XVI, 4G2 ; XX, SG
façon, et put à son tour se baigner dans la rage de son adversaire. Deux ans après la scène du Parlement,
« une après-dînée, seul avec M. le duc d’Orléans, il m’apprit que le premier président lui avait demandé son agrément pour le mariage de sa fille aînée arrêté avec le duc de Lorges (1). Ma surprise et ma colère me firent lever brusquement et jeter mon tabouret à l’autre bout du petit cabinet d’hiver où nous étions. 11 n’y avait sorte de plaisirs essentiels que je n’eusse faits toute ma vie à ce beau-frère ; je n’avais donc garde de m’attendre qu’il choisît la fille d’un homme que je traitais en ennemi déclaré, à qui je refusais publiquement le salut, duquel je parlais sans aucune mesure et à qui je faisais des insultes publiques tout autant que l'occasion s'en présentait. Je ne me contraignis donc pas avec M. le duc d’Orléans sur un mariage qui m’offensait si vivement. M. le ducd’Orléans n'osa trop rire du torrent que je débondai, me voyant si outré. » (XV11I, 77.)
Ces quelques phrases nous en apprennent bien plus qu’une dissertation sur l'abîme qui séparait, il n’y a pas deux siècles encore, la noblesse de robe et la noblesse d’épée. Le mariage eut lieu pourtant ; Saint-Simon fit aux désirs de sa femme « ce sacrifice vraiment sanglant. » Il y eut donc une sorte de trêve armée entre le duc et le président ; mais la vieille rancune bouillonnait toujours.
(1) Beau-frère de Saint-Simon,
« Je consenlis que le contrat fût signé, et de voir la duchesse de Lorges à l’hôtel de Lauzun, sans personne autre que la duchesse de Lauzun. Cela se passa debout en un moment, et fort cavalièrement de ma part. Le lendemain, le premier président vint chez moi en robe de cérémonie, où il m’accabla de compliments et de respects. Je fus sec, mais poli, comme je m’y étais engagé .
(M. de Mesmes) désira avec grande ardeur donner une espèce de repas de noce où je voulusse bien être avec Mmc de Saint-Simon ; j’y consentis encore ; le repas fut excellent et magnifique, et accompagné, de la part du premier président et des siens, de tout ce qui me pouvait plaire en façons et en discours. De l’un à l'autre on se laisse conduire à tout. M,ne de Saint-Simon désira si fort que nous leur donnassions un repas aussi comme de noce, qu’il fallut bien y consentir. Lé premier président ne l’osait espérer, et en parut transporté de joie. Il fut des mêmes personnes qui avaient été de celui du premier président, et je m’y donnai la torture pour y faire médiocrement bien. Ainsi finit la division atroce qui me séparait du premier président, avec tant d’éclat si continuellement soutenu depuis l’affaire du bonnet, et que ce mariage avait comblée de nouveau. Dans la suite, le premier président vint de temps en temps chez moi, puis plus souvent, moi quelquefois chez lui, jusqu’à la fin de sa vie ; on peut croire qu’il n’y eut que de la civilité et que la conversation n’était pas intéressante. » (XVIII, 79, 80.)
On pourrait poursuivre ce martyrologe des victimes de Saint-Simon. M. de Mesmes n’a rien à envier à M. de Novion, ni ce dernier à Lamoi-
gnon, ni ceux-ci à Yillars ; mais en tête du cortège marche M. du Maine, comme il convient à un prince du sang, même légitimé. On est loin des sentiments de la lettre à M. de Rancé et des timidités de Y Introduction. La fougue du tempérament a été la plus forte ; la religion elle-même n’a pu faire rentrer la griffe que l’instinct pousse au dehors et tend pour l’agression.
Ce n’est pas toujours dans l’emportement de sa verve rancunière que Saint-Simon blesse ses contemporains. 11 lui arrive aussi de blesser par la profondeur même de son analyse morale, qui, scrutant au fin fond des consciences, découvre tout, qualités et défauts, et ajoute sans le vouloir aux uns et aux autres.
