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LA CHARITÉ

A connaître Saint-Simon par des extraits et une lecture superficielle, on aura quelque peine à s’imaginer Saint-Simon scrupuleux ; ce cas étrange est vrai pourtant. Cet homme emporté de passions si vives, dévoré du besoin de voir, d’apprendre et de raconter, implacable dans ses ressentiments, et qui semble n’avoir vécu que pour témoigner contre ceux qui ont encouru sa haine, s’est longtemps demandé s’il ne tiendrait pas toujours sa verve captive ; cet historien, dont l'œuvre est souvent un pilori, a connu les hésitations d’une conscience timorée et la gêne de scrupules toujours renaissants ; il est resté quelque temps partagé entre la démangeaison de tout dire et le remords de manquer, en parlant, au devoir strict delà charité.

Saint-Simon eut tous les sentiments religieux

de l’époque qui l’avait vu naître; bien que sa vie se soit prolongée fort avant dans le xvme siècle, il est resté jusqu’à la fin l’homme du xvne ; il eut de ce temps la naïveté et la profondeur de la foi. Alors, malgré la distraction de la vie, vivre n’est point l’unique affaire ; il y a quelque chose de plus dans la profondeur des consciences. Le jansénisme n’a pas inutilement jeté au vent du monde ses semences de renoncement et de pénitence; tous les esprits supérieurs ou honnêtes subissent sans révolte, avec douceur même, cet ascendant de l’opinion commune, et la foi est alors monnaie courante, comme l’incrédulité le sera au siècle suivant.

La religion de Saint-Simon est discrète, tolérante et de grand ton. Elle n’encombre pas sa vie de mille petites observances et d’un futile détail ; elle n’apparaît pas à tout propos et pour des riens ; mais elle ne s’obscurcit jamais au cours de sa longue vie, et son action intime et continue ne subit jamais de défaillance. A l’âge de la légèreté dans la conduite et du libertinage dans l’esprit, elle est toujours également efficace. Saint-Simon avait dix neuf ans, lorsque, après la déception de son alliance manquée avec les Beauvilliers, il fit une retraite à la Trappe pour « chercher à se consoler. »

« Monpère avait fort connu M. de la Trappe dans le

UN CAS DE CONSCIENCE

monde. Il y était son ami particulier, et cette liaison se resserra de plus en plus depuis sa retraite si voisine de chez mon père (1), qui l’y allait voir plusieurs jours tous les ans ; il m’y avait mené. Quoique enfant, pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui m’attachèrent à lui, et la sainteté du lieu m’enchanta. Je désirai toujours d’y retourner, et je me satisfis toutes les années et souvent plusieurs fois, et souvent des huitaines de suite; je ne pouvais me lasser d’un spectacle si grand et si touchant. M. de la Trappe vit avec bonté ces sentiments dans le fils de son ami; il m’aima comme son propre enfant, et je le respectai avec la même tendresse que si je l’eusse été. Telle fut notre liaison, singulière à mon âge, qui m’initia dans la confiance d’un homme si grandement et si saintement distingué, qui me lui fit donner la mienne, et dont je regretterai toujours de n’avoir pas mieux profité... Je n’allais à la Trappe que clandestinement, pour dérober ces voyages aux discours du monde à mon âge. » (I, 126.)

On voit ainsi se dessiner, dès l’enfance, les traits de cette piété sincère, gardant du respect humain ce qu’il convient d’en avoir pour ne se donner ni en spectacle à l’admiration, ni en pâture aux commérages.

Il n’importe ; Saint-Simon, fils spirituel de M. de Uancé, Saint-Simon faisant une retraite annuelle à la Trappe, voilà une physionomie qui paraîtra

(1) La Trappe est à cinq lieues de la Ferté-Vidame (près Chartres), la terre bâtie de Saint-Simon.

nouvelle à plus d’un; voilà un aspect imprévu du personnage.

Saint-Simon dit vrai quand il présente M. de Rancé comme son père spirituel. Sa vénération pour lui est infinie; il ne laisse jamais passer sans une riposte la moindre parole qui paraisse amoindrir l’objet de sa piété.

