VI
pour savoir qui avait inventé et semé cette noire friponnerie, afin, quel qu’il fût, de lui en donner le démenti et force coups de bâton au bout, pour lui apprendre à calomnier d’honnêtes gens, à lui et aux faquins ses semblables.
<t Je demeurai tout le jour à Fontainebleau, cherchant le monde pour répéter ces propos, et que, si un grand coquin demeurait assez caché pour échapper au châtiment, j’espérais du moins qu’il en apprendrait la menace, et qu’il l'entendrait peut-être lui-même assez pour en faire son profit, et laisser les gens d’honneur en repos.
<c Ma colère et mes discours firent la nouvelle. Beaucoup de vieux seigneurs me blâmèrent d’avoir parlé si haut, en tels termes, dans la maison du roi et jusque dans son appartement. Je les laissai dire, parce qu’ils ne m’apprenaient rien que je n’eusse bien prévu ; mais de deux maux j’avais choisi le moindre, qui était une réprimande du roi, ou peut-être quelques jours de Bastille, et j’avais évité le plus grand, qui était de laisser croire la chose vraie à mon âge, et encore peu connu de la plupart du monde, et me laisser passer pour un infâme délateur de toute la jeunesse, pour faire bassement et misérablement ma cour. » (I, 381.)
Cette colère, même un peu théâtrale et bruyante, fait honneur à l'homme. « Les vieux seigneurs » sont gênés par cette exubérance d'honnêteté et témoignent par là qu'ils s'en seraient eux-mêmes gardés, fût-ce au prix d’un soupçon. Dira-t-on que c'est le héros même de l'aventure qui la raconte ; qu'il a peut-être à loisir composé son
personnage, etque pourparleràlapostérité, il s’est
laissé aller à grossir sa voix et son geste ? Mais, ou la sincérité ne se trahit plus à l’accent, ou le récit est vrai. Cette colère est encore vraiment bouillonnante à l’heure où l’auteur écrit; ce n’est pas une indignation de style ; on se sent en présence de l’homme chez lequel se répercute encore, après des années, le ressentiment légitime de l’outrage.
Voici un autre trait significatif. C’était en 1698; Saint-Simon avait vingt-trois ans.
« Etant allé voir M. de Pontchartrain dans son cabinet, après un entretien fort court et fort ordinaire, il me dit qu’il avait une grâce à me demander, mais qui lui tenait au cœur de façon à n’en vouloir pas être refusé. Je répondis comme je devais à un ministre alors dans le premier crédit et dans les premières places de son état. Il redoubla avec cette vivacité et cette grâce pleine d’esprit et de feu qu’il mettait à tout quand il voulait : que tout ce que je lui répondais était des compliments, que ce n’était point cela qu’il lui fallait, c’était parler franchement, et nettement lui accorder ce qu’il désirait passionnément et qu’il me demandait instamment ; et tout de suite il ajouta : « L’honneur de votre amitié, et que j’y puisse compter, comme je vous prie de compter sur la mienne ; car vous êtes très vrai, et si vous me l’accordez, je sais que j’en puis être assuré. »
« Ma surprise fut extrême à mon âge, et je me rabattis sur l’honneur et la disproportion d’âge et d’emplois. Il m’interrompit, et me serrant de plus en plus près, il me
dit que je voyais avec quelle franchise il me parlait, que c’était tout de bon et de tout son cœur qu’il désirait et me demandait mon amitié, et qu’il me demandait réponse précise. Je supprime les choses honnêtes dont cela fut accompagné.
« Je sentis en effet qu’il me parlait fort sérieusement, et que c’était un engagement que nous allions prendre ensemble ; je pris mon parti, et après un mot de reconnaissance, d’honneur, de désir, je lui dis que pour lui répondre nettement il fallait lui avouer que j’avais une amitié qui passerait toujours devant toute autre, que c’était celle qui me liait à M. de Beauvilliers, dont je savais qu’il n’était pas ami ; mais que s’il voulait encore de mon amitié à cette condition, je serais ravi de la lui donner et comblé d’avoir la sienne.
