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CHAPITRE III

Ce n*est pas tout pour un historien d'avoir été bien informé, il faut qu'il fasse un bon usage de ce qu'on lui apprend, qu'il veuille et qu'il puisse reproduire exactement les renseignements qu'il a reçus, et qu'il ne les dénature pas en nous les communiquant. En est-il ainsi de Saint-Simon? Nous allons être ici fort embarrassés pour répondre.

Il faut pourtant que la question soit vidée. Saint- Simon a, de nos jours, des partisans fanatiques ; mais il a aussi de très violents adversaires. Il est rare qu'il laisse les gens indifférents : on le suit en aveugle ou on lui conteste toute autorité. Ses ennemis ont été jusqu'à en faire un imposteur habile, qui arrange les faits à sa fantaisie, qui ment volontairement et de parti pris pour abuser la postérité. C'est aller bien loin. Il a protesté solennellement contre ce reproche, à la fin de son ouvrage, en prenant congé de ses lecteurs. « Il faut, dit-il, que celui qui écrit

des Mémoires aime la vérité jusqu'à lui sacrifier toutes choses. De ce dernier point j'ose m'en rendre témoignage à moi-même et me persuader qu'aucun de tout ce qui m'a connu n'en disconviendrait. C'est même cet amour de la vérité qui a le plus nui à ma fortune : je l'ai senti souvent, mais j'ai préféré la vérité à tout, et je n'ai pu me ployer à aucun déguisement. » 11 serait sans doute un peu naïf de le croire du premier coup sur parole, et d'admettre que « la vérité est l'âme de ses Mémoires » uniquement parce qu'il l'affirme. Cependant je trouve dans ses affirmations un accent de sincérité qui me touche. N'oublions pas que c'était un parfait honnête homme, irréprochable dans sa conduite privée; il avait une hauteur d'âme naturelle et un respect de sa dignité qu'il a poussés quelquefois jusqu'au ridicule, mais qui au moins le préservaient d'une bassesse. Lorsqu'il proteste qu'il a voulu dire la vérité, je ne crois pas que personne ait le droit de refuser de le croire.

Mais il a pu se tromper et nous tromper sans le vouloir; et il faut bien avouer, quelque goût qu'on ait pour lui, que cet accident lui est souvent arrivé. Sa mémoire est sujette à des défaillances singulières. A tout moment, on le prend en faute sur les choses qu'il devait savoir le mieux, qui intéressaient sa famille et celle de ses amis les plus intimes, comme par exemple quand il paraît oublier l'existence d'un de ses oncles, le propre frère de son père, ou qu'il donne deux garçons au duc de Beauvillier, qui en

RAISONS DE SE MÉflER DE SAINT-SIMON. 113

avait quatre. 11 semble surtout qu'il ait eu toute sa vie rhorreur des chiffres. 11 est rare qu*à propos de la date des faits, de l'âge des gens, des sommes d'argent qu'ils ont reçues ou données, il ne commette pas quelques erreurs. Même quand il a les documents sous les yeux, il les transcrit tout de travers. Dangeau nous apprend qu'il a donné 250 000 livres au duc de Richelieu pour la charge de chevalier d'honneur de la Dauphine; Saint- Simon, qui le copie, double la somme. Ailleurs, en nous parlant du surintendant Fouquet, il nous dit qu' « il paya les millions que le cardinal Mazarin avait pris de trente-quatre ans de captivité à Pignerol » ; et il n'y est pas resté vingt ans. Assurément ces inexactitudes de détail, ces menuailles^ comme il les appelle, ne sont pas très graves; elles ne changent rien à la physionomie du récit et on les corrige facilement; mais, à force de se reproduire, elles nous impatientent, elles nous inquiètent, et finissent par nous mettre en défiance contre lui.

