CHAPITRE IV
Le reproche le plus grave qu'on ait fait à Saint- Simon est de nous avoir gâté une des plus belles époques de notre histoire. Le fait est que le « grand siècle », comme nous avons pris l'habitude de l'appeler, ne paraît pas toujours à son avantage dans ses Mémoires et que plusieurs des grands hommes de ce temps y perdent beaucoup de leur prestige. C'est ce qui a soulevé la colère de ceux qui n'aiment pas qu'on dérange leurs admirations et qui regardent comme un crime qu'on ose toucher à des gloires consacrées.
Louville écrivait au marquis de Saint-Aignan, en 1716 : « J'ai trouvé notre ami M. de Saint-Simon plus méchant que jamais ». Il ne voulait pas dire seulement que c'était un homme d'esprit, fort habile à découvrir les ridicules des gens et à les dépeindre — de ceux-là, il y en avait tant à Versailles ! — mais qu'il avait un tempérament chagrin et amer, qu'il
mettait volontiers les choses au pire, et qu'en tout il voyait plutôt le mal que le bien. Nous rappellerions aujourd'hui un pessimiste. Il me semble que ce tour particulier de son caractère se révèle clairement dans les admirables portraits qu'il nous a laissés, et qu'en cherchant à nous faire connaître les autres il s'est souvent découvert lui-même. On s'aperçoit vite qu'il n'y a aucun de ces portraits, même quand l'auteur veut le plus de bien au personnage, qui ne soit obscurci de quelques ombres. D'ordinaire, quand nous aimons beaucoup les gens, nous sommes tentés de ne pas voir leurs défauts, et d'ailleurs si les qualités dominent, elles nous cachent le reste. Ces illusions bienveillantes sont étrangères à Saint-Simon. Il possède une perspicacité implacable qui, chez les gens même qu'il estime le plus, lui montre les mauvais côtés auprès des bons; et, une fois qu'il les a vus, il ne peut s'empêcher de nous les dire. Son affection pour le maréchal de Lorges, son beau-père, était très vive et très sincère. « Je l'aimais, dit-il, et le respectais comme le meilleur père, avec la plus entière et la plus douce confiance. » Au moment de sa mort, il arrête son récit et prend le temps de faire de lui, comme homme, comme courtisan, comme général, un long portrait où l'on sent qu'il a mis son cœur. Il faut pourtant qu'au milieu des louanges qu'il lui donne il glisse, en passant, qu'il avait « une ënonciation peu heureuse et un esprit peu brillant ». De même, quand il perdit le maréchal de Ghoiseul, « un ami qu'il regrettera toute sa vie, un de ces amis
qui ne se trouvent plus », tout en faisant un éloge pompeux de sa naissance, de son mérite, de son courage, en disant qu' « il n'eut d'ennemis et de jaloux que ceux de la vertu même », il ne néglige pas de nous apprendre qu' « il avait fort peu d'esprit », et que, dans le monde, « il était peu amusant ». Et Boufflers, l'héroïque défenseur de Lille, qui avait sauvé l'armée à Malplaquet! C'était un des plus nobles caractères de ce temps, et Saint-Simon n'en parle jamais qu'avec respect et admiration; à l'occasion, pourtant, il lui échappe de nous dire qu' « il avait des lumières peu étendues », et qu' « il est surprenant qu'avec aussi peu d'esprit et un esprit si courtisan il ait conservé une probité sans tache ». Il ne peut pas faire à Mme de Pontchartrain, la femme du chancelier, le même reproche qu'à tous ces braves, qu'il trouvait un peu courts d'intelligence. Elle était extrêmement spirituelle, « sans jamais vouloir le montrer », pleine de sens et de tact, habile à donner des fêtes et à inventer des plaisirs. « Jamais femme de ministre ni autre n'eut sa pareille pour savoir tenir une maison, y joindre plus d'ordre à toute l'aisance et la magnificence, en éviter tous les inconvénients avec le plus d'attention, d'art et de prévoyance, sans qu'il y parût, et y avoir plus de dignité et plus de politesse. » Voilà de grands éloges; mais attendez : le portrait ne finira pas sans quelque légère réserve : a Avec tout cela, elle avait trop longtemps trempé dans la bourgeoisie pour qu'il ne lui en restât pas quelque petite odeur. »
