Tome rv du Journal de Dangeau, p
ordre de la reine, du nom du comte d'Harcourt, que M. de Saint-Simon envoya appeler. .»
Ce récit esl simple et vraisemblable. Saint-Simon y ajoute, dans ses mémoires, des détails dont nous aurons lieu de constater la fausseté en ce qui concerne les relations de Chavigny et de Claude de Saint-Simon. Mais en ce moment nous ne voulons que signaler l'ampliGcation. < Il est difficile, disent les mémoires S d'avoir un peu lu des histoires et des mémoires du règne de Louis XIII et de la minorité du roi son fils, sans y avoir vu M. de Ghavigny faire d'étranges personnages auprès du roi, du cardinal de Richelieu, des deux reines, de Gaston, à qui, bien que secrétaire d'État, il ne fut donné pour chancelier, malgré ce prince, que pour être son espion domestique.... Louis XIII connaissait trop les esprits des personnes qui nécessairement après lui se trouveraient portées de droit au limon des affaires pour ne leur laisser la disposition que de celles qu'il ne pouvait pas faire avant de mourir. Il dicta donc un long écrit à Ghavigny de ses dernières volontés les plus particulières, et il remplit tout ce qui vaquait. Il n'y avait point de grand écuyer depuis la mort funeste de Cinq-Hars. Cette belle charge fut donnée à mon père. L'écrit dicté à Chavigny fut lu tout haut devant tout le monde comme les dispositions concernant l'État l'avaient été, mais non devant le même nombre, ni avec les mêmes cérémonies. Mon père, éperdu de douleur, ne put répondre au roi qui lui apprit qu'il l'avait fait grand écuyer que. ipir se jeter sur ses mains et les inonder de ses larmes, ni autrement que par elles auX compliments qu'il en reçut.... Il en fit les fonctions aux obsèques du roi, et il m'a souvent dit qu'en jetant l'épée royale dans le <;aveau, il fut au moment de s'y jeter lui-même. Il ne pensait qu'à sa douleur, et ses amis le pressaient d'envoyer chercher ses provisions de grand écuyer sans qu'ils le pussent distraire. A la fin
pourtant il y envoya; ce fut inutilement, elles n'étaient pas, disait-on, expédiées.
c Le crime rend honteux; on ne l'avoue que le plus tard qu'on peut. Cependant, après plusieurs mois, il apprit que Ghavigny avait laissé son nom en blanc, bien sûr que le roi, en l'état extrême où il se trouvait lorsqu'il lui dicta ses dernières dispositions, signerait sans lire, ainsi qu*il arriva; que Ghavigny avait été trouver la reine, auprès de laquelle il s'était fait un mérite de sa scélératesse, pour lui laisser la disposition de la charge de grand écuyçr, dont il remplirait le nom à son choix, afin que celui à qui elle donnerait cet office de la couronne, mon père ou un autre, lui en eût l'obligation entière, et qu'elle pût s'acquérir une créature considérable par ce grand bienfait à l'entrée de sa régence. Ghavigny n'ignorait pas que l'aversion que la reine avait pour le roi s'étendait à tout ce qu'il aimait, même sans autre cause, et qu'avec ce détour mon père ne serait point grand écuyer. La comtesse d'Harcourt, quoique nièce du cardinal de Richelieu, avait depuis longtemps trouvé grâce devant elle, et les moyens de se mettre intimement bien avec elle ; ce qui a duré jusqu'à sa mort. Elle fut bien avertie, et le comte d'Harcourt fut grand écuyer. A cette nouvelle on peut juger de l'indignation de mon père : la reine lui était trop respectable, et Chavigny trop t?i^, il envoya appeler le comte d'Harcourt. >
n est impossible, en comparant les quelques lignes des additions au journal de Dangeau, sur Chavigny, avec ces pages des mémoires, de n'étre*pas frappé du procédé de Saint-Simon ; il soigne les détails de la narration, et creuse les traits à peine indiqués. Parfois ce procédé d'amplification l'entraîne à se servir d'expressions dont l'exagération et la violence mettent en gardecontreFhistorien. Dansla note sur le journal
1. On verra plus loin par les lettres que Claude de Saint-Simon écrivait k Chavigny à une époque postérieure que, bien loin de le trouver vxlf il lui prodiguait les expressions d'estime et d'amitié.
de DangeaUi il n'est question que d'une omission volontaire de Chavigny. Les iiiémoires parlent de son crime et le représentent comme trop vil pour que Claude de Saint-Simon se soit vengé sur lai. Nous prenons ici l'auteur en flagrant délit d'amplification, et, qui pis est, d'aoiplifîcation mensongère. Saint-Simon n*est pas, quoi qu'on en ait dit, un grand seigneur écrivant à la diable pour Pimmortalité, li se donne, à la vérité, de ces airs de grand seigneur et affecte le dédain pour Fart d'écrire ; mais ce sont là des ruses de vanité. En comparant des récits qu'il répète deux ou trois fois dans ses mémoires S on voit que, si le style a souvent des formes étranges et même barbares, Fauteur n'en travaillait pas moins avec un soin curieux les détails de ses narrations. C'est un véritable artiste qui se plaît à creuser et à orner son monument.
Citonsencore unexemplede ce travail de Saint-Simon. Nous l'emprunterons à l'article de la Revue britannique , que nous avons déjà mentionné'. Dangeau écrit à la date du 1'' janvier 1696' : c Le roi assembla le chapitre des chevaliers de l'ordre avant que de marcher à la chapelle; il nous ditquMl avait résolu de faire chevalier M. le duc Lanti, Romain, qui depuis longtemps a arboré les armes de France. Sa femme est de la maison de la Tremoille-Noirmoustier, sœur de la duchesse de Bracciano. Après le chapitre, nous marchâmes à la chapelle dans l'ordre ordinaire. A la lin de l'Évangile, le roi alla se placer sous son dais, et y reçut le serment de M. l'évoque de Noyon, qui a eu la place de Mgr l'archevêque de Paris. Puis Sa Majesté retourna dans sa place entendre le reste de la messe; et à la fin de la messe, il s'alla mettre sous son dais, et y reçut le serment du comte de Guiscard,
1. J'ai reproduit a?ec soin, dans mon édition, ces variantes d'une même narration que les éditeurs précédents avaient supprimées. Le lecteur attentif reconnaîtra que si elles n'ajoutent rien aux renseignements historiques, elles ne sont pas sans intérêt pour étudier les procédés de Técrivain.