« Dans l’instant, il m’embrassa, me dit que c’était lui parler de bonne foi, qu’il m’en estimait davantage, qu’il n’en désirait que plus ardemment mon amitié, et nous nous la promîmes l’un à l’autre. Nous nous sommes réciproquement tenu parole plénièrement. » (II, 196.)
Même en la tenant pour un peu embellie par la complaisance du narrateur, l’aventure est honorable pour Saint-Simon : ce n’est pas un petit mérite que de se signaler, à peine entré dans la vie, à la recherche d’un personnage en faveur et en place. Il y avait donc dans ce jeune homme quelque chose qui le taisait remarquer et solliciter ; c’était, semble-t-il, la vérité dans les rapports ; la sûreté dans le commerce ; mérite assez rare
en tout temps, et surtout au milieu de courtisans, pour être mis en lumière.
a Vous êtes très vrai », lui disait Ponchartrain, et le mot a bien l’air d’être authentique. Il s’est évidemment imprimé dans la mémoire de Saint- Simon, et une légitime vanité lui a conservé jusque dans la vieillesse la netteté du contour. Cet éloge revient souvent à l’esprit quand on lit les Mémoires ; Saint-Simon n’a jamais d’allures louches ; il est intrigant sans dissimulation et sans bassesse; la vérité nous paraît bien être chez lui la compagne naturelle de sa fierté de gentilhomme.
D’ailleurs, la fausseté ne va pas sans la contrainte ; il faut de l’empire sur soi-même pour dissimuler; le mensonge réclame pour s’établir et se soutenir plus de calcul, d’artifice, de surveillance que la vérité. La contrainte, la possession de soi, voilà les choses que Saint-Simon a le moins connues. On en peut choisir un exemple, où s’exagère encore, par le double effet des circonstances et de la jeunesse, cette promptitude à sortir de soi et à éclater, un des traits originaux de Saint-Simon.
C’était en 1696, au moment du grand procès des ducs contre le maréchal de Luxembourg. L’avocat du maréchal, Dumont, « homme fort audacieux », s’oublia dans un de ses plaidoyers
jusqu’à mettre en doute le loyalisme royal delà partie adverse.
« Il nous appliqua en propres termes ce passage de l’Ecriture : Populus hic labiis me honorât ; cor autem eorurn longe est a me ; tandis que nous contestions si vivement le rang à sa partie, sans cesser de faire assidûment notre cour au roi. Les ducs de Montbazon, La Trémoille, Sully, Lesdiguières, Ghaulnes et La Force étaient sur le banc des gens du roi, et moi assis dans la lanterne, entre les ducs de La Rochefoucauld et d’Estrées. Je m’élançai
dehors, criant à l'imposture et justice de ce coquin. M. de La Rochefocauld me retint à mi-corps et me fit taire. Je m’enfonçai de dépit, plus encore contre lui que contre l’avocat. » (I, 328.)
Voilà bien l’homme, toujours prêt à jaillir de lui-même comme à s’élancer de la tribune, et qu’il faut prendre à mi-corps et retenir de force. A ces natures exubérantes et fumeuses, on peut reprocher de tout passionner, de tout grossir; mais tout parti pris de mensonge leur est aussi étranger que le sang-froid. Celte humiliante gêne répugne à ces âmes primesautiéres et toutes d’un jet.
Il faut reconnaître cependant que les motifs de ces emportements, de cette mise en dehors si fréquente et si impétueuse chez Saint-Simon furent le plus souvent petits, mesquins. S’il s'échauffait pour défendre ses amis, pour repousser un soupçon outrageant, pour venger du scandale des amours de Louis XIV la morale en péril, il fit une dépense autrement considérable de passions pour satisfaire sa vanité. C’est ici le point faible du personnage, et ce défaut chez lui envahit (out. Encore avouerons-nous que de toutes les formes de la vanité, il choisit la plus frivole, la plus en l’air, la vanité du titre et du raug. Ce sentiment chez lui devint manie ; il en fut occupé, obsédé ; ce fut le point central autour duquel évoluèrent ses passions.
