‹ Saint-SimonChapitre 16 sur 21 · XX · texte numérisé non relu

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(2) Cette liste est donnée dans l’ouvrage de M, Armand Baschet qui a pour titre : Le duc de Savit-Simon , son cabinet et rhistoriqu de ses manuscrits, (1874, E. Plon.)

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cet immense répertoire. Nous citons au hasard : N'° 1 . Traité historique de la noblesse... N° 32 .Trois volumes in-folio intitulés Mémoires sur les ducs et pairs. — N° 33. Un vol. in-folio intitulé : « Des 'pairies de France et d’ Angleterre et des Grands d’Espagne ». — N°3h.Unvol. in-folio. Des pairies de France .

A° 35. Un vol. in-folio. Duchés et Comtés-pairies. — A10 36. 37 vol. in-folio intitulés Mémoires de Dangeau. avec des notes et réflexions. — N" 40. Vingt cahiers sur les Te Deum. — A0 41. 28 cahiers sur les Te Deum. — N° 48. 9 cahiers sur les Officiers de la couronne. —

A0 49. 1 3 cahiers sur les sacres et couronnements. — AT° 50. 26 cahiers sur les Pompes funèbres des rois. — iV°66.22 cahiers sur les Régences. — N° 71. 30 cahiers sur le règlement pour la maison du Roi. — A0 72. 11 cahiers au sujet des monnaies. — N° 75. 20 cahiers concernant les gouverneurs et ambassadeurs. — A0 76. 29 cahiers concernant les Etats généraux... etc., etc...

Cet extrait suffit à montrer avec quelle conscience Saint-Simon se prépara à son métier d’historien. Ce n’est pas en effet une œuvre de littérature personnelle qu’il veut donner, et un simple recueil de souvenirs dont sa vie serait le centre. Il s’agit pour lui d’écrire l’histoire de son temps, dans la mesure où il a pu en être soit l’observateur direct, soit le témoin bien informé. On est pénétré de respec^etmisenconfiancejpar le spectacle d’une

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semblable dépense de travail pour se mettre en état de produire l’œuvre rêvée.

Ce n’était donc pas un simple curieux aux écoutes, mais un chercheur laborieux, d’une infatigable patience. Pour compléter ses matériaux d’information, il fait parler les hommes et dévore les livres. Il lui faut un tableau complet des familles, avec leurs plus lointaines ramifications ; même en Espagne, sur un terrain qui semble dépasser son cadre, il étudie les noms et les armes des principales familles. Il veut inonder la scène de lumière, quand il fera revivre ses personnages.

Mais, l’heure venue d’élever son monument historique, le sentiment de l’art ne lui fera pas défaut; Saint-Simon a connu à la fois la conscience de l’érudit et les scrupules esthétiques de l’écrivain. 11 saura distinguer les mémoires etles Pièces. Il renverra aux Pièces tout ce qui, malgré l'importance documentaire, pourrait retarder le large flot de vie qui circule dans son œuvre. C’est la place des documents diplomatiques fournis par le marquis de Torcy, des détails sur la renonciation du roi d’Espagne Philippe V au trône de France, et de bien d’autres morceaux analogues.

Là aussi sont comme abrités de la commune indiscrétion et mis en un lieu plus secret certains

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passages où ses sentiments intimes se sont librement donné carrière. Il relie par un léger fil les Mémoires et les Pièces quand celles-ci doivent compléter les premiers.

« J’éprouvai à Fontainebleau une des plus grandes afflictions que je pusse recevoir, par la perte que je fis de M. de la Trappe... Ces Mémoires sont trop profanes pour rapporter rien ici d’une vie aussi sublimement sainte, et d’une mort aussi grande et aussi précieuse devant Dieu. Ce que je pourrais dire trouvera mieux sa place parmi les Pièces, page o. » (II, 446.)

Ainsi se suiventparallèlementet se soutiennent, dans la pensée de l’auteur, ces deux parties différentes de l’œuvre que les scrupules de sa délicatesse ou son raffinement d’artiste l’empêchaient de fondre en une masse grossière et indistincte.

