‹ Saint-Simon et le saint-simonisme: cours professé à l'école des sciencesChapitre 26 sur 30 · Œu^i$, t. XXVII, p. 191. El!, el t. XXVIIl, p. i · texte numérisé non relu

Œu^i$, t. XXVII, p. 191. El!, el t. XXVIIl, p. i

3. Dans les NoUcti hiiloriqvtt de la nouvelle édition (I. IV, p. IS), on ne donne que la discuBrion qui a eu lieu 4 la suite de celle eipoeilion, el non l'eïposilion el!e-iiién)B[ omis elle ee relrouve ampleoient cl en lermea presque idcnllques dans les Emeigntmenli, I. XIV, XVI el XVII.

4. L'el flrlicle, qui fui, avec la brochure piécédcnle, Tobjet de la poursuite en 1S32, ett reproduit dans le volume du Proeii, p. S2.

t^Googlf

LA FAUlLm il'3

cessaires à consulter, si l'on veut juger avec équité ce procès scabreux.

La doctriae qui parait avoir été commune à toute l'école et qui s'autorise des noms de Bazard et d'Olinde Rodrigues aussi bien que d'Enfantin, doctriaa qui est le seul article de foi que les saint-simoniens aient expressément accepté, c'est la théorie de s l'invidu social ». Suivant cette théorie, l'élément primordial de la société, ce n'est pas, comme aujourd'hui, l'homme seul ou la femme seule ; c'est à la fois l'homme et la femme. L'individu est double : c'est un < couple ». La femme doit être associée à l'homme dans l'exercice de la triple fonction du temple, de l'état et de la famille. Ce principe fondamental était exprimé par Olinde Rodrigues en ces termes : < Toute œuvre sociale dans l'avenir est l'œuvre d'un couple, homme et femme, complément l'un de l'autre, recherché, accepté librement, dont l'union préparée par l'éducation a repu la sanction (le l'autorité religieuse, homme et femme, i Ainsi cette unité d'action entre les deux conjoints, qui se rencontre aujourd'hui jusqu'à un certain point dans le commerce, dont on peut voir aussi quelque image dans le sacerdoce protestant, deviendrait ta régie

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universelle de la société. Jusqu'ici une telle doctrine n'a rien de particulièrement choquant, quoiqu'on se représente difUcilement la même fonction, à tous les degrés de l'échelle, remplie à la fois par deux personnes.

A cette doctrine de l'individu social, les saintsimoniens en ajoutaient une autre qui en était la conséquence, celle de c l'égalité s de la femme et de l'homme. Ils protestaient contre l'étal actuel de la société où les femmes, affrandiies « de la servitude, T ne le sont pas « de la subalternité; » le saintsimonisroe venait proclamer leur complète c émancipation » au triple point de vue « religieux, civil et politique. » Ainsi les fonctions religieuses seraient à la fois remplies an même titre par les deux sexes. Le < prêtre social » serait un couple, homme et femme, à la fois prêtre et prêtresse. Il en serait de même des fondions publiques, et aussi des droits civils, tréssimplifiés du reste par l'abolition de la propriété de fonds. Cette seconde théorie, quoique vague, n'avait encore rien de contraire, rigoureusement parlant, à la morale; elle n'était que l'exagération d'une opinion souvent émise, à savoir que ta femme est traitée par la société actuelle en mineure et qu'elle a droit à

la pleine indépendance. Cette indépendance, elle l'a quand elle est fille ou veuve, pourquoi ne l'aurailelle pas étant mariée? Les saint-simoniens, placés exclusivement au point de vue de l'amour et de l'affection , ne se demandaient pas comment pourrait s'établir dans on couple l'unité d'autorité.

Mais ce ne sont \h après tout qne des questions secondaires : ce qui nous importe, ce que nous désirons avant tout de savoir, c'est commerit les saintsimoniens entendaient les relations des deux sexes. Déjà, en 1830, on leur imputait en quelque sorte d'avance ' les plus mauvaises doctrines, la promiscuité, la communauté des femmes. Les saint-simoniens, dans leurs textes ofQciels, avant la phase d'Enfantin, protestaient et avaient le droit de protester contre cette imputation. Ils ne sont pas venuSj disent-ils, « abolir la sainte loi du mariage proclamée par le christianisme. > Ils demandent, comme les chrétiens, « qu'un seul homme soit uni à une seule femme. * lis veulent seulement que l'épouse devienne « l'égale de l'époux •> . Ainsi parlent-ils dans la pétition à la chambre des députés. On peut croire

