‹ Saint-SimonChapitre 10 sur 21 · VERS · texte numérisé non relu

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LES INTRIGUES ET LES PARTIS

conduit le Grand Dauphin à celte union secrète avec M"9 Choin, contrefaçon sans originalité, copie terne, sans grandeur et sans éclat, du ménage royal. Un attachement incompréhensible avait élevé à la dignité de sous-Maintenon M"9 Choin.

« Grosse camarde brune, qui avec toute la physionomie d’esprit et aussi de jeu, n’avait l’air que d’une servante, et qui longtemps avant cet événement-ci (la mort de Monseigneur) était devenue excessivement grasse et encore vieille et puante. Mais de la voir au xparvulo de Meudon, dans un fauteuil devant Monseigneur, en présence de tout ce qui y était admis, Mme la duchesse de Bourgogne et Mme la duchesse de Berry, qui y lut tôt introduite, chacune sur un tabouret, dire devant Monseigneur et tout cet intérieur « la duchesse de Bourgogne, » et « la duchesse du Berry, » et « le duc de Berry, » en parlant d’eux, répondre souvent aux deux filles de la maison, les reprendre, trouver à redire à leur ajustement, et quelquefois à leur air et à leur conduite, et le leur dire, on a peine à tout cela à ne pas reconnaître la belle-mère et la parité avecMme deMaintenon. » (IX, 133.)

L'infranchissable barrière qui séparait le Dauphin du roi s’élevait, non moins haute, entre le Dauphin et le duc de Bourgogne. Monseigneur n’avait ni assez de sens ni assez de cœur pour appliquer à son fils un autre régime que celui qui l’accablait lui-même. Comme avec son père, il y avait

entre le duc de Bourgogne et lui l’ombre glaciale d’un trône.

L’opposition des caractères s’ajoutait encore à l’antipathie fatale née du principe de succession. Les mœurs du duc de Bourgogne, sa piété, son application à s’instruire, ses talents, son esprit étaient autant de démérites aux yeux de sonpère.

Meudon devint aisément un centre d’intrigues dirigées contre le duc de Bourgogne. Le prince de Vaudemont et ses nièces qui y régnaient, avaient pris parti pour Vendôme; Chamillart était leur instrument.

Le prince autour duquel s’agitaient tant de passions, était encore pour la plupart une vivante énigme. Sorti vainqueur d’une lutte contre les penchants d’une nature emportée, chef-d’œuvre de l’éducation d’un précepteur incomparable, il semblait sur le point de verser du côté où l’inclinait une dévotion sincère, mais étroite ; la piété l’avait transformé autrefois, et par une reconnaissance indiscrète et sans mesure, il avait l’air d’attendre d’elle seule les lumières pour le gouvernement. Nul n’a pénétré plus avant que Saint Simon dans la connaissance de ce personnage :

a Mgr le duc de Bourgogne était né avec un naturel à faire trembler. Il était fougueux jusqu’à vouloir briser ses pendules lorsqu’elles sonnaient l’heure qui l’appelait à ce qu’il ne voulait pas, et jusqu’à s’emporter de la plus

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étrange manière contre la pluie lorsqu’elle s'opposait à ce qu’il voulait faire. La résistance le mettait en fureur, c’est ce dont j’ai été souvent témoin dans sa première jeunesse.

« D’ailleurs, un goût ardent le portait à tout ce qui est défendu au corps et à l’esprit. Sa raillerie était d’autant plus cruelle qu’elle étai t plus spirituelle et plus salée, et qu’il attrapait tous les ridicules avec justesse.

« Tout cela était aiguisé par une vivacité de corps et d’esprit qui allait à l’impétuosité, et qui ne lui permit jamais, dans ces premiers temps, d’apprendre rien qu’en faisant deux choses à la fois. Tout ce qui est plaisir, il l’aimait avec une passion violente, et tout cela avec plus d’orgueil et de hauteur qu’on n’en peut exprimer ; dangereux déplus à discerner et gens et choses, et à apercevoir le faihle d’un raisonnement et.à raisonner plus fortement et plus profondément que ses maîtres.

Mais aussi dès que l’emportement était passé, la raison le saisissait et surnageait à tout ; il sentait ses fautes, il les avouait, et quelquefois avec tantde dépit, qu’ilrappelait la fureur. Un esprit vif, actif, perçant, se roidissant contre les difficultés, à la lettre transcendant en tout genre. Le prodige est qu’en très peu de temps la dévotion et la grâce en firent un autre homme, et changèrent tant et de si redoutables défauts en vertus parfaitement contraires. » (VIII, 203.) . ;

Oui, la piété retourna cette nature au point de la rendre tout autre; peut-être même la retourna-t-elle trop complètement, jusqu'à la rendre méconnaissable. Il est nécessaire en effet défaire souvent résonner à son oreille le mot de Saint-

Simon: « un esprit vif, actif, perçant,... à la lettre transcendant en tout genre », pour ne pas méconnaître le duc de Bourgogne à vingt-six ans. Lors de la fameuse campagne de Flandre, Fénelon se fit l’écho des plaintes publiques dans une lettre au duc de Bourgogne, également honorable pour les deux correspondants.