On le voit sans cesse attentif à disputer sur la place qui lui revient, et parfois peut-être prêt à usurper, s’il faut en croire la princesse Palatine, qui lui infligea un jour une leçon un peu vive. « J’ai une fois joliment repris un de nos ducs. Comme il se mettait à la table du roi (1), devant le prince de Deux-Ponts, je dis tout haut : « D’où
Ci) il faut entendre par là qu’il assistait debout au repas du roi.
LA MANIE DU TITRE
vient que le duc de Saint-Simon presse tant le prince de Deux-Ponts ? A-t-il envie de le prier de prendre un de ses fils pour page? «Tout le monde se mit si fort à rire, qu’il fallut qu’il s’en allât. »
Saint-Simon s’est tu prudemment sur cette aventure ; mais il se revanche en racontant avec complaisance les luttes qu’il soutint en l’honneur des ducs et pairs. A peine introduit à la cour, il s’était trouvé impliqué dans le procès des ducs contre le maréchal de Luxembourg ; malgré son âge, vingt-cinq ans à peine, ou peut-être à cause de cet âge même, il fut un des meneurs de l’affaire.
Plus tard, il s’attaqua aux princes de la maison de Lorraine, dont la grandeur récente l’effrayait, plus encore peut-être le souvenir de son grand rôle à la fin du xvie siècle; les Lorrains avaient mis le pied sur les degrés du trône et manqué de les gravir. C’était assurément tout autre chose que d’avoir porté et tenu proprement le cor de Louis XIII. La maison de Lorraine était représentée à la cour par un personnage que son crédit auprès du roi en faisait comme le chef officiel : Louis de Lorraine, comte d 'Armagnac, grand écuyer. Suivant l’usage du temps, Saint-Simon le désigne sous le nom de M. le Grand. Courtisan achevé, familier du roi-, redouté de tous.
« Une très noble et très belle figure, toute la galan-
terie, la danse, les exercices, les modes de son temps ; une assiduité infatigable ; la plus basse, la plus puante, la plus continuelle flatterie; toutes les manières et la plus splendide magnificence du plus grand seigneur, avec un air de grandeur naturel qu’il ne déposait jamais avecpersonne, le roi seul excepté, devant lequel il savait ramper comme par accablement de ses rayons, furent les grâces qui charmèrent ce monarque et qui acquirent, quarante ans durant, à ce favori toutes les distinctions et les privances, toutes les usurpations qu’il lui plut de tenter, toutes les grâces pour soi et pour les siens, qu’il prit la peine de désirer...
« Jamais homme si court d’esprit ni si ignorant (autre raison d’avoir mis le roi à son aise avec lui), instruit pourtant de ce qui intéressait sa maison et des choses de la Ligue, dont, avec plus d’esprit, il aurait eu lame fort digne. L’usage continuel du plus grand monde et de la cour suppléait à ce peu d’esprit, pour le langage, l’art, et la conduite, avec la plus grande politesse, mais la plus choisie, la plus mesurée, la moins prodiguée, et l’entregent de captiver, quoique avec un mélange de bassesse et de hauteur. » (XV, 337.)
Tel élait l’homme avec lequel Saint-Simon entra en conflit ; si la cause de la lutte élait méprisable, l’adversaire ne l’était pas. Une affaire de quête mit la cour en émoi. Certains jours, à lagrand’messe et aux vêpres, une dame de la cour quêtait pour les pauvres ; la désignation de la quêteuse élait faite par la Dauphine, plus tard par Mme de Maintenon ou la duchesse de Bourgogne. Les
LA MANIE DU TITRE
femmes de la maison de Lorraine, attentives à tout ce qui pouvait paraître une distinction, surent habilement se dérober à la quête; honneur pour tout autre, la quête était regardée comme une corvée humiliante pour qui prétendait s’égaler aux princesses du sang. Les princesses de Lorraine « songeaient à se fabriquer un avantage de ne point quêter. »
Saint-Simon, averti, se promit bien que les duchesses deviendraient aussi adroites sur ce point que les Lorraines, et il tint parole. Mme de Montbazon, fille de M. de Bouillon, ayant été désignée pour la quête, s’excusa, feignit d’être malade, se mit au lit une demi-journée, puis alla et vint à son ordinaire. La manœuvre devint manifeste; les dames de qualité, comprenant que, de refus en refus, la quête demeurerait à elles seules, commencèrent aussi à l’éviter, « de manière qu elle tomba en toutes sortes de mains; et quelquefois même on en manqua. » Le complot grossissait sourdement ; le double refus de quêter des filles de Chamillart, duchesses l’une et l’autre, « fit crever la bombe. »
Le roi avait en horreur tout ce qui avait un air de sédition et de parti ; il ordonna à M. le Grand défaire quêter sa fille, le premier jour de l’an 1704, et celui-ci fit sa cour en se soumettant de bonne grâce. Mais le roi était « très mal con-
tent des ducs » ; il avait dit à Mme de Maintenon, d’un air de colère, « qu’il y avait deux ou trois ducs dont il se souviendrait toujours » ; et Saint- Simon fut averti qu’un orage grondait sur sa tête.