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que dans un document public ils ont politiquement atténué et peut-être même, pour ne pas choquer, altéré les plus dangereuses de leurs idées ; mais dans un autre document tout intérieur, dans la note d'Olinde Rodrigues sur le Mariage et le divorce, nous voyons les mêmes doctrines exposée» très-énergiqucment. Il afiirme la vérité du mariage, et du mariage religieux. La seule nouveauté que propose en ce moment le chef du culte, et l'on sait que ce n'était pas alors une grande nouveauté, c'est « le divorce, » et le divorce prononcé, comme le mariage lui-même, par l'autorité religieuse, lorsque celle-ci, i après maintes preuves, » aura cessé de considérer comme possible la continuation de l'union. Même en admettant la possibilité du divorce, Olinde Rodrigues indiquait qu'il ne le considérait que comme un mal. Il disait que l'éducation devait amener les époux à désirer au moment du mariage u que leur union ne fût pas dissoute. » Il serait contraire à l'esprit moral du mariage de le contracter dans la pensée et dans l'espérance du divorce. En conséquence, disait-il, un homme ne peut être a à la fois t époux que d'une seule femme, et il ne peut l'être de plusieurs que « successivement ». En un mot, la doctrine orTicielle

du saint^simonisme, en lant qu'on la distingue de celle d'Enfantin, n'était autre chose qne la monogamie tempérée par le divorce. Or, sans défendre en aucune façon le divorce, auquel nous sommes au contraire très-opposés, nous devons reconnaître que celte institution existe dans la plupart des États de l'Europe, sans qu'ils aient été pour cela réduits & l'état sauvage; on sait aussi que c'est une question de pratique, de plus ou de moins. Si les saint-simoniens se fussent bornés là, ils eussent coupé court à de graves accusations; mais leur doctrine sur la femme et sur le marine prit bientôt, au moins dans la pensée et dans les écrits d'Enfantin, une tout autre valeur, une tout autre signification.

Il est assez étrange que ce soit dans une lettre à aa mère qu'Enfantin ait jugé convenable d'exposer d'une manière suivie et dogmatique ses premières vues sur la liberté des deux sexes. U y a là un manque de convenance qui fait peu d'honneur au pontife de la nouvelle loi; la délicatesse était ce qui manquait le plus à cette nature puissante, mais vulgaire. Malgré le ton hiératique qu'il affecte sans cesse, ce qui perce dans toutes ses prédications c'est la sensua-

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lité : c'est le ton de Tartufe causant avec Elmire ' ; c'est le ciel toujours mêlé aux émotions les plus terrestres. C'est surtout le mélange de ces deux choses qui rend intolérables en cette matière les plates théories d'Enfantin.

Il y a ici deux questions distinctes , aussi scabreuses l'une que l'autre : l'une qui regarde les rapports des deux sexes; l'autre les rapports du couple sacerdotal avec les fidèles. Sur le premier point, Enfantin enseigne qu'il y a deux sortes de mariages : l'un perpétuel, l'autre mobile et changeant. Il part de ce fait qu'il y a deux sortes d'âmes, deux sorles de caractères : les uns ont des affections profondes, durables, continues ; les autres au contraire ont les affections vives, mobiles, passagères. Les uns sont constants et sujets à la jalousie, les autres k l'inconstance et

1. Par exemple, qoel e»t le sens de g«b étranfres paroles adresséM k une femme : i Cbère enfant, c'est la parole de vie que je t'ai douDée hier ; lu vivais avec le passé : par moi, lu vivras pour l'aveDlr, Tu n'étais pas encore ma nile, lu te seras aujourd'hui. — Tu écouteras ton pèfe le dire le mystère de la vie i oublie ee que lu crois savoir de la vie; les chrélieos ne t'ont rien appris que lu ne doives modifier... Tu oe vie paa comme lu vivras dans l'avenir ; lu n'aimes pas comme aimera la fUle, l'épouse, la mérc de l'avenir; tu as en toi l'amour cbrélien; mais lu ne vis pas encore de la vie ailnt-emioi^eDDeL., Apprenons ensemble à vivre, à aimer ; aucune femme, aucun homme n'a encore senti la vie, l'amour. Dieu, comeoe HOiifl. » (T. XXVII, p. î.) Que diralt-ou, dans toutes les églises du monde, d'un prêtre qui parierait aux femmes un tel langage?