« J'étais passionnément attaché à M. de la Trappe ; je l’étais infiniment à M. de Beauvilliers, et fort à M. de Chevreuse. Je me souviens qu’ayant dîné en particulier chez M. de Beauvilliers, il nous proposa à M. de Ghevreuse, au duc de Béthune et à moi, une promenade en carrosse autour du lac de Fontainebleau.

« A peine fûmes-nous vers le canal, que le bonhomme Béthune mit la conversation sur M. de la Trappe; les deux autres suivirent, et tous trois se lâchèrent tant et si bien, qu’après avoir un peu répondu, puis gardé le silence pour ne les pas exciter encore davantage, jesentisqueje nepouvais plus supporter leurs propos, Je leur dis donc naïvement que je sentais bien que ce n’était pas à moi, à mon âge (1), à exiger qu’ils se tussent, mais qu’à tout âge on pouvait sortir d’un carrosse ; que je les assurais que je ne les en aimerais et ne les en verrais pas moins, en ajoutant que c’était pour moi la dernière épreuve où mon attachement pût être mis, mais que je leur demandais l’amitié d'avoir aussi égard à ma faiblesse, s’ils voulaient l’appeler ainsi, et de me mettre pied à terre ; après quoi, ils diraient tout ce qu’ils voudraient en pleine liberté.

(1) La scène se passe en 1698 ; Saint-Simon avait donc 23 ans.

UN CAS DE CONSCIENCE

« MM. de Chevreuse~et de Beauvilliers sourirent : a Eh bien ! dirent-ils, nous avons raison ; mais nous n’en parlerons plus », et firent taire le duc de Béthune, qui voulait toujours bavarder. J’insistai, et sans fâcherie, à sortir pour les laisser à leur aise. Jamais ils ne le voulurent souffrir, et ils eurent cette amitié pour moi que

jamais, depuis, je ne leur en ai ouï-dire un mot. Pour

le bonhomme Béthune, il n’était pas si maître de lui ; mais comme aussi je ne m’en contraignais pas comme pour les deux autres, je lui répondais de façon que c’était pour longtemps. » (II, 133.)

Le duc de Charost, intime ami de Saint-Simon, peignait exactement la situation en disant de M. de la Trappe que « c’était son patriarche, devant qui tout autre n’était rien ». Mais, le propos ayant été tenu d’un air de mépris, Charost paya cher son imprudence. Comme il était luimême partisan déclaré de Fénelon, et que ce prélat avait déjà été condamné à Rome,

« 11 est vrai, répondit Saint-Simon d’un ton animé, que M. de la Trappe est mon patriarche ; mais vous et moi avons chacun le nôtre, et la différence qu’il y a entre les deux, c’est que le mien n’a jamais été repris de justice. » (II, 133.)

Sans doute, c’était de part et d’autre pousser à l’extrême et « diviniser » sa passion ; le mot est de Saint-Simon lui-même ; mais cette ardeur ne saurait déplaire dans un jeune homme de vingt ans, appliqué à un tel objet.

A la même date se place la supercherie de Saint-Simon pour faire poser, malgré lui et à son insu, M. de Rancé devant le peintre Rigaud. Le jeune duc était vraiment possédé d’admiration pour son héros spirituel, et son attachement pour lui était sans bornes. Vers lui se tournait naturellement sa pensée à toutes les heures de crise morale ; à M. de Rancé seul il appartenait d’éclairer les obscurités et de lever les scrupules de sa conscience.

