‹ Saint-Simon et le saint-simonisme: cours professé à l'école des sciencesChapitre 24 sur 30 · PÉRIODE TRANSITOIRE · texte numérisé non relu

PÉRIODE TRANSITOIRE

distincte. 11 faut négliger ces premiers et grossiers linéaments pour arrivet à la doctrine définitive, qui se compose de trois théories fondamentales.

Les trois points sur lesquels l'école saint-simonienne a de beaucoup dépassé la pensée du maître, sont les trois bases essentielles de toute société : la propriété, la religion et la famille. Dans ces trois ordres de questions , le saint-simonisme a en trois doctrines nouvelles et particulières que Saint-Simon n'avait pas connues, et qui sont caractéristiques de l'école. Ce sont, dans la théorie de la propriété, l'abolition de l'héritage ; dans la métaphysique et dans la religion, la doctrine de la réhabilitation de la chair; dans la théorie de la famille, la doctrine de l'affranchissement de la femme. Rien de plus connu et même de plus populaire que ces trois doctrines; mais par quelles raisons les saint-simoniens y ont-ils été conduits? dans quel sens les entendaient-ils? et comment prétendaient-ils les appliquer ? C'est ce qu'on ne sait généralement pas avec précision ; c'est cette exposition précise que nous voudrions dégager des textes que nous avons sous les yeux.

Gomme Saiut-Simon, leur maître, les saint-simoaiens aimaient à rallacher leurs vues sur Torganisation sociale à la philosophie de l'histoire. Â cette époque, on était très-préoccupé de la destination de l'humanité, et l'on croyait en surprendre le secret dans son histoire. Ce sont donc les lois du passé qui doivent nous révéler les lois de l'avenir. En philosophie de l'histoire, les saint-simoniens partaient des idées du maître, seulement en les généralisant. Saint- Simon avait dit que nons sortions d'une période critique, et qa'il s'agissait d'entrer dans une période d'oi^anisalioo. Les saint-simoniens tirèrent de là une

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loi générale, el dirent qu'il y a deux sortes d'époques en histoire : les unes critiques, les a,\klTe% organiques, et que l'humanité passe alternalivemeat des unes aux autres. Sans doute, dans les périodes du passé dites organiques , l'ordre social n'était encore qu'un ordre « incomplet, > puisqu'il n'était pas universel, I provisoire, b puisqu'il n'était pas « pacifique ». Néanmoins ce qui caractérise ces époques, c'est que le but social y est nettement indiqué et partout compris, que les hommes y sont tous dirigés à la fois par l'éducation et la législation. Dans ces époques, il y a «légitimité, souveraineté, autorité; > leur caractère est essentiellement religieux. DaoB les époques critiques au contraire, après un court moment de généreuse activité employée à détruire les abus, l'anarchie se manifeste, n l'égoïsme succède au dévoùment, l'athéisme à la dévotion. » Dans les premières domine la religion, dans les secondes la philosophie.

A ces deux états sociaux correspondent deux principes d'action différents signalés déjà par Saint-Simon. 11 avait remarqué que le caractère de la critique est de mettre la division parmi les hommes et de la discorde dans les esprits, et, au contraire, que dans une société oi^nisée, tout est lié par une loi

commuDe. Les saiot-simoniens, généralisant ces vues, dirent qu'il y a deux principes sociaux, u l'antagonisme et L'association, " et que la loi de l'humanité est de passer de l'un à l'autre. L'antagonisme domine dans les périodes critiques, l'association dans les périodes organiques. Le premier a été surtout la loi du passé, la seconde est destinée à devenir la loi de l'avenir. L'antagonisme se manifeste par la guerre : guerre entre cités et nations , et dans les nations guerre entre familles, clans, tribus, et dans chaque famille entre les sexes et les âges, — guerre entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, entre les clergés nationaux et les clei^és centraux. Néanmoins le principe d'association prévaut toujours de plus en plus sur le principe d'antagonisme. Il s'étend de groupe en groupe , embrassant toujours un plus grand nombre d'hommes : c'est ainsi que da cercle le plus restreint, c'est-à-dire la famille, il s'élève à la cité, de la cité à la nation, de la nation à la fédération : l'humanité en est restée jusqu'ici à ce dernier progrès.