« Peu s’en faut, dit Sainte-Beuve, qu’il n’ait fait ainsi de Fénelon une de ses victimes ; car au milieu des charmantes et délicieuses qualités qu’il lui reconnaît , il insiste perpétuellement sur une veine secrète d’ambition, qui, au degré où il la suppose, ferait de Fénelon un tout autre homme que ce qu’on aime à le voir en réalité (1). »
On ne saurait faire le tour de cette âme féminine de Fénelon avec plus de chatoiements et de grâces caressantes. Les pages que Saint-Simon lui consacre sont divines ; tout y paraît éloge ; Récriai Causeries du lundi , il, 6.
vain semble mettre quelque coquetterie à parler avec une infinie souplesse de cet homme auquel il prête jusqu’au raffinement de la coquetterie d’esprit (1). Mais, n’est-ce pas le trahir que de tempérer tant de vertus par une ambition toujours en éveil et en même temps assez savante pour toujours se contenir ? C’est le refrain des couplets pleins de charme que Saint-Simon consacre à Fénelon.
« Il n’avait eu garde de chercher à se procurer Cambrai; la moindre étincelle d’ambition aurait détruit tout son édifice. » (I, 287.)
« La crainte de déplaire aux ducs et à Madame de Maintenon lui fit faire bouclier de modestie. » (I, 286.) •
et Confiné depuis douze ans dans son diocèse , ce prélat y vieillissait sous le poids inutile de ses espérances. » (IX, 288.)
« Adroit surtout dans l’art de porter les souffrances, il en usurpait un mérite qui donnait tout l’éclat au sien. » (IX, 290.)
« Sans entreprendre de le sonder, on peut dire hardiment qu’il n'était pas sans soins et sans recherche de tout ce qui pouvait le raccrocher et le conduire aux premières places. » (IX, 291.)
« Il mourut à Cambrai le 7 janvier de cette année, au milieu des regrets intérieurs, et à la porte du comble de ses désirs. Il savait Tétât tombant du roi, il savait ce qui le regardait après lui. Il était déjà consulté du
(1) Le portrait de Fénelon a été traité à plusieurs reprises; voir I
dedans et recourtisé du dehors, parce que le goût du soleil levant avait déjà percé.
« Que de puissants motifs de regretter la vie, et que la mort est amère dans des circonstances si parfaites et si à souhait de tous côtés ! Toutefois il n’y parut pas. Soit amour de la réputation, qui fut toujours un objet auquel il donna toute préférence, soit grandeur d’âme qui méprise enfin ce qu’elle ne peut atteindre, soit dégoût du monde si continuellement trompeur pour lui, et de sa figure qui passe et qui allait lui échapper, soit piété ranimée par un long usage, et ranimée peut-être par ces tristes, mais puissantes considérations, il parut insensible à tout ce qu’il quittait. » (XI, 445.)
N’y a-t-il pas quelque chose de trop peut-être dans cette insistance à placer surtout en lumière, chez cet homme, la passion qu’il mit le plus de soin à cacher lui-même et qu’il dissimula à tous les regards ? Cette divination de l’écrivain est un charme pour le lecteur, dont la malignité s’accommode fort bien de ce déshabillement impitoyable des consciences. Mais on voudrait être sûr que, dupe de sa propre puissance créatrice, l’écrivain n’a rien inventé, et qu’en livrant ainsi au démon de l’ambition l’âme en apparence pacifiée de Fénelon, il n’a pas été luimême la victime du démon de l’analyse, qui, de fouille en fouille, l’a entraîné au delà des frontières du vrai.
C il A PITRE VI
LES MÉMOIRES
Le projet d’écrire ses Mémoires et de se faire l’historien de son temps est d’ordinaire un projet d’arrière-saison. Cette pensée vient le plus souvent aux hommes qui ont fortement agi et qui peuvent se flatter d’avoir si bien mêlé leur propre personnage aux faits contemporains que les raconter est encore une manière de se raconter euxmêmes. Alors, quand l’âge ou la disgrâce ferment la période de l’action, les mémoires sont comme une revanche sur l’ennui du désœuvrement et l’amertume d’une oisiveté sans espoir. Dire ce que l’on fit est encore une forme de l’action. Ces historiens d’eux-mêmes, et de leur temps à propos d’eux-mêmes, sont des historiens d'accident et d’occasion. Ceci n’est point pour diminuer leur mérite ; il nous plaît seulement d’analyser leurs motifs et de discerner le véritable caractère de leur inspiration.
Mais voici un exemple rare, et qui se peut ofirir
LES MÉMOIRES
comme un vrai modèle de vocation. Au seuil de la vie, à la veille d’agir et quand, nouveau venu, on ne sait point encore s’il vous sera donné de vous signaler par des actes, se lier comme par un vœu à l’œuvre d’étudier son temps pour le raconter : cela est presque inouï et paraît comme le signe d’un génie à part, seul peut-être de son ordre, écrivain sans ancêtres et sans famille. C’est le fait de Saint- Simon.
