CHAPITRE V
Parmi ceux qui ont surtout à se plaindre de Saint-Simon se trouvent les deux personnages les plus importants de cette époque, Louis XIV et Mme de Maintenon. On a souvent discuté les jugements qu'il porte sur eux et je n'ai rien de nouveau à en dire. Il faut pourtant y revenir pour apprécier la confiance qu'il mérite et le compte qu'on doit tenir de son opinion.
11 ne paraît pas avoir été d'abord un ennemi aussi violent de Mme de Maintenon qu'il le devint dans la suite. C'est Chamillart qui lui apprit, après la mort du roi, qu'elle l'avait toujours détesté et les mauvais services qu'elle essaya souvent de lui rendre. Aussitôt , selon l'usage , l'imagination de Saint-Simon s'échauffa. Comme il avait .le sentiment de son mérite et qu'il ne pouvait s'empêcher d'être surpris qu'on n'en eût pas fait plus d'usage, il était toujours occupé à chercher la raison secrète
de ses disgrâces; il crut Tavoir trouvée dans la haine de Mme de Maintenon. Désormais les « manèges de cette fée », pour parler son langage, lui servirent à expliquer tous ses mécomptes. Quand il nous parle de la manière habile dont elle arrivait k perdre ceux qui lui étaient suspects, et qu'il ajoute : « Bien des gens eurent le cou rompu sans en avoir pu imaginer la cause et se donnèrent bien des sortes de mouvements pour la découvrir et pour y remédier , et très inutilement » , c'est à luimême qu'il songe; et l'on pense bien que, lorsqu'il sut ou crut savoir ce qu'elle avait fait pour lui nuire, il ne le lui pardonna de sa vie.
Dès lors il fait pour elle comme pour ses autres ennemis : il accepte sans les vérifier tous les bruits qui lui sont défavorables. C'est ainsi qu'il répète avec la plus parfaite confiance ce qu'il a entendu dire des temps obscurs de sa jeunesse : son mariage avec Scarron, « quand les amis du savant et joyeux culde-jatte, qui avaient plus besoin de femme que lui, l'engagèrent à l'épouser » ; puis les premières années de son veuvage, « lorsqu'elle était réduite à la charité de sa paroisse » ; et comment « ses appas élargirent peu à peu ce mal-être ». Il nous donne les noms de ceux qui remirent à flot la charmante malheureuse, Villars, le père du maréchal, Beuvron, les trois Villarceaux; et ce n'étaient pas les seuls : « bien d'autres l'entretinrent ». Pour répondre à ces accusations cruelles, on a fait remarquer avec raison que cette jeune femme n'était pas tout à fait
sans défense contre les dangers auxquels Texpo- •saient sa beauté et sa misère : elle tenait à sa réputation; elle sentait que son honneur était toute sa fortune; elle voulait être estimée : « Il n'y a rien, disait-elle plus tard, que je n'eusse été capable de faire et de souffrir pour faire dire du bien de moi » . J'ajoute que pendant sa faveur elle n'a pas paru redouter les indiscrétions des témoins de sa jeunesse; au contraire, elle les a fait venir à la cour, elle les a reçus dans son intimité. Si elle s'était sentie coupable, elle aurait pu acheter leur silence par des bienfaits ; mais se serait-elle volontairement exposée à rougir en leur présence ? Il est probable qu'elle ne les appelait près d'elle que parce qu'elle savait bien que les récits qu'ils pouvaient faire n'étaient pas de nature à la compromettre.