Quel est maintenant i le but social? * Saint>Simon avait assigné pour objet à L'activité humaine « l'ex-^ ploitation du globe. » Son école se propose le même

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but ; mais elle l'exprime avec plus de précision , et sur UD Ion déjà plus menaçant et plus irrité. Jusqu'ici, disent-ils, la loi de l'humanité a été, < l'exploitation de l'homme par i'homme, » formule redoutable qui n'avait encore chez les saint-simoniens qu'un sens théorique ot abstrait, et qui devait devenir pour le socialisme révolutionnaire un drapeau de haine et de vengeance. Tel fut le but du passé : quant à l'avenir, ce doit être l'exploitation de la nature < par l'homme associé à l'homme ». En d'autres termes, « la guerre et la paix, » tels sont les deux pôles opposés de l'activité humaine, des périodes critiques et des périodes organiques, du passé et de l'avenir.

L'exploitation de l'homme par l'homme a eu trois phases ou trois degrés : l'esclavage, le servage , le prolétariat. Les saint-simoniens, qui affectent d'apporter dans l'appréciation du passé un grand esprit d'impartialité et d'équité , ne méconnaissent pas le progrès de l'un de ces étals à l'autre : ils ne soutiennent pas, comme les socialistes sans scrupules, que l'ouvrier est plus misérable que l'esclave, car le prolétaire, disent-ils, a ■ la propriété de sa personne, » néanmoins son état n'est qu'un

servage mitigé. En effet, quoique le contrat passé • entre le maître et l'ouvrier soit une transaction entre l'un et l'autre, cependant celte transaction n'est pas libre de la part de l'ouvrier, car il est obligé de l'accepter sous peine de la vie. Sans doute, s'il se faisait entre les différentes classes de la société un continuel échange, qui mit les uns en haut, les autres en bas, suivant les mérites de chacun, l'inégalité n'aurait rien de contraire à la nature et h la justice; mais l'incapacité de naissance, supprimée par la loi, subsiste toujours en fait, u Les avantages et les désavantages sociaui se transmettent héréditairement; la misère est héréditaire. » Les travailleurs sont exploités par les chefs d'industrie, qui eux-mêmes, quoiqu'à un moindre degré, le sont aussi par les propriétaires de fonds. La révolution a supprimé la u servi* tude des personnes, » mais elle a laissé subsister la « servitude de la terre > . Peu importe que le seigneur ne porte plus le titre de marquis ou de comte, et qu'il s'appelle rentier, capitaliste, propriétaire, bourgeois ; sous tous ces noms divers, il reste investi du monopôle des richesses, c'est-à-dire de la faculté de disposer à son gré, et même dans l'oisiveté, des « instruments de travail. > Si donc on veut s'élever au-

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dessus du prolétariat, ce n'est plus la personne , ce sont les choses qu'il faut affranchir. Il faut s'attaquer hardiment à la réforme de la propriété.

Les saint-simoniens montraient heaucoup d'habileté dans leur critique de la propriété. Ils prétendaient ne pas vouloir l'abolir, mais seulement la modifier : ce dont il y a tant d'exemples dans l'histoire. La propriété n'est pas un fait absolu : elle a passé par des phases bien différentes. D'abord c'est l'homme lui-même qui a été une propriété : la terre a subi aussi bien des conditions diverses d'appropriations. La propriété féodale n'est pas celle du code civil. Le droit de transmettre a eu également ses phases . liberté absolue, droit d'aînesse, partage égal, droit de masculinité, etc. , que de formes diverses d'un même droit ! Pourquoi n'y aurait-il pas une phase nouvelle? Ils discutaient ensuite les diverses théories des économistes et des publicistes. On connaît par exemple la théorie de Ricardo et de Halthus sur la rente, à savoir « que la différence de qualité des ten-es exploitées permet d'employer une partie des produits sociaux h autre chose qu'à l'entretien des cultivateurs. » Soit; mais pourquoi cette partie disponible des produits serait-elle employée à nourrir

