‹ Saint-Simon et le saint-simonismeChapitre 8 sur 23 · Œuvres, t. XIX, p · texte numérisé non relu

Œuvres, t. XIX, p

Simon, publication qui lui valut un procès, un acquittement et la célébrité '.

Le fond des idées précédentes n'était pas très-différent, à l'origine du moins, de celles qui vers le même temps s'étaient développées dans une certaine branche de l'école des économistes, issue de Jean- Baptiste Say, et dont les deux représentants principaux étaient MM. Charles Comte et Dunoyer , les fondateurs d'une publication célèbre au commencement de la Restauration, le Censeur européen Le régime militaire de l'empire et ses terribles conséquences avaient dû ressusciter par réaction l'idée, peut-être exagérée , de l'importance prépondérante des travaux productifs et pacifiques sur les travaux destructifs et militaires. Ainsi naquit l'idée de l'industrialisme, commune alors à plusieurs groupes de penseurs.

C'est, nous dit M. Charles Dunoyer dans un curieux

1. C'est le iielit écrit débutant par ces mots : « Nous supposons que la France ^lerdc subitement ses cinquante premiers physiciens, ses cinquante premiers chimistes, etc. » Le morceau est trop long pour être cité; mais il est charmant, et d'une insolence élé{,'anle digne de Beaumarcliais. C'est du reste M. Olinde Rodrigucs qui, dans son édition d' s Œuvres de Saint-Simon (1832), a publié ces pages séparément et leur a donné le litre de Parabole. Eu réalité, ce sont les premières paf^es de la publication intitulée l'Organisateur {Œuvres, t. XX, p. 17). M. Louis Reybaud a donné celle parabole dans son livre des Reformateurs contemporains.

écrit sur Y huhistrialisme ', d'une phrase de Benjamin Constant que serait née la conception fondamentale de récole industrielle. « Le but unique des nations, disait Benjamin Constant en 1813, c'est le repos, avec le repos l'aisance, et, comme source d'aisance^, l'industrie. » Cette pensée avait été, paraîtil, très-remarquée. M. deMontlosier, de son côté, par son opposition aristocratique, n'avait pas peu contribué à mettre en relief cet aspect nouveau de la société. ^« Nous allons voir, écrivait-il avec une sorte d'indignation, s'élever au milieu de l'ancien peuple un nouveau peuple... Les propriétés mobilières se balancent avec les propriétés immobilières, l'argent avec les terres, les villes avec les châteaux. » Enfin Jean-Baptiste Say avait été amené, dans son Économie politique, à faire de l'industrie l'objet fondamental de la société. Cependant aucun de ces écri-

1. Voyez ses Notices récemment publiées, p. 173. — Ce n'est pas seulement à cause de l'analogie des idées que Saint-Simon doit être rapproché des écrivains que nous venons de mentionner. Saint-Simon a eu, en outro, des relations avec le Censetcr europe'en ; W y a publié quelques écrits, et l'on peut supposer qu'il en a subi l'influence, quoique ses premiers articles soient à peu près contemporains des premières livraisons du Censeur européen. M. Ch. Dunoyer, dans son écrit, a signalé avec précision les rapports et les différences dos deux écoles. Il est piquant que Saint-Simon se soit trouvé successivement en rapport avec deux écrivains du même nom, diversement célèbres, dont les idées ne sont pas sans analogie, Charles Comle^ Auguste Comte, et qu'il se soit inspiré de l"un et de l'autre.

vains n'avait lire parti de ces idées, et n'en avait fait une application sérieuse à la politique. Ce fut là l'œuvre et la pensée principale de MM. Comte et Dunoyer. Ces deux écrivains, alors tout jeunes, avaient commencé par publier en 1814 un journal exclusivement politique sous le titre de Censeur. Ce journal, très-hostile à la Restauration, fut supprimé par les Bourbons. Ce fut pendant les loisirs que leur procura cette interruption violente de leurs travaux, que nos jeunes libéraux furent 'amenés à des réflexions qui firent une révolution dans leurs idées. Us se demandèrent, nous dit l'auteur, « si l'opposition libérale^ si la politique constitutionnelle avait un objet bien déterminé. » Ils furent obligés de reconnaître « que le parti libéral ne savait pas et ne se demandait même pas où la société doit tendre, et en vue de quel objet général d'activité elle devait être constituée. » Ils s'appliquèrent donc à rechercher et découvrirent « le but d'activité sociale ; » ils virent que c'était « l'industrie » . Le même auteur reconnaissait encore que « le Censeur était un ouvrage de pure polémique et de politique acerbe, » sans aucune préoccupation économique. Ils comprirent enfin que ce qu'il fallait attaquer c'étaient « les passions révolutionnaires, mili-