N'insistons pas davantage ; la conduite de Mme Scarron est étrangère à l'histoire : c'est à partir du moment où son existence est liée à celle du Roi qu'il importe de savoir comment elle s'est comportée. Saint-Simon affirme qu'elle n'eut d'abord qu'une pensée, rendre son mariage public, qu'elle fut profondément déçue de n'y pas réussir, qu'elle poursuivit de sa vengeance et finit par perdre ceux qui s'y étaient opposés. C'est ainsi qu'il explique la disgrâce de Louvois et celle de Fénelon. Elle, au contraire, insinue, dans une de ses lettres, que le Roi était prêt à tout lui accorder, et qu'elle n'y a pas consenti. « Je n'ai pas voulu, dit-elle, qu'il fît pour moi une chose au-dessus de moi. » Faut-il ne voir
dans ces humbles paroles qu'une de ces feintes modesties, dont parle Saint-Simon, « qui sentaient fort le relan de son premier état, mais ne passaient pas l'épiderme » ? Devons-nous penser qu'elle veut se donner l'apparence de n'avoir jamais désiré ce qu'elle n'a pas pu obtenir? J'avoue, pour moi, que je la crois sincère. Qu'aurait-elle gagné à devenir ouvertement reine de France? elle en avait l'autorité, il lui en manquait les honneurs ; mais précisément la pompe et l'apparat lui répugnaient, sa correspondance le montre à chaque page. Il fallait la robuste santé de Louis XIV pour remplir sans fatigue tous ces devoirs de la royauté qui ne lui laissaient pas une heure de recueillement et le donnaient sans cesse en spectacle à tout le monde. Une fois reine, elle aurait été forcée de passer ses journées, comme lui, dans une perpétuelle représentation; il lui eût fallu renoncer à ces retraites qu'elle se faisait à Versailles même et à Marly, aller plus rarement à Saint-Gyr, quitter pour le grand habit de cour ces coiffes et cette écharpe noire qui lui semblaient si commodes, vivre moins avec ses amis et plus avec le public. Elle aurait trouvé sans doute que c'était payer sa grandeur trop cher.
Une autre affirmation de Saint-Simon, à laquelle il tient beaucoup et qu'il a cherché à établir sur toute sorte de preuves, c'est qu'elle menait le Roi sans qu'il s'en doutât, et s'arrangeait habilement avec les ministres pour lui suggérer toutes ses volontés. Remarquons que, si cette opinion est vraie, il faut
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la rendre responsable de tout ce qui s'est fait d« mal à la fin de ce règne, et c'est bien ce que Saint- Simon veut faire entendre. Elle, au contraire, est occupée, dans sa correspondance, à diminuer la part que le public veut lui donner dans le gouvernement du royaume. « Je ne sais point les affaires, écrit-elle à la princesse des Ursins; on ne veut point que je m'en mêle, et je ne veux point m'en mêler. » Qui des deux dit la vérité, d'elle ou de Saint-Simon? Ici encore, je crois que c'est elle. Sans doute il n'est pas question de nier l'influence qu'elle pouvait avoir dans la distribution des faveurs royales. Elle avait ses candidats, qu'elle cherchait à faire triompher, et il est bien possible que, pour assurer leur succès, elle ait eu recours à quelques-uns de ces artifices que Saint-Simon décrit avec complaisance. Je veux parler seulement des affaires graves où l'intérêt public était engagé. Il me semble qu'en s'efforçant de montrer qu'elle s'est donné beaucoup de mal pour les conduire à son gré et qu'elle y a réussi, Saint-Simon se met un peu en contradiction avec lui-même et qu'il change un des traits essentiels de la figure qu'il nous a d'abord présentée. 11 nous dit qu' « elle pensait et sentait en petit » , ce qui paraît exclure les grandes ambitions, comme celle de gouverner l'Etat. D'ailleurs elle connaissait parfaitement le Roi; elle savait à quel point il était jaloux de son autorité, et qu'il ne lui pardonnerait pas de chercher à prendre plus d'importance qu'il ne voulait lui en donner. Dans cette grande situation, où
-cdle était arrivée de si loin et avec tant de peine, elle ne se sentait pas assez solide pour se permettre de lui donner quelque sujet d'être mécontent. Elle n'était occupée qu'à prévenir ses soupçons et à liii complaire. Saint-Simon a dépeint ces soirées où le Roi travaillait chez elle avec ses ministres : tous deux étaient dans leur fauteuil, aux deux coins de la cheminée, elle lisant ou brodant, mais attentive et roreille tendue : jamais elle ne prenait part à l'entretien, à moins que le Roi ne lui demandât son avis. Je me figure qu'alors avant de répondre elle cherchait • à lire sa pensée dans ses yeux et à deviner son opinion pour y conformer la sienne. Nous voilà loin de ces initiatives hardies qu'on lui suppose. Saint- Simon a£Brme qu'elle menait le Roi; je lui ferais plutôt le reproche de l'avoir toujours trop docilement suivi.