Nous songeons alors qu'il n'a définitivement rédigé ses Mémoires qu'à la fin de sa vie, longtemps après les faits qu'ils rapportent. A ce moment, ses souvenirs devaient être devenus assez confus et il est naturel qu'il ait laissé échapper beaucoup de petites erreurs, comme celles que je viens de relever. 11 devait avoir à la vérité des notes prises à l'époque même où les événements se passaient sous ses yeux; mais outre que nous ignorons quels en étaient le caractère et l'étendue, puisqu'elles sont perdues, ne se

peut-il pas qu'il ait fait pour elles comme pour Dan* geau, qu'il altère en le copiant? 11 faut donc que celui qui le consulte ait Tœil très ouvert, l'examine de près et le contrôle sans cesse. C'est un travail difficile que M. de Boislisle a courageusement entrepris, dans la grande édition qu'il publie, et qui nous donnera, quand elle sera finie, un Saint-Simon irréprochable, dont on pourra se servir en toute sécurité. Jusque-là il faut bien reconnaître que nous aurons quelque raison de ne pas lui accorder une confiance sans léserve.

Mais ce n'est pas tout; celle rédaction tardive de ses Mémoires peut avoir eu d'autres résultats, et bien plus graves, que de lui faire commettre quelques fautes de détail. N'est-il pas possible qu'elle ait altéré la couleur générale de ses jugements et de ses récits? D'ordinaire à soixante-dix ans on ne pense pas comme à quarante. Quand on a fréquenté de plus près les personnes et qu'on a vu se produire les conséquences des événements, il est naturel qu'on ne les apprécie plus de la même manière, et que, comme on se persuade aisément qu'on n'a jamais changé, on transporte au passé ses sentiments du présent. C'est ainsi, nous dit-on, que Saint-Simon a dû dépeindre les hommes et les choses non comme il les avait vus d'abord, mais comme il les voyait dans sa vieillesse. Pour le prouver, on oppose à ses Mémoires les quelques lettres que nous avons conservées de lui, et l'on montre qu'il n'y parle pas du même ton, quoiqu'il y parle

des mêmes faits. — Mais quand il en serait toujours ainsi, qu'en devrions-nous conclure ? qu'il ne faut pas nous laisser tout à fait tromper par cette forme de journal qu'il a choisie, qu'il n'a pas écrit véritablement au jour le jour et sous l'impression changeante des événements, comme on le croyait, et qu'il ne nous donne que son opinion dernière et définitive. — N'est-ce pas ainsi qu'ont fait la plupart de ceux qui nous ont laissé des Mémoires}

Je vais plus loin , et , tout en tenant compte de ces quelques contradictions qu'on a signalées entre ses lettres et ses Mémoires^ j'avoue que je ne suis pas de ceux qui pensent que, si nous possédions sa correspondance entière, nous aurions un Saint-Simon très différent. Je ne crois pas qu'il se soit modifié en vieillissant autant qu'on le suppose. Au contraire, je suis frappé de voir combien la vie a eu peu de prise sur lui, et à quel point, du commencement à la fin, il est resté conforme à lui-même. Il a pu varier sur le mérite de quelques hommes ou le caractère de quelques faits particuliers; niais pour les choses essentielles il n'a jamais changé. Nous en avons une preuve si curieuse que je veux en dire ici quelques mots.

Au mois d'avril 1712, au moment même où l'on célébrait à Saint-Denis les funérailles du Dauphin, Saint-Simon brisé de douleur, mais s'oubliant luimême et la perte de ses espérances pour ne songer qu'au bien public, eut l'idée d'écrire au Roi une lettre anonyme comme Fénelon avait fait dix-sept ans