sans rien faire de nobles propriétaires ? Encore si elle servait comme au moyen-âge à payer les guerriers ; mais pourquoi payer cet avantage à ceux qui ne font rien, aux « oisifs ?» Le code civil définit la propriété, o le droit de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu que l'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois. » Définition vague et négative qui ne nous apprend en aucune façon dans quel dessein les lois restrictives de ce droit absolu seront instituées. Cazalis, à la Constituante, disait toute la vérité lorsqu'il s'écriait : ■ Il n'est pas un paysan qui ne vous apprenne ce que vous ignorez : c'est que celui qui n'a pas cultivé n'a pas droit de recueillir les fruits. » Le propriétaire oisif qui succède â son père par droit de naissance a-t-il cultivé ? D'où lui vient donc le droit de recueillir les fruits ?

On voit comment les saint-simoniens furent conduits à leur doctrine sur l'héritage. Cette doctrine était implicitement contenue dans leur principe : « à chacun selon sa capacité ; à chaque capacité suivant ses œuvres. » Le principe da mérite personnel pris à la rigueur devait conduire à supprimer tout avantage dès la naissance. Or il subsiste encore un avantage de ce genre, qui à lui seul égale et surpasse

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tous les privilèges du passé : c'est l'héritage. « Hériter, disait Destntt de Tracy, devient un moyen d'acquérir, et qui plus est, ou plutôt gui pis est, un moyen d'acquérir sans travail. > C'est donc, même suivant les économistes, un mal, mais un mal nécessaire, un < ulcère inévitable, » comme J.-B. Say le disait des gouvernements. Est-il vrai cependant que ce soit un mat incurable? Succéder, c'est remplacer. Pour remplacer un homme chaîné d'un travail quelconque, n'est-il pas juste d'exiger des conditions quelconques de capacité ? Dans le système actuel de l'héritage , pour succéder à quelqu'un , il suffit d'être son propre parent ; pour être propriétaire (ce qui est la plus haute et la plus difficile des fonctions), il n'est pas nécessaire de savoir faire quelque chose. Quoi de plus contraire au principe du mérite personnel, base de notre société depuis ta révolution ? Pourquoi ne serail-il pas établi que l'usage ou la direction d'un atelier, d'un instrument d'industrie quelconque (une terre, par exemple), passerait toujours, après la mort ou la retraite du titulaire, dans les mains de l'homme le plus capable de le remplacer?

Celte ihéorie se rattachait à la manière dont les

saint-siraoniens eatendaient la propriété. Ce que l'on appelle de ce nom d'ordinaire c'est « l'ensemble des richesses qui ne sont pas destinées à être immédiatement consommées, et qui donnent droit aujourd'hui à un revenu. > Elle comprend les fonds de terres et les capitaux, ce que les économistes appellent « fonds de production. » Or ces fonds n'étaient, suivant les saint-simoniens, que « des instruments de travail. > Les propriétaires n'en sont que les dépositaires, et leur fonction consiste à les distribuer aax travailleurs. Là est le nœud de la théorie. Ce qui est économisé sur le travail passé ne doit pas l'être dans un intérêt exclusif de jouissance individuelle. Il ne l'est que pour (c créditer le travail futur. > Dira-t-on que le travail sera découragé s'il n'est pas mis en possession de ce surplus qu'il a su économiser? Les saint-simoniens ne restaient pas conrt devant cette objection, car ils prétendaient que le travail peut être suffisamment encouragé par l'avancement de fonction, comme il l'est aujourd'hui dans les administrations : on ne voit pas par exemple que dans l'armée, dans la magistrature, dans l'université, le mobile de l'avancement ne soit pas suffisant pour pousser au travail. Toute la question revient donc toujours d savoir si la