taires, ambitieuses, dominatrices, » et que c'était vers « le travail » qu'il fallait diriger l'aclivilé des intelligences. On voit que la pensée fondamentale du Censeur européen était exactement la même que celle de Saint-Simon dans les premiers temps. M. Charles Dunoyer fait remarquer cette analogie sans méconnaître du reste l'originalité des vues de Saint-Simon, qui, disait-il, avait été conduit « de son côté » aux mêmes résultats. Ce fut d'ailleurs la même année, en 1817, que le Censeur européen d'une part, et de l'autre, quelques mois après, l'Industrie, de Saint- Simon, posèrent les principes de cette nouvelle doctrine politique.

Non-seulement on retrouve dans le Censeur européen l'idée fondamentale du saint-simonisme à son origine, à savoir l'idée industrialiste, mais encore la distinction importante, et devenue plus tard si redoutable par les conséquences qu'on en a tirées, des producteurs et des non-producteurs. Cette opposition est même exprimée quelquefois en termes si énergiques qu'elle serait aujourd'hui facilement taxée de sociahsme. C'est ainsi par exemple que, cherchant de quels éléments doit se composer un Sénat, Charles Comte disait, comme le fera plus tard Saint-Simon,

qu'il faut les chercher « parmi les hommes qui augmentent le plus la richesse nationale,... parmi les agriculteurs, les fabricants, les négociants, les banquiers ; » mais qu'il fallait éviter « les hommes imitiles,... qui ne vivent que sur les produits d' autrui, fussent-ils barons ou marquis,.. . ceux qui, possédant des terres considérables, les abandonnent à des fermiers pour vivre oisifs dans les grandes villes. Dans ce cas, il faudrait admettre plutôt le fermier que le propriétaire '. » Le même auteur disait encore plus énergiquement dans un autre passage : « Il n'existe dans le monde que deux grands partis : celui des hommes qui veulent vivre du produit de leur travail ou de leurs propriétés, et celui des hommes qui veulent vivre sur le travail ou sur la propriété d'autrui : celui des agriculteurs, des manufacturiers, des commerçants, et celui des courtisans, des gens à place, des moines, des armées permanentes, des pirates et des mendiants. » M. Ch. Dunoyer, en général plus modéré et d'un esprit plus calme et plus sûr, opposait cependant aussi aux industrieux ceux « qui vivent noblement, » et il employait, comme Saint-

1. Censeur eurojiéen , f. II, p. 38 (1817). — De V Organisation sociale, clc.

rHILOSOPHIE SOCIALE DE SAINT-SIxMON 33

Simon, la comparaison des abeilles et des frelons ^ Il y a donc eu à l'origine une frappante analogie de vues entre Saint-Simon et les disciples de J.-B. Say, et il esi très-digne de remarque que le socialisme, qui s'est plus tard posé en adversaire déclaré de l'économie politique, n'en a été d'abord qu'une branche dissidente. Cependant , dés ces premiers temps, des différences notables qui allèrent toujours en s'accusant davantage , séparaient les idées de Saint-Simon de celles des économistes. Ceux-ci ne demandaient après tout pour l'industrie que la liberté, et ils réduisaient le gouvernement à son rôle de « producteur de sécurité », Saint-Simon allait plus loin, il tendait, comme nous le verrons, à la constitution de la classe industrielle, comme classe privilégiée. Tandis que les uns réduisaient de plus en plus l'action gouvernementale, Saint-Simon au contraire faisait" de l'industrie une fonction sociale et lui mettait entre les mains le gouvernement. Il faut remarquer en outre que le Censeur européen, dans sa guerre aux non-producteurs, entendait surtout combattre deux choses : le militarisme et le fonction-

Page 1