CHAPITRE IV
Quand un homme appartient par la naissance à une classe privilégiée qu’il regarde comme investie, par droit divin, de la mission de gouverner, il est juste que son esprit soit naturellement occupé de pensées politiques ; et quand cet homme d’Etat en réserve et anonyme a la manie d’écrire, on voit son portefeuille se grossir peu à peu de projets de gouvernement, de plans de réforme, de mémoires à consulter, préparation ou consolation, suivant la fortune, d’un génie qui se forme ou qui se venge. Ce fut le cas de Saint-Simon.
Il se vantait, de bonne foi peut-être, d’appartenir à l’une des plus anciennes familles du royaume ; il était duc et pair, de ceux qu’il appelle les latérales regis, les assistants du roi ; et si la criminelle révolution politique consommée par Mazarin n’eût bouleversé les rangs, il lui eût appartenu de figurer et d’agir dans cette élite degou-
vernants, aussi sacrée dans son origine, aussi inviolable dans ses droits, aussi légitime dans son action que le roi lui-même.
Saint-Simon nous a livré le secret de ses ambitions.
a Je gémissais depuis que j’avais pu penser à cet abîme de néant par état de toute noblesse. Je me souviens que, dès avant que d’être parvenu à la confiance des ducs de Beauvilliers et de Ghevreuse, mais déjà fort libre avec eux, je ne m’y contraignis pas un jour sur cette plainte. Ils me laissèrent dire quelque temps.
« A la fin le rouge prit au duc de Beauvilliers qui, d’un ton sévère, me demanda : « Mais que voudriez-vous donc pour être content ? — Je vais, Monsieur, vous le dire, lui répondis-je vivement ; je voudrais être né de bonne et d’ancienne maison, je voudrais aussi avoir quelques belles terres et en beaux^droits, sans me soucier d’être fort riche. J’aurais l’ambition d’être élevé à la première dignité de mon pays, et je souhaiterais aussi un gouvernement de place ; jouir de cela, et je serais content: » (XII, 173.)
Le malheur des temps ne permettait pas que ce beau rêve devînt réalité ; mais, dans la pensée de Saint-Simon, le mal n'était pas ancien. Il se refuse à voir la continuité de cette marche en avant du pouvoir royal, qui se développe avec la fatalité d’une grande force naturelle. Il est indulgent au cardinal de Richelieu lui-même, parce qu'il fut le serviteur du prince qui était resté le roi selon. son cœur. Mazariu, voilà le bouc
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émissaire qu’il charge des péchés de la politique royale. Il ne pardonne pas à « cet étranger de la lie du peuple, qui ne tenait à rien et qui n’avait d’autre dieu que sa grandeur et sa puissance », de n’avoir « pensé qu’à tout subjuguer, à tout confondre, à faire que tout soit peuple. »
« Tous ses soins, toute son application se tourna à l’anéantissement des dignités et de la naissance par toutes sortes de voies, à dépouiller les personnes de qualité de toute sorte d’autorité ; et pour cela de les éloigner, par état, des affaires ; d’y faire mettre des gens aussi vils d’extraction que lui ; d’accroître leurs places en pouvoir, en distinctions, en crédits, en richesses ; de persuader au roi que toutseigneur était naturellement ennemi de son autorité, et de préférer, pour manier ses affaires en tout genre, des gens de rien, qu’au moindre mécontentement on réduisait au néant en leur ôtant leur emploi, avec la même facilité qu’on les en avait tirés en le leur donnant ; au lieu que des seigneurs déjà grands parleur naissance, leurs alliances, souvent parleurs établissements, acquéraient une puissance redoutable par le ministère etles emplois qui y avaient rapport et devenaient dangereux à cesser de s’en servir par les mêmes raisons.
« De là, l’élévation de la plume et de la robe, et l’anéantissement de la noblesse par degrés, jusqu’au prodige qu’on voit et qu’on sent aujourd’hui, et que ces gens de plume et de robe ont bien su soutenir, et chaque jour aggraver leur joug, en sorte que les choses sont arrivées au point que le plus grand seigneur ne peut être bon à personne, et qu’en mille façons différentes il dépend des plus vils roturiers. » (XII, 172.)
Le règne de Louis XIV n’élait pas pour adoucir ces regrets ; celte graduelle descente de l’aristocratie ne s’arrêtait pas et l’invasion de tout par le peuple continuait, toujours menaçante, toujours favorisée parla royauté elle-même.
Un moment, on avait pu croire que la providentielle mission de tout réparer serait le partage du duc de Bourgogne ; et, pendant près d’une année, l’imagination de Saint-Simon se donna carrière, rêva de la restauration de l’aristocratie. Exalter la dignité des ducs et pairs, rabaisser ou ramener au néant les secrétaires d’Etat : voilà les deux termes essentiels auxquels on peut réduire les projets développés devan t le prince par Saint-Simon, dans ces longs tête-à-tête si bien faits pour satisfaire sa vanité et donner carrière à ses espérances.