aa caprice. IL exprimera ptus tard la même idée en disant qu'il y a denz types parmi les hommes : les Othello et les don Jnan. Or le mariage actuel n'est conçu qu'eau point de vue des hommes à humeur constante et fidèle; les don Juan sont sacrifiés aux Othello. Dans la société nouvelle qu'exige le principe de la réhabilitation de la chair, toutes les formes des caractères doivent avoir leur satisfaction : « Les personnes vives, coquettes, séduisantes, attrayantes, changeantes, doivent être dirigées, considérées, utilisées de manière que leur caractère soit pour elles et pour l'humanité une source de joie et non de douleur. ^ C'est pourquoi il y aura deux formes f de la religion d'amour. » Le même homme avec la même femme toute la vie, voici une des formes de cette religion. < Le divorce et une nouvelle union avec un nouvel époux, » voilà la seconde forme.

On se demandera en quoi cette nouvelle théorie difière de celle qui ^t exposée dans la note d'Olinde Rodrigues : n'est-ce pas après tout le divorce de part et d'autre? Or le divorce était alors réclamé par beaucoup d'esprits qai n'étaient pas saint-aimoniens. Qu'y a-t-il donc là de si scandaleux? Nous répondrons que, si la doctrine d'Enfantin n'avait pas d'au-

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tre sens que celui-là, il ne l'eûl pas proposée luimême comme une nouveauté, comme la doctrine de l'avenir. C'est qu'il y a en effet une très-grande différence entre la théorie d'Enfantin et la théorie du divorce, telle qu'elle est comprise là où elle est actuellement pratiquée. Le divorce, partout où il existe, n'a jamais été regardé que comme un moindre mal, ayant pour but et pour effet d'éviter un mal plus grand. Le divorce doit être opposé, non au mariage, mais à la séparation de corps. Il est le remède, non du mariage malheureux, mais de la séparation qui, déclarée absolue et sans contre-poids, est supposée immorale. Sans doute le mariage devrait être indissoluble-, mais il ne l'est plus du moment qu'il y a séparation. La séparation une fois acceptée, et elle l'est dans toute législation, il reste & savoir si, combinée avec le célibat, elle n'est pas un principe d'immoralité. Tel est le seul argument solide en faveur du divorce. Dans la théorie d'Enfantin, au contraire, le divorce est établi tout d'abord comme un droit, et non comme une exception malheureuse. Le droit à l'inconstance est reconnu au même titre que le droit à la constance et à la fidélité. Ce n'est pas, comme le veut la société actuelle, comme le voulaient encore

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Bazard et Olinde Rodrigues, la monogamie qui est la règle, le divorce n'étant que l'exception : non, il y a deax sortes de mariages, l'un permanent, l'autre mobile et changeant. Sans doute la polygamie ne sera que successive, et non, comme chez les mormons, simultanée ; mais la polygamie successive est reconnue d'avance comme ane forme d'union aussi régulière, aussi légitime que la monogamie.

Tel est sur le premier point, à savoir l'organisation du mariage, l'opinion d'Enfantin, telle qu'il l'a exposée dans sa lettre à sa mère, et plus tard dans la réunion générale de la famille, et enûn dans le cinquième enseiginement, à peu près toujours dans les mêmes termes. Ch . Duveyrier , le plus naïf et le plus ardent des disciples d'Enfantin, résumait très-bien cette doctrine en disant qu'il y a des hommes ■ qui n'ont pas le sentiment du mariage, comme il y en a qui n'ont pas le sentiment de la propriété; » que la société est divisée en deux mondes : « l'un vivant sous la loi du mariage, l'autre en dehors de celte loi.» lls'agissait de régulariser cette distinction en donnant un dix)it égal à ces deux mondes, en les faisant vivre l'un et l'autre et au même titre sous l'empire de la liberté. Pour guérir le mal que l'on appelle

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aujourd'hui Libertin^e^ Eafaotin, dans ses lettres i Thérèse, soutenait que Von ne peut le combattre et le détruire < sans légitimer quelques-unes des causes qui y mènent. » Prenant pour exemple et prétexte ce que nous appelons aujourd'hui les femmes légères, il demandait s'il n'est pas possible «■ d'utiliser les dons que Dieu leur a faits, de beauté, de force, de légèreté, de mobilité, i On s'indigne i de la permission de changer de mari comme d'une source de licence, comme si aujourd'hui la femme demandait à personne la permission de changer d'amant, > ce qui, ajoutait-il, « serait une faute grave dans l'avenir. » Ainsi l'idéal d'Enfantin, c'est de régulariser l'amour libre sous la surveillance du prêtre.