De bonne heure, il ne montra qu’indifférence pour les éludes ordinaires de la jeunesse ; il parle même de « sa froideur pour les lettres », qui ne se vengèrent pas ; mais il était né liseur, et sa curiosité, dédaignant les fictions romanesques, s’attacha aux réalités de l’histoire. Un infaillible instinct lui montrait sa voie. Bien qu’il l’ait suivie sans dévier depuis l’âge de dix-neuf ans, devenu vieux, il paraît trouver qu’il aurait pu la parcourir plus brillamment encore ; et cette modestie dans l’expression n’est pas sans charme.
« J’ai toujours pensé que si on m’avait fait moins perdre de temps aux lettres et qu’on m’eût fait faire une étude sérieuse de l’histoire, j’aurais pu y devenirquelque
chose. » (I, 3.)
Il se jeta donc, il s’abîma dans la lecture des mémoires relatifs à notre histoire depuis François Ier; il éprouva sans doute ce frisson de l’artiste
encore inconscient, en face de l’œuvre qu’il croit pouvoir égaler : « Ed ancliio sonopittore! » ; et le projet se forma dans son esprit d’écrire les Mémoires de son temps.
Certes la muse de l’histoire ne l’occupait point seule, même à cette heure décisive ; il avait le « désir et l’espérance d’être de quelque chose » ; et de fournir lui-même, non sans gloire, un peu de la matière de son récit. Sa Clio n’est point sans quelque ambition; faire pour raconter et savoir pour dire, voilà le rêve de cet adolescent passionné et méthodique, ambitieux et contenu, fougueux et clairvoyant, qui trouve avant vingt ans un but à sa vie et qui en parcourt la carrière, soixante ans encore, sans l’avoir un seul instant perdu de vue.
Une objection capitale s’offrit immédiatement à l’esprit de Saint-Simon : l’entreprise n’était pas sans quelque péril. Un demi-siècle plus tard, il écrivait :
« Celui qui écrit l’histoire de son temps, qui ne s’attache qu’au vrai, qui ne ménage personne, se garde bien de la montrer. Que n’aurait-il point à craindre de tant de gens puissants, offensés en personne ou dans leurs plus proches par les vérités les plus certaines, et en même temps les plus cruelles! Il faudrait donc qu’un écrivain eût perdu le sens pour laisser soupçonner seulement qu’il écrit. Son ouvrage doit mûrir sous la clef et les plus sûres serrures. » (1, p. ux.)
LES MÉMOIRES
Avant même de commencer à recueillir les matériaux de son oeuvre, Saint-Simon avait pris « la résolution bien ferme d’en garder le secret à soi seul. » Cette précaution lui parut remédier à tout ; et
« en juillet 1694, étant mestre de camp d’un régiment de cavalerie de son nom, dans le camp de Guinsheim sur le Vieux-Rhin, » (I, 3.)
il commença ses Mémoires. Il avait dix-neuf ans.
Ce n’était que l’œuvre de préparation ; car la rédaction elle-même (1) ne devait être entreprise que de longues années plus tard. Saint-Simon, qui médit des lettres, avait cependant un sens littéraire trop vif et trop juste pour offrir comme Mémoires de simples notes journalières et des feuillets réunis entre eux par le seul lien des
dates successives. On n’écrit pas l’histoire au jour le jour ; la chronique seule s’accommode de ce manque d’horizon de l’observation et de la notation quotidiennes. Le large jugement de l’histoire réclame plus d’air et de perspective ; il faut laisser aux petits faits le temps de se produire, de s’accumuler et de tomber; aux grands faits, celui de développer leurs conséquences ; aux caractères, le loisir de se manifester dans la féconde
(l)Tout au moins la rédaction dans son grand jet continu et sous sa forme définitive.
variété des occasions. Une journée est trop peu de chose; l’espace y fait défaut pour le recul nécessaire à qui veut bien voir.
Mais si les événements, môme considérables, ne sont pas fixés à l’heure meme où ils se produisent, le détail perdra nécessairement de sa précision ; l’incertitude se glissera rapidement dans le témoignage le plus sincère ; l’intensité de vie de l’observation directe s’atténuera. Il faut donc combiner la double méthode de la chronique et de l’histoire et jeter dans les fondations du monument les innombrables menues observations des faits quotidiens, notés sur l'heure, emmagasinés et mûris par le temps.
