‹ Saint-Simon et le saint-simonismeChapitre 3 sur 23 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Le premier en date de nos réformateurs contemporains est celui de tous dont les doctrines sont le moins connues. L'éclat même de son école l'a rejeté dans l'ombre, et les disciples ont fait oublier le maître. Les meilleurs historiens du socialisme , M. Louis Reybaud, M. Thonissen^ le savant professeur de Louvain^ M. A. Sudre \ sont riches en détails sur le saint-simonisme, mais incomplets et courts sur Saint- Simon lui-même. La cause de ce silence était dans la rareté des documents. Les écrits de Saint-Simon,

1. Tout le monde connaît les belles Études sur les reformatées contemporains de M. Louis Reybaud. M. Thonissen a fait une Histoire du socialisme depuis l'antiquité jusqu'en i8S2 (2 vol. in-S", Louvain, 1852). Voyez enfin l'Histoire du comm^misme de M. A. Sudre (Paris, J849).

très-nombreux, mais disséminés à tous les vents, publiés au jour le jour, commencés souvent sans être finis, tires à un petit nombre d'exemplaires, composés la plupart du temps en collaboration, étaient devenus presque introuvables. Le seul recueil connu et à la portée de tous, consulté par les auteurs que j'ai nommés, était le choix d'écrits publics en 1832 par Oiinde Rodrigues^ choix qui contient bien, si l'on veut, l'essentiel des idées de notre prophète, mais ne nous apprend nullement le détail de ces idées, l'enchaînement systématique qui les unit, et les phases diverses qu'elles ont parcourues. Aujourd'hui, grâce à une publication importante et encore en voie d'exécution', les principaux documents de l'œuvre sont entre nos mains et rendent lacile un travail qui eût été autrefois des plus compliqués. Cependant, même dans cette nouvelle collection, due au zèle et à la foi des derniers survivants de la célèbre secte, c'est encore l'étoile d'Enfantin qui a fait pâlir celle de Saint-Simon.

1. Œuvres de Saint-Simon et d'Eitfantin publicss par les membres du conSL-il institué par Enfantin pour l'exécution de ses dernières volontés et précédées de deux notices historiques {Vavy, chez Uentu). Cette [)ub!ic.ition commencée en 1865, et qui se compose aujourd'hui de 40 volumes, est vraisemblablement arrivic à son Icrm.^, depuis lu mort de M. Laurent de l'Ardèclie.

C'est en ofTet M. Enfantin qui, conservant' jusqu'après sa mort son rôle de grand-prêtre et de grand chef dans la petite Église saint-simonienne, a été par son Testament l'inspirateur de celte édition nouvelle. C'est lui qui a institué pour cette œuvre une commission composée des membres les plus dévoués et les plus fidèles, dont quelques-uns ont déjà disparu. C'est lui qui a laissé des fonds pour les frais de cette publication. Ajoutons qu'il a légué à la Bibliothèque de l'Arsenal toute sa bibliothèque, tous ses papiers et les archives les plus secrètes de l'Église, archives encore fermées aujourd'hui à la curiosité, mais qui permettront plus tard aux savants d'en reconstruire avec la dernière précision l'histoire intérieure. Enfantin étant donc le véritable auteur et, quoique mort, l'inspirateur toujours vivant de la publication récente, il n'est que naturel qu'il s'y soit fait une place importante. Le principal but qu'il paraît s'y être proposé a été de donner une grande idée de son rôle, non-seulement par la réimpression de ses discours, de ses articles du Glohi\ de ses opuscules, mais surtout par la publication de sa correspondance, correspondance volumineuse dont l'intérêt n'est pas égala l'étendue. Il a voulu, selon toute apparence.

laisser cette impression, que depuis 1831, époque où il paraissait avoir disparu de la scène, il n'a pas cessé de gouverner son école, et, par elle, d'influer sur l'histoire du monde. On y reconnaît son habileté à tirer parti de tout, à tourner à lui tout ce qui se passait au dehors, à interpréter dans le sens saint-simonien tous les événements, et à transformer l'isolement réel où il était en une sorte d'influence occulte, d'autant plus efficace qu'elle était plus cachée- Tandis qu'en réalité l'Église saint-simonienne était vraiment dissoute, et s'était noyée dans le mouvement général de la société, tandis que la foi positive des saint-simoniens avait disparu, ne laissant après elle qu'une vague disposition d'humanitarisme et de religiosité commune à beaucoup d'écoles, tandis que le lien étroit et précis qui constitue une secte s'était relâché^ chacun de son côté allant où l'appelait son goùf et son génie, — en un mot, tandis que le saint-simonisme était mort et bien mort, Enfantin croyait ou faisait semblant de croire, et voudrait encore nous faire croire aujourd'hui qu'il était l'oracle caché d'où tout partait, que tout ce qui se passait dans le monde était la réalisation de ses prophéties et l'œuvre lointaine ou prochaine de son influence. Le vénérable Laurent de