« Il n’est pas difficile d’imaginer dans quel ravissement je sortis d’un entretien si intéressant. La confiance d’un Dauphin juste, éclairé, si près du trône et qui y participait déjà, ne laissait rien à désirer pour la satisfaction présente, ni pour les espérances. Le bonheur et la règle de l’Etat, et après, le renouvellement de notre dignité, avaient été dans tous les temps de ma vie l'objet le plus ardent de mes désirs, qui laissaient loin derrière celui de ma fortune. Je rencontrais tous ces objets dans le Dauphin ; je me voyais en situation de contribuer à ces grands ouvrages, de m’élever en même temps, et avec un peu de conduite, en possession tranquille de tant et de si précieux avantages. » (IX, 376.)
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La stupide mort brisa de sibelles espérances ;le politique conseiller, qui préparaitla matière de son œuvre future, futprécipité du faîte dansl’abîme.Il s’y crut plongé à jamais. Ses relations d’amitié avec le duc d’Orléans lui furent un nouvel élément de vie.
Ces rapports d’amitié entre deux hommes si dissemblables causent tout d’abord quelque surprise. A voir les seules qualités de l’esprit, ils étaient profondément inégaux. S’il n’eût gâté comme à plaisir les dons naturels qu’il avait eus en partage, le duc d’Orléans fût devenu aisément un homme supérieur.
« Il était doux, accueillant, ouvert, d’un accès facile et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole qui lui était tout particulier, en quelque genre que ce pût être, avec une facilité et une netteté que rien ne surprenait, et qui surprenait toujours. Son éloquence était naturelle, jusque dans les discours les plus communs et les plus journaliers, dont la justesse était égale sur les sciences les plus abstraites qu’il rendait claires, sur les affaires de gouvernement, de politique, de finance, de justice, de guerre, de cour, de conversation ordinaire, et de toutes sortes d’arts et de mécanique.
Il ne se servait pas moins utilement des histoires et des
Mémoires et connaissait fort les maisons. Les personnages de tous les temps et leurs vies lui étaient présents, et les intrigues des anciennes cours, comme celles de son temps. A l'entendre, on lui aurait cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcourait légèrement, mais sa mémoire était si singulière qu’il n’oubliait ni choses, ni noms, ni dates qu’il rendait avec précision ; et son appréhension était si forte qu’en parcourant ainsi, c’était en lui comme s’il eût tout lu fort exactement. Il excellait à parler surle-champ, et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties.
« Il m’a souvent reproché, et d’autres plus que lui, que je ne le gâtais pas ; mais je lui ai souvent aussi donné une louange qui est méritée par bien peu de gens et qui n’appartenait à personne si justement qu’à lui : c’est qu’outre qu’il avait infiniment d’esprit et de plusieurs sortes, la perspicacité singulière du sien se trouvait jointe à une si grande justesse qu’il ne se serait jamais trompé en aucune affaire, s’il avait suivi la première appréhension de son esprit sur chacune.
a... 11 gardait fort son rang en tout genre avec les princes du sang, et personne n’avait l’air, le discours et les manières plus respectueuses que lui, ni plus nobles avec le roi et avec les fils de France. Monsieur avait hérité en plein de la valeur des rois ses père et grand-père, et l’avait transmise tout entière à son fils.
a... Une valeur naturelle, tranquille, qui lui laissait toutvoir, tout prévoir, et porter les remèdes, une grande étendue d’esprit pour les échecs d'une campagne, pour les projets, pour se munir de tout ce qui convenait à l’exécution, pour s’en aider à point nommé, pour s’établir d’avance des ressources et savoir en profiter bout à bout, et user ainsi avec une sage diligence et vigueur de
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tous les avantages que lui pouvait présenter le sort des armes. On peut dire qu’il était capitaine, ingénieur, intendant d’armée, qu’il connaissait la force des troupes, le nom et la capacité des officiers, et les plus distingués de chaque corps, savait s’en faire adorer, les tenir néanmoins en discipline, exécuter, en manquant de tout, les choses les plus difficiles. Ses combinaisons étaient justes et solides tant sur les matières de guerre que sur celles d’Etat.
« Quel homme aussi au-dessus des autres, et en tout genre connu ! et quel homme plus expressément favorisé pour faire le bonheur de la France, lorsqu’il eut à la gouverner ! Ajoutons-y une qualité essentielle : c’est qu’il avait plus de 36 ans à la mort du Dauphin et près de 38 à celle de M. le duc de Berry, qu’il avait passés particulier, éloigné entièrement de toute idée de pouvoir arriver au timon ; courtisan battu des orages et des tempêtes, et qui avait vécu de façon à connaître tous les personnages, et la plupart de ce qui ne l’était pas ; en un mot, l’avantage d’avoir mené une vie privée avec les hommes, et acquis toutes les connaissances, qui, sans cela, ne se suppléent point d’ailleurs. Voilà le beau, le très beau sans doute, et le très rare. » (XII, 93, 100.)
