CHAPITRE II
Ce qui prouve à quel point Timagination était sa qualité maîtresse, c'est que les parties de son œuvre où il se contente de raisonner sont les moins agréables à lire. Quand il expose ses théories politiques ou discute celles des autres, sa phrase s'allonge, s'épaissit, s'embourbe, les incises se multiplient, l'idée se trouble, et c'est à peine si cette brume est traversée de temps en temps par quelques éclairs de passion. Mais tout son talent lui revient dès qu'il s'agit de raconter les événements ou de peindre les hommes.
Comme peintre de portraits, personne, chez nous, n'égale Saint-Simon. On voit bien qu'il appartient à une époque où l'habitude de vivre ensemble a donné celle de s'observer, qu'il a fréquenté ces sociétés charmantes où se réunissaient des gens de tant d'esprit, où la connaissance de l'homme et la science de la vie ont fait tant de progrès. Ses Mémoires sont
comme une galerie où nous retrouvons tous les personnages importants de ce siècle accrochés à leur place. Quelquefois c'est à peine une esquisse, et deux mots lui suffisent pour que la figure ne sorte plus de notre souvenir. De l'évêque de Noyon, d'Aubigné, il nous dit qu' « il est crasseux et huileux à merveille ». Il appelle le maréchal d'Humières, si majestueux et si vide, « un étui de sage de la Grèce », . et Bezons, « une grosse tête, que les sots prennent . pour une bonne tête ». Pour peindre la duchesse d'Orléans, si fière de sa naissance, si méprisante pour le reste des humains, il se contente de dire qu' « elle était petite-fille de France, jusque sur sa chaise percée » . Le plus souvent il attrape quelque signe extérieur, un trait du visage, un détail de la taille ou de la tournure, une ressemblance grotesque, et en quelques coups de pinceau le portrait est fait et parfait. Mme de Gesvres était « une espèce de fée grande et maigre, qui marchait comme ces grands oiseaux qu'on appelle des demoiselles de Numidie ». La maréchale de Luxembourg ressemble d'air, de visage et de maintien « à ces grosses vilaines harengères, qui sont dans un tonneau, avec leurs chaufferettes sous elles ». Cet homme de si bonne compagnie, et qui a fréquenté toute sa vie des gens si distingués, a quelquefois des touches un peu grossières, et il est remarquable que ce soit surtout dans la peinture des femmes qu'il se permet ces libertés. La fille du président de Mesmes est « rousse comme une vache » ; la princesse d'Harcourt, « une grande
et grosse créature, fort allante, couleur de soupe au lait, a de grosses et vilaines lippes, et des cheveux de filasse toujours sortants et traînants ». Je ne vais pas plus loin; ce qui suit rappelle trop certaines descriptions de Rabelais.
D'ordinaire les portraits, dans Saint-Simon, sont développés avec complaisance. Quand il veut peindre quelqu'un qui l'intéresse et qui mérite d'être connu, il s'arrête et prend ses aises. 11 nous décrit alors successivement son visage et son caractère, ses qualités et ses défauts, ses défauts plus que ses qualités, car, comme on l'a vu, c'est un peintre qui ne flatte pas ses modèles. Il procède volontiers par retouches superposées; les traits s'ajoutent les uns aux autres, et sa mémoire lui fournit sans cesse quelques détails nouveaux. Quand il n'aime pas celui qui pose devant lui, ce qui lui arrive souvent, on sent qu'il s'excite et que sa colère monte, à mesure qu'il le regarde : ainsi de M. le Prince, le fils du grand Gondé, dont il finit par dire : « Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable, pernicieux voisin, sans amitié, sans amis, incapable d'en avoir, jaloux, soupçonneux » ; et il continue encore quelque temps sur ce ton. Mais il est aussi quelquefois plus calme et plus doux ; il lui arrive de se dérider et de sourire. Quoiqu'il soit sérieux et dur de son naturel, il y a des figures qui l'ont égayé, d'autres qui l'ont attendri : Mme de Gastries, par exemple, « un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, qui aurait passé dans un médiocre anneau, l'air toujours en
peine et étonné », mais si agréable, si instruite, ce si amoureuse de Tesprit » ; Tabbesse de Fontevrault, la sœur de Mme de Montespan, plus spirituelle encore et plus séduisante qu*elle, et Taimable duchesse de Bourgogne, qui jeta un dernier rayon de joie da.ns cette cour assombrie. Il faudrait citer aussi quelques portraits d'hommes, auxquels il a rendu pleine justice, comme Vauban et Boufflers; et ces figures de second plan, Ghamlai, Courtin, Des Aguets, Puységur, auxi~ liaires dévoués des Golbert et des Louvois, hommes d'honneur et de devoir, que l'histoire risquait d'oublier, et qu'il a remis à leur place. Quand on a vu lat façon dont il les traite, on trouve qu'il n'est pas exact de dire, avec Nisard, qu'il ne savait pas admirer.