Il était dans son caractère de s’exposer souvent, par ses imprudences de langage et de conduite, aux hasards d’une disgrâce et de n’en pouvoir supporter ni la pensée, ni surtout l’incertitude. Peu de jours après, il attendit que le roi passât de son dîner dans son cabinet, où il lui demanda la permission de le suivre.
« Sans me répondre, il me fit signe d’entrer, et s’en alla dans l’embrasure de la fenêtre. Je lui dis qu’il m’était revenu qu’il était mécontent de moi sur la quête ; que j’avais un si grand désir de lui plaire que je ne pouvais différer de le supplier de me permettre de lui rendre compte de ma conduite là-dessus. A cet exorde, il prit un air sévère, et ne répondit pas un mot.
« Il est vrai, Sire, continuai-je, que depuis que les princesses ont refusé de quêter, je l’ai évité pour Mme de Saint-Simon ; j’ai désiré que les duchesses l’évilassent aussi, et qu’il y en a que j’ai empêchées, parce que je n’ai point cru que Votre Majesté le désirât. — Mais, interrompit le roi d’un ton de maître fâché, refuser la duchesse de Bourgogne, c’est lui manquer de respect, c’est me refuser moi-même ! » Je répondis que de la manière que les quêteuses se nommaient, nous ne pensions point que Mraela duchesse de Bourgogne y fût de part. g Mais, Monsieur, interrompit le roi du même ton haut et fâché, vous avez tenu des discours! — Non, Sire, lui
LA MANIE DU TITRE
dis-je, aucun. — Quoi, vous n’avez point parlé ?... »
* Et de ce ton élev<f poursuivait, lorsqu’en cet endroit j’osai l’interrompre aussi, et, élevant ma voix au-dessus de la sienne : « Non, Sire, vous dis-je ; et si j’en avais tenu, je l’avouerais à Votre Majesté, tout de même que je lui avoué que j’ai évité la quête à ma femme, et que j’ai empêché les autres duchesses de l’accepter. Je vous supplie très instamment de nous faire la justice d’être persuadé que si les ducs, et moi en particulier, eussions pu penser que Votre Majesté le désirât le moins du monde, toutes se seraient empressées de le faire, et Mme de Saint- Simon, à toutes les fêtes ; et si cela n’eût pas suffi de sa part à vous témoigner mon désir de vous plaire, j’aurais moi aussi plutôt quêté dans un plat, comme un marguillier de village. Mais, Sire, continuai-je, Votre Majesté peut-elle imaginer que nous tenions aucune fonction audessous de nous en sa présence, et une encore que les duchesses et les princesses font tous les jours dans les paroisses et les couvents de Paris, et sans aucune difficulté ? Mais il est vrai, Sire, que les princes sont si attentifs à se former des avantages de toutes choses, qu’ils nous obligent à y prendre garde...
« Je répliquai, regardant le roi fixement, que je le suppliais encore une fois, et pour moi, et pour tous les ducs, de croire que personne ne lui était plus soumis que nous, ni plus persuadés, et moi plus qu’aucun, que nos dignités, émanant de la sienne et nos personnes remplies de ses bienfaits, il était comme roi et comme bienfaiteur de nous tous, despotiquement le maître de nos dignités, de les abaisser, de les élever, d’en faire comme d’une chose sienne et absolument dans sa main. Alors, prenant un ton tout à fait gracieux et un air tout à fait de bonté et de familiarité, il me dit à plusieurs reprises que c’é-
tait là comme il fallait penser et parler, qu’il était content de moi, et des choses pareilles et honnêtes.