Par malheur, ces dons si précieux de l'esprit furent stérilisés par les défaillances du caractère. Il eût fallu à cette âme faible un conducteur éclairé, sage, croyant au devoir, capable de fermeté; elle fut livrée en proie à Dubois, qui entreprit et consomma sur elle son œuvre de corruption intéressée. L'équilibre instable de cette heureuse nature, qui eût pu être fixé, fut à
jamais rompu. On vit alors quelque chose d'étrange, l’excellent et le pire se partager, plutôt que se disputer cette âme, et y rester maîtres par intervalles inégaux.
« Je n’ai de ma vie rien connu de si éminemment contradictoire et si parfaitement en tout que M. le duc d’Orléans. m (XII, 93.)
a Un des malheurs de ce prince était d’être incapable de suite dans rien, jusqu’à ne pouvoir comprendre qu’on en pût avoir. Un autre fut une espèce d’insensibilité qui le rendait sans fiel dans les plus mortelles offenses et les plus dangereuses ; et, comme le nerf et le principe de la haine et de l’amitié, de la reconnaissance et de la vengeance est le même, et qu’il manquait de ce ressort, les suites en étaient infinies et pernicieuses. » (XII, 109.)
« Il était né ennuyé, et il était si accoutumé à vivre hors de lui-même, qu’il lui était insupportable d’y rentrer
sans être capable de chercher même à s’occuper... Jamais homme né avec tant de talents de toutes les sortes, tant d’ouverture et de facilité pour s’en servir, et jamais vie de particulier si désœuvrée, ni si livrée au néant et à l’ennui. » (XII, 108.)
Saint-Simon n’avait à aucun degré les dons brillants de l’esprit qui distinguaient le duc d'Orléans; mais il reprenait l’avantage au point de vue moral. Sa vie fut aussi régulière, honnête et sagement gouvernée que l’autre fut désordonnée, tumultueuse et livrée à l’ostentation môme
du vice. Par quel point se fit donc le contact et
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comment arriva-t-il que ces deux hommes se recherchèrent ?
Tout d’abord la conformité des âges les rapprocha; ils se rencontrèrent et se connurent à la même Académie. Ces souvenirs de jeunesse formèrent un premier lien ; mais la vie privée des deux jeunes hommes suivit une pente toute différente; tandis que l’un était jeté hors des voies régulières par un mariage où son cœur trouva aussi peu de satisfaction que son amour-propre, l’autre demandait au seul amour conjugal les douceurs d’une existence sans dissipation. Saint- Simon ne fut à aucune heure le compagnon de plaisir du duc d’Orléans.
Par la tenue de sa vie, il s’éleva comme une vivante protestation contre le dérèglement de l’autre; ainsi sans doute il gagna sur l’esprit du prince un ascendant réel, dont il n’usa que pour l’avantage de celui-ci. On peut voir, dans les Mémoires, avec quelle liberté et quelle vigueur d’accent Saint-Simon se fait mainte fois le mentor du duc d’Orléans. Quand il s’agit de préparer la rupture avec Mrao d’Argenton, la vivacité du ton atteignit parfois la limite extrême qu’une véritable amitié seule permet de toucher.
« Je dis c|u en quittant une vie qui scandalisait depuis si longtemps ceux même qui, peu attentifs à leur conscience, ne l’étaient qu’à l'honneur du monde, il se déchar-
gérait du blâme qu’il avait encouru en la menant. » (VIII, 11.)
« Je lui dis que je ne pouvais donc plus lui taire la juste indignation du public, qui, après avoir conçu les plus hautes espérances, et avoir eu pour lui la plus grande et la plus longue indulgence, tournait les unes en mépris, l’autre en une sorte de rage qui produisait le déchaînement universel et inouï contre lui, aussi vif dans les plus libertins que dans les hommes dont les mœurs étaient les plus austères ; qu’il y avait temps et manières pour tout ; que son libertinage, devenu abandon depuis tant d’années, s’approfondissait de plus en plus ; que ni l’âge, ni l'esprit, ni les lumières, ni les grands emplois ne l’avaient pu changer -, qu’il était devenu non seulement concubinage, mais ménage public ; personne ne pouvait plus souffrir dans un petit-fils de France de trente-cinq ans ce que le magistrat de la police eût châtié il y a longtemps dans quiconque n’eut pas été d’un rang à couvert de ces sortes de voies de remettre les gens dans l’ordre, aumoins hors d’état d'insulter à tout an royaume par le scandale affreux de sa vie. » (VIII, 33.)