Nous touchons ici à la seconde partie de la théorie, qui se présente d'abord comme une sorte de tempérament à la première, mais qui en réalité vient y ajouter de noaveaax excès et de beaucoup plus graves encore. C'est ici que la doctrine d'Enfantin prend un caractère particulièrement repoussant, eo prêchant ouvertement ce que l'on peut appeler ta prostituticm religieuse. Il emprunte aux plus basses religions de la nature et aux sectes les plus décriées une sorte de droit du seigneur au profit du prêtre el

LA PAMILLE 143

de la prêtresse, couvrant ces grossiers excès du too de la pins Cupide dévotion ; c'est la tartuferie sensuelle érigée en dogme. On a souvent reproché au célibat ecclésiastique de trop faciliter ces sortes d'excès, et c'est pourquoi le protestantisme a voulu un clergé marié; mais le mariage sacerdotal ne serait ici qu'un encouragement sacré à un double libertinage, un droit supérieur d'introduire le prêtre et la prêtresse dans les ménages des fidèles.

Voyons d'abord ce couple sacerdotal remplir sa mission de tutelle et d'autorité en surveillant et en régularisant le divorce. ■ Le couple sacerdotal, nous dit-OD, lie ou délie l'homme et la femme; c'est lai qui consacrera leur union ou leur divorce. « Jusqu'ici, rien à dire ; mais l'autorité du prêtre (homme et femme)n'esl pas seulementmorale, elle est encore f sensuelle, chamelle, » car il faut toujours faire une part égale à la chair comme à l'esprit. Le prêtre (entendons-le toujours des deux sexes) agira nonseulement par l'intelligence, mais encore h par la beanlé. " Il ne suffît pas d'une direction spirituelle, il faut « une influence chamelle, » « une éducation « par l'esprit et par les sens. > Tout cela est encore un peu vague, nuageux et voilé à dessein ; mais quel

1U l'écolb saint-simonienne

peut âlre le sens des paroles suivantes : » La foi spirituelle que le couple sacerdotal excitera ne l'eatralnera pas au charlatanisme ; Vattrait charnel ne dégénérera pas en libertinage. Tantôt il calmera l'ardeur inconsidérée de l'intelligence on modérera les appétits déréglés des sens ; tantôt au contraire, il réveillera l'intelligence apathique, ou réchauffera Us sens engourdis, car il connaît tout le charme de la décence et de la pudeur, mais aussi toute la grâce de l'abandon et de la volupté... 11 (toujours le couple sacerdotal) impose la puissance de son amour aux êtres qu'un esprit aventureux ou des sejis brûlants égarent, et il reçoit d'eux l'hommage d'une pudique tendresse ou le culte (l'un ardent amour. Je parle du couple ; ce qae je dis pour le prélre, je le dis aussi pour la prêtresse. Et maintenant, si l'on me demande qvelle est la limite que je pose à l'influence que le prêtre et la prétresse exerceront sur les fidèles, moi homme, moi seul, je n'en pose aucune; la femme parlerai. »

1. Ciloiis encore ce pasangp de la lïllre à Mme Enl^ntin : • On a iiiprochÉ aux prfilrca cbréliens l'envahissement du lil conjugat : on a eu lorl el raison : ration, p.ircc que leur dogme el leur pratique les rendaient iiicumpé lents ; tort, parce que, malgré leur c£-Ubal, leur conseil ëloil encore plus favoraMc a h remme, au Tuible, que ne l'eursit été le conseil d'un guerrier... El mainlenanl, mère, tu nie

LA. FAMILLB 145

En résumé, c les couples aax affections pFofoncles restent unis, en général, pour la vie ; les couples aux affections vives changent, mais sous la direction da prêtre. Le couple sacerdotal garantit les premiers dans leur possession immuable, et il bénit la mobilité des autres par l'exemple qu'il donne d'une affection conjugale durable, mais non exclusive, et qui se renforce au contraire de toute l'afTecdon que chacun des deux inspire. Voilà les trois formes de l'amour conjugal, patient, ardent et calme. ■