auparavant, pour lui dire les vérités qu'il ne voulait pas entendre. Cette lettre, dont il n'a jamais parlé, s'est retrouvée dans ses papiers et a été publiée par M. Faugère. C'est un de ses plus beaux ouvrages, et il y est déjà tout entier. Le tableau qu'il fait au Roi de son royaume est celui même que nous retrouvons partout dans ses Mémoires : un clergé a tombé dans une abjection de pédanterie et de crasse »; une noblesse « épuisée par une guerre continuelle, sans espérance d'aucune autre fortune que par les armes, et par conséquent désappliquée de tout autre soin et de toute autre étude, profondément abattue sous le joug des ministres, bientôt après des intendants, enfin des traitants, avilie et confondue avec le plus bas peuple par des mésalliances honteuses, pour avoir du pain, misérable au delà des plus vils paysans, et seulement heureuse si elle possède une charrue qu'elle puisse mener aux champs » ; un tiers état ruiné par les impôts; des parlements et des tribunaux qui ont perdu les grands magistrats d'autrefois, sans les remplacer, et « où la discipline, l'étude, la gravité ne sont plus des talents d'usage ». Ici, comme partout, il fait remonter le mal jusqu'au cardinal Mazarîn, l'un des hommes qu'il a le plus détestés, et aux ministres habiles dont il se servait, « mais habiles pour eux-mêmes, avant de l'être pour le Roi et pour le royaume »: Ce déplorable système de gouvernement institué par Mazarin, il montre que Louis XIV le continue et l'aggrave; alors, s'en prenant directement au Roi lui-même,

SOUS une forme qu'il essaie de rendre respectueuse, mais où la colère éclate à chaque instant, il lui rappelle les fautes qu'il a commises et dont il reçoit le châtiment. 11 insiste sur les scandales de sa vie, qui ont eu de si funestes conséquences; il lui reproche les honneurs dont il a comblé les princes légitimés, la grande situation qu'il leur a faite, qui est une honte et un danger pour le royaume. « L'amour-propre, dit-il, l'amour de père vous a fait regarder vos enfants naturels comme les enfants de votre personne, pour qui vous ne pouviez trop faire ; tandis que vous n'avez considéré vos enfants légitimes que comme les enfants de l'État, grands de reste sans vous. » Il lui prouve qu'il s'est mis sous la dépendance de ses ministres, qui l'empêchent de communiquer avec ses' sujets, et, sous son nom, se sont faits les maîtres de tout. « En vain croyez-vous. Sire, gouverner par vous-même; vous ne connaissez personne, vous ne pouvez connaître personne, parce que personne ne vous parle, et que vous vous êtes rendu inaccessible, et comme le prisonnier de vos ministres, qui gardent les clés de toutes les avenues par où on vous peut approcher. » Leur unique souci est de conserver ce pouvoir qu'ils se sont arrogé. Gomme ils ne veulent pas se créer de leur main des rivaux, ils ont soin d'éloigner du Roi tous les hommes de valeur qui pourraient leur causer quelque inquiétude, ils n'élèvent auprès d'eux que des gens sans naissance et sans capacité, qu'il n'est pas même nécessaire de renverser quand ils gênent ; « il suffit de les laisser

choir en les abandonnant à leur propre pesanteur » . Et voilà comment F Etat, dans Textrémité où il est réduit, ne trouve plus de généraux ni de politiques.

G*est^ ce qu'il a répété toute sa vie, et presque dans les mêmes termes. Ainsi en 1712 ses idées étaient arrêtées; sur le gouvernement du Roi, sur le pouvoir des ministres, sur le clergé, sur les parlements, il pensait exactement comme en 1750. On peut donc soupçonner qu'en rédigeant ses Mémoires à la fin de sa vie, quand ses souvenirs n'étaient plus aussi présents et aussi précis, il a pu commettre beaucoup d'erreurs sur des points de détail; mais comme ses opinions, pour le fond et l'essentiel, n'ont guère changé, je ne crois pas qu'il soit à craindre que ce retard ait amené des modifications importantes.