Ces sévères paroles subjuguèrent momentanément le prince, et le succès de Saint Simon fut complet. Il détacha le duc d’Orléans de Mme d’Argenton et rendit possible ainsi sa rentrée en faveur auprès du roi, tout au moins la fin de sa disgrâce. C’était un grand service qui rendit le
sauvé plus cher encore au sauveur. Il y avait là comme un cas désespéré, et la beauté de la cure intéressa chaque jour davantage à son
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client celui qui pouvait s’en faire honneur.
En veine de servir heureusement, Saint-Simon ne s’en tint pas à ce premier et signalé office ; il négocia et fit aboutir le mariage de la fille du duc d’Orléans avec le duc de Berry. Il parut un instant comme le génie bienfaisant de la maison. Les rapports d’amitié et de confiance se resserrèrent; le roi lui-même se plaisait à reconnaître que son neveu ne pouvait avoir de confident plus sûr. « Je voudrais, disait-il, que mon neveu n’eût pas d’autres amis. » C’est à ce moment qu’un concours inouï de circonstances fit du duc d’Orléans le maître éventuel de la France, pendant une minorité que l’on pouvait prévoir de longue durée.
Une fois encore, la fortune faisait une avance à Saint-Simon ; elle semblait devoir lui permettre de développer cette fois tout son génie d’homme d’Etat. Ce fut, en eflet, de ce jour, un vrai bouillonnement de projets dans cette tête toujours surchauffée.
« J’en étais si rempli qu’il y avait des années que je les avais jetés sur le papier, plutôt pour mon soulagement et pour me prouver à moi-même leur utilité et leur possibilité, que dans l’espérance qu'il en pût jamais rien réussir. » (VII, 99.)
Déjà en 1709, Saint-Simon avait couvert de sa fine écriture « trois forts petits cahiers » où il
avait déposé son projet de formation des Conseils. Il s’était rencontré dans sa pensée de réforme avec le duc de Chevreuse, et à la suite d’une conversation où les deux mécontents s’étaient découverts l’un à l’autre, Saint-Simon lui avait communiqué son manuscrit.
« Il vit toute la substance de la forme de gouvernement qu'il venait de me proposer; il vit les places des Conseils remplies de noms dont quelques-uns étaient morts depuis ;
il vit toute l’harmonie de leurs différents ressorts, et celle
des ministres de chacun des Conseils ; if vit jusqu’au détail des appointements avec la comparaison de ceux des ministres effectifs du roi. J’avais formé les Conseils de ceux que j’y avais crus les plus propres, pour me répondre à moi-même à l’objection des sujets ; et j’avais mis les appointements pour me répondre à celle de la dépense* et la comparer à celle du roi pour le sien. » (VII, 101.)
Ainsi, tout était prévu; ce n’était pas la rêverie d’un métaphysicien politique, mais le plan détaillé et étudié de l’homme d’action. Saint- Simon avait toutes les prétentions du monde à ce titre.
Dès que la future situation politique du duc d’Orléans fut déclarée, Saint-Simon ouvrit la campagne pour faire triompher ses idées. Le but suprême de ses efforts était la réhabilitation de la noblesse et son retour aux grandes affaires. Il n’était point assez abusé pour ne pas voir
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« l’ignorance, la légèreté, l’inapplication de cette noblesse accoutumée à n'être bonne à rien qu’à se faire tuer, à n’arriver à la guerre que par ancienneté, et à croupir du reste dans la plus mortelle inutilité, qui l’avait livrée à l’oisiveté et au dégoût de toute instruction hors de guerre, par l’incapacité d’état de s’en pouvoir servir arien. » (XII, 174.)
Mais il comptait, pour son relèvement, sur les dons naturels de cette classe privilégiée ; il la devinait capable de reconquérir, par sa seule vertu, les titres au commandement dont elle avait été dépossédée. Encore fallait-il briser l’appareil de compression sous lequel la royauté la tenait étouffée et haletante. Il fallait tout d'abord
« renverser le monstre qui avait dévoré la noblesse, c'est-à-dire le contrôleur général et les secrétaires d’Etat» souvent désunis, mais toujours parfaitementréunis contre elle. C’est dans ce dessein que j’avais imaginé les Conseils.» (XII, 174.)
Le duc d'Orléans entra de plain-pied dans les projets de Saint-Simon :
ce II n’était pas moins blessé que moi de la tyrannie que ces cinq rois de France (les secrétaires d’Etat) exerçaient à leur gré sous le nom du roi véritable, et presque en tout à son insu, et l’insupportable hauteur où ils étaient montés...