L’œuvre de la rédaction définitive fut réservée pour les années de recueillement de la première vieillesse ; toutefois, de notables essais étaient écrits par intervalle, sous la première et vive impression des événements. Ainsi dès 1698, Saint-Simon envoyait à M. de Rancé la relation de son procès contre MM. de Luxembourg. Peut-être même y avait-il à cette date une première rédaction continue, puisque Saint-Simon dit dans sa lettre d’envoi :

« C’est, je crois, tout ce qu’il y a de plus âpre et de plus amer en mes Mémoires. »

Il est probable que les conversations avec quelques grands personnages, reproduites tout au long par Saint-Simon, avaient été fixées sous leur forme authentique au moment même ; on peut l’inférer du soin qu’il a pris de garantir leur authenticité et jusqu’à leur texte.

« Il me reste une observation à faire sur les conversations que j’ai eues avec bien des gens, surtout avec Mgr le duc de Bourgogne, M. le duc d’Orléans, M. de Beauvilliers, les ministres, le duc du Maine une fois, trois ou quatre avec le feu roi, enfin avec M. le duc et beaucoup de gens considérables, et sur ce que j’ai opiné, et les avis que j’ai pris, donnés ou disputés. Il y en a de tels, et en nombre, que je comprends qu'un lecteur qui ne m'aura point connu sera tenté de mettre au rang de ces discours factices que les historiens ont souvent prêtés du leur à des généraux d’armée, à des ambassadeurs, à des sénateurs, à des conjurés, pour orner leurs livres. Mais je puis protester avec la même vérité qui jusqu’à présent a conduit ma plume, qu’il n’y a aucun de tous ces discours, que j’ai tenus et que je rapporte, qui ne soit exposé dans ces Mémoires avec la plus scrupuleuse vérité, ainsi que ceux qui m’ont été tenus. » (XX, 92.)

Saint-Simon se rend très nettement compte des qualités que doivent offrir de bons Mémoires :

« Il n’y en peut avoir de bons que de parfaitement vrais, ni de vrais, qu'écrits par qui a vu et manié luimême les choses qu’il écrit, ou qui les tient de gens

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dignes de la plus grande foi, qui les ont vues et maniées. » (XX, S0-.)

Il peut se rendre le témoignage qu’il atout mis en œuvre pour savoir la vérité.

« On voit, par les Mémoires mêmes, que presque tout est puisé de ce qui a passé par mes mains, et le reste, de ce que j’ai su par ceux qui avaient traité les choses que je rapporte. Je les nomme ; et leur nom, ainsi que ma liaison intime avec eux, est hors de tout soupçon. Ce que j’ai appris de moins sûr, je le marque ; et ce que j’ai ignoré, je n’ai pas honte de l’avouer. De cette façon, les Mémoires sont desource, de lapremière main. » (XX, 9i.)

Saint-Simon n’avait pas encore quitté la cour, lorsque Dangeau mourut (1720). L’exemplaire complet de son Journal passa aux mains du duc de Luynes. Saint-Simon en obtint communi cation ; et il consacra quatre années (de 1734 à 1738) à étudier, à annoter l’œuvre du marquis. Il prit à Dangeau la seule chose que celui-ci pût lui donner : l’exactitude du détail et de la chronologie. Saint-Simon juge sévèrement la portée d’esprit de Dangeau ; mais nuln’a|plus exactement défini le vrai mérite de son journal.

« Avec cela, ses Mémoires sont remplis de faits que taisent les gazettes, gagneront beaucoup en vieillissant, serviront beaucoup à qui voudra écrire plus solidement pour l’exactitude de la chronologie et pour éviter confu-

sion. Enfin ils représentent, avec la plus désirable précision, le tableau extérieur de la cour, des journées, de tout ce qui la compose, les occupations, les amusements, le partage de la vie du roi, le gros de celle de tout le monde, en sorte que rien ne serait plus désirable pour l’histoire que d’avoir de semblables Mémoires de tous les règnes, s’il était possible, depuis Charles V, qui jetteraient une lumière merveilleuse parmi cette futilité sur tout ce qui a été écrit de ces règnes. » (XVIII, 63.)

Mais il y avait entre ces deux esprits une différence si profonde que leur rencontre devait amener une explosion. De leur vivant déjà, leurs atomes ne s’étaient jamais accrochés et ne s’étaient heurtés des pointes que pour mieux s’écarter.

a Je fus brouillé avec lui longtemps, pour un fou rire qui partit malgré moi, et que j’ai lieu de croire qu’il ne m’a jamais bien pardonné. Il faisait magnifiquement les honneurs de la cour, où sa maison et sa table, tous les jours grande et bonne, était ouverte à tous les étrangers de considération. Il m’avait prié à dîner. Plusieurs ambassadeurs et d’autres étrangers s’y trouvaient, et le maréchal de Villeroy qui était fort de ses amis, et chez qui sa noce s’était faite.