« ... Je finis donc par le supplier que, lorsqu’il lui reviendrait quelque chose de moi qui ne lui plairait pas, il me fît la grâce de m’en faire avertir, si Sa Majesté ne daignait me le dire elle-même, et qu'il verrait que cette bonté serait incontinent suivie ou de ma justification, ou de mon aveu et du pardon que je lui demanderais de ma faute. » Il demeura un moment après que j’eus cessé de parler, comme attendant si je n’avais plus rien à lui dire ; il me quitta ensuite avec une petite révérence très gracieuse, en me disant que cela était bien, et qu’il était content de moi. Je me retirai en lui faisant une profonde révérence, extrêmement soulagé et content d’avoir eu le loisir de tout ce que je lui avais placé sur moi, sur les ducs, sur les princes, en particulier sur le Grand Écuyer. » (IV, 227 à 230.)
Ce mélange de franchise impétueuse et de souplesse fit impression sur le roi, dont le bon sens avait pourtant déjà deviné le point faible du personnage. cc Quoi ! vous n’avez point parlé?... » Saint-Simon a beau s’en défendre, nous tenons pour le roi contre lui. Il n’y a point de petites cabales sans grande dépense de propos, et Saint- Simon n’était pas de la famille des conspirateurs silencieux.
Il tira vanité de ce succès auprès du roi et se plut à humilier du récit de son audace les vieux seigneurs, ravalés par un long usage de la cour. Le récit est joli et significatif :
LA MANIE DU TITRE
a Rien n’égala la surprise et la frayeur de M. de Chevreuse, avec qui j’étais intimement, et à qui je contai tout ; mais quand il entendit que j’avais dit au roi que nous savions qu’il craignait toute discussion et toute décision, il recula dix pas : « Vous avez dit cela au roi, s'é* cria-t-il, et en propres termes ? Vous êtes bien hardi ! — Vous ne l’êtes guère, lui répondis-je, vous autres, vieux seigneurs, qui êtes si bien et en familiarité avec lui, et bien faibles de ne lui oser dire mot ; car s'il m’écoute,, moi, jeune homme, point accoutumé avec lui, mal d’ailleurs avec lui, et de nouveau encore plus par ceci, et si la conversation amenée avec colère finit après de tels propos par de la bonté et des honnêtetés, après qu’elle a duré tant que j’ai voulu, que serait-ce de vous autres, si vous aviez le courage de profiter de la manière dont vous êtes avec lui, et de lui dire ce qu’il lui faudrait dire, et que vous voyez que je "lui dis non seulement impunément, mais avec succès pour moi ! » Chevreuse fut ravi que i'eusse parlé delà sorte ; mais il en avait encore peur. » (IV, 232.)
Les princes étrangers n’étaient pas l’unique objet des haines de Saint-Simon; les bâtards disputaient avec eux à qui lui échaufferait davantage labile. Il est plus aisé de justifier et d’analyser la répulsion de Saint-Simon vis-à-vis des bâtards que son antipathie pour les Lorrains, bien que le ferment caché de ce double sentiment ne fût
autre chose que le respect infini, superstitieux de la naissance et du rang.
Aux yeux de Saint-Simon, la bâtardise est un attentat à la noblesse, dont elle corrompt et vicie
le principe dans son essence même. Cette chose très subtile, et en apparence toute idéale, la noblesse, se liait intimement à des réalités concrètes et sensibles : la filiation directe et légi. lime, la voie du sang. Par cette transfusion matérielle et sacrée se communiquait également le caractère sacro-saint de la race. La légitimité était comme le palladium de ces droits immatériels, mais que la nature seule, sous l’oeil de la loi, pouvait continuer et transmettre. La bâtardise
trouble et rompt cette harmonie ; par elle, se
transporte sur des indignes quelque chose du caractère sacré de la noblesse.