Malheureusement nous avons d'autres raisons, et des raisons plus graves, qui nous rendent le témoignage de Saint-Simon suspect. Ce qui peut justement nous mettre en défiance, quand nous le lisons, c'est sa passion, dont on voit bien qu'il n'est pas le maître, qui sans cesse l'entraîne à exagérer et ne lui permet de juger sainement ni les événements ni les hommes. Du reste, il ne nous a pas pris en traître; il a soin de nous prévenir, en finissant son ouvrage, qu'il n'est pas impartial et ne croit pas qu'on puisse l'être, quand on parle de choses qu'on a vues et maniées soi-même. « On est charmé, ditil, des gens droits et vrais, on est irrité contre les fripons dont les cours fourmillent; on l'est encore

plus contre ceux dont on a reçu du mal. Le stoique est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas d'impartialité, je le ferais vainement. » Nous voilà bien avertis ; c'est à nous de prendre nos précautions et de ne pas le croire sans de bonnes preuves, quand il nous parle des gens qu'il n'aime pas.

Personne n'a su haïr comme lui. Malheur à ceux qui deviennent ses ennemis! et on le devient très vite : il ne se possède plus lorsqu'il parle d'eux. Il disait un jour au Régent, à propos du duc. dé Noailles : « Je ne cache pas que le plus beau et le plus délicieux jour de ma vie ne fût celui où il me serait donné par la justice divine de l'écraser en marmelade et de lui marcher à deux pieds sur le ventre». Dès qu'on était coupable de quelque offense envers lui, il lui semblait qu'on avait commis un crime contre l'Etat; et de la meilleure foi du monde il a toujours poursuivi ses injures personnelles comme si le salut du royaume y était intéressé. Les ministres contre lesquels il s'est montré le plus acharné, à l'époque de la Régence, et qu'il a fait impitoyablement exclure des conseils, n'étaient peut-être pas de très bons ministres, mais il leur eu voulait encore plus d'avoir nui à sa fortune ou blessé son orgueil que d'avoir mal administré les affaires publiques. Le contrôleur général Desmarets, qui lui devait beaucoup, et qui lui avait d'abord témoigné sa reconnaissance, se permit, un jour que Saint-Simon était venu lui parler d'une affaire, de le recevoir sans

égards : a Dès que je parus, il vint à moi d'un air ému, me coupa au premier mot la parole, disant qu'il était bien malheureux d'être la victime du public, et d'autres plaintes dont le ton s'élevait. Voyant ainsi la marée monter à vue d'œil, je voulus essayer de reprendre la parole. 11 m'interrompit à l'instant; le rouge lui monta, ses yeux s'enflammèrent, ses plaintes vagues, mais sans rien que je pusse prendre pour moi, redoublèrent d'une voix fort élevée, et tout d'un coup se jetant sur des papiers que je tenais à la main, que je m'étais proposé de lui expliquer en deux mots avant de les lui laisser : « Voyons donc, dit-il, ce que c'est que tout cela », d'un ton qui, dans mon extrême surprise, me détermina à n'en pas entendre davantage. Il était venu à moi jusque fort près de la porte; je l'ouvris, et, sans regarder derrière moi, je cours encore. » Peut-être fallait-il excuser cette brusquerie chez un ministre si occupé et sur qui retombait le poids de si lourdes affaires; mais Saint-Simon était sorti furieux. « De ce moment, dit-il, je me promis bien de ne rien oublier pour le mettre hors d'état de brutaliser personne »; et quand vint la Régence, il y réussit. Le ministre de la marine, Pontchartrain, avait été l'un de ses meilleurs amis, et il était même devenu son parent par son mariage. Par malheur sa haute situation lui tourna la tête. « La petite vérole l'avait éborgné, la fortune l'aveugla »; il devint raide, important, et, ce qui était plus grave, il osa conclure contre Saint-Simon dans une affaire qui