' Il lui donne un rôle décisif dans la révocation de redit de Nantes. Rien ne prouve qu'il ait raison; mais on peut être sûr que lorsqu'elle vit que le Roi voulait en finir avec l'hérésie, elle fut une des premières à le féliciter de sa résolution, et, comme c'était lui plaire que de travailler au succès de l'entreprise, elle s'y jeta de tout son cœur. Elle se fit gloire de convertir par tous les moyens toute sa famille. « On ne voit que moi dans les églises, disaitelle, conduisant quelque huguenot. » Quand on s'aperçut plus tard qu'on était allé trop loin et qu'il fut question d'adoucir la persécution, elle conseilla de ne pas renoncer à la mesure qui nous paraît
répugner le plus à ia justice et à Thumanité, l'enlèvement des enfants à leur famille : c'est un genre de cruauté qu'on n'attendrait pas d'une femme. ' Saint-Simon lui reproche encore d'avoir inspiré au Roi l'un des actes les plus fâcheux de ses dernières années, et cette fois il me semble qu'il est plus difficile de la défendre. On sait avec quelle passion Louis XIV s'était occupé, pendant toute sa vie, de la fortune de ses enfants naturels. Ses fils avaient été pourvus des plus hautes charges de l'État; il avait marié ses filles aux princes de sa maison, « mêlant ainsi le plus pur sang des rois à la boue infecte du double adultère ». Au mois de juillet 1714, il mit le comble à ces faveurs scandaleuses par l'édit qui déclarait les légitimés aptes à succéder à ia couronne. « La- bombe, dit Saint-Simon, tomba tout d'un coup, sans que personne eût pu s'y attendre; et chacun se jeta ventre à terre, comme on fait aux bombes. » Il n'a pas de peine à montrer que c'était changer les lois du royaume et commettre un véritable crime de lèse-majesté. Ce qui nous frappe encore plus aujourd'hui, c'est l'atteinte profonde qu'un acte pareil porte à la constitution de la famille. On regarde comme d'audacieux révolutionnaires, des ennemis de l'ordre social, ceux qui nous proposent de mettre sur le même rang l'enfant naturel et le fils légitime et de leur attribuer les mêmes droits. N'oublions pas que c'est un Roi, le plus absolu des Rois, celui que révèrent et qu'invoquent surtout les ennemis des révolutions, qui leur en a donné l'exemple.
Devons-nous penser, avec Saint-Simon, que cette mesure lui fut arrachée de force par Mme de Maintenon, qui rencontra beaucoup de résistance? Sans doute Mme de Maintenon était très tendrement attachée au duc du Maine, dont elle avait été la gouvernante, et toute dévouée à ses intérêts. Mais il ne faut pas oublier non plus l'affection que Louis XIV portait à ces « enfants de sa personne », et tout ce qu'il avait déjà fait pour leur fortune. Vraisemblablement elle n'eut qu'à l'encourager dans ce que de lui-même il souhaitait faire, et il lui fut facile de surmonter des scrupules qui ne demandaient qu'à se laisser vaincre. En cette occasion, comme toujours, elle ne fit que le pousser du côté où elle le voyait pencher. Il faut donc reconnaître que Saint-Simon a quelquefois attribué à Mme de Maintenon un rôle qui ne lui appartient pas; je comprends qu'on le lui ait vivement reproché. Je comprends encore plus qu'on soit blessé de la violence ou plutôt de la brutalité de ses expressions, toutes les fois qu'il parle d'elle. Mais ne va-t-on pas trop loin (fuand on le rend seul responsable de la façon rigoureuse dont on la juge ordinairement? Faut-il croire que, s'il n'avait pas écrit, on ne songerait pas à lui être sévère, et que tout le monde aurait pour elle l'admiration de Dangeau ? On oublie que Saint-Simon n'a fait que répéter ce qu'il a entendu dire, et que ces bruits, même s'il ne les avait pas recueillis, auraient bien trouvé quelque voie pour arriver jusqu'à nous. Je vais plus loin : quand même nous prendrions la résolution de fermer
