‹ Saint-SimonChapitre 14 sur 21 · GO · texte numérisé non relu

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été possible de l’expliquer sans recourir aux ténébreuses combinaisons de ses ennemis. Mais il manquera toujours à la défense ces traits de feu dont Saint-Simon a marqué l’attaque; s’il reste quelque chose de la calomnie, même grossièrement présentée, que doit-ce être, quand elle se pare de tout l’éclat des lettres et que sa trame est intimement mêlée à celle d’un style immortel ?

De son vivant déjà, Mme de Maintenon était faite à l’outrage, et l’outrage l’a poursuivie après sa mort.

« Je répondis, raconte-t-elle, il y a quelque temps, une chose assez plaisante dans mon premier mouvement à une pauvre femme qui me vint trouver commej’étais environnée de plusieurs personnes de la cour, pleurant et criant que jelui fisse faire justice. Je lui demandai quf] tort elle avait reçu. « C'est, dit-elle, qu’on m’a dit des injures, et j’en demande réparation. » — Des injures, lui dis-je. Ah ! nous en vivons ici nous autres (1). »

Hâtons-nous de le déclarer, pour sauver l’honneur de Saint-Simon ; de sa part du moins, l’ou-

trage fut inconscient et la calomnie sincère. Il fut égaré dans ses jugements par une double cause d’erreur: un faux système et ses préjugés sur le rang et la naissance.

(1 ) Fragment d'un entretien avec les religieuses de Saint-Louis (31 décembre 1700). G. Gelïroy, Madame de Maintenon d'aprè sa correspondance authentique , 11,333.

Le faux système, on le voit se dessiner dès les premières années de la faveur de la reine anonyme, et Mme de Maintenon en saisit finement les principaux traits.

« — Bien des gens croient, dit-elle dans un entretien avec les Dames de Saint-Cyr, que c’est par mon industrie et par un dessein prémédité que je me trouve à la place que j’occupe. Il n’y a même pas jusqu’à mes amis qui ne soient dans cette pensée. Ne vous ai-je pas raconté que le maréchal de Créqui s’enferma un jour avec l’abbé Testu» en lui disant : « Haçà, monsieur l’abbé, parlons, je vous prie, de cette femme-là. Il faut qu’elle ait un grand esprit et un génie bien supérieur pour avoir imaginé au coin de son feu, et conduit comme elle l’a fait, le dessein d’une fortune aussi élevée que la sienne ! » L’abbé Testu, qui m’avait connue dans tous les temps et qui savait que j’étais bien éloignée d’avoir pu faire un tel projet, ni même aucun qui en approchât, voulut le lui persuader. Et le maréchal de Créqui me trouvait encore en cela d’une habileté incomparable, d’avoir su cacher mes vues etmes desseins à tous mes amis, et il admirait l’adresse avec laquelle je les abusais tous. — Oh ! non assurément, je ne me suis pas mise où je suis ! C’est Dieu tout seul ; je ne l’aurais pu, ni voulu. »

Voilà le système. Une femme se trouve, qui machine artificieusement, et dans le plus profond secret, un plan de fortune inouïe. Elle forme, dans une situation subalterne, le projet de déposséder sa maîtresse, Mme de Montespan, et de se

glisser à sa place; et comme la vertu est une arme plus puissante encore que les séductions des sens, elle met en œuvre une coquetterie savante; si elle se réserve et résiste, c’est pour se mettre à plus haut prix. Un mariage authentique, bien que secret, couronne enfin ce prodigieux édifice de séductions hypocrites et triomphantes.

Mais celte reine d’intérieur, comblée des attentions de son royal époux, entourée d'une déférence raffinée que Marie-Thérèse n'avait jamais connue, semble se dérober à sa fortune ; elle se refuse atout étalage de sa grandeur ; son triomphe est silencieux ; elle se contente du rayonnement intérieur de son autorité. Comment admettre qu’aprèsavoir préparé partoute une vie d’intrigues son étonnante fortune, elle n’en ait point rêvé la suprême consécration ? Oui, ce fut son rêve, disent ses adversaires. Trois fois elle fit effort pour se faire « déclarer » reine ; et trois fois elle brisa, mais en vain, l’obstacle qui se dressa subitement entre sa personne et le trône. Les victimes furent Louvois, Harlay, Fénelon et Beauvilliers.