Cette doctrine, avons-nous dit, a fait scandale et schisme dans la secte ; mais, même après le schisme, ceux qui restèrent autour d'Enfantin n'acceptèrent jamais d'ane manière absolue son opinion sur cette question. Quelques-uns même lui opposèrent une résistance obstinée, et le press'èrent d'objections auxquelles, il faut le dire, notre apôtre, plus fait pour la prédication que pour la discussion, répond d'une manière pitoyable. On nous a conservé par exemple les objections de Guéroult ^ que nous avons connu de-

demandepaa ;u«9« o quelle limili l'in^rtttion ckamiiU dt cet amour du prétri et d» la prélrtsse ira dans certains casf... J> eonçali otr- (aines cireenstanen où jt jugerait que ma femme ttvle aérait capable de donner du bonheur, dt la eanlé et de la vie à un de me* jil* en Sdinl-Simon, de te réchaulfer dane se* ftrui eareatanti... • 1- Voyez Œuvrti, I. XVI, p. il el buîï.

146 l'ÉCOLB SAINT-SIMONIENNE

pnis si habile journaliste^ et qui témoignait déjà de cet esprit net, vif, lumineax, qu'il porta plus tard dans la polémique politique. Enfantin ensei^aitque, de même que le prêtre social doit concentrer en lui le savant et l'industriel, de mâme il doit concentrer les deux natures, constante et inconstante, qui donnent naissance aux deux formes du mariage, car il résume en lui l'esprit de conservation et l'esprit d'innovation ; or l'esprit de conservation est représenté, dans les familles, par la constance, et l'esprit d'innovation par la mobilité. Dans le prêtre, c'est-à-dire dans le couple sacerdotal, les deux amours doivent être réunis, et c'est là la forme suprême de l'amonr et du mariage. Guéroult, sans se laisser subjuguer par la mysticité enveloppée du langage, et allant droit au fait, demandait « comment le prêtre peot être à la fois constant et inconstant ? > car, disait-il, il n'y a pas de milieu entre a le oui et le non. > 11 ajoutait que, si le prêtre réunissait les deax genres d'affection, < il aurait simultanément des affections profondes et des affections successives '. > Il ne crai-

1. Il y arall ioi m effet une confradlcBon grossière. Le s&iDt-ùmo-

lixaiB prétendall n'autoriser que le poîygamit sacctisivi ; mais er

gnait pas de meUre Le doigt sur les conséquences'les plus choquantes du système : a D'après les idées que vous avez émises, disait-il à ËQfantJD, il y aura des enfants orphelins , qui ne connaîtront jamais leur père;... une famille réelle et des familles bâtardes. » Pressé par cette dialectique, te père n'a d'autre issue que l'échappatoire à laquelle il avait toujours recours devant de telles objections, et que nous devons signaler en terminant pour avoir l'idée complète de la théorie. Cette échappatoire est l'excuse qu'invoquent encore aujourd'hui les derniers survivants de l'école saint-simonienne, lorsqu'on leur rappelle ces aberrations de leur jeunesse. Quelle est la valeur de cette excuse ? On en jugera.

Nous avons vu que dans les idées saint-sîmoniennes l'individu social est un couple : toute fonction doit être remplie à la fois par l'homme et par la femme. Le prêtre doit être homme et femme. Il suit de ces principes que la révélation du dogme ne sera pas complète tant que la femme ne sera pas jointe à l'homme, tant qu'à côté du < père » il n'y aura pas « la mère. » Sans doute, pour ce qui concerne la propriété et la religion, la parole de l'homme a suffi (on ne voit pas pourquoi); aussi là est le dt^me incontesté; mais la

us l'école SAINT-SIMON IENNIÎ

cotisUtution de la famille touche essentiellement au râle de la femme. Comment donc en pourrait-on décider sans elle ? Par conséquent, jusqu'à ce que la femme ait > parlé, > il ne peut y avoir de ta part de l'homme que des propositions et non pas des résolutions. Bien plus, lorsqu'on reprochait à Enfantin la grossièreté de ses vues (c'était l'objection de sa cousine Thérèse), il répondait qu'il était en eflet » grossier, D parce qu'il était f homme n et qu'il parlait « seul, " que cela même prouvait la nécessité d'appeler la femme. Il ajoutait que ce qu'il proposait n'était « qu'âne limite * et une limite extrême ; que la femme seule aurait autorité pour décider le point juste oîi l'on s'arrêterait entre cette limite et le mariage chrétien; que l'homme ne pouvait d'avance restreindre la liberté de la femme, mais que la femme déciderait si elle voulait jouir de cette Uberté. A elle seule appartenait de proclamer « le code de la pudeur. » Il fallait donc t faire appel à la femmen et la laisser libre de formuler les nouvelles conditions du mariage saint-simonien. C'est ainsi qu'Enfantin, tantôt proposait, tantôt retirait ses doctrines, suivant l'occasion. On voit aisément combien était faible l'excuse invoquée ici, car, si rien ne pouvait être décidé en