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dislribalion des iostruments de travail se fait mieux par des détenteurs irresponsables on par la société tout eolière. Aujourd'hui , cette fonction est entre les mains des propriétaires ; on peut se demander s'ils la remplissent * avec intelligence, à peu de frais, d'une manière favorable à l'accroissement des produits. > Or d'un côté il faut convenir que les propriétaires ne vendent pas leurs services à bon marché : il suHît pour cela de considérer la lai^ pari qu'ils s'attribuent dans la répartition. D'un autre côté, les crises périodiques et les catastrophes fré quentes qui désolent l'industrie donnent à penser que les propriétaires apportent peu de lumières dans l'exercice de leurs fonctions. II est facile du reste de s'en assurer en se demandant quelles seraient les conditions d'une bonne et sage distribution des instruments de travail. II faut d'abord qu'ils soient répartis en raison du besoin de chaque localité et de chaque branche d'industrie, puis en raison des capacités individuelles, enfin que la production soit organisée de manière à n'avoir jamais à redouter ni disette ni encombrement. La distribution des instruments de travail est une fonction sociale , comme l'éducation, lajusticeetlaguerre.il faut qu'elle soit

organisée. Pourquoi l'industrie destructive serait-elle organisée, et l'industrie productive ne le serait-elle pas? L'état seol connaît les besoins militaires du pays : pourquoi serait-il incompétent poar les besoins industriels? Les distributeurs actuels sont ignorants, isolés, ont des intérêts opposés ; ils ne connaissent ni les besoins de la production, ni ceux de la consommation. L'état actuel de libre concurrence rappelle les guerres privées du moyen-âge, les grandes compagnies, la course, en un mot toutes les institutions d'un temps où la guerre était individuelle au Heu d'être sociale. Lorsque la royautés enlevé aux barons le droit de guerre pour se le réserver à elle seule, lorsqu'elle a substitué l'armée nationale aux armées féodales, elle a soulevé autant de protestations qu'aujourd'hui ceux qui combattent la féodalité industrielle et veulent la remplacer par un gouvernement national de la richesse.

I^a conséquence de toute cette déduction, c'est que l'affranchissement du prolétariat ne peut se faire que par un dernier progrès, qui consiste c à transporter le droit de succession de la famille à l'État, * en d'autres termes par l'abolition de l'héritage. C'est par cette doctrine que le saint-simonisme croyait

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donner an sens net et pratique anx protestations vagues de Saint-Simon contre les oisifs : celui-ci signalait te mal, mais il n'avait pas trouvé le remède. L'héritage est aujourd'hui le dernier refuge de l'oisif. Il n'y a plus qu'une seule hérédité, celle de la fortune. Détruire cette hérédité, le droit du mérite personnel subsiste seul : t le travail devient le seul titre de propriété. »

Nous voici donc revenus, dira-t-on, au système de Babeuf, au communisme» & la loi agraire. Non, répondaient les saint-simoniens. Ils repoussaient même ce système avec autant d'énerçie que le régime actuel. Ils le combattaient par les mêmes raisons qu'on a toujours invoquées contre lui. Dans ce système, disaient-ils, où touteslesparlssont égales, tout principe d'émulation est anéanti. L'équilibre d'ailleurs, à peine établi, serait à chaque instant rompu, et l'inégalité tendrait sans cesse à se reproduire. Enfin le système de l'égalité des biens ne fait que transporter le privilège d'une classe à une autre, et au profit des moins capables et des moins laborieux. En ua mol, dans leur Pétition au président de la chambre des députés, résumant les arguments précédents, ils disaient : I Les saint-simoniens repoussent le partage égal,

comme une violence plus grande , une injustice plus révoltante que le partage inégal. Ils croient à VinégalUé naturelle des hommes, et r^ardent cette inégalité comme la base même de l'association. Ils repoussent la communauté comme la violation de cette loi qui veut que chacun soit placé selon sa capacité et rétribué suivant ses œuvres. Mais en vertu de cette loi ils demandent l'abolition de tous les privilèges de la naissance sans esception, et par conséquent la destruction de l'héritage. Ils demandent que tous les instruments de travail soient réunis en un fonds social pour être exploités par association et hiérarchiquement, n

