‹ Saint-SimonChapitre 13 sur 17 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Saint-Simon n'a pas conquis sa réputation de grand écrivain en un jour. On a vu que , de son temps, il n'était tenu que pour un fureteur de vieilles histoires. On savait qu'il écrivait beaucoup , mais sur des questions de généalogie et de préséance qui n'étaient pas de nature à intéresser le public. Cependant on avait remarqué que, même dans les ouvrages de ce genre, il n'écrivait pas comme tout le monde. En 1728, un factum anonyme qu'il avait adressé au Régent pour défendre les ducs et pairs ayant été découvert par hasard et publié, un ami du parlement qui entreprit d'y répondre reconnut du premier coup la main de Saint-Simon. « Il est inutile, disait-il, qu'il le désavoue. Son style laconique, sec, dur, bouillant, inconsidéré, lui ressemble

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trop pour qu*on puisse s'y méprendre. Il ne peut être imité par personne. » Voilà la première appréciation qu'on rencontre de sa façon d'écrire, et par quelques côtés elle est assez exacte.

11 ne s'agissait encore que de dissertations sur quelques prérogatives des ducs ou des grands officiers de la couronne ; on ne savait pas qu'il eût écrit autre chose. C'est seulement après sa mort, et à propos de son testament, que l'existence des Mémoires fut révélée au public. Il avait légué ses manuscrits à l'évéque de Metz, son cousin; mais quand l'évéque se présenta pour en prendre possession, les créanciers refusèrent de les livrer. Il fallut plaider. L'avocat Moreau, pour justifier l'insistance que mettait son client à revendiquer sa part de l'héritage, fit Téloge du défunt, parla « de cette sorte de génie, qui le rendait capable des grandes affaires, de cet esprit de citoyen, qui lui faisait rapporter au bien public ses études et ses recherches, de cette liberté de penser et d'écrire qui, le mettant au-dessus du vulgaire, l'a souvent obligé de cacher au public des idées grandes et utiles, qu'il ne confiait qu'à ses plus intimes amis » ; puis il ajoute que, « comme il mettait tout à profit pour la patrie, il avait employé son loisir à rappeler, dans des Mémoires secrets^ les événements qui s'étaient passés sous ses yeux et dont il avait été plus à portée que personne àe pénétrer les ressorts et les causes »« Cette manière de présenter les Mémoires au public comme une œuvre patriotique et utile au pays était propre à

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éveiller l'attention générale et à donner une certaine impatience de les connaître.

Cette impatience ne devait pas être satisfaite de longtemps. Cinq ans après, le procès durait encore et ne paraissait pas près de finir (la justice alors n'avait pas l'habitude de se presser), lorsque le duc de Ghoiseul, se rappelant à propos que Saint-Simon avait été membre du conseil de régence et ambassadeur en Espagne, fit saisir tous ses papiers, sous prétexte qu'ils pouvaient contenir des secrets d'État. Ils furent enfermés aux archives des Affaires étrangères, où quelques privilégiés seuls eurent l'autorisation de les entrevoir. Ses Mémoires y sont restés soixante-dix ans, jusqu'au jour où le roi Louis XVIII les rendit au général de Saint-Simon, petit-neveu de l'auteur. Quant à ses autres écrits, il y a quelques années à peine qu'il est permis de les consulter.

Faut-il le plaindre d'avoir été délivré si tard de sa prison? je ne Te crois pas. Il a paru à son heure; un peu plus tôt, il eût couru le risque d'être mal apprécié. On aurait été sans doute rebuté des libertés qu'il prend avec la grammaire, de la longueur de ses phrases, de la trivialité de quelques-unes de ses expressions. C'étaient des défauts auxquels on était alors très sensible; on avait le goût si chatouilleux que ces vices de forme auraient empêché de voir les mérites du fond. Heureusement pour lui, il parut au moment où l'école romantique commençait à être dominante. On se moquait des scru-

pules des puristes ; un style un peu dérangé et décousu n*était pas pour déplaire. On voulait du nouveau et l'on mettait les œuvres originales audessus de toutes les autres. Le moment était à souhait pour Saint-Simon et il est clair que ces dispositions du public ont dû singulièrement aider au succès de son ouvrage.

Je ne veux pas dire que ce soit un succès d'occasion et qui risque de ne pas durer. La place que Saint-Simon a conquise du premier coup dans notre littérature, il la gardera. C'est une place à part, et qu'il occupe presque seul. Il a, parmi nos grands écrivains, une physionomie particulière, et il nous donne, quand nous le lisons, des sensations auxquelles nous ne sommes pas accoutumés. Le génie français a naturellement le goût de la méthode, de la mesure, de la règle; nous aimons avant tout ceux qui suivent une route moyenne entre les extrêmes, qui composent bien, qui savent écrire; ces qualités sont de celles qui s'acquièrent ordinairement par l'éducation et se conservent par le travail. Aussi La Bruyère, irrité contre la vanité de certains personnages, qui se permettaient d'écrire sans l'avoir appris, soutenait-il que « c'est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule ». Horace l'avait dit avant lui, et ils ont raison tous les deux en principe, ce qui n'empêche pas que, parmi les écrivains de métier, on est heureux de rencontrer quelqu*un qui écrive de nature, sans procédé, sans études, comme il sent et comme il pense. Au milieu