Toreille à ces médisances, quand nous n'écouterions que des témoins impartiaux ou favorables, croit-on que nous aurions d'elle une opinion bien différente ? Ses amis — elle en a parmi nous de très dévoués et de fort intelligents — ont pensé qu'il suffisait pour la défendre de lui laisser la parole ; ils ont opposé sa correspondance aux injures de Saint-Simon. La tactique était habile; peu de femmes ont manié le français avec autant de finesse et de sûreté. J'oserai dire que pour la précision et la pureté des termes, elle écrit peut-être mieux que Mme de Sévigné : sa phrase est plus courte, plus vive, plus dégagée d'incises, d'un tour plus moderne. Elle dit si bien ce qu'elle veut dire, et d'une manière si délicate, elle connaît si profondément la vie, elle a tant vu et tant retenu, que c'est vraiment un charme de la lire ; mais ce charme est toujours mêlé de quelque inquiétude ; il reste une ombre sur cette figure; elle attire et repousse. Je viens de prononcer un nom dont le souvenir lui est singulièrement nuisible : quelle différence avec Mme de Sévigné, si droite, éi simple, si franche, si ouverte, et qui se livre du premier coup! L'autre est trop réservée, trop fuyante. Son malheur a voulu qu'elle n'ait jamais eu de situation nette dans la vie. Jeune, elle fréquenta les sociétés les plus distinguées, mais dans un rang intermédiaire, entre servante et amie. Elle épouse Scarron; et, quand elle est devenue veuve, elle peut écrire, sans surprendre personne, qu' « elle n'a jamais été mariée ». Plus tard, tout le monde sait qu'elle est la femme du Roi,
et pourtant elle n'est pas la reine. Il fallait beaucoup d'adresse pour se tirer de ces positions délicates, et l'on peut dire que sa fortune même la condamnait à être habile. Elle l'a été si aisément, avec tant de bonne grâce, qu'il semble que sa nature aussi l'y avait disposée. Mme de Sévigné disait d'elle : « C'est un plaisir de l'entendre raisonner ». Elle a raisonné toute sa vie; et comme l'excès des qualités est un défaut, nous finissons par la trouver trop raisonnable. 11 lui a manqué ce qui est un si grand attrait dans une femme, la chaleur d'âme, l'entraînement, l'oubli de soi-même. Pourquoi ses amis la défendent-ils avec tant d'insistance d'avoir aimé quand elle était jeune? Peut-être nous plairait-elle davantage, si nous la savions capable d'une faiblesse. Même quand ses lettres nous la font estimer, elles ne nous la rendent pas aimable. Elle moralise trop, elle prêche ; c'est sa vocation , je dirai presque que c'est son rôle. Elle se glorifie d'avoir conquis le Roi à la vertu; mais il est déplaisant de voir qu'elle ait profité pour son compte de la vertu du Roi. Elle l'a détaché de Mme de Montespan en lui faisant honte d'être l'amant d'une femme mariée; mais cette femme était son amie, elle la fréquentait assidûment et acceptait ses libéralités. Ce dérèglement dont elle blâmait le Roi, elle l'avait longtemps souffert, et même elle en avait vécu. Dans le salon du maréchal d'Albret, quand le pauvre M. de Montespan s'avisa, un peu trop tard, de faire des scènes à sa femme qu'il prétendait garder pour lui seul, tout le monde lui tourna