concernait son gouvernement de Blaye. Ce fut fini; Saint-Simon n'eut pas de repos qu'il n'eût obtenu du duc d'Orléans la promesse de le renvoyer, quand il serait Régent du royaume. Au moment où le Roi se mourait, il eut la malice d'aller voir Pontchartrain, pour jouir de ses inquiétudes, le voir ramper devant lui, et se donner, comme il dit, pendant trois quarts d'heure, une savoureuse comédie ; puis il exigea que le Régent tînt sa promesse, et poursuivît jusqu'au bout « cette araignée venimeuse ». Jamais il n'a pardonné une offense. 11 raconte, dans ses Mémoires^ que longtemps après qu'il se fut éloigné de la cour, on se mit en tête de le réconcilier avec le duc de Noailles. Vaincu par les sollicitations de sa famille, il consentit à le voir; mais il avait trop présumé de sa force d'âme. A la vue de son ancien ennemi, toutes ses fureurs se réveillèrent; il quitta la réunion, revint chez lui « comme un homme ivre et qui se trouve mal », et fut sur le point de se faire saigner. Pourtant plus de dix ans le séparaient de l'injure qu'il reprochait au duc de Noailles. On entreprit de le réconcilier aussi avec l'un des hommes qui lui étaient le plus odieux, le premier président de Mesmes, celui qui refusait de lever son bonnet devant les ducs et pairs. Le duc de Lorges, son beau-frère, veuf de la fille de Chamillart, avait eu l'idée d'épouser en secondes noces Mlle de Mesmes. Qu'on juge de la colère de Saint-Simon! elle fut si violente et fit tant d'éclat que Dangeau en dit quelque chose dans son Journal, avec sa prudence ordinaire :

« On avait parlé du mariage du duc de Lorges avec la fille aînée de M. le premier président, mais il y a des gens, dans la famille du duc de Lorges, qui traversent fort ce mariage ». Il se fit pourtant, et même Mme de Saint-Simon obtint, à force de prières, que son mari voulût bien y assister et qu'il tendît la main au premier président. Mais il n'avait pas pardonné; et deux ans après, quand de Mesmes mourut, il fit en ces mots son oraison funèbre : « J'ai eu tant d'occasions de faire connaître ce magistrat également détestable et méprisable que je crois pouvoir me dispenser d'en salir davantage ce papier » .

Sa violence, qui dépasse toute mesure, a cet avantage au moins de nous avertir quand il faut nous défier de lui. Ce n'est pas un de ces auteurs artificieux, maîtres d'eux-mêmes, qui affichent une fausse modération, et savent cacher l'ardeur de leurs sentiments pour rendre leurs opinions moins suspectes. Cette habile stratégie lui est tout à fait étrangère. Il va droit à ses ennemis, sans dissimuler sa marche, il les attaque ouvertement et au grand jour. Ses récits et ses portraits ne contiennent rien de tortueux, et, pour parler comme lui, la haine y pétille en liberté. On voit qu'il est incapable de retenir sa colère et de maîtriser ses sentiments. Ils lui échappent sans cesse et se font jour avec une franchise énergique et de bizarres exagérations. C'est le cœur qui parle, un cœur emporté, furieux, mais sincère, et cette haine franche et fougueuse sert au moins à nous prouver que nous n'avons pas à craindre les

adroites perfidies d'un imposteur. La partialité de Saint-Simon est donc moins dangereuse parce qu'elle se trahit par ses excès mêmes. Il est plus facile de distinguer le faux, au milieu de ces emportements, qu'il ne le serait parmi des insinuations et des réticences. Les limites de la vérité si ouvertement franchies sont plus faciles à rétablir, et nous nous laissons moins surprendre à la passion, quand elle se découvre elle-même par l'invraisemblable des reproches et la fureur des invectives. Noailles appelé un Achitophel; le débonnaire duc du Maine, ce conspirateur peureux, infirme de corps et d'esprit, transformé en un Titan, traité d'Encelade et de Briarée; le premier président flétri des noms de Néron et de Domitien pour avoir fait rembourrer son siège au parlement et l'avoir surmonté d'une draperie : voilà de ces exagérations qu'il n'est pas besoin de signaler; le plus simple bon sens les voit et en fait justice.