Depuis cinq ans déjà, Saint-Simon amassait en

secret les matériaux de ses futurs Mémoires, et il

avait trouvé l’occupation maîtresse de sa vie : observer, noter et juger. Il avait l’ûme droite, et il se proposait « une exacte vérité » ; mais il ne pouvait se tenir de la dire sur tous, bonne et mauvaise. Alors encore, il ne songe pas à faire de son œuvre le tableau animé de son temps; il travaille « pour lui et bien peu des siens pendant sa vie, et pour qui voudra, après sa mort»; s’attachant surtout à ce qui a « un rapport particulier à lui ». Par accident seulement, et d’une façon « générale et superficielle», il fait «une espèce de relation des événements de ces temps, principalement des choses de la cour. »

11 s’est engagé « à ne ménager personne par aucune considération » ; il ne se défend même pas de songer à satisfaire ses inclinations et pas-

UN CAS DE CONSCIENCE

sions en tout ce que la vérité lui permet de dire »; mais il peut rendre de lui-même ce témoignage que dans ses écrits « la vérité se rencontre tout entière et que la passion n’a fait qu’animer le style (1). »

La passion d’écrire ne va jamais sans un arrière-projet de publicité. On a beau se promettre d’étouffer dans un absolu secret ou dans l’intimité de la famille la production de sa pensée ; on jure en vain de tenir captifs ses manuscrits ; l’espoir qu’ils s’échapperont un jour d’eux-mêmes ou qu’une main amie les mettra en liberté caresse toujours l’esprit de l’écrivain; c’est son démon familier. Un germe de vanité littéraire est peut-être nécessaire au complet développement du talent; et, qu’on en fasse ou non l’aveu, ce stimulant ne fait jamais défaut.

Aussi Saint-Simon ne voit-il pas grossir ses manuscrits sans s’inquiéter de leur faire un sort ; il ne se refuse plus à la « complaisance de les laisser après lui » ; mais il sent que toute sajoie d’écrire sera gâtée s’il ne prend pas parti, dès le début, sur une question essentielle: les droits de la charité sur le jugement et la publication des actes d’autrui. Faut-il attendre qu’à la lin de sa vie des scrupules assaillent sa conscience et

(1) Voir pour tout ceci la lettre à M. de Rancé, du 29 mars 1699. (Edition Chéruel, vol. I, p. xxxix à xli.)

mettent en péril, au dernier moment, toute son œuvre d’historien ? Non ; pour garder cette allégresse sereine du travail et pour sauver du suicide sa propre réputation d’écrivain, il fallait prendre conseil sans retard. Dès 1699, M. de Rancé fut consulté.

Saint-Simon lui soumit, comme type caractéristique de sa manière, la relation du procès des ducs contre MM. de Luxembourg père et fils.

« Ce procès a produit des rencontres qui m’ont touché de presque toutes les plus vives passions, d’une manière autant ou plus sensible que je l’aie été en ma vie, et qui est exprimée en un style qui le fait bien remarquer. C’est, je crois, tout ce qu’il y a de plus âpre et plus amer en mes Mémoires; mais, au moins, y ai-je tâché d’étre fidèle à la plus exacte vérité.... Je me flatte que vous aurez la charité d’examiner ce que je vous envoie, d’y penser devant Dieu, et de dicter ces avis, règles et salutaires conseils que j’ose vous demander, afin que, demeurant écrits, ils ne me passent point de la mémoire et que j’y puisse avoir toute ma vie recours. »

Quand l’esprit de scrupule touche si vivement une âme de vingt-cinq ans, n’y a-t-il pas lieu de craindre qu’il ne l’envahisse plus tard tout entière, et que l’âme du vieillard ne s’y trouve

un jour livrée sans défense? Il n’en fut pas ainsi cependant ; le sens et la passion des réalités furent les plus forts, et l’œuvre historique de Saint- Simon ne fut en rien gênée par le ressouvenir de ses premiers troubles. Faut-il rapporter à M. de Rancé le mérite d’avoir préparé par ses conseils ce calme intérieur, dont le défaut nous eût coûté si cher ? On n’en sait rien de précis : mais ne suffit- il pas de placer en face des choses le regard si pénétrant de Saint-Simon, pour que rien au monde ne puisse l’empêcher de voir? Quant à dire ? Il se considéra sans doute comme affranchi de toute contrainte, par ce que Sainte- Beuve appelle « l’absolution plénière » et anticipée qu’il dut arracher à la paternelle tendresse de Rancé. L’âge venu, l’œuvre de rédaction put s’accomplir sans tiraillements.