« 1° On dit que vous êtes trop particulier, trop renfermé, trop borné à un petit nombre de gens qui vous obsèdent.

« Il faut avouer que je vous ai toujours vu, dans votre enfance, aimant à être en particulier, et ne vous accommodant pas des visages nouveaux... Il peut se faire qu’il y ait encore dans votre fond quelque chose de ce

goût-là....

« 2° Un dit que vous écoutez trop des personnes sans expérience, d’un génie borné, d’un caractère faible et timide ; on va jusqu'à les accuser de manquer de courage.... Il faut un peu proportionner les marques de confiance à la réputation publique .

« 3° On dit qu’étant sérieux et renfermé, vous perdez néanmoins du temps pour les choses les plus sérieuses par un peu de badinage qui n’est plus de saison, et que les gens de guerre n’approuvent pas. Si vous avez besoin d’un certain enjouement pour vous délasser l’esprit, tâchez de le proportionner aux bienséances de votre âge et à la grande fonction que vous remplissez.

« 4° On dit que vos délibérations ne sont pas assez secrètes ; que vous prenez peu de précautions pour les cacher et que les ennemis mêmes sont facilement informés de vos desseins...

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« Il faut néanmoins, Monseigneur, vous dire que le public vous estime, vous respecte, attend de grands biens de vous, et sera ravi qu’on lui montre que vous n’avez aucun tort. Il croit seulement que vous avez une dévotion sombre, timide, scrupuleuse, et qui n’est pas assez proportionnée à votre place (1).... »

Saint-Simon parle avec plus d’abondance, mais dans le même sens, comme s’il eût brodé sur le canevas de l’ancien précepteur. En outre, comme il ne juge pas un fait particulier de la vie du duc de Bourgogne, qu’il prétend au contraire lui tracer un plan de conduite et de gouvernement, il met plus d’ampleur dans ses développements, de portée dans ses critiques, de précision dans ses conseils.

Qu’était donc ce prince, dans ses apparentes contradictions, comme ballotté sans cesse de la médiocrité aux dons supérieurs de l’esprit et du caractère? A le bien entendre, Saint-Simon ne fait de réserves que sur deux points, touchés déjà avec insistance par Fénelon : '<le duc de Bourgogne est trop particulier, trop renfermé » ; — sa dévotion manque de lumière et sa vertu de sourires.

Saint-Simon accorde au jeune prince les plus grands talents.

(1) Lettre de Fénelon, du 24 sept. 1708.

« Un esprit vif, vaste, juste, appliqué, pénétrant, laborieux, naturellement porté aux sciences difficiles, curieux de tout rechersher et plein de bonne foi en ses recherches. »> (VIII, 175.)

Mais ce même homme se laisse retenir au delà du temps légitime dans la douceur des études ; il

doit se tenir en garde contre l’attrait des sciences,

a porter sa curiosité et son application à ces autres

choses pour lesquelles il est né et pour lesquelles seules il

a dû s’instruire. C’est un ouvrier qui, ayant un ouvrage de

main à exécuter, s’est fait lui-même tous les outils, tous

les instruments dont il peut avoir besoin pour travailler «

à son ouvrage, auquel il doit se mettre sans délai, sitôt qu’il s’est fourni de tout ce dont il avait affaire, et qui différerait vainement et nuisiblement de travailler, si, ayant achevé tous ses outils, il voulait encore s’en faire d^autres semblables, sans qu’il en eût de nécessité. » (VIII, 180.)

Cel ouvrage pour lequel il s’est formé, c’est la science du gouvernement, la connaissance des hommes. A vingt-huit ans, l’heure est venue de s’y appliquer. Qu’il donne moins de temps au cabinet et davantage à la vie publique ; qu’il se mêle au courant de la vie commune ; qu’il discoure et fasse discourir ; qu’il s’instruise par le commerce direct des personnes, la vue des réalités, la pratique même des choses.

Connaître les hommes et se faire connaître aux

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hommes, voilà le double devoir qui s’impose au prince. L’idée que le peuple se fait d’un prince est grosse parfois d’un enchaînement d’effets heureux ou funestes ; et le peuple est prévenu contre la dévotion du duc de Bourgogne.

C’était bien en effet le principe essentiel de cette vie, et en même temps que sa force, son germe morbide. Par la piété, le duc s’était reconquis sur les instincts emportés de sa nature ; mais il était devenu l’esclave de ce libérateur. On se préoccupait de voir’cette vertu farouche, dénuée de grâce et de douceur; on eût voulu la voir

« affranchie de ces rides austères, de ces presque invocontaires froncements, de cette gêne de précisions qui ne sont pas la vertu, et qui, entées sur elle, font tout fuir en sa présence. » (VIII, 199.)

Même aux yeux de Louis XIV, vieilli et converti, la piété du duc de Bourgogne était un objet de surprise et de déplaisir. L’aïeul ne se retrouvait pas dans cejeune moine, dont rien ne pouvait entamer la résistance, quand la religion était enjeu.