l'absence de la femme, le plus sage était d'attendre et de ne rien dire sur des sujets si scabreux, ou du moins de se borner, comme l'avaient fait les premiers saint-simoniens, à demander le divorce dans des conditions plus ou moins faciles ; mais alors, au lieu du mirage d'une société nouvelle qu'on voulait faire briller aux yeux, on était réduit à une banalité.

Quoi qu'il en soit, la femme fut appelée, mais elle ne vint pas. On voit encore en 1833, après la grande crise de Ménilmontant et du procès, une « mission » partir à la recherche de la i mère, > que les saintsimoniens attendaient, comme on prétend que les Juifs attendent le Messie, t mère, disaient-ils, tarderas-tu longtemps encore ? ' » A Genève , où ils avaient cru la trouver dans la patrie de Rousseau, on leur jetait des pierres ; on faisait croire au peuple que celte « mère » dont il était tant question était la duchesse de Berry ; d'antres disaient qne c'était la république. Telles furent les dernières convulsions d'une secte tombée dans le ridicule et dont les dernières phases avaient été extravagantes. Sans doute,

150 l'école saint-simonienne

il est toujours fâcbeux de voir la pensée humaine tradaite devant le ponvoir civil : on voudrait pouvoir dire qne l'opinion, quelle qu'elle soit, doit être toajoars libre ; mais qui ûxera la limite entre l'opinion et les actes? li est vraisemblable d'ailleurs que même sans l'inlerventioD judiciaire, le saîntrsimonisme eût fini lui-même, épuisé et tué par ses propres excès : peut-être eut-on tort de lui donner l'honneur d'une ûo plus brillante et l'auréole d'une persécution. Quoi qu'il en soit, après la condamnation d'Enfantin et de ses amis, on peut dire qu'il y eut encore des saintsiraonieos, mais il n'y eut plus de saint-simonisme. Tous se séparèrent et rentrèrent dans la société, où ils se firent, du moins un grand nombre d'entre eux, remarquer par leurs talents distingués dans les genres les plus différents. Les uns ont attaché leur nom aux plus grandes entreprises commerciales et industrielles de notre temps, d'autres à l'établissement de la liberté du commerce, si opposée à leurs anciennes vues théoriques, d'autres à l'éducation populaire et à la propagation des connaissances utiles ; ils peuvent revendiquer anssi une part dans un des plus vastes travaux du siècle, le percement de l'isthme de Suez, dont ils ont préparé le succès

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par des études préliminaires. Ils ont popularisé, trop peut-être, L'idée des grands travaux publics et des emprunts populaires. En un mot, peu d'écoles ont réuni un plus grand nombre d'esprits brillants, audacieux, inventifs. 11 faut leur savoir gré des pensées généreuses qui les animaie&t, de leur foi ardente : glacés^ désenchantés aujourd'hui par les événements, nous ne devons pas leur reprocher, peut-être pouvons-nous euvier leurs chaudes el brillantes espérances, et ce vif amour de l'humanité qui les obsédait. 11 est k regretter que de leur système it soit resté si peu d'idées pratiques, quoiqu'ils fussent personnellement doués k un haut degré des facultés pratiques. Il faut regretter qu'ils aient poussé l'opinion démocratique dans un sens où elle n'avait que trop de penchant, à savoir l'absorption de l'individu par l'état. Us ont eu par là leur part de responsabilité dans l'élablissemenl de l'empire, avec lequel ils ont en général trop complaisamment sympathisé ; mais surtout on reprochera à cette école, et en particulier à son dernier chef, qu'elle appelait le père, de s'être laissé glisser sur la pente dangereuse d'une des doctrines les plus énervantes et les plus honteuses, le mysticisme sensuel et voluptueux.

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NOTICB BIOGRAPHIQUE SUA SAINT-SIUON.