Voilà pour les gens que Saint-Simon aime le plus. Dans les portraits qu'il fait d'eux, il se plaît à mettre leurs mérites en pleine lumière; mais la médaille a toujours son petit revers. Quand on passe des amis aux indifférents, à ceux dans l'intimité desquels il n'a jamais été et dont il parle avec une pleine liberté d'esprit, l'éloge et le blâme se balancent. Ce qui est remarquable, c'est qu'entre les défauts et les qualités il ne cherche pas à faire pour ainsi dire une moyenne. Personne n'a moins connu cette disposition dont je parlais tout à l'heure qui fait que le bien, quand il domine, absorbe le mal et l'éteint; chez lui le bien et le mal gardent tout leur relief et viennent chacun à leur place, ce qui produit quelquefois des contrastes assez surprenants. C'est ainsi qu'il nous dit, à propos de l'évêque de Noyon, que (( c'était un homme de saintes mœurs et vie , mais d'ailleurs un butor ». 11 admirait beaucoup le prince de Gonti, qu'il proposait toujours en exemple au duc d'Orléans et il en a fait un portrait fort agréable. Mais après qu'il l'a comblé d'éloges hyperboliques, il se retourne brusquement pour nous dire que « cet homme si aimable, si charmant, si délicieux, n'aimait rien, qu'il avait et voulait des amis comme on veut et comme on a des meubles; qu'il était bas courtisan, avare, avide de biens, ardent, injuste, etc. ». 11 va sans dire que, lorsqu'il est question de quelqu'un dont il croit avoir à se plaindre, le blâme s'accuse davantage et qu'il en vient quelquefois à des violences incroyables. Quand il veut nous peindre le
duc de la Feuillade, il commence par nous montrer fort agréablement les qualités du personnage; il nous dit qu'il avait beaucoup d'esprit, qu'il était d'un commerce charmant, libéral, poli, brave, galant, gros et beau joueur, enfin un homme du monde accompli. Mais le tour des défauts arrive vite, la colère monte, déborde, et le portrait s'achève par ces mots terribles : « C'était un cœur corrompu à fond, une âme de boue, un impie de bel air et de profession; pour tout dire, le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps ».
Tous ses portraits sont faits ainsi , en partie double, pour ainsi dire : nous avons le bien, puis le mal; et c'est sur le mal que d'ordinaire le portrait s'achève, en sorte que l'impression mauvaise est la dernière, celle qui ne s'effacera plus de l'esprit. Il n'y a là ni un artifice d'écrivain pour donner plus de relief à la peinture des caractères, ni un procédé malhonnête pour déconsidérer ceux auxquels il veut nuire. Je suis sûr qu'il est absolument sincère dans sa malveillance : il a peint comme il voyait, mais il voyait surtout les méchants cotés. Ceux qui vivaient dans son intimité s'en étaient bien aperçus et lui en ont fait quelquefois des reproches. Le pieux duc de Beauvillier lui disait un jour qu' « il n'y avait pas moyen de raisonner avec lui, qu'il soupçonnait tout et jugeait mal de tout le monde » ; à quoi il répondait que la charité est une belle vertu, mais que, lorsqu'elle s'effarouche trop vite, elle peut avoir ses dangers, qu'elle empêche
de connaître les hommes et de les juger, qu'un politique ne doit pas refuser obstinément d'ouvrir les yeux et « se renfermer dans une bouteille ». Cette clairvoyance malveillante qui lui faisait voir le mal partout, cette irritabilité nerveuse qui Tempêchait de le supporter, ce talent qu'il avait pour le dépeindre, après lui avoir fait beaucoup d'ennemis de son vivant, l'ont mis souvent en désaccord avec la postérité. 11 est naturel que la postérité ne juge pas tout à fait les gens comme les contemporains : leurs défauts, quand ils sont morts, ne nous gênent plus guère ; nous sommes tout prêts à les leur pardonner, dès que nous n'avons plus à en souffrir. Une fois que la personne, avec ses ridicules et ses travers, a disparu et qu'il ne surnage d'elle que le souvenir des services qu'elle a pu rendre, on lui devient plus indulgent. Saint-Simon ne l'ignorait pas; il se doutait bien que ces portraits qu'il avait tracés dans la vivacité de ses haines , « quand l'oubli aurait effacé ce qui n'est connu qu'aux contemporains », risquaient de ne plus paraître ressemblants et d'être défavorablement accueillis du public. « Si ces Mémoires voient jamais le jour, disait-il, je ne doute pas qu'ils n'excitent une prodigieuse révolte. » Ses prévisions n'ont pas été trompées.