Il y eut encore cependant, vers la fin, non pas une renaissance vive des scrupules, mais un ressentiment de ce qu’ils avaient dû être. Saint-Simon avait soixante-huit ans (1743) quand il écrivit les pages qu’il intitule : ((Savoir s’il est permis d’écrire et de lire l’histoire, singulièrement celle de son temps. » Il est guéri de ses hésitations, mais il veut que l’on sache qu’il les a connues et comment il en a triomphé. Par un souci naturel de sa mémoire, ou par une suprême concession du chrétien, il veut dire les raisons qui ont délié sa

langue. Ce dernier acte a son intérêt ; il aide encore à mieux connaître le personnage.

N’allons pas croire surtout que le sentiment religieux des premières années se soit attiédi, ni que ce chrétien « et qui veut l’être » se soit émancipé. Il suffit de voir les raisons par lesquelles il établit l’utilité de l’histoire. Le Saint-Esprit est mis en scène, en personne, dès les premières lignes ; et c’est une surprise pour le lecteur de voir sous un patronage aussi auguste l’œuvre tout entière des historiens de tous les temps. L’histoire est-elle une étude digne de recommandation ? Saint-Simon rappelle que

e plusieurs saints ont écrit des chroniques et des histoires non seulement saintes, mais entièrement profanes. »

Mieux encore :

« Le Saint-Esprit n’a pas dédaigné d’être auteur d'histoires dont le tissu appartient en gros à ce monde, et seraient appelées profanes, comme toutes les autres histoires de ce monde, si elles n’avaient pas le Saint-Esprit pour auteur. »

11 faut entendre par cette œuvre du Saint-Esprit les livres historiques de l’Ecriture ; et notre auteur se repose dans la conclusion suivante :

« C’est un préjugé bien décisif qu’il est permis aux chrétiens d’écrire et de lire des histoires. »

Ainsi la soumission intellectuelle de Saint- Simon ne s'est point changée en révolte avec les années, et jamais le libertinage ne l’entama. Il lui plaît même, comme pour mieux rassurer sa conscience, d’étaler l’objection dans toute sa force; il se donne le plaisir rassurant d’un triomphe sans restriction.

« Un chrétien, et qui veut l’être, peut-il écrire et lire Thistoire ? Les faits secs, il est vrai, accablent inutilement ; ajoutez-y les actions nues des personnages qui y ont eu part ; il ne s’y trouvera pas d’instruction, et le chaos n’en sera qu’augmenté sans aucun fruit. Quoidonc ? les caractères , les intrigues , les cabales de ces personnages pour entendre les causes et les suites des événements ? — Il est vrai que, sans cela, ils demeureraient inintelligibles, et qu’autant vaudrait-il ignorer ce qui charge sans apprendre, et par conséquent sans instruire. — Mais la charité peut-elle s accommoder du récit de tant de passions et de vices , de la révélation de tant de ressorts criminels , de tant de vues honteuses, et du démasquement de tant de personnes , pour qui sans cela on aurait conservé de l'estime , ou dont on aurait ignoré les vices et les défauts ? Une innocente ignorance n’est -elle pas préférable à une instruction si éloignée de la charité ? et que peut-on penser de celui qui, non content de celle qu’il a prise par lui-même ou par les autres, la transmet à la postérité, et lui révèle tant de choses de ses frères, ou méprisables ou souvent criminelles ?

Voilà, ce me semble, l’objection dans toute sa force. »

Saint Simon en vient à bout par un mélange

singulier d’arguments ; la subtilité théologique, le sens pratique et net de l’homme du monde s’y rencontrent et s’y enchevêtrent plus d’une fois. Peu à peu cependant, à mesure qu’il avance dans sa preuve, il se dégage de l’obsession du préjugé religieux ; et la conscience satisfaite de l’honnête homme, jugeant honnêtement ses semblables, ose proclamer ses droits.