Saint-Simon est oé & Paris le 17 octobre 1160. deux ans avant Babeuf, douze ans avant Charles Fourier. Il appartenait à une branche cadette de la famille du duc de Saint-Simon ; et, d'après la généalogie qui avait été faite pour cette famille, il se prétendait issu de Gharlemagne, par le comte de Vermandois. Aussi traitait-it les Bourbons de petite noblesse, et les considérait-il comme ayant usurpé sur ses ancêtres le trône de France.

A l'âge de 13 ans, 1773, l'indépendance de son caractère se manifeste par le refus de Ktire sa première communion. Enfermé pour cette raison à Saiot- Lazare, il s'en écbappa ; bientôt il est réconcilié avec son père par l'intermédiaire de sa tante.

Il nous apprend lui-même que son éducation avait

i56 APPENDICE

été dirigée par d'Alembert. Oo s'explique par là la tendance scientifique de ses idées, et le rêve d'une encyclopédie, qui serait au xix" siècle ce qu'a été au xviii' celle de Diderot : rêve qui a persisté dans l'école, qui a engendré plus tard l'Encyclopédie nounelle de P. Leroux et J. Beynaud, et la tentative d'Encyclopédie de MM. Péreyre et de Cli. Duveyricr, vers 1862 à 1865.

En 1779, il part pour l'Amérique, pour prendre part, avec la jeune noblesse de son temps, à la guerre de l'Indépendance. Nous avons de lui (22 février 1782), une lettre fort intéressante adressée & son père sur l'alTalre de Brinston-Hil), dans laquelle il avait joué un r6le actif, comme aide-de-camp de H. de Bouille. Cette lettre nous montre un grand attachement pour son père, et atteste un vif désir d'obtenir son attachement : elle lui fait honneur; mais on voit qu'il ayait déjà fait beaucoup de dépenses. Le peu d'ordre qu'il a montré dans la conduite de ?e3 affaires se remarque déjà.

Une autre lettre de 1783, nous le montre tout à fait rentré en grâce auprès de son père; et même il ne t'appelle plus : cher papa, comme précédemment, mais : cher ami, dénomination assez étrange appliquée à un père.

Comme Descartes, il fit la guerre en observateur et en philosophe, plutôt que par goût. Il se faisait réveiller tous les matins par son domestique, qui lui disait : « Souvenez-vous, monsieur le comte, que vous aves de grandes choses à faire, w

NOTICE BIOGEAPHIQUE SUE SilNT-SIMON 157

Il avait déjà, comme il eut toute sa vie, le goût des entreprises et des affaires. Après la paix, et avant de quitter l'Amérique, il avait fait proposer au vice-roi du Mexique un projet de jonctiou des deux mers par les eaux de la rivière In partido.

De retour en France, et nommé colonel, il est envoyé à Mclz, où il iît la connaissance de Monge ; mais l'inaction lui pesait : il n'était pas fait pour la vie de garnison. Nous le voyons voyager en Hollande (1785), et prendre part à un projet de M. de Bouille, d'accord avec la Hollande, qui devait avoir pour but une expédition contre les Indes anglaises, projet qui échoua. De retour en France, il part pour l'Espagne, s'unit au comte de Cabarrus pour un projet de canal entre Madrid et la mer. Aucune de ces entreprises n'aboutit ; et nous le voyons de nouveau en France, à la veille de la révolution, en 1189.

Il est nommé président de l'assemblée électorale de Falvy (près de Péronne) ; il se démet de son litre de comte, et ne veut plus s'appeler que citoyen. En mai 1*190, il fait voter dans une assemblée cantonale une adresse de remerciement à l'Assemblée constituante : il demande l'abolition des litres de noblesse, et l'admissibililé aux emplois selon la capacité, première apparilion d'une formule depuis si célèbre. Un mois après, ce vœu fut réalisé par la Conslituante sur la proposition de Mathieu de Montmorency. Enlin, il va jusqu'à demander l'exclusion des nobles et des prèlres de toute fonction publique.