« Nous étions à Marly, où il y eut un bal le jour des Rois ; Mgr le duc de Bourgogne n’y voulut seulement pas paraître, et s’en laissa entendre assez tôt, pour que le roi qui le trouva mauvais, eût le temps de lui en parler,

d'abord en plaisanterie, puis plus amèrement, enfin en sérieux et piqué de se voir condamné par son petit-fils.

« Mmela duchesse de Bourgogne, ses dames. M. de Beauvilliers même, jamais on n’en put venir à bout. Il se renferma à dire que le roi était le maître, qu’il ne prenait pas la liberté de blâmer rien de ce qu’il faisait, mais que l’Epiphanie étant une triple fête, et celle des chrétiens en particulier par la vocation des gentils, et par le baptême de Jésus-Christ, il ne croyait pas devoir la profaner en se détournant de l’application qu’il devait à un si saint jour, pour un spectacle tout au plus supportable un jour ordinaire.

« On eut beau lui présenter qu’ayant donné la matinée et l’après-dînée aux offices de l'Eglise et d’autres heures encore à la prière dans son cabinet, il en pouvait et devait donner la soirée au respect et à la complaisance de sujet et de fils: tout fut inutile, et, hors le temps de souper avec le roi, il fut enfermé tout le soir seul dans son cabinet. » (VIII, 207. )

Tel était ce « littéral » que lui reproche Saint- Simon, bien fait pour préoccuper par ses conséquences chez un futur roi. Il y avait pourtant, dans cette vie si réglée, si particulière, si précise, des heures de détente; et la détente se produisait excessive, puérile. Saint-Simon en rend raison avec une sagacité supérieure :

« Il ressemblait fort à ces jeunes séminaristes qui, gênés tout le jour par l'entraînement de leurs exercices, s’en dédommagent à la récréation par tout le bruit et toutes les puérilités qu’ils peuvent, parce que toute autre

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chose de plaisir est interdite dans leurs maisons. Lejeune prince était passionnément amoureux de Mme la duchesse de Bourgogne ; il s’y livrait en homme sévèrement retenu sur toute autre, et toutefois s’amusait avec les jeunes dames de leurs particuliers, souvent en séminariste en récréation, elles en jeunesse étourdie et audacieuse. > (VIII, 208.)

Par là s’explique aussi la puérilité de ces amusements, que Fénelon blâme sans les rappeler et que Saint-Simon précise :

« Je gémis sans cesse de voir encore des mouches étouffées dans l'huile, des grains de raisins écrasés en rêvant, des crapauds crevés avec de la poudre, des

bagatelles de mécaniques . Plus ces bagatelles sont

petites et paraissent innocentes, plus elles blessent profondément. » (VIII, 185.)

Il n’y avait donc pas seulement dans la dévotion du prince cet accompagnement d’austérité,

« qui pourrait être comparée à quelque petite âpreté d’un fruit très délicieux. » (VIII, 195.)

Chose plus grave peut-être, sa dévotion trompait par des petitesses et des mesquineries ce besoin de s’amuser naturel à tout homme ; comme si l’enfance du prince, trop tôt contenue par le sentiment du rang, 1 influence religieuse, les devoirs d’une instruction très poussée, s’était engloutie pour

se continuer souterrainement et se trahir plus tard, en pleine virilité, par de brusques, sur prenantes et ridicules échappées.

Saint-Simon avait étudié à fond le duc de Bourgogne. Comme ce prince fut, pendant quelques années, le point central de toutes ses espérances, de ses combinaisons d’avenir, de ses soucis de bon citoyen, il y avait pour lui un intérêt de premier ordre à le bien connaître.

Sonregard, qui voyait si clairement au premier coup d’œil, acquérait une sorte de clairvoyance divinatrice quand il se fixait longtemps sur un même objet. Les entretiens avec le duc de Beauvilliers ramenaient fréquemment ce sujet de prédilection ; et Beauvilliers ne crut pouvoir mieux faire que de demander à Saint-Simon une sorte de consultation écrite sur leur héros. C’est ce document d’un intérêt capital que Saint-Simon intitule « Discours sur Monseigneur le duc de Bourgogne, 25 mai 1710, » et qu’il a inséré, comme une sorte de pièce authentique, dans le texte même de ses Mémoires (1).

Comme la vérité historique n’est qu’une moyenne d’opinions parfois en conflit et une impression d’ensemble, il faut prendre comme mesure de notre estime pour le duc de Bour-

(1) VIII, 176 à 205.

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gogne le sentiment moyen de Saint-Simon ; et il se traduit par l’admiration, la confiance, l’espoir.

« Qu’il paraisse donc, s’écrie-t-il, tout ce que véritablement il est. » (VIII, 204.)