Ces portraits sont-ils parfaitement ressemblants? il est difficile de l'affirmer aujourd'hui que les originaux n'existent plus. Ce qu'on peut dire, c'est qu'ils nous font l'effet de l'être. Il y a des marques où l'on reconnaît les peintures de fantaisie. On dit d'un portrait de maître qu'il doit ressembler quand le modèle semble apparaître derrière la figure. Ceux de Saint- Simon ont un air de vérité et de vie qui nous donne confiance en sa sincérité. Il a vu souvent les gens sous un jour défavorable, mais il les a peints comme il les voyait. Sur ces visages, qu'il fait passer devant nous, nous remarquons d'abord le signe particulier qui distingue l'individu et ne convient qu'à lui , puis ces traits plus généraux qui le rattachent à l'espèce d'hommes à laquelle il appartient : ils sont eux-
mêmes, et beaucoup d'autres avec eux; ce sont des portraits et des types. Voici par exemple le duc de Ghevreuse, un savant, un homme d'État, un sage. Il avait pourtant un défaut, un seul, mais grave : « il était sujet à raisonner de travers » ; et, comme il se piquait surtout d'être un grand logicien, rien ne Taurait fait revenir, quand il était parti d'un principe faux : il tenait à honneur d^aller jusqu'au bout. Il s'enchantait lui-même de la rigueur de ses déductions ; plus il s'égarait, plus il était content de lui. Il était rare que, dans le conseil, il ne soutînt pas la plus mauvaise opinion, et une fois qu'il s'y était rangé, il n'en voulait plus démordre. « C'est ce qui lui arriva dans la conduite particulière de ses affaires domestiques, qu'il crut sans cesse augmenter, puis raccommoder , et qu'il détruisit géométriquement, par règles, par démonstrations », si bien qu'il fut entièrement ruiné, et que Mme de Ghevreuse, sans une pension du Roi, serait morte de faim. Cette histoire est celle de bien d'autres : que nous en connaissons de ces géomètres, de ces logiciens à outrance, de ces gens à principes, qui raisonnent ou déraisonnent comme le duc de Chevreuse! Et le maréchal de Villeroy : quelle figure singulière et amusante ! Toutes les fois qu'il apparaît dans les Mémoires, prenant de grands airs, piaffant et secouant sa perruque, il met Saint-Simon en joie. « C'était un homme fait exprès pour présider à un bal, pour être le juge d'un carrousel, et, s'il avait eu de la voix, pour chanter à l'Opéra les rôles de roi et de héros ; fort propre
encore à donner les modes, et à rien du tout au delà. » L'intérêt du personnage pour nous, c'est qu'il représente à merveille toute une classe d'hommes qui devaient être fort nombreux, ceux qui, sans rien savoir, sans posséder aucun talent d'aucune sorte,' à force de vivre dans les sociétés polies, en avaient pris les manières et le langage, et, grâce à cette routine, faisaient de loin bonne figure. Aujourd'hui encore nous sommes dupes de ces apparences, et, si nous n'avions pas Saint-Simon, nous pourrions être tentés de croire qu'il n'y avait que des gens d'esprit autour de Louis XIV. Heureusement il les a connus et nous les fait connaître. Il nous montre que, si on leur ôte ce vernis léger dont ils s'étaient recouverts, il ne leur reste plus rien. « Il avait, nous dit-il de Villeroy, cet esprit de cour et du monde que le grand usage donne, et que les intrigues et les vues aiguisent, avec ce jargon qu'on y apprend, qui n'a que le tuf, mais qui éblouit les sots, et dont la fatuité suprême faisait tout le fond.... Nulle chose que des contes de cour, d'aventures, de galanteries; nulle lecture, nulle instruction, ignorance crasse sur tout, plates plaisanteries, force vent et parfait vide. » Les gens comme Villeroy ne se soutiennent que par la faveur du maître et s'évanouissent dès qu'ils l'ont perdue. Deux images ont suffi à Saint-Simon pour le dépeindre avant et après sa disgrâce. Quand enivré de la confiance du Roi il va prendre le commandement de l'armée, il fait le vide autour de lui et « pompe l'air comme une machine pneumatique ».
Au retour de Ramillies, « ce n'est plus qu'un ballon vidé dont tout l'air qui l'enflait est sorti ».