Néanmoins, malgré ces débuts qui semblaient an-

158 APPENDICB

nODCer une carrière politique, Saint-Simon ne joua aucun rôle pendant la révolution. Il ne s'y fit remarquer que par le goût des spéculations et des affaires, goût qui fut plus tard un des traits caractéristiques de son école. IL entama avec M. de Redern, ambassadeur de Prusse à Londres, une série d'opérations d'abord fructueuses, et plus tard ruineuses sur les biens nationaux. Parmi les biens qui passèrent ainsi momentanément entre les mains de Saint-Simon et de son associé, on signale l'hAtel des Fermes de la rue du Bouloi, k Paris, les domaines du prieuré de l'abbé Maury, et beaucoup d'autres biens du département de l'Orne. Ce n'est pas qu'il désir&t la fortune pour elle-même : c'était seulement comme instrument pour ses projets de perfectionnement de l'espèce humaiae.

Ces relations avec le comte de Redern le Ûreat arrêter; et il était en prison, à Sainte-Pélagie, le 9 Tbermidor. Miclielet a fait remarquer comme une circonstance curieuse que les trois fondateurs du socialisme moderne, Saint-Simon, Babeuf et Gli. Fourier, ont été emprisonnés par la Terreur.

Âpres le 9 Thermidor, sorti de prison, il reprend ses opérations financières avec M. de Redern ; mais des difficultés étant survenues, il se brouille avec celui-ci en 1797 ; et toute sa vie, il persista à élever contre lui les accusations les plus graves, de la vérité desquelles il serait bien difflcile de s'assurer aujourd'hui.

Oq remarquera qu'à l'époque de la conspiration de

NOTICE BIOGEAPHIQUE SUR SAINT-SIMON 159 Babeuf, Saint-Simon n'était occupé que de spéculations financières. Il n'est donc pas probable qu'il ait fait grande attention aux idées de celui-ci, auxquelles on attacha du reste à cette époque assez peu d'importance. Au reste, Saint-Simon ne pouvait avoir pour les idées grossières de Babeuf que le plus profond mépris.

C'est Ters la fin du Directoire que Saint-Simon quitte le rOle d'agioteur et de spéculateur pour commencer celui de philanthrope et de réformateur. Sa principale idée, reprise de Bacon, et qui a eu depuis de si brillants développements, était de faire reposer le progrès de l'humanité sur les sciences physiques et mathématiques. Aussi le Yoyons-nous s'établir près de l'École polytechnique, alors toute nouvelle et dont il semble avoir deviné la grandeur future. Il commença alors à se mettre en liaison avec les savants du temps. Il acquit des connaissances dans toutes sortes de sciences, connaissances qui restèrent toujours trèssuperficielles. Gomme Descartes , avec lequel nous l'avons déjà comparé, il «aimait à Mre toutes sortes d'espériences, à voir des hommes de tout ordre et de toute condition. II s'intéressait aux jeunes gens, et les aidait dans leurs études. On cite parmi ceux qui lui durent les moyens de poursuivre leur éducation scientifique, le jeune Poisson, depuis si célèbre dans les sciences mathématiques. Saint-Simon fit aussi des efforts auprès du jeûne Dupuytren pour lui faùre accepter un secours pécuniaire, dont il avait absolument besoin ; mais la fierté de celui-ci s'y refusa nettement.

ICO APPENDICE

Il a donné lui-même, sous forme de règles, comme Descartes, une théorie très-curieuse de la mélhode qu'il avait employée dans ses expériences phtlosO' phiques.

H 1* Mener pendant toute la vigueur de l'âge la vie la plus originale et la plus active possible.

c 2° Prendre connaissance avec soin de toutes les théories et de toutes les pratiques.

s 3" Parconrir toutes les classes de la société, se placer personnellement dans les positions sociales les pins difTérentes, et même créer des relations qui n'aient point existé.

■ 4° Enlin employer sa vieillesse à résumer ses observations. »

Saint-Simon avait pratiqué ces maximes, non sans quelque dommage pour lui-même : ■ J'ai recherché, dit-il, j'ai saisi toutes les occasions de me lier avec des hommes de tous les caractères et de tous les genres de moralité, et quoique de pareilles recherches m'aienl beaucoup nul dans l'opinion publique, je suis loin de le regretter. »

Parmi les expériences de Saint-Simon, il faut compter celle de son mariage. Le 7 août 1801, il épousa Mile de Ghampgrand, Slle d'un ancien ofScier-génërat, qui eut pour témoins à son mariage Grétry et Alexandre Duval. Cette expérience ne fut pas heureuse, et au reste ne dura pas longtemps, car un an après (juillet 1802) les deux époux divorcèrent par consentement mutuel. La jeune femme de Saint-Simon se lit plus tard connaître dans la littérature sous

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