Par exemple, on lui en veut beaucoup de la façon dont il a traité les derniers grands généraux de Louis XIV. Il parle peu du maréchal de Luxembourg, qu'il n'a fait qu'entrevoir; mais il en dit
assez pour montrer qu'il ne lui est pas bienveillant. Luxembourg avait gagné un procès de préséance contre les ducs et pairs; Saint-Simon ne le lui pardonne pas. Il est bien forcé de reconnaître qu'il a remporté des victoires, mais il insinue qu'il n'a pas su toujours en profiter. Quant à Vendôme, si on l'en croit, il n'a jamais été victorieux que par hasard, et malgré lui. Vendôme était d'une race de bâtards, il avait pris le titfe d'Altesse et se faisait appeler Monseigneur. C'en est bien assez pour que Saint-Simon ait conçu contre lui une haine furieuse. Mais sa haine ne va pas jusqu'au mensonge; il n'a rien inventé des détails repoussants ëtSncroyables qu'il nous donne sur la manière dont Vendôme vivait dans son camp. On les retrouve discrètement indiqués dans une lettre de Mme de Maintenon : « M. le maréchal de Boufflers dit qu'on ne commande pas une armée de dessus sa chaise percée : c'est sa situation ordinaire ». Quand Vendôme fut mort, Philippe V lui accorda l'honneur d'être enterré à l'Escurial, avec les rois d'Espagne, ce qui indigna Saint-Simon. Heureusement, il était d'usage qu'avant de prendre leur place définitive dans la sépulture royale, les corps attendaient quelque temps, encastrés dans les murs d'une grande salle, qu'on appelait le pourrissoir. Neuf ans plus tard, Saint-Simon visitant l'Escurial s'enquit curieusement de ce qu'on avait fait du duc de Vendôme : il eut la satisfaction d'apprendre qu'il était resté dans la muraille, et partit avec l'espoir qu'il n'en sortirait jamais.
Le maréchal de Villars est, s'il se peut, encore plus malmené que Vendôme. Saint-Simon lui enlève le mérite de ses plus grandes actions. Il nous raconte sérieusement qu'à Friedlingue il croyait la bataille perdue et s'arrachait les cheveux sous un arbre, quand on vint lui annoncer que les ennemis s'étaient enfuis. A l'en croire , c'est grâce à Bouffi ers que Malplaquet n'a été qu'une demi-défaite : Villars avait tout fait pour que ce fut un désastre. A Denain, c'est le maréchal de Montesquiou qui a eu l'idée d'attaquer le prince Eugène et qui l'a vaincu. Villars n'est donc si glorieux que parce qu'il a tiré à lui toute la gloire des autres; réduit à lui-même, il n'a jamais été qu' « un comédien de campagne ». Rien ne nous étonne davantage que d'entendre Saint-Simon attaquer avec cette violence un homme que nous avons pris l'habitude de regarder comme le sauveur de la France; mais notre surprise augmente quand nous voyons qu'il n'est pas seul de son sentiment et que beaucoup d'autres autour de lui n'avaient pas de Villars une meilleure opinion. Ce grand général était un politique médiocre et un homme insupportable. 11 avait fatigué tout le monde de ses forfanteries. Ses défauts étaient si visibles, si choquants, qu'ils obscurcissaient entièrement ses mérites. Fénelon , qui de Cambrai dirigeait ses amis de Versailles, consulté par eux sur le général qu'il convenait de mettre à la tête de nos armées vaincues, les détournait surtout de choisir Villars. « Il est vain, disait-il, il paraît mépriser les lieute-
nants généraux ; il ne les écoute pas ; il fait entendre qu'ils ont toujours peur et qu'ils ne savent rien. Il se croit invincible, quand il a le moindre avantage, et il devient doux comme un mouton, dès qu'il se trouve embarrassé. C'est ce qui fait qu'il n'a ni l'estime, ni la confiance, ni l'amitié de personne. 11 ne sait même pas discerner et conduire les hommes; il est trop léger, inégal et sans conseil; il ne connaît ni la cour, ni l'armée; il n'a que des .lueurs d'esprit ; il fait presque toujours trop ou trop peu ; il ne se possède pas assez. Une guerre où la France est en péril demanderait une plus forte tête. » Voltaire lui-même, quoiqu'il ait été longtemps l'hôte et le protégé de Villars, est bien forcé d'avouer, dans le Siècle de Louis XIV, qu'il s'était fait détester de tout le monde et qu'il n'a guère commencé à jouir de sa renommée que vers l'âge de quatrevingts ans. « 11 fallait, dit-il, qu'il survécût à toute la cour pour goûter pleinement sa gloire. » A ce moment Saint-Simon écrivait ses Mémoires. Ce retour de l'opinion publique, dont il était témoin, ne changea rien à ses sentiments. Il persista dans son mépris pour ce fanfaron et ce « Tabarin », et se contenta de répondre aux éloges qu'il en entendait faire : « Le nom qu'un infatigable bonheur lui a acquis pour les temps à venir m'a souvent dégoûté de l'histoire ».