Aussi de quelle fureur éloquente Saint-Simon ne poursuit-il pas, jusqu’en Louis XIV, cette profanation du principe héréditaire ! Il paraît pressentir avec quelle rapidité ce venin de la bâtardise va dissoudre le corps de l’aristocratie. Jamais peut-être son style n’a été porté à un plus haut degré de concentration ; jamais son impitoyable analyse n’a scruté plus profondément, dans leurs plus intimes retraites, les motifs secrets des actes du roi.
« Ce mélange du plus pur sang de nos rois, et il se peut
LA MANIE DU TITRE
dire hardiment de tout l’univers, avec la boue infecte du double adultère, a donc été le constant ouvrage de toute la vie du roi. Il a eu l’horrible satisfaction de les épuiser ensemble, et de porter au comble un m élange inouï dans tous les siècles, après avoir été le premier de tous les hommes, de toutes les nations, qui ait tiré du néant les ruits du double adultère, et qui leur ait donné l’être, dont le monde entier, et policé et barbare, frémit d’abord et qu’il a su y accoutumer.
« Tels furent les fruits d’un orgueil sans bornes, qui fit toujours regarder au roi avec des yeux si différents, ses bâtards et les princes de son sang, les enfants issus dn trône par des générations légitimes, et qui les rappelaient à leur tour, et les enfants sortis de ses amours. Il considéra les premiers comme les enfants del Etatetde la couronne, grands par là et par eux-mêmes sans lui, tandis qu’il chérit les autres comme les enfants de sa personne qui ne pouvaient devenir, faute d’être par eux-mêmes, par toutes les lois, que les ouvrages de sa puissance et de ses mains. L’orgueil et la tendresse se réunirent en leur faveur, le plaisir superbe delà création l’augmenta sans cesse, et fut sans cesse aiguillonné d’un regard de jalousie sur la naturelle indépendance de la grandeur des autres sans son concours.
t Piqué de n’oser égaler la nature, il approcha du moins ses bâtards des princes du sang par tout ce qu’il leur donna d’abord d’établissements et de rangs. Il tâcha ensuite de les confondre ensemble par des mariages inouïs, monstrueux, multipliés, pour n’en faire qu’une seule et même famille. Le fils unique de son unique frère y fut enfin immolé aussi avec la plus ouverte violence. Après, devenu plus hardi à force de crans redoublés, il mit une égalité parfaite entre ses bâtards et les princes du
sang. Enfin, près de mourir, il s’abandonna à leur en donner le nom et le droit de succéder à la couronne, comme s’il eût pu en disposer, et faire les hommes ce qu’ils ne sont pas de naissance. y> (XIII, 72.)
Voilà le mot, en eflet, qui résume tout, qui porte condamnation de ces manœuvres pleines de péril et d’impudeur: la naissance , cette chose que rien ne saurait ni remplacer, ni donner, ni affaiblir ; le principe même delà noblesse, méconnu, faussé, à jamais vicié par celui qui devait en être l’incorruptible défenseur.
Produit d’un trouble moral, la bâtardise troublait par ses effets l’ordre nobiliaire tout entier. Le rang attribué aux princes légitimés bouleversait l’antique économie des hautes digintés du royaume; les pairs eux-mêmes en étaient diminués ; Saint- Simon était, en personne, blessé au coeur.
Sans doute, à la fin du xvne siècle déjà, l’institution des pairs n’était plus qu’une parure de cour. Derrière une façade encore somptueuse, cet antique monument ne cachait que des ruines. Mais l’esprit de Saint-Simon était naturellement orienté vers le passé; il avait fait des temps féodaux sa patrie intellectuelle, et il prêtait aux mots et aux choses d’autrefois un rajeunissement inattendu. Non, ce ne pouvait être en vain que, de son temps encore, un pair portât au sacre des rois le manteau violet doublé d’hermine fleurde-
LA MANIE DU TITRE
lisée, et ceignît son front de la couronne ducale, formée d’un cercle d’or enrichi de pierreries, rehaussée de huit fleurons d’or. C’était bien la descendance des douze pairs de Charlemagne que ces personnages de théâtre; les juges de Jean-sans- Terre avaient transmis à Saint-Simon quelque chose de la conscience de leur grandeur.