... « Je représentai à M. le duc d’Orléans que cet établissement des Conseils flatterait extrêmement les sei-
gneurs et toute la noblesse, éloignée des aiïaires depuis près d’un siècle, et qui ne voyait point d’espérance de se relever de l’abattement où elle se trouvait plongée ; que ce retour inespéré et subit du néant à l’être toucherait
également ceux qui en profiteraient par leurs nouveaux
emplois et ceux encore à qui il n’en serait point donné, parce qu’ils en espéreraient dans la suite par l’ouverture de cette porte, et qu’en attendant ils s’applaudiraient d’un bien commun, et de la jouissance de leurspareils. » (XII, 175 et 177.)
Le principe admis, l’exécution de ce projet fut étudiée par avance jusque dans le détail. 11 devait y avoir six Conseils : finances, marine, guerre, affaires ecclésiastiques, affaires étrangères, intérieur. Le nom même des personnes fut discuté et arrêté; et comme prime d’inventeur, Saint-Simon reçut la proposition de présider lui-même le Conseil des finances. 11 eut la sagesse de refuser et s’honora par cet acte de désintéressement. Les raisons qu’il en donne lui-même achèvent de mettre en lumière et l’incontestable honnêteté et
l’insuffisance du personnage.
« Je répondis que je n’avais nulle aptitude pour les finances, que c’était un détail devenu science et grimoire qui me passait ; quelecommerce, les monnaies, le change, la circulation, toutes choses essentielles à la gestion des finances, je n’en connaissais que les noms ; que je ne savais pas les premières règles de l’arithmétique ; que je ne m’étais jamais mêlé de l’administration de mon bien.
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ni de ma dépense domestique, parce que je m’en sentais incapable ; combien plus des finances de tout un royaume, et embarrassées comme elles Tétaient.
... « Les injustices que les nécessités attachaient à la matière des finances, me faisaient peur ; je ne pouvais m’accommoder d’être le marteau du peuple et du public, d’essuyer les cris des malheureux, les discours faux, mais quelquefois vraisemblables, surtout en ce genre, des fripons, des malins, des envieux ; et ce qui me détermina plus que tout, la situation forcée où les guerres et les autres dépenses prodigieuses avaient réduit TEtat, en sorte que je n’y voyais que le choix de l’un des deux partis ; de continuer et d’augmenter même autant qu’il serait possible toutes les impositions pour pouvoir acquitter lesdettesimmenses, etconséquemment achever de tout écraser, ou de faire banqueroute publique par voie d’autorité, en déclarant le roi futur quitte de toutes dettes et non obligé à celles du roi son aïeul et son prédécesseur, injustice énorme et qui ruinerait une infinité de familles, et directement et par cascades.
... « Me trouvant chargé des finances, j’aurais été trop fortement tenté de la banqueroute totale, et c’était un paquet dont je ne me voulais pas charger devant Dieu ni devant les hommes. » (XII, 196, 196.)
Saint-Simon refusa d’entrer comme chef au Conseil des « afïaires du dedans ». Le duc d’Orléans lui fît violence, si nous en croyons les Mémoires , pour le faire entrer au Conseil suprême ou de régence, qu’il devait présider lui-même. Les Conseils, leurs chefs, leurs présidents, tout était réglé, quand Louis XIY mourut.
La mort du roi devait ouvrir la période de l’action ; des théories on allait passer à la pratique et des systèmes à l’application.
« J’appris la mort du roi à mon réveil. J’allai aussitôt faire ma révérence au nouveau monarque. Le premier flot y avait déjà passé ; je m’y trouvai presque seul. Je fus de là chez M. le duc d’Orléans, que je trouvai enfermé et tout son appartement plein à n’y pas pouvoir faire tomber une épingle par terre. Je le pris à part dans son oabinet pour faire un dernier effort sur la convocation des Etats généraux, qui fut entièrement inutile, et pour le faire souvenir de la parole qu’il m’avait donnée, et à dix ou douze pairs avec moi, de trouver bon que nous demeurassions couverts lorsque nos voix seraient demandées, et pour les autres indécences des séances du Parlement, dont il convint avec moi. » (XIII, 107.)
Page indiscrète, où l’auteur se trahit. Le voilà ce politique de rencontre, cet affamé d’inutiles honneurs, ce juge sans élévation des vrais besoins de l’Etat! La première heure sonne à peine; il confond dans la même impatience de désir la convocation des Etats généraux et une ridicule question d’étiquette au Parlement.
Encore la convocation des Etats généraux n’at-elle pas dans sa pensée une signification bien haute; ce n’est pas comme un appel au tribunal de
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l’opinion publique du règne qui vient de se fermer, et une consultation sur les vrais besoins et les intérêts compromis du royaume. Cette convocation des Etats n’a que la valeur d’un expédient ; il suffit, pour s’en convaincre, de relire les pages que Saint-Simon a consacrées à cet objet (1). Fortifier l’autorité du futur régent par l’acclamation populaire, faire confirmer la renonciation des Bourbons d’Espagne, remettreà leur rang les grands bâtards : voilà le service que pourra rendre cette assemblée, dont la seule réunion serait une caresse à la vanité populaire.