Qu’il l’ait fait ou non de propos délibéré, ce fut la méthode de Saint-Simon. La période de préparation s’ouvrit avant 1694, peut-être en 1091, pour ne se fermer, à vrai dire, jamais. La composition elle-même fut l’œuvre des toutes dernières années ; commencée aux environs de 1743, elle ne fut probablement terminée que vers 1733, deux ans avant lamort de l’auteur.
L’idée que Saint-Simon se fait de la grandeur de cette œuvre historique des Mémoires, on la verra se dégager nettement de la page suivante, où il juge Dangeau :
« Dès les commencements qu’il vint à la cour,
LES MÉMOIRES
Dangeau se mit à écrire tous les soirs les nouvelles de la journée ; et il a été fidèle à ce travail jusqu’à sa mort. Il le fut aussi à les écrire comme une gazette, sans aucun raisonnement, en sorte qu’on n’y voyait que les événements avec une date exacte, sans un mot de leur cause, encore moins d’aucune intrigue, ni d’aucune sorte de mouvement de cour, ni d’entre les particuliers.
« La bassesse d'un humble courtisan, le culte du maître ou de tout ce qui est ou sent la faveur, la prodigalité des plus fades et des plus misérables louanges, l’encens éternel et suffocant jusque des actions du roi les plus indifférentes, la terreur et la faveur suprême qui ne l’abandonnent nulle part pour ne blesser personne, excuser tout... Tout ce que le roi a fait chaque jour, même de plus indifférent, et souvent les premiers princes et les ministres les plus accrédités, quelquefois d’autres sortes de personnages, s’y trouvent avec sécheresse pour les faits, mais tant qu’il se peut avec les plus serviles louanges, et pour des choses que nul autre que lui ne s’aviserait de louer.
« Il est difficile de comprendre comment un homme a pu avoir la patience et la persévérance d’écrire un pareil ouvrage tous les jours pendant plus de cinquante ans, si maigre, si sec, si contraint, si précautionné, si littéral à n'écrire que des œuvres de la plus repoussante aridité. Mais il faut dire aussi qu’il eût été difficile à Dangeau d’écrire de vrais mémoires, qui demandent qu’on soit au fait de l’intérieur et des diverses machines d’une cour. Quoiqu’il n’en sortit presque jamais, et encore pour des moments, quoiqu’il y fût avec distinction et dans les bonnes compagnies, quoiqu’il y fût aimé, et même estimé du coté de l’honneur et du secret, il est pourtant vrai qu’il ne fut jamais au fait
d’aucune chose ni initié dans quoi que ce fût. Sa vie frivole et d’écorce était telle que ses Mémoires; il ne sentait rien au delà de ce que tout le monde voyait; il se contentait aussi d’être des festins et des fêtes ; sa vanité a grand soin de l’y montrer dans ses Mémoires ; mais il ne fut jamais de rien de particulier. Ce n'est pas qu’il ne fût instruit quelquefois de ce qui pouvait regarder ses amispar ceux mêmes qui, étant quelques-uns des gens considérables , pouvaient lui donner quelques connaissances relatives ; mais cela était rare et court. Ceux qui étaient de ses amis de ce genre en très petit nombre, connaissaient trop la légèreté de son étoffe pour perdre leur temps avec lui. » (XVIII, 61.)
Les événements, avec leur date exacte, fidèlement notés en style de gazette : voilà Dangeau. Une œuvre semblable ne mérite pas le nom de Mémoires; elle manque de l’ampleur d'exposition, sans laquelle une page d’histoire ne saurait vivre. Dangeau n’a donc fait que la moitié de sa tâche : noter au jour le jour et entasser des matériaux ; mais il a cru que cet entassement suffisait à faire un monument ; il est singulièrement diminué par cette erreur.
Dangeau a voulu voir ; mais a-t-il su voir? Son caractère ne le préparait guère à ce rôle. Il était de trop légère étoile pour donner confiance aux confidents bien informés.