Or, celte dignité éminente de la pairie se trouva un jour atteinte et diminuée par la bâtardise. Les pairs avaient leur place au Parlement immédiatement à la suite des princes du sang. Dans les lits de justice, sur les hautes banquettes à la droite du roi siégeaient les princes du sang; à leur suite, les pairs laïques; sur les banquettes de gauche, les pairs ecclésiastiques et les maréchaux de France. Une inspiration de courtisan du premier président de Harlay jeta la confusion dans ce bel ordre consacré par l’usage et auquel tant de vanité s’attachait.
a Harlay fit entendre à M. du Maine qu’il ne ferait jamais rien de solide qu’en mettant les princes du sang hors d’intérêt et en leur en donnant un de soutenir ce qui serait fait en sa faveur ; que pour cela il fallait toujours laisser une différence entière entre les distinctions que le Parlement faisait aux princes du sang et celles qu’on lui accorderait au-dessus des pairs, et former ainsi un rang intermédiaire qui ne blessât point les princes du sang, et qui au contraire les engageât à les maintenir dans tous
les temps, par l'intérêt de se conserver un entre-deux entre eux et les pairs. »
/ Voici les moyens ; ils sont au nombre desix (\ ) :
« lo Pour cela, il fallait donner à M. du Maine la préséance sur tous les pairs et les forcer à se trouver à l'enregistrement de la déclaration projetée et à sa réception en conséquence qui se devait faire tout de suite ; 2° lui donner le bonnet , comme aux princes du sang, qui, depuis longtemps, ne l’est plus aux pairs ; 3® mais lui faire prêter le même serment des pairs, sans aucune différence de la forme et du cérémonial, pour en laisser une entière à l’avantage des princes du sang qui n’en prêtent point ; 4o pareillement, le faire entrer et sortir de séance tout comme les pairs, au lieu que les princes du sang traversent le parquet ; 5° l'appeler par son nom , comme les autres pairs, en lui demandant son avis ; mais avec le bonnet à la main un peu moins baissé que pour les princes du sang, qui ne sont que regardés sans être nommés ; 6° enfin le faire recevoir et conduire au carrosse par un seul huissier, à chaque fois qu’il viendra au Parlement, à la différence des princes du sang qui le sont par deux, et des pairs dont aucun n’est reçu par un huissier au carrosse que le jour de sa réception, et qui sortant de séance deux à deux, sont conduits par un huissier jusqu'à la sortie de la grande salle seulement.
a M. du Maine fut extrêmement satisfait de tant de dis-
(t) Les numéros que nous mettons ici ne sont point dans le texte. Nous les ajoutons pour fixer l’attention du lecteur sur le détail de ces minuties, qui ont une si grande importance pour bien pénétrer Saint-Simon.
LA MANIE DU TITRE
tinctions au-dessus des pairs, et d’être si rapproche' de celles des princes du sang sans courir le risque de les blesser. » (I, 172.)
Tel était ce fameux rang intermédiaire , dont la vanité de Saint-Simon eut tant à souffrir. Il voyait s’interposer entre les princes du sang et les pairs ce groupe odieux des bâtards, les pairs reculer loin de la personne royale pour faire place à ces intrus, et la fierté du rang légitime s’humilier devant les « produits de l’adultère. » Cette blessure nese fermajamais; le duc du Maine resta toujours à ses yeux une façon d’ennemi particulier ; mais sa haine ne se donna libre carrière que le jour où le duc luiapparut, sous la Régence, comme une menace pour le bien public et la dignité de l’Etat lui-même.
Pendant les dernières années du règne de Louis XIV, c’est surtout à Vendôme que Saint- Simon s’attaqua ; il poursuivait ainsi la bâtardise jusque dans ses plus vieux rameaux ; l’arrière-petit-fils de Henri IV, même réhabilité par la victoire, ne trouva pas grâce devant lui. Pour Vendôme, le cas se compliquait encore d’une haine de parti, des furieuses rivalités qui agitaient la cour et retentissaient jusqu’à l’armée. Dans cette mêlée des passions et des intérêts, Saint- Simon va se faire un rôle et jouer quelque temps un personnage.
Au printemps de 1 708, Louis XIV, décidé à prendre l’offensive vers le Nord, avait envoyé à l’armée le duc de Bourgogne, qui devait agir avec Vendôme. Vendôme était le véritable chef de l’armée dont le duc de Bourgogne avait le commandement nominal.