rArdèche, l'éditeur infatigable et le plus fidèle disciple d'Enfantin, celui qui s'est chargé de cette publication , ne paraît pas trop éloigné de la même opinion : à chaque tome nouveau qu'il publie, il ajoute une préface où il parle à la société actuelle au nom du saint-simonisme, comme au nom d'une loi vivante et toujours présente; il interprète tout avec ses souvenirs de néophyte dévoué. Il pleure comme les prophètes sur l'aveuglement d'une société qui ne l'écoute pas. Il est persuadé que les malheurs qui ont fondu sur la France eussent été évités si la France s'était faite saint-simonienne. C'est ainsi que toute Église interprète dans le sens de sa foi et de ses dogmes les tristes circonstances où nous sommes, et que chacun, au lieu de chercher à s'éclairer soi-même, tire parti des malheurs publics pour se persuader qu'il a seul raison.

Il nous est difficile aujourd'hui, malgré les nombreux monuments que nous possédons de sa parole et de sa plume, de nous faire une idée exacte de la puissance exercée par M. Enfantin. Ses écrits, qui transportaient autrefois ses disciples, sont morts aujourd'hui pour nous; mais, d'après le témoignage unanime de tous ceux qui ont été touchés par lui,

son influence était prodigieuse. Ce n'était pas un professeur, c'était un prêtre, un apôtre. Il avait un don particulier de fascination , de magnétisme. Il agissait par la voix, par le regard, par la beauté même de son visage ; une sorte de calme extatique dont il avait fait un dogme ' produisait un efl"et surprenant sur des jeunes gens mondains ne connaissant rien de la vie des cloîtres et tout prêts à recevoir cette action mystique qui se développe dans les communautés religieuses sous l'empire d'une contagion presque maladive. Les lettres et les prédications d'Enfantin se caractérisent par une mysticité sensuelle analogue à celle que l'on attribue à Molinos, et que l'on retrouverait sans doute dans les écrits de Mme Guyon ou d'Antoinette Bourignon. Il est presque impossible de dégager de ses écrits une doctrine nette , suivie , rigoureuse : c'est une éloquence voilée, mystérieuse, abondante, souvent inintelligible, qui caressait, enveloppait, engourdissait les volontés individuelles, en même temps que, par une sorte d'électricité morale, elle les stimulait, les exaltait, les entraînait à toutes les folies de la dévotion. Tel a été Enfantin dans la grande

]. Voir la Lettre à Duveyrier sur le Calme.

crise saint-simonienne. Plus tard, il est revenu à un ton plus humain et plus terre-à-terre. Le politique l'emporta sur le mystique; mais celui-ci n'a jamais abdiqué, et le ton de prédicateur a toujours subsisté jusqu'à la fin, comme il s'est communiqué (lu reste à la plupart de ses disciples, qui ont toujours conservé quelque chose du missionnaire et du voyant.

Quelque curieuse étude que puissent fournir la personne et la figure de celui qu'on a appelé le père Enfantin, nous répétons que ce qu'il y a de moins connu dans le saint-simonisme, c'est Saint-Simon; et il est à regretter que ses disciples n'aient pas saisi l'occasion qui leur était ofierte d'élever à leur premier maître, au vrai fondateur de l'école, un monument durable dans une publication tout à fait complète de ses œuvres. Celui d'entre eux qui s'était chargé du travail nous dit lui-même qu'il n'a pas voulu donner cette édition, qu'il s'est borné à en préparer les matériaux. Se retrouvera-t-il jamais quelqu'un pour une telle entreprise? Il faut reconnaître cependant que le nouvel éditeur aura singulièrement facilité la tâche par les recherches bibliographiques auxquelles il s'est livré , et par le travail critique

dont il accompagne sa publication ', travail dune abondance et d'une précision de détails des plus méritoires quand on songe à la difficulté de l'œuvre : il mentionne, il paraît avoir recueilli, et même posséder encore entre les mains la moindre feuille d'impression sortie de la plume de Saint-Simon ou de celle de ses collaborateurs ; c'est là une collection précieuse qui, nous l'espérons, ne sera pas perdue, et pourra rejoindre un jour les archives saint-simoniennes. Cependant, malgré tous ces matériaux, on n'a cru devoir nous donner encore qu'une édition choisie, beaucoup plus riche, je le reconnais, qu'aucune des précédentes, mais qui ne laisse pas de présenter de notables lacunes. C'est ainsi que les écrits de Saint Simon relatifs à la philosophie générale et aux sciences et qui l'ont occupé pendant tout le temps de l'Empire, écrits intéressants en ce qu'on peut y trouver le point de départ de la philosophie positive, ne nous sont donnés qu'en résumé -. C'est ainsi

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