le dos, et Mme de Maintenon fit comme tout le monde. Ses scrupules lui sont venus plus tard, quand il lui était utile de les avoir. Il est vrai qu'elle nous affirme qu'elle ne songeait pas à travailler pour elle; elle voulait procurer le salut du Roi et celui de Mme de Montespan, qui ne l'en avait pas priée. En la faisant chasser de la cour et en prenant sa place, elle prétendait qu'elle avait agi « comme sa véritable amie », et se montrait surprise de ne pas la trouver plus reconnaissante. Elle osait écrire à l'abbesse de Fontevrault : « Je suis ravie, madame, d'avoir reçu quelques marques du souvenir de Mme de MontesJ^an. Je craignais d'être mal avec elle. Dieu sait si j'ai fait quelque chose qui l'ait mérité! » Au milieu de" ces manèges et de ces perfidies, le nom de Dieu revient à chaque instant dans ses lettres, et c'est peut-être ce qu'elles ont de plus déplaisant. Nous ne prémns pas notre parti de l'entendre dire que c'est Di^^qui a tout conduit, qu'il l'a lui-même approchée du Roi, qu'elle lui doit tous ses succès, qu'elle se regarde comme l'instrument dont il se sert pour faire le bipn. « Mme de Montespan, disait-elle un jour à ses'fîlles de Saint-Gyr, est, après Dieu, la première caijfee^de la haute fortune que j'ai faite. » Dieu et Mme de Môj^ tespan ! Quel mélange, ou, comme dirait Saint-Simon, quel ragoût ! N'avais-je pas raison de dire que Saint- Simon n'est pas seul coupable de l'opinion qu'on a d'ordinaire de Mme de Maintenon ? Même quand on la juge d'après ses lettres, c'est-à-dire d'après le portrait qu'elle nous a tracé d'elle-même, il ne nous
reste pas le souvenir d'une figure tout à fait attrayante.
Saint-Simon n'aimait pas plus Louis XIV que Mme de Maintenon; il ne nous le cache pas. Au moment où il va nous parler de lui, il avoue qu'il ne se sent pas assez sûr de lui-même pour promettre d'en parler sans haine, et se contente de dire : « On tâchera d'y atteindre ». Il n'y a pas toujours réussi et la haine se montre trop souvent dans la façon dont il l'a jugé. Les reproches qu'il lui adresse sont nombreux et graves. Quoiqu'il soit difficile de distinguer l'homme et le Roi chez Louis XIV, il les prend successivement à partie. Et d'abord il accuse l'homme de médiocrité d'esprit et de sécheresse de cœur.
Le premier de ces reproches n'est pas une simple boutade, comme on serait tenté de le croire, car il y revient à deux reprises; deux fois il nous dit qu' « il était né avec un esprit au-dessous du médiocre ». Il est vrai qu'il ajoute aussitôt que « cet esprit était très capable de se former, de se limer, de se raffiner, d'emprunter d'autrui sans imitation et sans gène ». .Peut-on dire d'un homme qu'il est médiocre, quand il a le sentiment de ce qui lui manque et qu'il peut arriver de lui-même à l'acquérir? Ce qui est vrai, c'est que le Roi avait été fort mal élevé, et qu'à peine lui apprit-on à lire et à écrire. Les défauts de sa première éducation furent en partie corrigés par l'usage du monde. Il fréquenta beaucoup, dans sa jeunesse, la maison de la comtesse de Soissons, où se réunissait la fleur de la cour, et c'est là qu'il prit
« cet air de politesse et de galanterie qu'il a si bien su allier avec la décence et la majesté » . Mais le inonde ne donne pas tout; on prend surtout chez lui des qualités d'extérieur et d'apparence ; l'étude peut seule ajouter un fond solide à ces dehors agréables. Louis XIV n'eut pas le temps d'étudier; il n'a jamais ouvert un livre : « A quoi sert de lire ? » disait-il un jour au maréchal de Vivonne. De là vint pour lui, dans ce monde si distingué, où les femmes mêmes se piquaient d'être instruites, une sorte d'infériorité, dont il avait le sentiment et qui le rendait très réservé. Mme de Maintenon, si portée à l'admirer, remarque pourtant que sa conversation était courte, et Spanheim, qu'elle n'avait rien de brillant. Mais s'il était moins habile que d'autres à aiguiser des pointes, il disait toujours ce qu'il fallait dire, il trouvait le mot juste, et c'est le genre d'esprit qui convient à un Roi.