« Il fit peu à peu tomber àtable la conversation sur les gouvernements et les gouverneurs de provinces ; puis, se balançant avec complaisance, se mit à dire à la compagnie : « Il faut dire la vérité ; de tous nous autres, gouverneurs de province, il n’y a que M. le maréchal (en regardant Villeroy) qui soit demeuré maître de la sienne. » Les yeux de Mme de Dangeau et les miens se

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rencontrèrent dans cet instant ; elle sourit ; et moi je fis pis, quelque effort que je pusse faire ; car il était bon homme ; et je ne voulais pas le fâcher ; fnais cette fatuité fut plus forte que moi. » (XVIII, 58.)

Après la mort, et face à face avec le seul journal de Dangeau, ce ne fut plus le fou rire qui éclata, mais une sorte d’agacement, devant cet infatigable esprit de courtisanerie, une démangeaison de compléter, de rectifier, d’animer surtout. Aussi Saint-Simon ne peut-il se tenir d’ajouter au texte des annotations où sa verve éclate souvent en lumineuses saillies. Ce sont surtout des portraits, des anecdotes, de l’expressif et du vivant, qui se détache et ressort sur le ton gris du journal ; souvent aussi des observations sur les préséances, les droits, les rangs, les généalogies. On retrouve là, comme dans les Mémoires , de longues digressions sur l’Ordre du Saint-Esprit, sur les bâtards, sur les Lorrains, sur tout ce qui était pour Saint-Simon objet de passion.

Parfois, il note rapidement en marge un fait qui sera repris et longuement développé dans les Mémoires ; ailleurs il s’étend au contraire avec complaisance et rédige un morceau si complet, si achevé, qu’il pourra le transporter textuellement dans ses Mémoires : le tableau du règne de Louis XIV, présenté à la mort de ce prince.

Il nous paraît inexact de dire que les addi-

tions de Saint-Simon au Journal de Dangeau lui suggérèrent la première pensée de ses Mémoires ; on a vu que ce projet fut comme le principe même de son existence; il le suivit depuis l’adolescence avec une surprenante fixité et il n’attendit pas l’âge de cinquante-neuf ans pour trouver son illumination de Damas. M. Chéruel met plus exactement les choses au point quand il présente le travail de Saint-Simon sur le Journal de Dangeau comme une esquisse, un premier crayon des Mémoires. C’est en revivant ainsi année par année, jour par jour, heure par heure, les événements contemporains, en revoyant ses notes et ses pièces, que sa verve s’échauffe, et qu’il prépare le bouillonnement de ce précieux métal enflammé qui va se répandre dans ses Mémoires.

L’œuvre de préparation a donc duré près d’un demi-siècle : de 1694 à 1740, ou 1743. Pendant les vingt-sept premières années, de 1694 à 1723, Saint- Simon, mêlé au mouvement de la cour et des affaires, jette sur le papier ses notes, ses impressions, ses pensées sur les événements et les hommes. Puis, de 1723 à 1740 environ, il complète, vérifie, retouche. Sans doule, les Mémoires exis-

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taient déjà sous une forme fruste ; mais ce premier travail, qui eût été déjà d’un prix infini pour la postérité, ne pouvait contenter Saint- Simon. C’est cette œuvre de révision, de remaniement, de rédaction définitive que Saint-Simon entreprit et mena à bonne fin, de 1740 ou 1743 à

Vint ensuite un nouveau labeur, qui prouve le souci extrême de Fauteur. Saint-Simon recopia patiemment de sa main le manuscrit tout entier.