Un jour vint où ces rides du caractère du duc de Bourgogne s’effacèrent; sa physionomie s’ouvrit et son naturel parut s’épanouir. On eût dit que les conseils du Discours étaient suivis de point en point. Comme en chrysalide jusqu’alors, il ne fallut au jeune prince pour dépouiller le vieil état que l’occasion de la mort de Monseigneur. Le nouveau Dauphin se sentit tout à coup comme allégé d’un poids qui l’oppressait, et surélevé par le sentiment des responsabilités nouvelles. Le monde, qu’il avait eu en horreur, ne l’effraya plus ; la timidité, qui avait paralysé ses facultés, fit place à une aisance pleine de grâce ; sa conversation, détournée des futilités habituelles, s’élargit, se varia, et toucha sans effort aux plus graves sujets.

Un changement aussi profond, aussi soudain fit

« tout à la fois ouvrir les yeux, les oreilles et les cœurs. » (IX, 302.)

« On vit ce prince timide, sauvage, concentré, cette vertu précise, ce savoir déplacé, cet homme engoncé, étranger dans sa maison, contraint de tout, embarrassé partout ; on le vit, dis-je, se montrer par degré et se déployer peu à peu, se donner au monde avec mesure, y

être libre, majestueux, gai, agréable, présider au cercle rassemblé autour de lui comme la divinité du temple qui sent et qui reçoit avec bonté les hommages des mortels auxquels il est accoutumé, et les récompenser de ses douces influences. » (IX, 301.)

La transformation tenait du miracle, et l’opinion publique fut emportée à son tour « dans un impétueux tourbillon ». de sympathie inattendue.

« Lajoie publique faisait qu'on ne pouvait s’en taire, et qu’on se demandait les uns aux autres si c’était bien là le même homme, et si ce qu’on voyait était songe ou réalité. » (IX, 302.)

Alors tout l’excellent de l’éducation du jeune prince parut au jour : son esprit se révéla juste, nourri, se répandant avec une sorte d’éloquence naturelle, sans recherche et sans apprêts. On admira ce nouveau venu,

« gracieux partout, plein d’attention au rang, à la naissance, à l'âge, à l’acquit de chacun . grave, mais sans

rides, et en même temps gai et aisé. » (IX, 302.)

Le crépuscule de cette fin de règne se colora tout à coup des plus charmantes teintes de l aurore ; tous les cœurs saluèrent, avec l’intime chaleur de l’espérance,

« ce maître futur, si capable de l’être par son fonds et par l’usage qu’ilmontrait qu’il en saurait faire.» ^X, 202.)

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Saint-Simon se jeta dans la cabale, en pleine mêlée, avec l’ardeur de sa nature honnête et fougueuse. Pendant le siège de Lille, à un moment où il semblait encore possible que Vendôme secourût la ville et la délivrât par une bataille heureuse, il ouvrit un pari, affirmant que Vendôme ne tenterait rien pour dégager la frontière.

« La patience m’échappa tout d’un coup, et je proposai à Cani, que j’interrompis, de parier quatre pistoles qu’il n’y aurait point de combat et que Lille serait pris et point secouru. Grand bruit, parmi ce peu que nous étions, d’une proposition si étrange, et force questions des raisons qui m’y pouvaient porter. Je n’avais garde de leur dire la véritable ; je répondis froidement que c’était mon opinion. » (VI, 387.)

Cet acte d’audace fit grand bruit. Les ennemis de Saint-Simon (et il n’en manquait pas) n’eurent garde de laisser tomber un propos aussi imprudent. Les Lorrains, M. du Maine, M. le duc et Mme la duchesse d’Antin ne se gênaient point pour l’accuser

« d’improuver tout, d’être mécontent et de se délecter de tous les mauvais succès. »

Ces propos furent soigneusement portés jusqu’au roi, et Saint-Simon tomba en disgrâce sans

le savoir ; il ne s’en douta que quelque temps après.

Il se sentait pourtant dans une atmosphère hostile ; ses amis eux-mêmes jugeaient prudent de le contenir. La duchesse de Bourgogne avertissait en confidence Mme de Saint-Simon.

« Elle lui dit que j’avais des ennemis puissants, et en nombre, qui ne perdaient point d’occasions de me nuire ; qu’on avait extrêmement grossi au roi mon attachement à ma dignité ; que le roi avait conçu une grande opposition pour moi, que le temps seul et une conduite fort sage et fort réservée pouvait diminuer ; que l’on disait que j’avais beaucoup plus d’esprit, de connaissances et de vues que l’ordinaire des gens, que chacun me craignait et avait attention à moi, qu’on me voyait lié à tous les gens en place, qu’on redoutait que j’y arrivasse moimême, et qu’on ne pouvait souffrir ma hauteur et ma liberté à m’expliquer sur les gens et sur les choses d’une façon à emporter la pièce, que ma réputation de probité rendait encore plus pesante. » (VII, 330.)

Saint-Simon eut alors un curieux accès de misanthropie de courtisan ; ce milieu d’intrigues féroces lui fut en horreur ; il ne vit de satisfaction que dans une vie de retraite ; il était impatient « d’aller respirer chez lui un air plus sain et plus tranquille. » Aussi bien, le dernier trait dont on l’avait piqué était-il vraiment empoisonné : ne l’ avait-on pas accusé de

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« tomber sur leduc de Bourgogne plus rudement que personne ? » (VI, 420.)