La sécheresse du cœur ne peut se nier : Saint- Simon en donne les preuves les plus curieuses. Il le montre dans son intérieur, avec ses plus intimes, imposant despotiquement ses goûts à tout ce qui. l'entoure, ne se gênant jamais pour personne et forçant tout le monde à se gêner pour lui. Il le fait voir voyageant dans ces immenses carrosses, remplis des plus grandes dames de la cour, où c'était un si grand honneur et une si grande fatigue d'entrer. « Le Roi, qui aimait l'air, en voulait toutes les glaces baissées et aurait trouvé fort mauvais que quelque dame eût tiré le rideau contre le soleil, le
vent ou le froid : il ne fallait seulement pas s'en apercevoir, ni d'aucune autre sorte d'incommodité. Se trouver mal était un démérite à n'y plus revenir. » Les princesses de sa maison, celles qui lui tenaient le plus près, n'échappaient pas à ses tyrannies. Malades, enceintes, à peine relevées de couche, elles devaient se mettre en grand habit, le suivre à Gompiègne ou à Fontainebleau, être de toutes les fêtes. Quand il se portait bien, personne autour de lui n'avait le droit d'être malade et de déranger ses projets. On connaît l'histoire du bassin des carpes de Marly et la réponse cruelle du Roi à qui l'on venait d'annoncer la fausse couche de la duchesse de Bourgogne qui s'était blessée en voulant le suivre. Ces dures paroles causèrent une telle surprise, un tel scandale, même parmi les plus bas courtisans, qu'il se fit un silence « à entendre une fourmi marcher ». Saint-Simon, qui a raconté la scène d'une façon saisissante, conclut en disant : a J'examinai, moi, tous les personnages, des yeux et des oreilles, et je me sus gré d'avoir jugé depuis longtemps que le Roi n'aimait et ne comptait que lui et était à soimême sa fin dernière » .
Gomme Roi, il l'accuse de n'avoir jamais eu d'autre préoccupation que de ne partager son pouvoir avec personne. « Son autorité était son idole. » C'est, selon lui, ce qui explique toute sa politique intérieure. « Soyez le maître, disait-il au duc d'Anjou, qui allait régner sur l'Espagne; écoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait
Roi, VOUS donnera les lumières qui vous sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions. » Malheureusement n'est pas le maître qui veut : le pauvre Philippe V s'est laissé mener toute sa vie. Et Louis XIV lui-même a-t-il toujours suivi pour son compte le conseil qu'il donnait à son petit-fils ? « Gouverner par lui-même, répond Saint-Simon, fut la chose dont il se piqua le plus, dont on le loua et le flatta davantage, et qu'il exécuta le moins. » Il voudrait nous faire croire qu'il a été toute sa vie la dupe de ses ministres, qu'ils avaient l'art de lui persuader qu'il imaginait lui-même ce qu'ils lui suggéraient, qu'ils le faisaient tomber à tout moment dans les pièges les plus grossiers, et qu'il les suivait docilement, quand il pensait les conduire. Assurément Saint-Simon exagère : comment supposer que Chamillart ou Voysin, si timides, si tremblants devant le Roi, auraient jamais eu de telles audaces? Seul Louvois a pu quelquefois se le permettre : il avait le tempérament d'un premier ministre. Aussi Louis XIV avait-il fini par le trouver insupportable, et il est mort à la veille d'être disgracié.