ü semble que Saint-Simon, en traçant ce crayon de Dangeau, ait surtout accusé les traits
LES MÉMOIRES
par lesquels cette physionomie fait contraste avec la sienne propre : la sécheresse du plan et la mesquinerie de la méthode, la notation exacte, mais qui ne sait pas donner aux événements ces longues ramifications par où ils s’enchevêtrent et se tiennent ; un vif désir d’être bien informé, avec des ressources insuffisantes pour y parvenir. Prenez l’opposé de cette méthode, de cet esprit, de cette situation ; vous avez Saint-Simon.
Le goût et le talent de voir vont généralement de compagnie ; quand le regard n’atteint que la surface des choses, on prend peu d’intérêt à leur spectacle et on ne perd pas son temps à le suivre. Ces qualités sont nécessaires aux gens qui s’offrent le régal d’assister au déroulement des choses de leur temps; sans elles leur plaisir serait moins varié et moins intense. Mais il faut convenir que jamais le goût et le talent d’observer ne furent associés ^ à un degré plus éminent que chez Saint-Simon.
Sa curiosité est d’une effronterie naïve; elle est pour lui l’instrument essentiel ; il le sent et il la caresse avec complaisance ; il n’éprouve aucun embarras à nous entretenir de sa faiblesse; le mot
de curiosité revient mainte et mainte fois sous sa plume. On devine que sa curiosité satisfaite est pour lui une raison suffisante de vivre. Elle lui fait oublier tout, jusqu’aux fatigues de l’insomnie qu’elle amène. A la mort de Monseigneur,
a la raison plutôt que le besoin nous fit coucher ; mais avec si peu de sommeil qu’à sept heures du matin j’étais debout ; mais, il faut l'avouer, de telles insomnies sont douces et de tels réveils savoureux. » (IX, 129.)
Chez lui ce besoin de curiosité est si vif que rien ne saurait en émousser l’aiguillon. Dans les scènes même où d’autres sentiments, tels que la joie, la douleur, l’espérance, menaceraient d'envahir l’être entier et de l’absorber, la passion de voir est encore la plus forte. Il y a comme une subordination des autres facultés de l’âme à cette puissance souveraine. C’est bien la marque de l’artiste, tel que la nature l’a pétri et l’a voulu, le sceau d’une organisation originale, prédestinée à son œuvre. Le passage suivant est comme un ruissellement de joie, après une immense satisfaction de curiosité; c’est aussi la théorie faite de main d’artiste, détaillée avec amour, des subtiles jouissances que goûte à voir celui qui sait voir.
A la nouvelle delà mort de Monseigneur,
« je tâchai de n'en être pas bien aise. Je ne sais trop si j’y réussis bien ; mais au moins est-il vrai que ni
LES MÉMOIRES
joie ni douleur émoussèrent ma curiosité , et qu’en prenant bien garde à conserver toute la bienséance, je ne me crus pas engagé par rien au personnage douloureux « 11 faut avouer que, pourqui estbien au fait de la carte intime d’une cour, les premiers spectacles d’événements rares de cette nature, si intéressants à tant de divers égards, sont d’une satisfaction extrême. Chaque visage vous rappelle les soins, les intrigues, les sueurs employés à l'avancement des fortunes, à la formation, à la force des cabales ; les adresses à se maintenir et à en écarter d’autres ; les moyens de toute espèce mis en œuvre pour cela ; les liaisons plus ou moins avancées,
les éloignements, les froideurs, les haines, les mauvais
offices, les manèges, les avances, les ménagements, les petitesses, les bassesses de chacun ; le déconcertement des uns au milieu de leur chemin, au milieu ou au comble de leurs espérances ; la stupeur de ceux qui en jouissaient en plein, le poids donné du même coup à leurs contraires et à la cabale opposée ; la vertu de ressor qui pousse dans cet instant leurs menées et leurs concerts àbien, la satisfaction extrême et inespérée de ceuxlà (et j’en étais des plus avant), la rage qu’en conçoivent les autres, leur embarras et leur dépit à la cacher. La promptitude des yeux à voler partout en sondant les âmes, à la faveur de ce premier trouble de surprise et de dérangement subit, la combinaison de tout ce qu'on y remarque, Tétonnement de ne pas trouver ce qu’on avait cru de quelques-uns, faute de cœur et d’assez d’esprit en eux, et plus en d’autres qu’on n’avait pensé ; tout cet amas d’objets vifs et de choses si importantes forme un plaisir à qui le sait prendre, qui, tout peu solide qu’il devient, est un des plus grands dont on puisse jouir dans une cour. » (IX, 126.)