Cet attentat d’impudence le trouva sans force. Il parut mesurer un moment, jusque dans ses dernières profondeurs, cet abîme de méchancetés calculées et de savantes calomnies de la vie de cour ; il en éprouva un dégoût extrême et prit le parti de l’abandonner à jamais.

Sans doute il était sincère ; il cacha son dépit et pansa ses blessures à la Ferté-Vidame ; mais on imagine aisément le désarroi de cet esprit, affolé du besoin de voir, et privé de ce spectacle de la cour qui, durant sept années consécutives, l’avait enchanté. Heureusement pour Saint-Simon et pour nous, cet ensevelissement à la Ferté dura peu ; une lettre obligeante de l’évêque de Chartres, datée de Saint-Cyr, l’avertit

« qu’on lui avait rendu les plus mauvais offices du monde auprès du roi et de Mm8 de Maintenon, et qui avaient pris. » (VI, 447.)

Il suffit d’un chiffon de papier pour que tant de beaux projets de réclusion s’évanouissent ; le courtisan et le curieux n’étaient pas morts, à peine assoupis. Le simple froissement d’une lettre où il était parlé du roi et de disgrâce suffit à le réveiller, à le remettre sur pied.

« Je ne demeurai pas longtemps à la Ferté, »

dit notre auteur, et la cour le ressaisit d’une étreinte plus forte que jamais.

« De cette affaire-là, j’en fus noyé plus d’un an. » (VI, 448.)

Saint-Simon fut privé des Marly, tenu en disgrâce, et sa présence à la cour ne faisait qu’aviver davantage le sentiment de cette défaveur. Aussi le petit billet par lequel Maréchal, chirurgien du roi, lui annonça, le 30 décembre 1709, qu’il avait obtenu pour lui une audience royale, fut-il

accueilli comme un gage inespéré du retour de la fortune.

« Maréchal m’assura qu’il avait bien senti de l’éloignement dans le roi, mais nulle colère, et me dit qu’il espérait que j’aurais une audience particulière et tranquille ; que je lui expliquasse bien tous mes faits une bonne fois, et que je ne craignisse point d’être trop long ; qu’il me conseillait de lui parler avec franchise et liberté et de mêler une sorte d'amitié dans mes respects ; que du reste je me présentasse devant lui avec assiduité, pour lui donner lieu de choisir son tempsdeme parler. » (VII, -444.)

Saint-Simon a donné un récit complet de l’audience qu’il obtint du roi. Le résultat passa son espérance; il réussit à dissiperlespréventions, à éteindre le ressentiment. Il faut retenir de ce

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récit détaillé un enseignement : c’était la seconde fois que Saint-Simon s’expliquait devant le roi ; à deux reprises, ces entretiens n’avaient été ménagés que pour une justification ; à deux reprises, le roi fut reconquis.

Il nous paraît que ce double résultat honore infiniment le prince. L’engouement de la toutepuissance, que Saint-Simon lui reproche souvent, n’éteignit jamais chez lui ni le désir sincère de s’intruire, ni la faculté souveraine du discernement. Saint-Simon nous a conservé quelques-unes de ces paroles royales qui le peignent lui-même, admirablement, d’un trait vif et net.

« Mais aussi, Monsieur, c’est que vous parlez et que vous blâmez ; voilà ce qui fait qu’on parle contre vous. »

— « Cela vous fait voir, me dit le roi d’un vrai air de père, sur quel pied vous êtes dans le monde ; et il faut que vous conveniez que cette réputation, vous la méritez un peu. Si vous n’aviez jamais eu d’affaires de rangs, au moins que vous n’y eussiez pas paru si vif sur celles qui sont arrivées, et sur les rangs mêmes, on n’aurait point cela à dire. » (VIII, 61,64.)

S'il faut en croire Saint-Simon, ces façons du roi avec lui, cette condescendance à le suivre dans le détail de sa justification, cette bonne humeur dans Toubli detorts imaginaires ou réels, fut pour toute la cour un objet de surprise. Maréchal lui dit

« qu’il ne connaissait pas encore quatre hommes à la cour, de quelque sorte qu’ils fussent, avec qui le roi en eût usé ainsi. » (VIII, 66.)

A la vérité, cette audience ferma la période d’agitation inquiète pendant laquelle Saint-Simon avait fait d’inutiles efforts pour s’avancer à la cour. Dès lors, sa situation y fut affermie ; au lieu de se dépenser à l’aventure, il s’appliqua à un double objet : réhabiliter et remettre en crédit le duc d’Orléans et fortifier le parti du duc de Bourgogne.