Les saint-simoniens avaient raison de dire qu'ils repoussaient l'égalité des biens; mais peut-être jouaient-ils sur les mots loi:squ'ils se défendaient de l'accusation de communisme. Sans doute ils étaient inégalilaires , mais ils étaient communistes en ce sens que, suivant eux, tous les capitaux devaient appartenir exclusivement à l'état et étaient mis par conséquent en commun, l'usufruit seul appartenant aux individus, et encore sous la surveillance et par la distribution du gouvernement. Au reste, Babeuf également, et avant lui Mably, s'étaient défendus de la Janbt. 6

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même accusation par les mêmes raisons : ils avaient combattu la loi agraire et le partage comme absurde et impraticable ; c'est précisément le propre du ohiimunisme de s'opposer à toute idée de partage, soit égal, soit inégal. La propriété indivise de tous les fonds est l'essence même du communisme; celte idée était incontestablement celle du saint-simonisme. IL est juste cependant de reconnaître qu'il s'élevait fort audessus du babouvisme, non-seulement par les moyens pacifiques qu'il prétendait employer, mais encore par le principe du mérite personne), qui était la clé de voûte de tout l'édiQce, tandis que Babeuf n'avait rêvé qu'une égalité brutale de jouissances, et le partage, sinon du fonds, du moins des produits.

La doctrine sociale des saint-simoniens était donc une sorte de communisme inégalitaire. Ils maintenaient, et même poussaient à l'excès le principe de la hiérarchie et de l'autorité. Tout le monde était classé dans un vaste système embrassant la soùété tout entière et tous les genres d'activité, et oi^anisé sur le plan de nos grandes administrations publiques. Nos sectaires étaient trés-habiles et trés-ingénieux pour faire comprendre leur système et en même temps en atténuer les côtés choquants, en se servant d'exem-

pies familiers à tous et empruntés à l'état actuel. Prenes par exemple, disaient-ils, l'administration des ponts-et-chaussées ou celle des eaux el forêts ; n'est-ce pas une exploitation du sol par la société tout entière ? Y a-t-il rien là qui choque les idées communes? Le personnel n'y est-il pas classé et rémunéré selon son mérite et selon ses œuvres? Qu'y a-t-il là de contraire à la justice, à la morale, à l'ordre social? Dès lors pourquoi ne serait-il pas permis de se demander si le même système d'exploitation ne pourrait pas s'appliquer plus loin? Si l'état a entre les mains les manufactures de Sèvres, des Gobelins, des tabacs, pourquoi n'en pourrait-il point avoir d'autres ? Pourquoi ne serait-il pas chargé, sur toute la surface du sol, de mettre la production en harmonie avec la consommation, de répartir les individus dans l'atelier industriel en raison de la nature et de la portée de leur capacité, comme il le fait précisément pour les ingénieurs, pour les juges, pour les professeurs, pour les soldats? Enfin, pour aplanir encore et faciliter les abords du système, les saint-simoniens aimaient à remplacer les termes de la langue politique par ceux de la langue industrielle. Ainsi il n'étaitpas question de gouvernement, ni d'état, mais d'une

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banque centrale, desservie par des banques de plus en plus spéciales jusqu'aux dernières localités. A celte banque supérieure « convergeraient tous les besoins; i> de la même banque o divergeraient tous les efforts. » Les banques générales ne livreraient auï localités « des crédits, » c'est-à-dire des instruments de travail, qu'après avoir « balancé les opérations diverses, en raison des besoins de chaque localité et de chaque branche d'industrie. » Dans le fait, malgré toutes ces expressions adoucies, l'état saintsimonien, par l'abolition de l'héritage, devenait seul propriétaire de tous les fonds et en même temps le seul entrepreneur et administrateur. Ce que les saintsimoniens appelaient c créditer, > c'était confier i tel groupe ou à tel individu l'exploitation de telle usine, la culture de telle terre. La société tout entière n'était plus qu'un atelier unique, un régiment. Dans ce système, ce qu'on nomme aujourd'hui le revenu ne serait plus qu'un « traitement » ou une <i retraite. » Un industriel ne posséderait pas autrement un atelier, des ouvriers, une terre, qu'un colo* nel ne possède aujourd'hui une caserne, des soldats et des armes. L'héritage consisterait à succéder à quelqu'un, comme aujourd'hui, quand une place est

vacante par décès ou par retraite ; or l'on ne voit pas, disaient-ils, que les hommes soient moins ardents à succéder aux places qu'aux héritages. En un mot, il n'y a plus de propriétaires : il n'y a plus que des « fonctionnaires, » c'est l'expression même d'Enfantin.