Cette promptitude des yeux à voler partout, voilà bien un mottrouvépourcaraetériser Saint-Simon. Ses yeux tiennent dans les Mémoires le premier rôle; c’est le premier et le plus sûr élément d’information ; s’il importe d’écouter et d’entendre, il importe bien autrement de voir. Elle est de Saint-Simon l’expression : « le coup d’œil que j 'assénai vivement sur lui (1); » — « j’assénai ma prunelle étincelante sur le premier président (2) ». Dans toute scène importante, la part de ses yeux est prépondérante; il s’en rend compte et il le dit :
« Je regardai le roi avec feu entre deux yeux. » (VIII, 61.)
« Je répliquai, regardant le roi fixement... > (IV, 229.)
« J’étais infiniment attentif à percer M. le duc d'Orléans de mes regards. » (VIII, 34.)
On multiplierait les exemples à l’infini. C’est qu’en effet l’œil est un instrument de divination autant que d’observation; son témoignage porte plus loin que celui de l’ouïe ; où la parole réussit à mentir, l’attitude ne saurait tromper. Aussi Saint-Simon met-il sous le feu de son regard ceux qu’il veut étudier. On eût pu lui appliquer le mot qu’il dit de Fénelon :
(1) ix, 118. — Saint-Simon parle aussi xvi, 458 ) du (( feu et du brillant significatif » de ses yeux.
(2) xvi, 458.
LES MÉMOIRES
« Des yeux dont le feu et l’esprit sortaient comme un torrent. » (XI, 438.)
Ce regard implacable fouille jusqu'à ceux qu’il aime le mieux et découvre le mensonge des douleurs apprêtées. C’est le lendemain de la mort de Monseigneur :
« On peut juger qu’on ne dormit guère cette première nuit (à Versailles). M. le Dauphin (duc de Bourgogne) et Mme la Dauphine ouïrent la messe ensemble de fort bonne heure. J'y arrivai sur la fin et les suivis chez eux.... Leurs yeux étaient secs à merveille, mais très compassés, et leur maintien les montrait moins occupés delà mort de Monseigneur quede leur nouvelle situation. Un sourire qui leur échappa en se parlant bas et de fort près, acheva de me le déclarer . » (IX, 160.)
Voici une scène où se manifestent d’une façon dramatique cette faculté de scruter par le regard et cette sorte de bouleversement qu’amène une découverte inattendue dans les bas-fonds de Pâme humaine. Saint-Simon et le Père Tellier se sont enfermés en tête à tête dans un arrière-cabinet obscur, pour s'entretenir de la Constitution.
« Il me dit tant de choses sur le fond et sur la violence pour faire recevoir la Bulle, si énormes, si atroces, si effroyables, et avec une passion si extrême, que j’en tombai en véritable syncope. Je le voyais bec à bec entre deux bougies, n’y ayant du tout que la largeur de la
table entre-deux; éperdu tout à coup par l’ouïe et par la vue, je fus saisi tandis qu’il parlait, de ce que c’était qu’un Jésuite, qui, par son néant personnel et avoué, ne pouvait rien espérer pour sa famille; ni par son état et par ses vœux, pour soi-méme, pas meme une pomme ni un coup de vin plus que tous les autres;
qui par son âge touchait au moment de rendre compte à
Dieu, et qui, de propos délibéré et amené avec grand artifice, allait mettre l'État et la religion dans la plus terrible combustion...
« Ses profondeurs, les violences qu’il me montra, tout cela ensemble me jeta en une telle extase que tout à coup je me pris à lui dire en l’interrompant : « Mon Père, quel âge avez-vous? »> Son extrême surprise, car je le regardais de tous mes yeux qui la virent se peindre sur son visage, rappela mes sens, et sa réponse acheva de me faire revenir à moi-même, « Hé ! pourquoi, me dit-il en souriant, me demandez-vous cela? » L'effort que je me fis pour sortir d'un sproposito si unique et dont je sentis toute l’effrayante valeur, me fournit une issue : « C’est, lui dis-je, que je ne vous avais jamais tant regardé de suite qu’en ce vis-à-vis et entre ces deux bougies, et que vous avez le visage si bon et si sain avec tout votre travail, que j’en suis surpris. » Il goba la repartie et me répliqua qu'il avait soixante-quatorze ans, qu’en effet il se portait très bien, qu’il était accoutumé de toute sa vie â une vie dure et de travail; et de là reprit où je l’avais interrompu. » (XI, 14 J
Ce petit cabinet noir où Saint-Simon et Le Te! lier se sont comme murés pour se faire une solitude est bien l’idéal de la cache telle que
LES MÉMOIRES
Saint-Simon souhaita bien souvent d’en avoir une, pour épier sans être vu.