• Le duc d’Orléans avait gaspillé les plus heureux dons de l'intelligence dans une existence sans suite, où rien ne pouvait ni l’intéresser, ni le fixer. « Né ennuyé », désabusé à dix-huit ans des joies domestiques par un mariage contre son gré,

« il ne pouvait vivre que dans le mouvement et le torrent des affaires, comme à la tête d'une armée, ou dans les soins d’y avoir tout ce dont il aurait besoin pour les exécutions de la campagne, ou dans le bruit et la vivacité de la débauche. Il y languissait dès qu’elle était sans bruit et sans une sorte d’excès et de tumulte, tellement que son temps lui était pénible à passer. Il se jeta dans la peinture après que le grand goût rie la chimie fut passé

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ou amorti par tout ce qui s’en était si cruellement publié. Il peignait presque toute l’après-dînée à Versailles et à Marly. 11 se connaissait fort en tableaux, il les aimait, il en ramassait . Il s’amusa après à faire des compo¬

sitions de pierres et de cachets à la merci du charbon, qui me chassait souvent d’avec lui, et des compositions de parfums les plus forts qu’il aima toute sa vie.... Enfin jamais homme né avec tant de talents de toutes les sortes, tant d’ouverture et de facilité pour s’en servir, et jamais vie de particulier si désœuvrée, ni si livrée au néant et à l’ennui. » (XII, 108.)

Il était dominé par Mme d’Argenton, avec laquelle sa liaison était publique. L’irrégularité de ses mœurs, raccusation d’avoir conspiré en Espagne, l’abandon où il laissait sa femme, fille du roi, tout contribuait à sa disgrâce. Elle était éclatante quand Saint-Simon prit à tâche de tout rétablir.

« La solitude du duc d’Orléans était telle que ses gens avaient avoué au maréchal Besons que, depuis un mois, il était le seul homme qui fût entré chez lui, non seulement de gens de marque, mais le seul absolument qui ne fût pas son domestique ; qu’à Marly on le fuyait dans le salon sans détours ; que s’il y abordait une compagnie, chacun désertait d’autour de lui ;.... que chacun craignait d’être vu avec M. le duc d’Orléans, et se faisait un mérite et un devoir de lui répondre à peine. » (VU, 440.)

Le premier acte de cette campagne de réhabilitation devait être le renvoi de Mm® d’Argenton.

Vainement Mrae de Saint-Simon représenta-t-elle à son remuant époux que

« ce n’étaient point là ses affaires, ni de bonnes affaires ; que les siennes n’avaient pas besoin de supplément de tracasseries, de méchancetés, d’ennemis ; et qu’il ferait beaucoup mieux de se tenir en repos. » (VII, 442.)

La passion d’intriguer fut la plus forte, et le succès couronna cette œuvre d’audace. La maîtresse fut renvoyée ; une visite à Mme de Maintenon parut un gage de conversion, et une lettre au roi, rédigée par Saint-Simon lui-même, inclina à l’oubli le souverain, l’oncle et le beaupère.

Ce n’était qu’un premier pas. Il est malaisé à quiconque est doué de facultés puissantes de tenir ces facultés inactives. Saint-Simon avait au plus haut degré le don de manier les caractères, de mettre en jeu les passions petites et grandes. Il goûtait une joie infinie à déployer dans des combinaisons difficiles son art de l’intrigue. Il trouva une matière de choix pour l’exercer : un projet de mariage entre la fille aînée du duc d’Orléans et le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV.

Il fallait, pour réussir, manœuvrer entre les partis, faire taire les prétentions du Dauphin (1), désarmer l’hostilité de Mme la duchesse, cher-

(1) Voir vin, 232 et suiv.

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cher dans les camps opposés des auxiliaires discrets et actifs. Cette campagne fut un triomphe pour le négociateur ; le mariage fut déclaré (1) ; la cour reconnut la main qui avait tout conduit, et il parut alors que la faveur la plus haute et la plus constante serait le prix d’un si haut service. Personne ne fut surpris d’apprendre que Mmo de Saint-Simon était choisie comme dame d’honneur de la contesse de Berry, personne sauf Saint-Simon lui-même, dont l’orgueil ducal s’alarma d’un choix où il ne voyait qu’une haute domesticité. Il mit tout en œuvre pour parer le coup (2) ; il fallut que le roi luimême intervînt (3) et imposât cette faveur si froidement reçue avec une bienveillance qui n’admettait pas de réplique. Un logement à Versailles et une pension de 20.000 livres furent les assaisonnements de la place de dame d’honneur.

La faveur de Saint-Simon auprès du roi était de nouveau rétablie ; mais ce n’était plus assez dès lors pour donner à un courtisan avisé une complète quiétude. Les bonnes grâces du roi n’étaient plus que d’un vieillard ; on voyait se rétrécir chaque jour davantage l’horizon du règne, et la cour du Dauphin ne se composait guère que des en-

(1) viii, 290.

(2) viii, 300.

(3) viii, 321.

MO

nemis de Saint-Simon. Mmo la Duchesse prenait sa revanche du mariage de la duchesse de Berry ; elle avait ressaisi son empire sur Monseigneur et n’oubliait pas le négociateur d’une union qui avait ruiné ses espérances. Ml,c Choin, « la fée invisible », celte sous-Maintenon, était inaccessible, et Saint- Simon n’en étant point connu, n’en pouvait rien espérer. Meudon était pour lui,

« un lieu infecté de démons. « (IX, 101.)