« Ces Mémoires sont écrits sur de grands cahiers infolio d'une dizaine de feuilles. Chaque page in-folio contient près de 80 lignes d’une écriture fine et serrée. Chacun des onze volumes du manuscrit n’est autre chose qu’un portefeuille, relié en veau écaillé, portant les armes du duc timbrées en or sur les plats, et dans l’intérieur duquel sont retenus par des cordonnets verts plusieurs de ces cahiers in-folio. Il y a pour tous ces cahiers répartis dans ces onze portefeuilles, une pagination qui va del jusqu’à près de3000. LeducdeSaint Simon a écrit ses Mémoires depuis la première jusqu’à la dernière page sans division de volumes ni de chapitres. Il n’a indiqué aucune interruption, aucun repos ni section dans son énorme récit. Il a disposé sa matière d’une façon que Buffon aurait approuvée. Celui-ci a dit en effet : « Tout sujet est un, et quelque vaste qu’il soit, il peut être enfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos, les sections ne devraient être d’usage que quand on traite des sujets différents. »

Ainsi avait procédé Bossuet en écrivant son Discours

sur ïhistoire universelle. La première édition de ce discours, publiée en 1681, ne contient pas de chapitres; tout marche d’un seul courant, sans suspension ni division. C'est dans des éditions postérieures qu'on a imaginé de couper ce discours en chapitres à l’aide des indications marginales qu’on a fait passer dans le texte. Saint-Simon a fait comme Bossuet. Ses Mémoires sont un vaste discours sur le siècle de Louis XIY et la Régence, et le sujet immense se déroule de 1691 à 1723, sans que ce discours de près de trois mille pages soit, à aucun endroit, coupé ni suspendu.

Son œuvre ne se compose donc pas, en réalité, de onze volumes manuscrits, mais de près de trois mille pages écrites de sa main et réparties dans onze portefeuilles. Le duc de Saint-Simon a simplement écrit en lettres majuscules sur la première page de son manuscrit les mots que voici : MÉMOIRES DE SAINCT-SIMON.

L’écriture du manuscrit est fine et serrée, les abréviations y sont nombreuses, les ratures fort rares. Saint- Simon a lui-même très exactement défini, dans un passage de ses Mémoires, le caractère de son écriture. Parlant du duc d’Orléans, auquel il avait soumis un travail manuscrit, il dit: a Ses yeux ne pouvaient lire ma petite écriture courante et pleine d’abréviations, quoique fort peu sujette aux ratures et aux renvois (1) ». *

Cette grande oeuvre de révision et de rédaction futaccomplie presque tout entière dans le calme de la vie des champs, à la Ferté-Vidame, pendant cette retraite pleine de dignité qui fut pour Saini-

(1) Lettre de M. Ernest G-allien, citée par M. Baschet, op. cit.

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Simon ce qu’il appelait un intervalle entre la vie et la mort. Dans quelles dispositions morales ?

Il est intéressant de le rechercher.

La mort subite du duc d'Orléans avait été pour Saint-Simon un coup de foudre. Tous les liens qui le rattachaient à la cour se trouvaient rompus ; et l'avenir politique se fermait devant lui. Il n’avait encore que quarante-huit ans ; c’est peutêtre le moment où l’ambition, déjà serrée de près par la vieillesse et voyant l’étoffe de la vie se rétrécir, fait sentir le plus vivement sa pointe. Mais la carrière politique de Saint-Simon comptait plus de déceptions que de succès ; il avait l’habitude de l’échec et se trouvait préparé à toute fâcheuse surprise.

« Je m’en allai à Paris, bien résolu de ne paraître devant les nouveaux maîtres du royaume que dans les rares nécessités ou de bienséances indispensables, et pour des moments, avec la dignité d’un homme de ma sorte, et de celle de tout ce que j’avais personnellement été. Heureusement pour moi, je n’avais, dans aucun temps, perdu de vue le changement total de ma situation, et pour dire la vérité, la perte de Mgr le duc de Bourgogne, et tout ce que je voyais dans le gouvernement m’avait émoussé sur toute autre de même nature. Je m’étais vu enlever ce cher prince au même âge que mon père avait perdu Louis XIII, c’est-à dire mon père à 36 ans, son roi de 41; moi, à 37, un prince qui n’avait pas encore 30 ans, prêt à monter sur Je

trône et à ramener dans le monde la justice, l’ordre, la vérité ;et depuis, un maître du royaume, constitué à vivre un siècle, tel que nous étions, lui et moi, l’un à l’autre, et qui n’avait pas six mois plus que moi. Tout m’avait préparé à me survivre à moi-même, et j’avais tâché d’en profiter. » (XX, 76.)