Lorsqu’enfin tout espoir d’un règne extérieur s’est évanoui, cette grande ambitieuse prend sa revanche dans l’exercice omnipotent et dissimulé d’une autorité indirecte. Sa chambre devient le centre du gouvernement de la France et de l’Europe ; tout en filant sa quenouille sur son

fauteuil en face du roi, elle tient et tire les fils qui font agir et le roi, et les ministres, et les ambassadeurs, et les prélats. Sa main est partout ; c’est la

« fée incroyable qui gouverna sans lacune, sans obstacle, sans nuage le plus léger, plus de trente ans entiers, et môme trente-deux. » (XIII, 16.)

Elle satisfit son ambition démesurée par l’exercice silencieux du pouvoir et se consola par la plus substantielle réalité du défaut des apparences.

« Les suites, les succès, l’entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance, l’adoration publique, universelle, les ministres, les généraux d’armée, la famille

royale la plus proche, tout en un mot, à ses pieds ; tout bon et tout bien par elle, tout réprouvé sans elle; les hommes, les affaires, les choses, leschoix, les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en samain, et le roi et l’État, ses victimes;... c’est l’incomparable spectacle qu’il s’agit de retracer et qui a été celui de toute l’Europe. » (XIII, 16.)

Une fois maître delà place, l’esprit de système pénètre et corrompt tout. C’est l’ordinaire effet

de sa puissance de paraître tout simplifier, de rendre tout clair, de donner l’illusion de l’évidence. Ainsi s’est formé le roman du gouvernement occulte et de l’influence néfaste de M"’e de Maintenon. Les romanciers, ses ennemis, n’ont

oublié qu’une chose ; ils la disent toute-puissante et ils ne veulent voir cette toute-puissance s’exercer que pour le mal.

Faut-il admettre que la haine de Saint-Simon se soit alimentée à une source moins pure encore : la rancune inavouée contre ce type suprême des parvenus ? L’accusation pèse sur un prévenu trop suspect pour être invraisemblable. Certes il était amer de voir Mme Scarron dans le rôle de reine de France, plus amer encore de solliciter son appui ; mais une fierté plus haute eût gardé Saint-Simon de cette fâcheuse extrémité ; et c’est ici le point le plus vulnérable.

Quand on pense des gens certaines choses (1), on ne les prie pas pour un service. A voir les efforts de Saint-Simon pour entrer dans les bonnes grâces de Mme de Maintenon, on ne se douterait pas qu’elle était pour lui la « vieille sultane. » Il ne se gêna point de faire écrire par Mroe de Saint-Simon à M'ne de Maintenon pour obtenir une charge de capitaine des gardes. Il est vrai que les Mémoires sont muets sur ce point, et que la réponse seule de Mme de Maintenon nous a révélé cette sollicitation inattendue.

Saint-Simon est hanté de la pensée que Mme de Maintenon le poursuit de sa malveillance ; à la

(1) Voir Saint-Simon, I, 36, et xm, 8, 14, 16, 50, etc.

date critique de 1710, c’est par un billet de l’évêque de Chartres, le directeur de Mme deMaintenon, que Saint-Simon fut prévenu des attaques dirigées contre lui. Ce fantôme de haine s’évanouit donc ; ou plutôt il change de camp. Ce n’est pas la toutepuissante épouse qui poursuit de sentiments hostiles l’obscur courtisan ; c’est le courtisan qui lui pardonne mal de l’avoir méconnu et laissé dans l’ombre.

Il faut joindre enfin l’incurable ressentiment de l’affaire des bâtards. C’était la « vieille fée » qui avait tout conduit, forgé les chaînes dont « ils avaient su garrotter le roi », préparé enfin « ce groupe effroyable d’iniquité et de renversement de toutes choses », pour faire du duc du Maine « un colosse immense de puissance et de grandeur. »

Mme de Maintenon est assurément l’exemple le plus caractéristique des haines de Saint-Simon. Il faut en citer quelques autres encore, pris au rang des dieux inférieurs, pour en finir d’un seul coup avec ce reproche de partialité féroce, le plus cruel et le moins mal fondé qui menace la mémoire du grand écrivain.