« J'aurais acheté cher une cache derrière la tapisserie, (VIII, 283.)
dit-il crûment, à propos de l’humiliation de la duchesse, lorsque le mariage du duc de llerry fut déclaré.
Voir, écouter, voilà les deux passions jumelles qui se disputent Saint-Simon. Elles le dominent si bien que la vanité même, si forte pourtant chez ce personnage, leur cède le pas, si elles entrent en contlit. Quand le czar fait le voyage de Paris en 1 71 1, Saint-Simon préfère ne pas lui être présenté, pour conserver devant lui toute sa liberté d’investigation.
« Je m’en allai chez d’Antin bayer tout à mon aise... J'entrai dans le jardin où le czar se promenait. Le maréchal de Tessé qui me vilde loin vint à moi, comptant me présenter au czar. Je le priai de s’en bien garder et de ne point s’apercevoir de moi en sa présence, parce que je voulais le regarder tout à mon aise, le devancer et l’attendre tant que je voudrais pour le bien contempler, ce que je ne pourrais plus taire si j’en étais connu. Je le priai d’en avertir d’Antin, et avec cette précaution je satisfis ma curiosité tout à mon aise. » (XIV, 435.)
Faut-il être surpris que pour un témoin si aigu la fuite desheuresfûl infiniment rapide? Il s’agit de
la grande scène du mariage du duc de Chartres.
« La politique rendit cet appartement languissant en apparence, mais en effet vif et curieux. Je le trouvai court dans sa durée ordinaire. » (I, 24.)
Mais, si ingénieuse et si ardente que soit cette passion de voir, elle ne saurait se satisfaire complètement elle-même. Aussi la curiosité de Saint- Simon s’exerce-t-elle par les yeux d’autrui, quand les siens n’y sauraient suffire. De bonne heure, il avait multiplié ses relations, et comme tendu le réseau de ses amitiés de manière à
« démêler, à savoir et à suivre journellement toutes sortes de choses toujours curieuses , ordinairement utiles, souvent d’un grand usage. » (IX, 296.)
Il exploitait ces amitiés pour son instruction quotidienne, comme si, en les formant, il n’eîit songé qu’à l’intérêt des confidences , au lieu de suivre la pente des sympathies. 11 démonte luimême, pour les mieux découvrir, les ressorts de son information, à propos de la grande cabale des Bourguignons et des Vendômistes.
a Entièrement uni aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse et à presque toute leur famille, lié entière-
LES MÉMOIRES
ment avec Chamillart jusque dans sa plus profonde disgrâce, fort bien avec les Jésuites et avec Mgr le duc de Bourgogne, bien aussi, quoique de loin et par les deux ducs, avec M. de Cambrai sans connaissance immédiate, mon cœur était à cette cabale, qui pouvait compter Mgr le duc de Bourgogne à elle envers et contre tous.
« D’autre part, dépositaire delà plus entière confiance domestique et publique du chancelier et de toute sa famille, en continuelle liaison avec le duc et la duchesse de Villeroy, et par eux avec le duc de la Rocheguyon, qui n’était qu’un avec eux, en confiance aussi avec le premier écuyer, avec du Mont, avec Bignon (lui et sa femme dans toute celle de Mlle Choin, et ces derniers de la cabale de Meudon), je ne pouvais désirer qu’aucune des deux autres succombât, d'autant plus que les ménagements constants d’Harcourt pour moi étaient tels qu’ils m’ôtaient tout lieu de le craindre, et me donnaient tout celui d’entrer plus avant avec lui toutes les fois que je faurais voulu.
(< Je n’oserais dire que l’estime de tous ces principaux personnages, jointe à l’amitié que plusieurs d’eux avaient pour moi, leur donnait, d'Harcourt excepté, une liberté, une aisance, une confiance entière à me parler de ce qui se passait de plus secret et de plus important, non quelquefois sans qu'il leur échappât quelque chose sur ceux de mes amis qui leur étaient opposés. J’en savais beaucoup plus par le chancelier et par le maréchal de Boufflers que par les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers.