Dans tous les cas, Saint-Simon a raison de dire que c'était son ambition ou, si l'on veut, sa vanité, de gouverner par lui-même et d'exercer seul son autorité. Cette pensée l'a guidé dans le choix de ses ministres. Quand il a perdu ceux que Mazarin lui avait laissés, et qui par leur âge et leurs services s'imposaient à lui, il a paru soulagé. Il les a remplacés parleurs fils, des jeunes gens, qu'il se flattait
MADAME DE MAINTENON ET LOUIS XIV. I5â
de conduire à son gré. Après eux, il n*a pris que des gens médiocres, des commis, qui ne faisaient que sa volonté. C'est aussi la raison qui le détourna de confier les ministères à des grands seigneurs : comme ils avaient une situation, un nom, un entourage, des parents, des amis, qui les soutenaient, il sentait bien qu'il lui serait moins facile de les dominer. Tout ce qui avait une existence en dehors de lui lui faisait ombrage : a II ne voulait de grandeur que par émanation de la sienne; toute autre lui était odieuse ». Et c'est ainsi qu'en élevant sans cesse les parlementaires, les bourgeois, les gens de robe et de finance, dont il croyait n'avoir rien à craindre, en n'accordant guère à la noblesse que des charges de cour, qui la ruinaient sans lui donner aucune puissance réelle, il mit tout le monde sous le même niveau, ou, pour employer le mot de Saint-Simon, « sous le même pressoir », et fit de tous, grands et petits, a un vil peuple, en toute égalité ». C'est à peu près dans les mêmes termes que s'exprime un pamphlétaire du temps, dans un de ces écrits qui venaient de Hollande, et formaient l'opinion européenne : « Dans le gouvernement présent, tout est peuple. L'autorité royale est montée si haut que toutes les distinctions disparaissent, toutes les lumières sont absorbées; car, dans l'élévation où s'est porté le monarque, tous les humains ne sont que la poussière* de ses pieds. » Détruire, ou du moins ébranler l'ancienne hiérarchie sociale, établir l'égalité dans la soumission, c'était vraiment instituer un régime nou-
veau. Nous savons aujourd'hui quelles devaient être les dernières conséquences de ce régime. Tocqueville nous les fait bien connaître quand il place Louis XIV au premier rang des précurseurs de la Révolution française. La violence des attaques de Saint-Simon contre le Roi et sa politique semble bien prouver qu'il en avait aperçu quelque chose, ce qui fait honneur à sa perspicacité.
Si nous voulions nous donner le plaisir de voir comment les mêmes faits peuvent changer d'aspect suivant le côté d'où on les regarde, nous n'aurions qu'à comparer les Mémoires de Saint-Simon au Siècle de Louis XIV de Voltaire. Quoiqu'ils aient travaillé souvent sur les mêmes documents et consulté les mêmes personnages, rien ne difFère plus que la façon dont ils jugent le Roi. Ce qui indigne l'un est précisément ce qui cause à l'autre l'admiration la plus vive. Cette tendance à égaler toutes les classes de la nation sous l'autorité royale, Voltaire l'aperçoit comme Saint-Simon, mais au lieu de la blâmer, il y applaudit. Je ne sais s'il en a bien aperçu les conséquences politiques ; elles l'auraient peut-être un peu effrayé, car, en politique comme en littérature, il était conservateur; mais il est charmé des effets qu'elle a produits pour la vie sociale en France : c'est de ce relâchement des règles de l'ancienne hiérarchie, de ce mélange des diverses conditions qu'est sortie la société française du xviii® siècle. Voltaire, dont elle est le milieu véritable, en a fait un tableau séduisant qui est une des belles pages de son livre. Autrefois,
dit*il, chacun était enfermé dans son état, et chaque état se reconnaissait à ses défauts. « Les militaires avaient une vivacité emportée, les gens de justice une gravité rebutante, à quoi ne contribuait pas peu Tusage d'aller toujours en robe, même à la cour. Il en était de même des universités et des médecins. » Tout est changé; en renonçant au costume, il semble qu'on ait aussi quitté l'esprit particulier de sa profession. Tout le monde se rapproche; les qualités des hautes classes se communiquent aux autres; la politesse qui était le privilège de quelques hôtels pénètre jusqu'au fond des boutiques. « L'extrême facilité introduite dans le commerce du monde, l'affabilité, la simplicité, la culture de l'esprit, ont fait de Paris une ville qui, pour la douceur de la vie, l'emporte probablement de beaucoup sur Rome et sur Athènes dans le temps de leur splendeur. » Voilà pourquoi les étrangers y affluent; ils viennent y goûter les agréments d'une vie libre, aisée, dont ils n'avaient pas l'idée; ils sont heureux de fréquenter ces sociétés où les rangs sont mêlés, où personne n'apporte les préjugés de sa condition, où chacun ne vaut que par son mérite ; et ils s'en retournent dans leur pays avec l'éblouisseraent de ce monde qu'ils ont entrevu et dont ils essaient d'introduire chez eux une image fort imparfaite. C'est ainsi que la France est devenue le modèle de toutes les autres nations.