On voit comment le saint-sîmonisme essayait d'éluder et de désarmer les objections que l'on fait d'ordinaire au communisme. C'est décourager le travail, dit-on, que de mettre tout en commun, car nul n'a d'intérêt à travailler, s'il n'a rien à lui. En outre c'est Aiéconnaitre le droit au repos et au loisir : celui qui a travaillé toute sa vie a bien le droit de se réserver une part de ce qu'il a gagné pour se reposer dans ses viens jours. Les saint- simoniens reconnaissaient ces deux vérités, et ils prétendaient y faire droit. Us soutenaient que l'émulation est sufiisammenl excitée par l'avancement de fonctions, et le droit au repos suffisamment satisfait par la pension de retraite. Combien d'hommes aujourd'hui ne deviennent pas propriétaires dans le sens propre du mot, et travaillent cependant avec âpreté, soit pour obtenir de l'avancement, soit pour s'assurer une retraite? Qu'y avait-il d'étrange à ce qu'il en fù.1 de même pour tous et que

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cbacun ne possédât que ce qu'il aurail mérilé? On iavoque comme UQ sentiment naturel à l'homme le besoin de posséder; mais ce sentiment n'estril pas mieux satisfait dans l'artilleur qui aime sa pièce, le marin qui aime son bâtiment, quoique l'un et l'autre appartiennent à l'état, que dans l'oisif qui n'a de rapport avec ses champs et ses bois que par l'impôt que lui paientses fermiers?

Pour bien comprendre l'organisation du travail dans le système saint-simonien, il laut encore avoir devant les yeus l'orgaaisation de l'armée. Dans l'armée, il y a des corps de génie, d'artillerie, de cavalerie, d'infanterie. De même il y aura des associations de cordonniers, de tailleurs, de fabricants de chapeans. Toutes ces associations seront reliées entre elles, et elles agiront sous une impulsion unique. Dans l'armée, la camaraderie, la fraternité, existent entre les soldats, de même le rapprochement des hommes livrés aux mêmes fonctions formera des « familles d'élection ». De plus l'économie sera considérable. Ces dernières considérations nous montrent le point par où le saint-simonisrae touche au fouriérisme.

Après la répartition des instruments de travail

. ji.Coo^jlc

liA. PROPRIÉTÉ 108

vient la répartition des produits. Aujourd'hui cette répartition se fait par le mode de la vente et de l'achat, mode essentiellement vicieux, puisqu'il ne permet pas de régulariser la producUon, — immoral, car il établit dans la société une lutte permanente. Dans la société saint-simonienne, la distribution des produits se fera par l'état, comme celle des fonds. L'état sera le seul commerçant comme le seul industriel. Ici les sainl-simoniens ne pouvaient dissimuler la parenté de leur système avec celui de Mably et de Babeuf, qui deviendra plus tard celui de Cabet. A côté des grands ateliers de production, il y aurait des grands magasins de distribution; ces magasins sont entre les mains de fonctionnaires qui répartissent les produits t d'après la règle donnée par les gouvernants. > On peut se faire une idée de la manière dont aurait lieu la répartition, par ce qui a lieu aujourd'hui pour la distribution des eaux de Paris, ou pour celle du gaz. Dans un cadre plus resserré, on peut offrir l'exemple de quelques manufactures où les ouvriers sont logés et nourris, et oîi l'on pourvoit même à l'éducation de leurs enfants. Un autre exemple est encore celui de quelques fonctionnaires publics qui reçoivent de l'état logement, chauffage, ser-

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vice et même objets de luxe, tels que voilures, mobilier, etc. L'application du système n'a donc rien de contraire à la pratique et à l'espérience.

