ce fut de 1734 à 1738, que Saint-Simon annota le Journal de Dangeau. Les additions mêmes de Saint-Simon en fournissent la preuve * : indique une note placée à l'année 1705, que le

1. Saint-Simon le reconnaît lorsqu'il dit dans la suite du passage que nous avons cité : <« ces mémoires serviront beaucoup, à qui voudra écrire plus solidement , pour Texactitude de la chronologie et pour éviter la confusion. »

2. Voy. la note publiée par les éditeurs à la fin du Journal d$ Dangeau.

3. Voy le résumé de ces preuves dans un article de la Revue Britannique (mais 1864} , traduit de la Revue d'Edimbourg,

R. P. François-Marie, alors général des Carmes, mourut, en cette année 1734, à l'âge de soi];ante-sept ans. Dans le tableau où Saint-Simon apprécie l'ensemble du règne de Louis XIV, il remarque que Puységur ne devint maréchal de France qpi'eii 1735. Enfin, parlant de Mme Guyon, morte en 1717, il ajoute que : « Quoiqu'elle fût morte depuis vingt ans, son petit troupeau existait encore. » Ce passage a donc été écrit en 1737.

Les additions de Saint-Simon au Journal de Dangeau sont souvent fort étendues : ainsi le tableau du règne de Louis XIV, après la mort de ce prince, forme une note de 80 pages in-8* imprimées en petit texte. Ce passage et beaucoup d'autres ont été ti'ansportés presque textuellement dans les mémoires. Cependant tous Jes matériaux, que Saint-Simon avait réunis dans les additions au Journal de Dangeau, n'ont pas été mis en œuvre dans la rédaction définitive de son travail. Il en a usé, comme pour les notes qu'il avait accumulées de longue main : les unes, et spécialement les conversations avec Louis XIY et d'autres personnages, ont été reproduites textuellement ; d'autres renvoyées aux pièces justificatives, comme les portraits de Rancé et de Mme de Pontchartrain.

En résumé , le travail que Saint-Simon fit pendant quatre années sur le Journal de Dangeau peut être considéré comme une esquisse, ou, pour me servir de ses expressions, comme un prenaier crayon de ses mémoires. Celte ébauche est pleine de vigueur, et les portraits y sont tracés avec une verve que fait encore mieux ressortir le contraste avec le style terne et plat de Dangeau. Si Saint-Simon a emprunté quelques dates et quelques faits à Dangeau \ il faut convenir

1. MM. Soulié et Dussieux font remarquer avec raison que Saiot-SimoQ n*a rien dit de la mort de Bourdaloue, arrivée le 13 mai 1704, parce qu'elle est passée sous silence dans le Journal de Dangeau. Il en résulte que le portrait de BourcJaloue manque à la pbce consacrée, c>st-à-dire au moment de la moi t. « C'est là, ajoutent les éditeurs de Dangeau, que Saint-Simon a mis dans les Additiong les portraits qu'il a remis ensuite dans ses Mémoires. »

qu'il Ta largement payé en Tornant de pareilles additions. Je me bornerai à en citer pour preuve un des morceaux que Saint-Simon n'a pas insérés dans ses mémoires, quoiqu'il eo fût digne par la vigueur du style: c'est le portrait de Louvois^ « M. de Louvois était le plus grand homme en son genre, qui ait paru depuis plusieurs siècles, mais dont les talents ont été aussi les plus funestes à la France, par les conjonctures où il s'est trouvé. Rien de plus vaste, de plus fertile, de plus juste que son esprit pour les plus grandes entreprises et pour le secret d'en marquer tous les préparatifs et les dispositions les plus immédiates, dans l'exécution exacte et entière desquelles il excellait encore plus. Infatigable dans un travail de tous les jours et de toutes les années, il pesait, perçait, dirigeait tous les détails avec une aisance inconce* vable, dont aucun ne lui échappait jusqu'aux plus petits, et, autant que cela peut être dit d'un homme mortel et borné de sa nature, rien ne lui était impossible. Il connaissait les choses et les gens avec un sens exquis, et s'en servait à ce à quoi ils étaient propres avec un merveilleux discernement. La récompense et la punition étaient avec lui certaines, et toujours dans la proportion des gens et de leur service ou de leur manquement. En tout, d'une grande suite; le plus dangereux ennemi et le plus difficilement réconciliable, l'ami le plus sûr, le plus ardent, le plus voulant par lui-même, magnilique en tout, noble en tout, libéral à pleines mains, et faisant à ses amis et à ses proches des présents de souverain, des terres, des maisons, des régiments achetés exprès en entier, des prix entiers de belles et grandes charges à la cour; le meilleur parent du monde, et le père des pauvres, et qui ne refusa jamais rien, et dont les aumônes allaient entre deux cent et trois cent mille francs par an ; car cela dépendait des œuvres que des personnes de piété lui proposaient de vingt, trente, quarante et cinquante mille francs

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