Saint-Simon, on le comprend, parle d'un autre ton. Tout ce que Voltaire célèbre lui déplaît et l'ir-
rite. L'affluence des étrangers, dont on est si fier, ne le flatte guère : « Quel bon pays, dit-il, est la France, à tous les escrocs, les aventuriers et les fripons !» lia remarqué, lui aussi, comme un indice grave, que chacun renonce au costume de sa profession. L'exemple vient des ministres qui ont quitté le manteau, le rabat, Thabit noir, Funi, le simple, le modeste, et se sont habillés comme les gens de qualité. Il est suivi par les conseillers d'État, les intendants de finance, les magistrats qui se permettent de porter le velours, « puis il gagne les avocats, les médecins, les notaires, les marchands, les apothicaires, et jusqu'aux gros procureurs ». C'est le signe extérieur d'une horrible confusion qui le désole; il la regarde « comme une image de l'enfer, où nul ordre ne règne ». En 1712, lorsqu'il écrivait dans le silence les Projets de rétablissement du royaume de France^ il espérait encore qu'on pourrait guérir « ces légers Français de cette lèpre d'usurpation et d'égalité », mais au moment où il rédige ses Mémoires ^ il ne se fait plus aucune illusion; il se sent vaincu; il se regarde comme un homme du passé, « il se répute mort et sa dignité éteinte ». S'il continue, par désœuvrement, par habitude, à faire des recherches sur les grandes maisons de France, et à s'occuper des privilèges des ducs et pairs, il. sait bien que personne ne le lira, et qu' « il écrit pour la beurrière ». Mais en reconnaissant sa défaite, il ne s'y résigne pas; il se retourne avec colère contre celui dont tout le
mal lui semble venir. Les années qui se sont écoulées depuis qu'il est mort n'ont rien diminué de son ressentiment. Outre que ce n'est pas son habitude d'oublier et de pardonner , le spectacle , qu'il a chaque jour sous les yeux , de ce monde où tous les rangs sont mêlés, « où personne ne se connaît plus », ce spectacle qui fait la joie de Voltaire, Tanîme sans cesse sa haine et l'entretient dans sa fraîcheur. Voilà ce qui explique qu'il ait traité si durement Louis XIV.
Il lui arrive pourtant aussi quelquefois d'être juste, et nous devons lui en savoir gré : il loue en termes émus la fermeté du Roi pendant ses dernières épreuves, « ce soin toujours le même de tenir tant qu'il pouvait le timon, cette espérance contre toute espérance, ces dehors du même Roi en toute chose » ; et il ajoute : « C'est ce dont peu d'hommes auraient été capables, c'est ce qui aurait pu lui mériter ce nom de Grand, qui lui avait été si prématuré ». Même quand il veut le rabaisser, il n'y réussit pas complètement ; la figure reste grande , malgré le peintre. En présence du portrait malveillant qu'il en a fait, on ressent encore quelque chose de l'impression que causait, dit-on, l'original. Je ne puis le regarder, dans celte image peu flattée, sans que ces mots de Saint-Simon me reviennent à l'esprit : « Jamais homme n'a tant imposé ». Cette rayonnante figure, quelque efibrt qu'il ait fait pour en éteindre l'éclat, est peut-être ce qui donne tant d'intérêt à la première partie de ses Mémoires, On s'en
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aperçoit bien, quand il a disparu. L*ouvrage alors semble perdre son unité; il n*y a plus de centre autour duquel tout se groupe; Tattention va d'un personnage à Fautre, sans se fixer sur aucun ; Tiinportance des événements paraît diminuée ; les acteurs sont toujours très nombreux, et pourtant la scène semble souvent vide. N'est-ce pas un hommage que lauteur a rendu sans le vouloir à la grandeur de Louis XIV?