11 était impossible d’imaginer, pour les associer, deux hommes plus dissemblables, d’un génie plus opposé. Vendôme avait quelques-unes des parties supérieures de l’homme de guerre : la netteté du coup d’œil au milieu de l’action, la soudaineté de la conception en plein péril, une vision d’autant plus pénétrante que la confusion de la mêlée semblait devoir tout obscurcir. Adoré du soldat, il tenait l’armée sous son action, et pouvait tout exiger d’elle. Mais sa mollesse naturelle, sa négligence systématique, son dédain des règles, son insouciance à préparer les rencontres décisives, l'exposaient souvent à des mésaventures dont une inspiration soudaine parvenait seule à corriger les funestes effet s . Le cynisme de ses mœurs en faisait un sujet d’étonnement pour les moins scrupuleux et d’horreur pour les dévots.
Le duc de Bourgogne avait déjà fait bonne
LES INTRIGUES ET LES PARTIS
figure à l’armée, sans rien avoir des q i al i tés du général. Il aurait failu que son tuteur devant l’ennemi gagnât sa confiance, au moins par les dehors du respect, et son estime par la dignité de sa vie. Cette habileté et cette honnêteté firent défaut à Vendôme, et l’entourage du jeune prince se plut à grossir et à multiplier les causes de conflit. La défaite d’Oudenarde, la retraite qui suivit, et le siège de Lille furent les résultats de ce défaut d’entente. L’armée se divisa en Bourguignons et Vendômistes , et la cour prit feu comme l’armée.
Les éléments de la cabale de la cour étaient prêts depuis longtemps, lorsque les événements de Flandre lui fournirent l’occasion d’éclater. C’était trop, près de Louis XIV, de deux héritiers présomptifs, Monseigneur cl le duc de Bourgogne, alors surtout que la tendresse paternelle n’avait jamais adouci des uns aux autres l’âpreté secrète des convoitises et tempéré la cruauté des espérances. Il y avait déjà à côté du roi deux foyers d’intrigues, deux officines secrètes et laborieuses d’ambitions, de projets, de plans de réforme ou de fortune.
Le Grand Dauphin avait vieilli .dans l’attente silencieuse et déprimée du jour qui le ferait roi.
« Mme la duchesse de Bourgogne étant allée voir M"9 Ghoin à Meudon, elle monta dans le sanctuaire de son entresol, suivie de Mmede Nogaret; elles y trouvèrent
Monseigneur avec M11* Choin, Mme la duchesse et les deux Lislebonne, fort occupés à une table sur laquelle était un grand livre d’estampes du sacre, et Monseigneur fort appliqué à les considérer, à les expliquer à la compagnie, et recevant avec complaisance les propos qui le regardaient là-dessus, jusqu’à lui dire : « Voilà donc celui qui vous mettra les éperons, cet autre le manteau royal, les pairs qui vous mettront la couronne sur la tête », et ainsi du reste, et que cela dura fort longtemps. » (IX, 138.)
Mais ces éclairs d’ambition furtive s’éteignaient dès que le prince abandonnait l’abri de la vie privée. Il ne se remit jamais de la terreur que le roi lui inspirait et se plaisait à entretenir. Le spectacle même de la faveur des bâtards, dont il était le témoin intime, quotidien, ne réussissait
pas à l’émoustiller, ne « l’élargissait pas. »
« De caractère, il n’en avait aucun ; du sens, assez, sans aucune sorte d’esprit ; de la hauteur, de la dignité par nature, par prestance, par imitation du roi ; de l’opiniâtreté sans mesure, et un tissu de petitesses arrangées qui formaient tout le tissu de sa vie ; doux par paresse et par une sorte de stupidité ; dur au fond, avec un extérieur de bonté qui ne portait que sur des subalternes et sur des valets,... silencieux à l’incroyable, conséquemment fort secret. » (IX, 132.)
L’imitation, le désœuvrement, le besoin de se créer dans la vie de représentation ouverte à tous un particulier où l’Iiomme se retrouvât avaient
Le Grand Dauphin.