Dieu est lumière et vérité ; il ne nous a point donné des yeux pour les tenir fermés sur lés événements et les personnages du monde; du sens et de la raison pour n’en faire d’autre usage que de « les abrutir ». Ce serait « de l’abrutissement absolu, du parfait impossible », que de vouloir rendre au Créateur un culte aussi déraisonnable. Nous devons nous servir de nos facultés; les éteindre, c’est trahir le plan divin. La charité ne nous défend pas devoir la vérité et de juger des événements. Ne sommes-nous pas d’ailleurs le premier objet de notre propre charité ? N’avons-nous pas le devoir de nous instruire pour « n’être pas des hébétés, des stupides, des dupes continuelles ? » Faut-il tenir pour rien le péril d’être victimes des entreprises des méchants, faute d’avoir su découvrir leurs menées ou d’avoir été avertis de leur vrai caractère ?

< Connaissons donc tant que nous pouvons la valeur des gens et le prix des choses ; la grande étude est de ne

pas s’y méprendre au milieu d’un monde la plupart si soigneusement masqué ; et comprenons que la connaissance est toujours bonne, mais que le bien et le mal consistent dans l’usage que l’on en fait. C’est là où il faut mettre le scrupule.

t Les mauvais, qui dans ce monde ont déjà tant d’avantages sur les bons, en auraient un autre bien étrange contre eux, s’il n’était pas permis aux bons de les discerner, de les connaître, par conséquent de s’en garer, d’en avertir à même fin, de recueillir ce qu’ils sont, de les faire passer tels qu’ils sont et qu’ils ont été à la postérité, en lui transmettant l’histoire de leur temps.

t La charité n’impose pas l’obligation de ne pas voir les choses et les gens tels qu’ils sont. Elle n’ordonne pas, sous prétexte d’aimer les personnes, parce que ce sont nos frères, d’aimer en eux leurs défauts, leurs vices, leurs mauvais desseins, leurs crimes; elle n’ordonne pas de s’y exposer ; elle ne défend pas, mais elle veut même qu’on en avertisse ceux qu’ils menacent, même qu’ils regardent, pour qu’ils puissent s’en garantir, et elle ne défend pas de prendre tous les moyens légitimes pour s’en mettre à couvert. »

Enfin, si la médisance s’attaque aux vivants, l’histoire ne touche qu’aux morts, et le dommage ici n’est plus sensible. Celui même qui prend pour matière de son œuvre ses contemporains, les êtres qu’il a vus agir et se mouvoir dans leur réalité de chair, peut les traiter comme une foule morte. Bien fou serait-il en effet de livrer au monde son manuscrit à peine séché ! Quand

l’heure de la pleine lumière sonnera, les acteurs du drame auront disparu ; les plus brillants euxmêmes ne seront plus dans la mémoire des hommes que des ombres indistinctes ; un intervalle de deux générations suffit pour que l’oubli et l’indifïérence s’appesantissent sur cette mêlée des intérêts et des passions ; l’abîme des ténèbres commence.

Dès 1743, Saint-Simon constate avec mélancolie que le règne de Louis XIV est déjà englouti par l'histoire ; il est rejeté dans la longue série des temps dont on ne sait plus rien que par l’étude.

« Quelle surprise de s’entendre demander qui était ce Monseigneur qu’on a ouï nommer et dire qu’il était mort à Meudon ? Qui était le père du roi ? Par où et comment le roi et le roi d’Espagne sont-ils parents? Qa’est-ce que c’était que Monseigneur? et que M. et Mm' la duchesse de Berry? De qui feu M. le duc d’Orléans régent était-il fils? »

Ainsi tout fuit, tout s’écoule, tout se remplace avec une effroyable célérité ; les vivants qui fixent aujourd’hui les regards des hommes, qui versent les grâces ou sont des auteurs de ruines, sont déjà roulés dans la mort, anéantis dans le silence et l’oubli définitifs, quand les pages de l’historien, leur contemporain, voient le jour. Qu’il s’efface donc, le scrupule de dire la vérité sur ces vivants éphémères ! Rien ne saurait

blesser la charité, quand le témoignage n’est qu’une voix d’outre-tombe et l’écho d’un monde évanoui. L’histoire ne blesse plus ; mais elle éclaire ; le subtil venin de la médisance s’est lentement évaporé ; il n’y a plus rien dans son témoignage que de sain, d’honnête et d’utile.

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