Une sorle de superstition l’avertit que son rôle est terminé. Déjà , onze ans auparavant, le souvenir de son père, supprimé en pleine fortune, s’était présenté à son esprit, quand le duc de Bourgogne lui manqua. Mais l’édifice de faveur, un moment relevé, s’écroulait de nouveau. La fortune s’offre rarement plus de deux fois au cours d’une même existence. Il était de sa destinée «de se survivre à lui-même. »

Quelques jours à peine après la mort du duc d’Orléans, Saint-Simon, écrivant au cardinal Gualterio, parle de cette perte qui est pour lui « irréparable en tout genre » ; il regrette de ne plus pouvoir ofïrir « à Son Éminence qu’un attachement stérile et d’inutiles désirs. »

Saint-Simon prit donc tout de suite, et fort exactement, la mesure de la fortune qui l’attendait ; et il semble s’y être résigné sans efïort. Du moins l’amertume de ce sacrifice n’empoisonna ni le reste de sa vie ni ses jugements. Au déclin des années, il écrivait avec une grande sérénité :

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« Le fil des choses m’a naturellement emporté à cette digression, et la douleur de la situation présente, à n’en pas taire les causes. A mon âge, et dans l'état où est ma famille, on peut juger que les vérités que j’explique ne sont mêlées d'aucun intérêt. Je serais bien à plaindre si c’était par regret d’être demeuré oisif depuis la mort de M. le duc d’Orléans. J’ai appris dans les affaires, que s’en mêler n’est beau et agréable qu’au dehors ; et de plus, si j’y étais resté, à quelles conditions ? Et il serait temps de m’en retirer à présent, où je n’aurais plus à envisager le compte que j’aurais à en rendre à Celui qui domine le temps et l’éternité, et qu’il demandera bien plus rigoureusement aux grands effectifs et aux puissants de ce monde qu’à ceux qui se sont mêlés de peu ou de rien. »

M. Chéruel se plaît à rapprocher les dates de la rédaction définitive des Mémoires de la période de fortune des Belle-isle et des Noailles. Il se représente Saint-Simon importuné dans l’obscurité de sa retraite par l’éclat de leur grandeur et prenant sa revanche en écrivant. Le reproche est-il fondé ? c’est un bien délicat problème de psychologie. Saint-Simon avait assez de sujets de prévention contre les Noailles pour que son hostilité n’ait pas besoin d’être expliquée par ce vilain sentiment de l’envie. Il fut passionné, susceptible, présomptueux, mais non envieux. Nous écarterons avec soin de sa mémoire ce soupçon qui la ternit.

11 est beaucoup plus exact de dire que l’imagination de Saint-Simon ne faisait que s’accroître avec les années (1), au lieu de subir leur . atteinte. Cette faculté qui est d’ordinaire comme un heureux épanouissement de la jeunesse et qui se développe sous la vive sensation de la nouveauté des choses, conserva chez ce vieillard privilégié toute sa puissance et tout son éclat. Elle lui représentait, dans leur détail pittoresque, avec toute l’intensité et le coloris de la vie, avec la fougue de leur mouvement, des événements prodigieusement éloignés, ou, pour tout autre, insignifiants.

Sans doute, le détail, Saint-Simon le retrouvait dans ses notes ; mais combien refroidi et inerte ! S’il l’avait reproduit tel qu’il s’offrait ainsi à lui, sans le vivifier, au lieu du large courant de vie qui circule comme un sang généreux dans son oeuvre, nous n’aurions eu qu’une succession de menus renseignements , froids et décolorés. Quand il reconstitue quelqu’une de ces grandes scènes où les personnages les plus divers et les plus nombreux se rencontrent, se croisent, se pressent, Saint-Simon ne raconte pas ; il peint. Son imagination est si fortement frappée de la réalité des choses, qu’il les reproduit

(1) L’observation est aussi de M. Chéruel,

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vingt ou trente ans après, comme il l’eût pu faire le jour même. Sa tête, pleine de souvenirs et toujours en travail, devait être dans un perpétuel bouillonnement. Sainte-Beuve raconte à ce propos une anecdote significative.