Ainsi se dessine, dès le début, en traits vifs et nets, le rôle politique de Saint-Simon pendant la Régence : une médiocre intelligence des grandes questions, une incessante préoccupation des petits intérêts de sa vanité , tenus sincèrement pour affaires d’Etat.
On en vit un mémorable exemple le lendemain même de la mort du roi. Il s’agissait de faire modifier par le Parlement le testament de Louis XIY et attribuer au duc d’Orléans la plénitude des pouvoirs que le roi avait divisés et donnés en grande partie au Conseil de régence; enfin il fallait mettre à profit l’élan de reconnaissance du Parlement, déclaré arbitre souverain,
(1) xii, 220 à 242.
pour dépouil lerle duc du Maine de l’autorité d’emprunt dont l’avait honoré la complaisance sénile de son père. C’étaient assurément pour le gouvernement nouveau de graves intérêts ; mais il ne parut pas à Saint-Simon que la fameuse affaire du bonnet fût de moindre importance. Il fallut
« un discours bien doré de M. le duc d’Orléans pour nous persuader de n’innover rien le lendemain, comme il nous avait permis de le faire, en représentant le trouble que cela pourrait apporter dans les plus grandes affaires de l’Etat qui devaient y être réglées, telles que la régence et l’administration du royaume, et l’indécence qui retomberait sur nous de les arrêter, et au moins de les retarder, pour nos intérêts particuliers. » (XIII, 108.)
Encore le duc d’Orléans ne put-il refuser à son gênant ami la consolation de protester publiquement, en séance du Parlement, au nom des ducs et pairs, contre « l’usurpation plus qu’indécente du bonnet. »
Saint-Simon a fait de la séance du 2 septembre un récit passionné, dans lequel sa propre personne remplit , envahit tout. M. Chéruel a montré (1), parle rapprochement de textes et de documents contemporains, dans quelle mesure il fallait contenir son rôle et admettre son témoignage ; il a pris Saint-Simon en flagrant délit
(1) Saint-Simon considéré comme historien de Louis XI F, ch. vr.
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d’exagération et d’arrangement des faits. Sa passion maîtresse le menait ici à l’égarement.
Saint-Simon prit place au Conseil de régence, avec le duc d’Orléans, le duc de Bourbon, le duc du Maine, le comte de Toulouse, le chancelier Yoysin, les maréchaux de Villeroy, d’Harcourt, de Bezons, l’ancien évêque de Troyes, Bouthillier de Chavigny et Torcy. Dans deux circonstances graves, il montra combien son esprit était peu propre aux grandes affaires et fermé à toute large conception. Il persista à ne rien trouver de mieux que la banqueroute pour entreprendre à nouveau le relèvement des finances, et il s’opposa de toutes ses forces au rappel des protestants. 11 faut lire les pages où il résume les arguments dont il s’appuya auprès du Bégent (1), et les opposer au passage éloquent, animé d’un souffle généreux qu’il a consacré à la Révocation.
« La révocation de l’Edit de Nantes sans le moindre prétexte et sans aucun besoin, et les diverses proscriptions plutôt que déclarations qui les suivirent, furent les fruits de ce complot affreux qui dépeupla un quart du royaume, qui ruina son commerce, qui l’affaiblit dans toutes ses parties, qui le mit si longtemps au pillage public et avoué des dragons, qui autorisa les tourments et les supplices dans lesquels ils firent réellement mourir tant d’innocents de tout sexe par milliers, qui ruina un
(1) xiv, 2 à 8.
peuple si nombreux, qui déchira un monde de familles, qui arma les parents contre les parents pour avoir leur bien et les laisser mourir de faim ; qui fit passer nos manufactures aux étrangers, fit fleurir et regorger leurs Etats aux dépens du nôtre et leur fit bâtir de nouvelles villes, qui leur donna le spectacle d’un si prodigieux peuple proscrit, nu, fugitif, errant sans crime, cherchant asile loin de sa patrie ; qui mit nobles, riches, vieillards, gens souvent très estimés pour leur piété, leur savoir, leur vertu, des gens aisés, faibles, délicats, à la rame et sous le nerf très effectif du comité, pour cause unique de religion ; enfin, qui, pour comble de toutes horreurs, remplit toutes les provinces du royaume de parjures et de sacrilèges, où tout retentissait des hurlements de ces infortunées victimes de l’erreur, pendant que tant d’autres sacrifiaient leur conscience à leurs biens et à leur repos. Telle fut l’abomination générale enfantée par la flatterie et par la cruauté. De la torture à l’abjuration, et de celle-ci à la communion, il n’y avait pas souvent 24 heures de distance, et leurs bourreaux étaient leurs conducteurs et leurs témoins.