On se méfie moins des anecdotes qu'il rapporte, parce qu'en général elles sont charmantes, qu'il les raconte très agréablement et qu'elles flattent notre malignité. On les cite, on les commente, elles sont dans les mémoires, elles traînent dans les livres; et c'est pourtant ce qui, dans son œuvre, mériterait le plus d'être suspect ; non qu'il les ait inventées de toutes pièces, mais il les accepte trop vite. Dès qu'il s'agit de nuire à des gens qu'il n'aime pas, cet homme d'esprit, ce sceptique, devient d'une crédulité surprenante. Tout ce qu'il entend dire contre

eux, si invraisemblable que ce soit, il le tient pour vrai; il ne doute de rien, parce qu'il les croit capables de tout. Nous devons donc nous tenir sur une extrême réserve à propos de ces histoires et les regarder de très près avant d'y ajouter foi ; mais le contrôle n'en est pas toujours facile. Il y en a qui se trahissent par des erreurs matérielles qui sautent aux yeux. En voici une, par exemple, qui plaît beaucoup à Saint-Simon et qu'il a rapportée plusieurs fois avec complaisance. Pour expliquer la haine de Louis XIV contre Guillaume d'Orange, il prétend que Guillaume aurait refusé la fille naturelle du Roi et de Mme de la Vallière, qui épousa plus tard le prince de Gonti. De là, dit-il, naquit la guerre de Hollande. Il oublie que la princesse de Gonti n'avait que quatre ans quand la guerre a commencé. Aucun doute ici n'est possible et l'anecdote ne peut être qu'une fable; mais ailleurs, que de difficultés, que d'embarras pour serrer de près ces récits légers, qui se fondent dans les mains quand on veut les prendre! Gomment remonter à la source de ce qui ne se disait qu'à demi-voix, entre quelques personnes? Où trouver les témoins d'une aventure secrète qui précisément n'est piquante que parce qu'elle n'a pas de témoins ? Et ce n'est pas ici Saint- Simon seul qui est en cause; en réalité, aucune anecdote, même quand on la trouve dans les historiens les plus graves, n'est entièrement sûre. Supposons que celui qui la raconte ait vu le fait de ses yeux, sommes-nous certains qu'il le raconte tout à fait

comme il Ta vu? et s'il le tient d'un autre, qui le tenait d'un autre à son tour, combien de changements n'a-t-il pas subi dans le voyage ? Les filles de Chamillart, que Saint-Simon allait visiter entre onze heures et minuit, pour savoir les nouvelles du jour, pouvaient être très véridiques , mais c'étaient des personnes du monde et des femmes d'esprit. Elles cédaient à l'entraînement de la conversation, au désir d'amuser ceux qui les écoutaient, à l'intérêt qu'on attache aux choses qu'on est seul à connaître et qui pousse à faire quelque effort pour en exagérer l'importance : n'est-il pas vraisemblable que, presque sans le vouloir, elles ajoutaient quelques embellissements à ce qu'elles avaient appris? et Saint-Simon, quand il répétait aux autres en confidence ce qu'on venait de lui dire sous le sceau du secret, ou qu'il l'écrivait en cachette pour la postérité, comme il devait l'amplifier encore ! Que devient une anecdote vraie, après qu'elle a passé par plusieurs bouches qui chacune y ajoutent et la dénaturent? et l'anecdote fausse, quand plusieurs personnes lui ont donné de l'autorité en la redisant, comment la distinguer de la vraie ?