Cependant il restait une difCcullé. Cette distribution faite au nom de l'état par des fonctionnaires publics se comprend, si l'on veut, pour les objets nécessaires ou utiles à la vie : mais pour les choses de luxe, les objets d'art, pour tout ce qui tient au goût, h la fantaisie, à l'imagination, comment se représenter un partage officiel et r^lementaire? Aujourd'hui même, les mobiliers fournis par l'état sont des mobiliers de convention, sans caractère, sans charme, sans intérêt. Le luxe officiel est le plus plat et le plus pauvre des luxes. Renoncera-t-on donc à ce qui est l'un des charmes de la vie, au choix de ce qui plaît, de ce qui orne, de ce qui réjouit les yeux? et, pour aller plus droit encore à la difGculté (car les saint-simoniens avaient le sens trop pratique et le goût trop mondain pour éluder ce problème), que deviendra le goût pour la toilette, pour les bijoux, pour tout ce qui brille, l'un des attributs les plus aimables de la femme? La secte qui prêchait la réhabilitation de la chair pouvait-elle condamner ses adeptes au régime de Lacêdémone et à l'austérité cénobitique?

Non sans doute, car le saint-simoaisme tenait précisément à se distinguer du communisme antique par sa prédilection pour le beau, l'art, le plaisir des sens. On résolvait la difficulté en réservant une place au chois libre et individuel dans la rémunéralion faite à chacun. Un crédit serait ouvert aux différents citoyens et citoyennes, en raison de leur mérite, dans les magasins de luse, et chacun, en donnant son nom, serait autorisé à se fournir dans les limites de ce crédit. Il en était de même pour la nourriture, et chacun, en raison de ses goûts et de ses besoins, choisirait sur une liste faite d'avance, comme on choisit aujourd'hui dans les restaurants à prix lise. Enfin nos sectaires n'avaient pas même négligé la question des moyens d'application. Ils reconnaissaient que l'exécution rigoureuse de leur système était trop en opposition avec l'état actuel de la société pour être tentée immédiatement. Ils proposaient donc des moyens de transition, qui eussent adouci le passage. Ces moyens étaient très-bien choisis, car, n'étant pas absolument contraires à l'élat actuel des choses, ils ne faisaient pas violence * '" — ■"'■' "' pouvaient conduire sans secousse à t C'était d'abord l'abolition, ou tout a

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trictioa et la limitation des successions collatérales. Si l'on ûxe en effet aujourd'hui la dernière limite du droit de snccéder au douzième d^ré, pourquoi pas au dixième, au huitième, au sixième? Ainsi le droit de succéder se trouvait peu à peu réduit sans rien changer d'essentiel à l'ordre actuel. Un second moyen consisterait à augmenter l'impôt sur les successions, et à faire passer ainsi entre les mains de rétat une partie de plus en plus grande du capital social. En même temps, par l'augmentation du nombre des banques et la réduction du taux de l'escompte on mettait le capital et le crédit à la disposition dn plus grand nombre. Ënûn, revenant au projet primitif de Saint-Simon, à celui qui dés 1817 avait été le point de départ de tout le mouvement socialiste, Enfantin demandait « la mobilisation de la propriété foncière, » affranchie du joug hypothécaire et l'assimilation des propriétaires fonciers aux commanditaires industriels.