Les récits sont faits d'ordinaire comme les portraits. Là aussi, Saint-Simon procède par larges touches. Il ignore ces artifices d'écrivain qui consistent à grouper ensemble les faits de même nature, à omettre ou abréger certains détails, pour donner au reste plus de relief; lui nous dit tout ce qu'il a vu, et au moment même où il se souvient de l'avoir vu. Heureusement la passion anime ces procès-verbaux minutieux. Sans elle, nous serions rebutés par la multitude de détails qu'il accumule; mais il sait nous communiquer l'intérêt qu'il a pris au spectacle et nous allons jusqu'au bout. Je ne parlerai pas du fameux récit de la mort de Monseigneur; c'est un chef-d'œuvre que toui le monde connaît : il n'a d'ailleurs qu'une quarantaine de pages. Celui du lit de justice du 26 août 1718 est beaucoup plus long; avec les préparatifs et les suites, il remplit un demivolume. Aujourd'hui cette étendue ne nous paraît plus répondre à l'importance réelle de l'événement; mais pour Saint-Simon , c'était une très grave affaire, la revanche de près de trente ans d'humiliations, la seule satisfaction entière, sans mélange d'amertume, sans trouble et sans regret, qu'il ait goûtée de sa vie. Songez qu'il s'agissait d'abaisser le parlement, de rendre aux ducs et pairs le rang de leur pairie, de détruire tout ce qu'avait fait le Roi, dans les derniers temps de sa vie, lorsque étroitement enfermé « entre sa vieille et son bâtard », il
avait comblé les légitimés d'honneurs scandaleux! Saint-Simon s'est jeté dans l'entreprise avec tant de zèle qu'il nous y entraîne avec lui. Cependant .les intérêts qui se débattaient alors nous sont devenus bien étrangers; la victoire du Régent sur le parlement et le duc du Maine nous importe médiocrement. Qu'est-ce que ce coup d'Etat anodin contre un prince irrésolu, capable tout au plus de quelques intrigues obscures, et des magistrats qui prenaient peur à la première menace, à côté des grandes scènes de la Révolution? Nous avons vu d'autres journées, et d'un intérêt bien plus terrible, depuis que le peuple s'est mis de la partie. N'importe; Saint-Simon nous gagne peu à peu à son émotion, nous le suivons sans trop de fatigue dans ces longues conférences où l'affaire fut préparée; le matin, nous nous réveillons, comme lui, au son du tambour des gardes françaises et au bruit des troupes qui se rassemblent; nous partageons ses inquiétudes, au moment où l'on se demande si le parlement convoqué aux Tuileries ne refusera pas de s'y rendre; nous sommes joyeux, comme lui, quand les conseillers, en robes rouges, deux à deux, débouchent sur la place ; nous assistons enfin à la scène du lit de justice, qu'il nous raconte tout entière, sans nous faire grâce du moindre incident. « J'eus la satisfaction, dit-il, que rien ne rn échappa; j'ai la douleur de ne le pouvoir rendre. » ^a douleur est de trop, car il a tout décrit d'une açon merveilleuse; pas un mot, pas un geste ne sont omis. Il note l'attitude de tout le monde, la sur-
prise des indiffërents, Tair de triomphe des victorieux, Tanéantissement des vaincus; il nous montre surtout le premier président, a ce scélérat », comme il l'appelle, « qui grince les dernières dents qui lui restent », qui s*afFaisse sur son bâton, et qui, à un moment, se démonte tellement le visage, que son menton semblait être tombé sur ses genoux : « un moins malhonnête que lui en serait crevé ».
Et lui-même, avec quelle passion, quelle plénitude de contentement, il nous dépeint tous les sentiments qui l'agitent, son plaisir, quand il entend lire la déclaration qui remet les ducs et pairs à leur place, « lecture qu'aucune musique ne pouvait égaler à son oreille », et les efforts qu'il est obligé de faire pour rester calme! « J'avais mis, dit-il, sur mon visage, une couche de plus de gravité et de modestie »; et cette couche, il est obligé de la rafraîchir à chaque instant, tant sa joie lui échappe malgré lui, tant il souffre d'être obligé de la modérer et de ne pouvoir la communiquer à personne. Il a dit ailleurs, dans une occasion semblable : « J'étouffais de silence ». Ses expressions sont encore plus fortes ici : « Je suais d'angoisse de la captivité de mon transport, et cette angoisse même était d'une volupté que je n'ai jamais ressentie ni devant, ni depuis ce beau jour ». Mais il faut reconnaître que s'il s'est cru obligé de se contenir en présence de ceux qui assistaient à la scène, il s'est bien dédommagé depuis avec la postérité. Dans son récit il s'abandonne sans contrainte à la violence de ses sentiments et nous
montre son âme tout entière : « Ce fut là où je savourai avec tous les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes, qui osaient nous refuser le salut;... mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc, à genoux ou debout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, vil petit -gris, qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds.... Moi, cependant, je me mourais de joie. J'en étais à craindre la défaillance; mon cœur dilaté à l'excès ne trouvait plus d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper était infinie, et néanmoins ce tourment était délicieux. Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance; je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments et les plus continus de toute ma vie ; j'étais tenté de ne plus me soucier de rien. » Ne soyons pas trop surpris de ce délire de joie : Saint- Simon a vécu tout le reste de sa vie du souvenir de cette journée.