Pour s'éviter de faire cette distinction délicate, des esprits sages pensent qu'il est plus simple de les rejeter toutes en bloc. L'œuvre est assez avancée; ils ont déjà fait disparaître de nos livres d'éducation la plupart de ces charmants récits qui ont amusé notre enfance, de ces belles paroles qu'on prêtait aux héros du passé et qui leur donnaient une attitude

dans notre souvenir. Je crains bien que le reste n y passe et qu'ils finissent par réduire l'histoire à n'être plus qu'une table des matières, avec quelques dates et quelques noms. Saint-Simon y perdra plus que tous les autres; les anecdotes abondent chez lui : c'était son goût de les connaître; c'est son talent de les bien raconter. Même les plus légères, celles qui d'abord ne semblent rien, lui paraissent importantes : ces bagatelles, nous dit-il, donnent une idée juste des événements et des hommes. Si on les retranche sans pitié de son œuvre, qu'y restera-t-il ?

Mais je crois qu'il faut les y laisser et qu'il n'est pas défendu de s'en servir. L'histoire pourra en profiter, et même celles qui inquiètent le plus les critiques scrupuleux ne lui seront pas inutiles. Saint- Simon, nous l'avons dit, ne les a pas inventées; on les retrouve toutes, en cherchant bien, dans les gazettes, dans les correspondances, dans les chansons du temps. On vivait alors sous un régime absolu, mais tempéré par la malice et par l'esprit; il n'y avait pas d'autorité assez forte pour empêcher ce que Saint-Simon appelle « la guerre civile des langues ». Le Roi avait beau laisser entendre qu'il n'aimait pas « les discoureurs », on discourait librement, même à Versailles, dans son palais, presque en sa présence. On parlait dans son armée « avec une licence qui ne pouvait pas être contenue », et ses proches eux-mêmes « le chamarraient fort », quand il avait pris quelque mesure qu'on désapprouvait. Ce que racontaient ces mécontents n'était pas

toujours parfaitement exact, et Saint-Simon a eu tort d'y prêter trop d'attention. Mais enfin leurs commérages couraient le monde; on les tenait pour vrais ; ils nous laissent deviner ce qu'on pensait des plus grands personnages et l'idée qu'on avait d'eux, en dehors des cercles officiels ; s'ils ne nous apprennent pas ce qu'ils ont fait réellement, ils nous montrent ce qu'on les croyait capables de faire. En blâmant les uns, en exaltant les autres, peut-être sans raison; en prêtant à ceux-ci des ridicules qu'ils ne méritent pas, en reprochant à ceux-là des bassesses qu'ils n'ont pas commises, ils nous révèlent des colères, des affections, des haines cachées, et nous ouvrent ainsi quelques jours sur l'état de l'opinion publique à ce moment : ce qui est de l'histoire aussi. Je ne crois pas avoir dissimulé les défauts de Saint-Simon comme historien : il est violent, partial, passionné, injuste, en tout excessif. Ces défauts, dans une certaine mesure, sont ceux de tous les gens qui rapportent des événements auxquels ils ont pris part et qui les ont émus. On ne peut pas exiger d'eux, quand ils les racontent, qu'ils en parlent froidement; nous savons bien qu'il faut nous méfier de leurs récits. Et cependant nous ne pouvons pas renoncer à nous en servir. L'histoire se fait avec le témoignage des contemporains, et plutôt de ceux qui ont été mêlés aux affaires publiques et y ont joué quelque rôle, c'est-à-dire qui sont moins impartiaux que les autres. 11 faut donc partir de cette idée qu'ils se trompent très souvent, qu'ils ne voient

qu'un côté des faits, et qu'ils les voient avec leurs passions et leurs préjugés. C'est à nous à contrôler soigneusement leurs appréciations et à nous faire une opinion moyenne entre des documents contraires. Il n'y a que la postérité qui puisse être juste, et l'on n'a guère de chance de bien connaître et de bien juger les événements — s'il est vrai qu'on les connaisse jamais bien — qu'un siècle ou deux après qu'ils se sont passés.

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