... « Le monarque ne doutait pas de la sincérité de cette foule de conversions ; les convertisseurs avaient grand soin de l’en persuader et de le béatifier par avance. Il avalait ce poison à longs traits. Il ne s’était jamais cru si grand devant les hommes ni si avancé devant Dieu dans la réparation de ses péchés et du scandale de sa vie. Il n’entendait que des éloges, tandis que les bons et vrais catholiques et les saints évéques gémissaient de tout leur cœur de voir des orthodoxes imiter, contre les erreurs et les hérétiques, ce que les tyrans hérétiques et païens avaient fait contre la vérité, contre les confesseurs et contre les martyrs. Ils ne se pouvaient surtout consoler
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de cette immunité de parjures et de sacrilèges. Ils pleuraient amèrement l’odieux durable et irrémédiable que de détestables moyens répandaient sur la véritable religion, tandis que nos voisins exultaient de nous voir ainsi nous affaiblir et nous détruire nous-mêmes , profitaient de notre folie, et bâtissaient des desseins sur la haine que nous nous attirions de toutes les puissances protestantes. » (XIII, 24, 26.)
On ne saurait penser avec plus de justesse ni s’exprimer avec plus d’éloquence. Pourquoi faut-il que l’auteur se soit infligé un si cruel désaveu? On pourrait en donner deux raisons. Saint-Simon était, avant tout, un homme de passion, et la même passion qui très souvent l’aveuglait, fit la plupart du temps toute sa clairvoyance. Pour bien entendre cette page éloquente, il faut la remettre à sa place dans l’œuvre totale; elle est enchâssée dans le réquisitoire contre Mme de Maintenon, dont elle forme un épisode.
La reine anonyme était accusée d’avoir préparé par des menées ténébreuses cet acte criminel. Saint-Simon devait employer (et de bonne foi) toutes les habiletés de sa plume à le montrer sous ses vraies couleurs. Ainsi échauffé par la lutte, son esprit voit clair et porte loin ; il démêle les conséquences les plus diverses de l’événement ; il en suit le contre-coup à l’intérieur et à l’extérieur, dans le trouble des consciences, le discré-
dit de la religion, la fortune croissante des Etats rivaux.
Mais dans le Conseil de régence, la scène change, et l’homme avec elle. Son imagination, au lieu de lui représenter la sagesse résignée du petit troupeau, « qui broutait, mais ne s’écartait pas », lui remet sous les yeux les agitations politiques du parti huguenot depuis Henri II jusqu’à Louis XIII ; il revoit et montre les ruines et le sang répandu, les alliances avec l’étranger, un gouvernement particulier, organisé, républicain, toutes les peines enfin que « ceux de la Religion » avaient données à Henri IV dans ses années les plus florissantes. L’avenir lui est, comme le passé, un sujet d’alarmes ; il assiste au retour des huguenots, altérés de vengeance, faisant leurs conditions, prêts à voir dans leur rappel un acte de faiblesse plutôt que de grande et forte politique. x
Par malheur pour le pays, pour le Régent et pour Saint-Simon lui-même, de tels avis prévalurent. Il était peut-être temps encore, trente ans à
peine après la révocation, de pallier quelquesuns de ses effets les plus funestes ; les liens formés par l’exil étaient fragiles encore et pouvaient se rompre ; on les eût rompus avec joie. Une grande occasion futperdue de réparer une des plus lourdes fautes de l’ancien régime, et Saint-Simon fut pour
SON PASSAGE AUX AFFAIRES
quelque chose dans cette tentative; il est juste que sa renommée en porte la peine.
C’était peu d’avoir inventé les Conseils. On vit à l’œuvre cette institution bâtarde, où se déguisaient sous les couleurs du bien public les petites ambitions de caste de l’aristocratie. Ce gouvernement remis à soixante-dix membres offrait tous les inconvénients du régime parlementaire, sans les avantages qui les compensent : la discussion, le bavardage, les coteries, la lenteur des décisions, sans les responsabilités auxquelles ne se dérobe pas un mandataire élu et renouvelable. L’expérience dura trois années et ne garda pas longtemps la faveur publique ; en 1718, les Conseils furent supprimés, à l’exception du Conseil de régence et du Conseil des finances; les secrétaires d’Etat, la bête d’aversion de Saint-Simon, furent rétablis.