de ces belles allées si bien ratissées et alignées, ce petit coin sauvage, où l'herbe pousse en liberté, nous plaît par le contraste ; on s'y arrête volontiers et Ton s'y repose. C'est le secret du plaisir que nous trouvons à lire Saint-Simon. Son originalité nous charme d'autant plus qu'elle n'a rien de factice et de cherché; loin de s'en glorifier, il s'en excuse. Il aurait bien voulu, nous dit-il, prendre le temps de mieux écrire, mais il ne l'a pas pu, « emporté qu'il était par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer ». C'est un grand bonheur qu'il n'ait pas mieux soigné son style. Il ne nous plairait pas autant, nous lui trouverions moins de saveur et de vérité, si les idées et les sentiments qu'il exprime avaient passé par un cerveau d'écrivain qui les aurait vêtues de phrases toutes faites et jetées dans le moule commun. Au moins tout ce qu'il nous donne vient directement de lui.

C'est donc lui qu'on voit à toutes les pages. Il est dans ses Mémoires ce qu'il était dans sa vie ordinaire; il écrit comme il devait parler, quand il parlait sans contrainte. Je me figure que ceux qui vivaient familièrement avec lui, s'ils pouvaient le lire, croiraient le voir et l'entendre. Ils nous disent qu* « il était vif, impétueux et même excessif; qu'il exprimait fortement ses idées dans la conversation, qu'il se servait de termes propres à ce qu'il voulait dire, sans s'embarrasser s'ils étaient bien français ». C'est ainsi qu'il écrit, . toujours vif et impétueux,

trop souvent excessif, peu soucieux des négligences de style, pourvu qu'il exprime sa pensée dans toute sa force. Beauvillier lui disait un jour, dans un de ces entretiens où ils échangeaient quelquefois des vérités assez dures, que « tout ce qui lui passait par la tête, il croyait le voir ». Le mot n'est pas tout à fait juste ; il ne croyait pas le voir, il le voyait réellement. La force et la netteté de son imagination sont incroyables. Quand il veut décrire ce qu'il a connu dans le passé, même dans un passé fort lointain, les événements et les hommes posent devant lui. Il ne se souvient pas, il regarde, et tout, sous sa plume, se remet à vivre.

Il lui arrive même de peindre ce qu'il n'a pas vu, ce qui n'a jamais existé, de se le figurer à lui-même, et de nous le représenter avec des traits si précis que nous croyons le voir. Il n'y a rien de plus curieux en ce genre que la manière dont il parle de ces fameux Etats généraux qu'il conseillait au. duc d'Orléans de réunir après la mort de Louis XIV pour déposséder les princes légitimés. Il s'agissait d'enlever l'affaire rondement et de couper court à toute résistance. Saint-Simon a tout préparé dans son esprit, tout disposé d'avance pour le succès. Il nous développe son plan avec des détails si précis, d'une façon si vivante, qu'on dirait que ce n'est pas un conseil qu'il donne pour l'avenir, mais le récit qu'il fait d'un événement passé. — La cour doit être à Marly, « où le salon est vaste, commode, dégagé de quatre côtés » , très propre à donner des audiences

aux députés des Etats. Les Etats siègent près de Marly, à Saint-Germain. Dès qu'ils sont réunis, ils votent d'enthousiasme ce qu'on leur propose. Le vote achevé, ils veulent en apporter au Roi le résultat. Les carrosses se trouvent prêts, rassemblés de différents côtés, comme par hasard, sous divers prétextes. On y monte; on arrive à Marly, près de la chapelle, où l'on met pied à terre. Le Régent va au-devant des députés, le Roi les reçoit, puis il les quitte, puis il revient, quand le conseil a délibéré sur leurs propositions. Toutes ces allées et venues sont si exactement décrites qu'on ne doute pas qu'il ne les ait devant les yeux : il ne prévoit pas, il voit. C'est ce qui lui donne une confiance si robuste dans le succès des projets qu'il a formés : comment en douterait-il , quand son esprit les lui montre par avance réalisés ? Cette disposition est assurément très fâcheuse pour un homme d'État, qui doit rester calme, maître de lui, et résister à toutes les chimères que son imagination lui présente. Mais Saint-Simon n'a jamais été qu'un homme d'État médiocre; et nous ne devons pas le regretter, si, comme je le pense, c'est à ce prix qu'il est devenu un si grand écrivain. Il semble en eifet que, par une bonne fortune singulière, les défauts qui nuisaient chez lui à l'homme, à l'historien, au politique, soient pour l'écrivain une source de qualités. Cette vivacité d'impression, ces exagérations, ces violences, devaient le rendre souvent un ami peu commode, et, quand il parlait des autres, troubler Téquité de ses jugements ; mais, en

reTanche, comme elles animent tous ses récits et colorent tous ses tableaux! Cette étrange facilité à se figurer les hommes et les choses et à les voir comme on le souhaite est un danger pour un politique et un historien; mais n'est-ce pas elle qui, en lui mettant sou^ les yeux tout ce dont il parle, a fait de lui un peintre incomparable ?

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