En supposant réalisé le plan social dont nous venons de donner l'esquisse, on se demandera quelle pourrait être l'organisation politique de la nouvelle société. Qu'adviendrait-il du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif, du pouvoir judiciaire, des libertés pu-

,ji, Cookie

bliques, de la liberté de la paresse, de l'individu, de la conscience, du travail, en un mot de ce que l'on a appelé les principes de 89? Sur toutes ces questions, il faut avouer que les sainl-simoniens étaient vagues, obscurs, très-discrets, soit qu'ils craignissent de se compromettre avec le gouvernement d'alors, qui leur laissait la "parole libre sur les réformes sociales, mais n'eût pas permis un appel direct à un nouveau régime politique ; soit que, craignant de froisser de s opinions populaires, ils aient jugé à propos de laisser dans l'ombre la partie la moins séduisante de leur système. Mais par \eavs, attaques continuelles contre le libéralisme, par leurs critiques de ce qu'ils appelaient la politique constitutionnelle , ils donnaient à entendre qu'ils considéraient les garanties politiques comme des mesures de transition, bonnes pour les époques critiques, et inutiles aux époques oi^aniques. Au reste, le caractère propre de la politique du saint-simonisme se manifestera plus clairement lorsque nous nous serons rendu compte de son système tbéologique.

C'est Saint-Simon lui-même qui, dans son Nouveau Christianisme , avait suggéré à ses disciples l'idée que, pour construire une société nouvelle, il fallait une religion nouvelle. Au reste l'idée d'un grand et prochain renouvellement religieux, soit par le christianisme, soit en dehors du christianisme, se manifeste à la fois depuis la seconde moitié du xviii^ siècle dans un certain nomt^re de faits et d'écrits. On trouvera cette doctrine, par exemple, dans l'Éducation du genre humain, de Lessing : partant de l'idée que la révélation a déjà franchi deux phases, l'Ancien et le Nouveau Testament, Lessing avait conclu que la reli-

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gîon est progressive, et qu'une troisième phase est prochaine. Ce petit écrit de Lessing, traduit par Eugène Rodrigues, frère d'OlJnde, a été l'une des autorités de l'église saint-simonJenBe, et c'est elle qui le fît connaître en France. Dans la révolution même, on avait vu plusieurs tentatives pour fonder une religion nouvelle, en harmonie ayecles lumières modernes. Je ne parle pas du Culte de la Raison, qui n'était que la religion de l'alhéisme, mais du culte de l'Être suprême, que Robespierre avait essayé d'établir, et qui était le déisme de Jean-Jacques Rousseau. A côlé de cette tentative quasi ofûcielle, il faut rappeler la secte des ihéophilaalhropes, plus ou moins protégée par Robespierre lui-même, et à laquelle appartenait l'un des premiers directeurs, La Révelliére-Lépaui. Aox ihéophilaiithropes se rattacheat les illuminés on mystiques, dont le représentant allemand était Weisbaupt, et qui, rattachés aux francs-maçons, aux rosecroix, sont considérés par quelques écrivains, l'abbé Barruel, Monnier, comme ayant été les instigateurs sÊO-ets de la révolution française. En France, les illuminés trouvèrent un chef éminent dans un esprit supérietu*, malgré sa bizarrwie, Saint-Martin, le philosophe inconnu, pour qui la révolution francise

LA RELIGION m

toot entière n'aurait été qu'une révolution religieuse, ayant pour but d'amener le règne de la vraie religion, da vrai christianisme, c'est-à-dire une religion spirituelle dont les dogmes étaient les plus vagues du monde. Le comte J. de Maistre, qui avait connu Saint-Martin, en reçut cette idée d'un vaste renouvellement religieux qui devait s'opérer dans l'Europe entière, et qui amènerait la réunion de toutes les ^lises chrétiennes; et cette prédiction, développée avec enthousiasme dans une page éloquente des Solfiées de Saint-Pétersbourg, était une des prophéties que les saint-simoniens aimaient le plus h rappeler. Un autre écrivain distingué, appartenant à l'école néo-religieuse, Ballanche, était également cher aux saint-simoniens pour sa doctrine de la Palingénésie sociale, où ils croyaient retrouver un pressentiment de leur doctrine. En général, l'école saint- simonienne, une fois sous la direction d'Enfantin, eut beaucoup plus d'afBnité avec l'école théocratique qu'avec l'école libérale. Il recommandait particulièrement Bonald, de Maistre, Lamennais, Ballanche, les louait surtout de relever et de défendre le principe de l'auloriié, de la hiérarchie, de l'obéissance. Enfin, pour n'omettre aucun des antécédents historiques de la

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