Ainsi s’écroulait peu à peu cet édifice politique, dont les plans avaient été caressés avec tant de complaisance, et Saint-Simon avait enfermé son ambition d’homme d’Etat. Il se trompa toujours sur ses vrais mérites; il se croyait l’étoffe d’un habile politique; le tour familier de son esprit le condamnait à n’être, sur ce terrain, qu’un artisan de projets sans portée. Pourmériter deconduire les hommes, il convient sans doute de s’appuyer sur le passé et de lui emprunter les éléments de la vie nouvelle qui va toujours se transfor-
mant ; mais il faut surtout regarder l’avenir et ne pas accueillir avec défiance les nouveautés inévitables, pour la seule raison que le passé ne les a pas connues. Saint-Simon était tourné tout entier vers le passé. Aux esprits de cettefamilleconviennentà merveille les consolations ou les vengeances de l’histoire ; mais ils sont condamnés à ne pratiquer qu’une politique dangereuse ou stérile.
La période d’enchantement, pendant laquelle Saint-Simon avait cru toute réforme possible, fut de courte durée. Dès 1718, le découragement l’envahit; il déclare que
« tout bien à faire est impossible . Cette affligeante
vérité, et qui sera toujours telle dans un gouvernement comme est le nôtre, depuis le cardinal Mazarin, devient infiniment consolante pour ceux qui sentent, et qui pensent, et qui n’ont plus à se mêler de rien. » (XV, 245.)
Il juge en témoin extérieur et désintéressé le Conseil de régence :
« Depuis longtemps, il ne s’y faisait plus rien en aucun
genre, qui fût de la moindre importance, ni qui méritât le moindre secret ; ce Conseil était devenu le vieux sérail, dont la facile entrée n’était plus comptée que par la cessation du dégoût de n'en être point, tandis qu’on y en voyait tant d’autres, et par 20.000 livres d’appointement. On y tuait un temps très court par des extraits de lettres de paille qu’apportait le maréchal d’Huxelles, par des rinçures de matière des affaires du Conseil du
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dedans et par des bagatelles de finances. Il y avait longtemps qu’on y était accoutumé, et ceux mêmes qui le trouvaient le plus mauvais ne pouvaient disconvenir qu’il n’y avait pas moyen de traiter rien de sérieux dans une pareille cohue. Dès avant qu’elle fût arrivée au point du temps dont on parle ici, un petit chat du roi sauta pendant un conseil sur la table, et le duc de Noailles, qui les craignait, à faire la grimace. M. le duc d’Orléans, qui s’en aperçut, voulut faire ôter ce chat. M. de Saint- Simon, en regardant ce prince^ se mit à sourire et lui dit : « Pourquoi, Monsieur ? laissez ce petit chat, il fera le dix-septième. » C’est qu’ils étaient seize à ce Conseil. La compagnie éclata de rire, et le Régent même ne s’en put empêcher (1). »
On peut dire à l’honneur de Saint-Simon qu’il ne chercha point à exploiter sa faveur : il n’eut point cet indigne appétit de places qui déshonore l’ambition. Il refusa, en 1720, la charge de garde des sceaux, et, un an plus tard, celle de gouverneur du jeune roi. Law tenta vainement de lui faire accepter des actions de sa Compagnie.
La dernière circonstance de la vie politique de Saint-Simon fut son ambassade en Espagne. Il était chargé d’aller demander solennellement la main de l’infante, fille de Philippe V, pour le jeune roi Louis XV. Il déploya dans cette mission le plus grand faste, et il en retira des avantages
(1) Addition au Journal de Dangeau , xvil, 362,
honorifiques considérables : la Toison d’or pour son fils aîné, le titre de Grand d’Espagne de première classe pour son second fils.
Ce fut le dernier rayon qui éclaira sa vie publique. A son retour d’Espagne, il trouva Dubois tout-puissant. L’échec d’une dernière tentative pour relever la dignité des ducs et pairs l’irrita contre le Régent lui-même qui l’avait mal soutenu. Il se retira à la Ferté, et n’en sortit que par intervalles, jusqu’à la mort du Régent. Cet événement fermait à jamais pour lui-même le champ de l’action politique; il le comprit et quitta la cour et le monde sans esprit de retour.
Il avait déjà, en 1722, coupé les plus forts liens qui l’y pouvaient retenir ; il avait cédé à son fils aîné le duc de Rufïec sa dignité ducale, la pairie et la grandesse. Les chagrins domestiques ne furent pas épargnés à sa vieillesse; en 1743, il perdit sa femme ; en 1746, son fils aîné. Huit ans plus tard, son second fils mourait aussi. Il voyait la solitude se faire autour de lui; c’est le moment de sa plus grande activité intellectuelle; il demande aux ombres évoquées dans ses Mémoires d'animer son intérieur désolé. Tout entier à son œuvre, à ses regrets, à ses chimères, et plein du dieu qui fait l’écrivain de génie, il laissa venir, sans la redouter, la mort qui devait l’atteindre en 1755.