« Si ce continuel présent me causait ces soucis, combien de réflexions plus fâcheuses : la perspective d’un avenir qui s’avançait tous les jours, qui mettrait Monseigneur sur le trône, et qui à travers le chamaillis de ce qui le gouvernait et le voudrait dominer alors à l’exclusion des autres, porterait très certainement sur le trône avec lui les uns ou les autres de ces mêmes ennemis qui ne respiraient que ma perte et à qui elle ne coûterait alors que le vouloir ! Faute de mieux, je me soutenais de courage. Je me disais qu’on n’éprouvait jamais ni tout le bien ni tout le mal qu’on avait, à ce qu’il semblait, le plus de raison de prévoir. J’espérais ainsi, contre toute espérance...

« J’allais rêver et me délassera mon aise pendant cette quinzaine de Pâques(1711), loin dumondeet de la cour... Je m’étais promené tout le matin du samedi 11, veille de la Quasimodo, et j'étais entré seul dans mon cabinet, un peu avant le dîner, lorsqu’un courrier, queMma de Saint- Simon m’envoya, m’y rendit une lettre d’elle qui m’apprit la maladie de Monseigneur. » (IX, 102.)

Alors s'ouvre la série de ces événements fragi-

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ques qui, en quelques mois, devaient secouer la cour et bouleverser dans ses profondeurs les plus secrètes Famé de Saint-Simon. Il passa de Fextrémité de l'inquiétude à celle de la confiance, pour connaître presque aussitôt l’amertume du plus complet découragement. La mort de Monseigneur (1) changeait entièrement sa propre fortune; le parti de ses ennemis était réduit à l’impuissance, il voyait arriver au pouvoir ceux-là mêmes pour lesquels il s’était compromis. La duchesse de Bourgogne avait toujours témoigné à Mme de Saint-Simon une bienveillance marquée ; et dès les premiers jours du nouveau régime, la faveur de Saint-Simon se dessina.

« La cour changée par la mort de Monseigneur, il fut question pour moi de changer de conduite à l'égard du nouveau Dauphin. M. de Beauvilliers m'en parla d’abord, mais il jugea que ce changement ne devait se faire que fort lentement et de manière à y accoutumer sans effaroucher.

J’avais en divers temps échappé à d’étranges noirceurs ; je devais compter que les regards se fixeraient sur moi à proportion de la jalousie, et que je n’en pouvais éviter les dangers qu’en voilant ma situation nouvelle, si fort changée par le changement de toute la

(1) On sait que le récit de la mort de Monseigneur est peut-être la perle de l’œuvre entière de Saint-Simon ; nous aurons occasion d’en citer un ou deux extraits au dernier chapitre. De pareils morceaux De s’analysent pas ; et le récit est trop long pour être reproduit ici. Nous renvoyons le lecteur au texte même. (îx, 103 à 131.)

scène de la cour ; pour cela, ne m’approcher à découvert que peu à peu du prince, à mesure que son asile se fortifierait à mon égard, c’est-à-dire à mesure qu'il croîtrait auprès du roi en confiance, et en autorité dans les affaires et dans le monde.

« Je crus néanmoins à propos de le sonder dès les premiers jours de son nouvel essor. Un soir que je le joignis dans les jardins de Marly où il était peu accompagné, et de personne qui me tînt de court, je profitai de son accueil gracieux pour lui dire, comme à la dérobée, que bien des raisons qu’il n’ignorait pas m'avaient retenu jusqu’alors dans un éloignement de lui nécessaire ; que maintenant j’espérais pouvoir suivre avec moins de contrainte mon attachement et mon inclination, et que je me flattais qu’il l’aurait agréable. 11 me répondit, bas aussi, qu’il y avait en effet des raisons quelquefois qui retenaient ; qu’il croyait qu’elles avaient cessé ; qu'il savait bien quel j’étais pour lui, et qu’il comptait avec plaisir que nous nous verrions maintenant plus librement de part et d’autre. J'écris exactement les paroles de sa réponse pour la singulière politesse de celles qui la finissent. Je la regardai comme l’engagement heureux d’une amorce qui avait pris comme je me l’étais proposé. » (IX, 361.)

Ces deux natures se rapprochèrent tout d abord et prirent contact par les petits côtés; à propos d’une question de cérémonial, le nouveau Dauphin s’étant montré préoccupé de ne rien laisser perdre de ses droits légitimes, Saint-Simon poussa sa plainte, qui fut entendue; et des rapports secrets et intimes s’établirent entre ces deux

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personnages. M. de Beauvilliers avait d’ailleurs préparé les voies, et la confiance fut bientôt entière de la part du prince, comme la liberté de la part du courtisan. En attaquant le présent, Saint-Simon trouvait un auditeur attentif :

« l’autorité sans bornes que les ministres avaient usurpée, celle qu’ils s’étaient acquise sur le roi, l’impossibilité de faire rien passer au roi, ni du roi à personne, sans leur entremise, » (IX, 364.)

parurent à l’un et à l’autre le renversement de l’ancien état légitime. Le Dauphin se montra également sensible à l’usurpation des ministres

« avec les ducs et avec les gens de la plus haute qualité. A ce récit, l’indignation échappa à sa retenue ; il s’échauffa sur le Monseigneur qu’ils nous refusent. » (XI, 363.)