Il en a coûté cher à certains membres du Parlement d'avoir été mêlés à diverses aflaires pour lesquelles se passionna la vanité du noble duc. Le premier président de Ilarlay était un savant jurisconsulte, à l'esprit vif, caustique, fécond en saillies heureuses et qui dominait sa compagnie par un incontestable ascendant. Mrne de Sévigné lui donne ce magnifique éloge qu elle n'a jamais connu une plus belle âme.

Mettons en regard le portrait d’Achille de Harlay par Saint-Simon et jugeons de la ressemblance.

« Issu de ces grands magistrats (les Harlay et les de Thou), Achille de Harlay en eut toute la gravité qu’il outra en cynique; en aiTecta le désintéressement et la modestie, qu’il déshonora Tune par sa conduite, l’autre par un orgueil raffiné, mais extrême, et qui, malgré lui, sautait aux yeux. Il se piqua surtout de probité et de justice, dont le masque tomba bientôt. Entre Pierre et Jacques il conservait la plus exacte droiture ; mais dès qu’il apercevait un intérêt ou une faveur aménager, tout aussitôt il était vendu.

« Il était savant en droit public, il possédait fort le fond des diverses jurisprudences, il égalait les plus versés aux belles-lettres, il connaissait bien Phistoire, et savait surtout gouverner sa compagnie avec une autorité qui ne souffrait point de réplique, et que nul autre premier président s’atteignit jamais avant lui. Une austérité pharisaïque le rendait redoutable par la licence qu’il donnait à ses répréhensions publiques, etaux parties, etaux avocats,

et aux magistrats, en sorte qu'il n’y avait personne qui

Galerie des glaces a Versailles.

ne tremblât d’avoir affaire à lui. D’ailleurs, soutenu en tout par la cour, dont il était l’esclave, et le très humble serviteur de ce qui y était en vraie faveur, fin courtisan, singulièrement rusé politique, tous ces talents, il les tournait uniquement à son ambitionde dominer et de parvenir, et de se faire une réputation de grand homme.

« D’ailleurs sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu’extérieure, sans humanité même, en un mot, un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme ; cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler, et n’en ayant de sa vie perdu une occasion. On ferait un volume de ses traits, et tous d’autant plus perçants qu’il avait infiniment d’esprit, l’esprit naturellement porté à cela et toujours maître de soi pour ne rien hasarder dont il pût avoir à se repentir.

« Pour l’extérieur, un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeuxbeaux, parlants, perçants, qui ne regardaient qu’à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étaient pour le faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque d’ecclésiastique etdesmanchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue, mais courte, avec une grande calotte pardessus. Il se tenait et marchait un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasait toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n’avançait qu’à force de révérences respectueuses, et comme honteuses à droite et à gauche, à Versailles.

Avec un peintre de cette vigueur, et hostile, le

poste de premier président du Parlement de Paris devenait un poste de péril. On y était exposé à ce trait envenimé, dont la blessure ne se ferme pas. M. de Mesmes l’apprit non sans dommage. Saint- Simon attache à son nom l'épithète de scélérat (1) ; mais il ruine lui-même son crédit par la violence de ses attaques. On refuse le droit de déposera l’homme assez dominé par la passion pour écrire la page suivante. (C’était au fameux lit de justice du 26 août 1718.)

« Pendant l'enregistrement, je promenais mes yeux doucement de toutes parts, et, si je les contraignis avec constance, je ne pus résister à la tentation de m’en dédommager sur le premier président (de Mesmes). Je l’accablai donc à cent reprises, dans la séance, de mes regards assénés et forlongés avec persévérance. L’insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés de mes yeux jusqu’en ses moelles; souvent il baissait la vue quand il attrapait mes regards ; une fois ou deux il fixa le sien sur moi, et je me plus à l’outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage et je me délectais à le lui faire sentir. Je me jouais de lui quelquefois avec mes deux voisins, en le leur montrant d’un clin d’œil, quand il pouvait s’en apercevoir ; en un mot, je m’espaçai sur lui sans ménagement aucun, autant qu’il me fut possible. » XYI, 469.)

Il est vrai que M. de Mesmes se vengea à sa

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