« A ces connaissances sérieuses, j’ajoutais celle d’un intérieur intime de cour par les femmes les plus instruites et les plus admises en tout avecMme la duchesse de Bourgogne, qui vieilles et jeunes en divers genres,
voyaient beaucoup de choses par elles-mêmes et savaient tout de la princesse, de sorte que jour à jour j'étais informé du fond de cette curieuse sphère, et fort souvent par les mêmes voies, de beaucoup de choses secrètes du sanctuaire de Mmcde Maintenon.
« La bourre même eu était amusante, et parmi celte bourre rarement n’y avait pas quelque chose d'important et toujours d’instructif pour quelqu’un fort au fait de toutes choses. J’y étais mis encore quelquefois d’un autre intérieur, non moins sanctuaire, par des valets très principaux, et qui, à toute heure, dans les cabinets du roi, n’y avaient pas les yeux ni les oreilles fermées.
« Je me suis donc toujours trouvé instruit journellement de toutes choses par des canaux purs, directs et certains, et de toutes choses grandes et petites. Ma curiosité, indépendamment d’autres raisons, y trouvait fort son compte. » (VII, 297.)
On trouve, à leur place, cités dans les 1 Mémoires, les noms des personnes par lesquelles Saint- Simon se faisait instruire des choses qu’il ne pouvait voir lui-même et apprendre directement ; la liste en serait longue et bigarrée. Elle offrirait dans un pêle-mêle inattendu les plus grands seigneurs et les gens de la domesticité du roi et des princes, les médecins, les chirurgiens, les apothicaires, les valets de chambre ; tous ceux enfin pour lesquels, à certaines heures, la vie intime se découvre ou que leur humilité même fait tenir pour rien et mêle à tout.
Sni oubliait la fierté du rang pour faire parler
LES MÉMOIRES
ces témoins inférieurs, Saint-Simon savait étouffer ses colères, et garder avec ceux mêmes qu’il devait le plus maltraiter dans ses Mémoires la liberté de relations qui ouvre les hommes les uns aux autres. 11 obtient un entretien secret du Père Tellier et le traite en ami : il a pris sa revanche en traçant de lui le portrait suivant :
« Sa vie était dure par goût et par habitude; il ne connaissait qu’un travail assidu et sans interruption; il l’exigeait pareil des autres sans aucun égard, et ne comprenait pas qu’on en dût avoir. Sa tête et sa santé étaient de fer, sa conduite en était aussi, son naturel cruel et farouche. Confit dans les maximes et dans la politique de la Société (de Jésus), autant quela dureté de son caractère s’y pouvait ployer, il était profondément faux, trompeur, caché sous mille plis et replis; et quand il put se montrer et se faire craindre, exigeant tout, ne donnant rien, se moquant des paroles les plus expressément données, lorsqu’il ne lui importait plus de les tenir, et poursuivant avec fureur ceux qui les avaient reçues. C’était un homme terrible qui n’allait à rien moins qu’à destruction, à couvert et à découvert, et qui, parvenu à l’autorité, ne s’en cacha plus. » (VII, 53.)
Les exemples de celte différence de traitement, dans la vie et dans les Mémoires, ne sont point rares chez Saint-Simon; on pourrait montrer un semblable désaccord entre le faire et le dire à propos du duc de Noailles, du premier président
de Mesmes, et demaint autre. Il serait aisé de crier au scandale et d’accuser cette vertu un peu molle qui attend pour se retrouver tout entière la solitude d’une vieillesse occupée à écrire. Saint- Simon se charge lui-même de répondre : « Le stoïque est une belle et noble chimère (1) ». Ce grand curieux et ce redoutable indiscret fit trêve à ses inimitiés, dans la seule pensée d’alteindre le vrai par des voies plus nombreuses et plus sûres.
Il faut lire l’inventaire des manuscrits « du dit feu seigneur duc de Saint-Simon », donné le 25 et le 27 juin 1 755, en cinq vacations successives, par le procureur du Châtelet Grimperel et le notaire Delaleu(2), pour se représenter la somme incroyable des travaux préliminaires sur lesquels Saint-Simon fonda ses Mémoires. Le seul classement de ces manuscrits exigea quatorze vacations, réparties en sept journées, du 3 au 12 juin. Le manuscrit des Mémoires , porté au n° 131 , et remplissant onze portefeuilles, avec 172 cahiers, ne forme qu’un seul numéro , dans