Saint-Simon trouvait enfin le prince de ses rêves; une sorte de Louis XIII, ettaché à sa noblesse, fondant sa puissance sur sa fidélité et rehaussant son propre éclat de sa splendeur.

« Il est difficile d’exprimer ce que je sentis en sortant d’avec le Dauphin. Un magnifique et prochain avenir s’ouvrait devant moi. Je vis un prince pieux, juste, débonnaire, éclairé et qui cherchait à le devenir de plus en plus, et l’inutilité avec lui du futile, pièce toujours si principale avec ces personnes-là. » (IX, 366 .)

Les tête-à-tête se multiplièrent, et toujours en secret et à la dérobée ; puis un travail régu-

lier, favorisé par M. de Beauvilliers, s’organisa entre le Dauphin et M. de Saint Simon. La Dauphine elle-même l’ignorait, et ce n’est pas sans surprise qu’elle en découvrit un jour le mystère(l ).

« Un volume ne décrirait pas suffisamment ces divers tête-à-tête entre ce prince et moi. Quel amour du bien î quel dépouillement de soi-mème ! quelles recherches 1 quels fruits ! quelle pureté d’objet ! oserai-je le dire ? quel reflet de la Divinité dans cette âme candide, simple, forte, qui, autant qu’il est donné ici-bas, en avait conservé l’image! On y sentait briller les traits d’une éducation également laborieuse et industrieuse, également savante, sage, chrétienne, et les réflexions d’un disciple lumineux, qui était né pour le commandement. » (X, 105.)

Il était impossible que des privautés si avantageuses demeurassent longtemps secrètes. Les plus avisés se rapprochaient de Saint-Simon et le traitaient en favori du lendemain. Ainsi se fit le rapprochement avec le duc de Noailles.

« J’imaginai bien que ce n'était pas, comme l’on dit, à mes bonnesœuvres que jedevais lesavances et les recherches empressées d’un homme avec qui je n’avais jamais vécu, et que les ailes de la faveur avaient si continuellement porté dans des routes brillantes, tandis que je rampais. Je crus bien qu’il voyait derrière moi M. le duc d'Orléans, [M. de Beauvilliers, peut-être le Dauphin

(1) IX, 383 à 385.

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dans le lointain, et qu’à tout hasard il avait envie de me ramasser par le chemin. (X, 39. )

Au milieu de cette voie ascendante, Saint-Simon trouva un abîme où sa fortune entière faillit s’engloutir. La Dauphine fut emportée en quelques jours par un mal mystérieux, etle Dauphin ne voulut pas être consolé. 11 languit quelques jours et mourut.

« Il aimait son épouse avec la plus grande passion. La douleur de sa perte pénétra ses plus intimes moelles. La piété y surnagea par les plus prodigieux efforts. Le

sacrifice fut entier, mais il fut sanglant . La France

tomba enfin sous ce dernier châtiment: Dieu lui montra un prince qu’elle ne méritait pas. La terre n’en était pas digne ; il était déjà mûr pour la bienheureuse éternité. (X, 114, 115.)

Ce fut pour Saint-Simon un véritable effondrement.

« La vérité est que j’étais au désespoir. A qui saura où j’en étais arrivé, cet état paraîtra moins étrange que d’avoir pu supporter un malheur si complet. Je l’essuyais précisément au même âge où était mon père quand il perdit LousXIII ; au moins en avait-il grandement joui, et moi : Gustavi paululum mellis et ecce morior t Ce n’était pas tout encore. » (X, 131. )

11 y avait dans la cassette du Dauphin des mémoires de Saint-Simon sur divers sujets. Ils

avaient été rédigés en pleine liberté ; l’allure, le langage, l’écriture même pour quelques uns, étaient des indices irrécusables ; et la clef delà cassette était entre les mains du roi ! L’intervention du duc de Beauvilliers épargna à Saint-Simon une nouvelle disgrâce. Quand la cassette fut ouverte devant le roi, Beauvilliers eut l’adresse de dissimuler sous un fatras de papiers sans importance ces mémoires compromettants, et de les jeter au feu comme papiers inutiles. Ainsi tout le secret des relations de Saint-Simon avec le Dauphin était enfermé dans sa tombe ; là aussi semblait dormir à jamais toute chance pour lui dejouer un rôle politique.

Mais la fortune, qui ne se lassa point d’offrir à Saint-Simon des occasions, lui gardait en réserve

le duc d’Orléans. Avec lui pourrait enfin s’accomplir la grande espérance, si souvent rêvée d’appliquer ses talents d’homme d’Etat. Car ce fut toujours la prétention de Saint-Simon qu’il y avait en lui l’étoffe d’un grand ministre. Il lui fut donné, dans une suffisante mesure, de faire ses preuves, pour que la postérité juge en connaissance de cause cette partie de son oeuvre.

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