« Après sa retraite de la cour, il revint quelquefois à Paris, et allait en visite chez la duchesse de la Yallière ou la duchesse de Mancini; là, on raconte que, par une liberté de vieillard et de grand seigneur devenu campagnard, et pour se mettre plus à l’aise, il posait sa perruque sur un fauteuil, et sa tête fumait. — On se figure bien en effet cette tête à vue d’œil fumante, que tant de passions échauffaient (1). »

Cette effervescence de l’esprit qui brassait sans trêve ses souvenirs et les revivait, mettait à la disposition du vieillard un fonds prodigieusement riche de conversation. Le maréchal de Belle-Isle le comparait, vieux, au plus iniéressant et au plus agréable des dictionnaires ; et ce n’est là qu’un demi-éloge ; il faudrait ajouter : un dictionnaire qui savait faire les honneurs de lui-même, s’ouvrir à la bonne page et illustrer son article. Son parent, l’évêque d’Agde, disait en parlant de Saint-Simon :

« A quatre-vingts ans, son esprit était comme à quarante, sa conversation enchanteresse. Il ne vivait plus,

(1) Causeries du Lundi , XV, p. 452.

depuis bien des années, que dans sa bibliothèque, ne cessait de lire et n’avait jamais rien oublié. »

Comme Saint-Simon ferma sa vie en 1723, nous n’aurions, pour le bien connaître dans cette période de la rédaction, que les indications fournies par sa corespondance privée. Cette ressource nous fait défaut. Tant que le bon génie des lettres françaises n’aura pas descellé ce trésor, on ne pourra se prononcer avec certitude sur le véritable état de son âme. Nous avons, à la vérité, un témoignage qui nous vient de lui, mais il est préparé ; il manque de cette spontanéité et (on pourrait le prétendre) de l’indiscrétion si précieuse d’une révélation involontaire. Tel qu’il est, il faut s’en contenter.

a Reste à toucher l’impartialité, ce point si essentiel et tenu pour si dilficile, je ne crains point de le dire, impossible à qui écrit ce qu’il a vu et manié. On est charmé des gens droits et vrais; on est irrité contre les fripons dont les cours fourmillent ; on l’est encore plus contre ceux dont on a reçu du mal. Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas d'impartialité ; je le ferais vainement. On trouvera trop, dans ces Mémoires, que la louange et le blâme coulent de source à l’égard de ceux dont je suis affecté, et que l’un

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et l’autre est plus froid sur ceux qui me sont plus indifférents ; mais néanmoins vif toujours pour la vertu, et contre les malhonnêtes gens, selon leur degré de vice ou de vertu.

« Toutefois je me rendrai encore ce témoignage, et je me flatte que le tissu de ces Mémoires ne me le rendra pas moins, que j'ai été infiniment en garde contre mes affections et mes aversions, et encore plus contre cellesci, pour ne parler des uns et des autres que la balance à la main, non seulement ne rien outrer, mais ne rien grossir, ni oublier, medéfier de moi comme d’un ennemi, rendre une exacte justice, et faire surnager à tout la vérité la plus pure. C'est en cette manière que je puis assurer que j'ai été entièrement impartial, et je crois qu’il n’y a point d’autre manière de l’étre. » (XX, 90.)

Saint-Simon ne croit donc pas à l’impartialité pour qui a vu et manié les gens mis en scène. Nous lui savons un gré infini de sa franchise ; dans de semblables conditions, l’impartialité nous paraît être une de ces grandes draperies solennelles pour mieux abriter ses propres ressentiments. C'est un magnifique idéal ; mais il y a fausse honte à ne pas avouer qu’on désespère de le pouvoir atteindre. Ce passage tout entier respire la sincérité ; il a été écrit dans les dernières années de sa vie, alors que Saint-Simon songeait

g au compte qu’il aurait à rendre à Celui qui domine le temps et l'éternité. x>

Aussi trouvons-nous touchant le spectacle de ce noble vieillard, quand il se flatte d’avoir su se tenir en garde contre ses affections et ses aversions, de s’être défié de lui-même comme d’un ennemi, de n’avoir eu de colère que contre les fripons. Il ajoute, il est vrai, tout de suite : « et contre ceux dont on a reçu du mal » ; tant la vérité déborde dans sa plénitude, tant il est incapable de la contraindre 1 Saint-Simon n’a pas toujours dit la vérité sur les gens, mais nous croyons qu’il a eu l’illusion de l’avoir dite ; et cela suffit à la valeur morale du personnage. Il a écrit, non sans passion, car la passion était le fonds même de son être, mais sans arrière-pensée de vengeance à satisfaire, sans rancune consciente. Rien n’est plus aisé que de le trouver en défaut sur tel ou tel point ; mais on n’a jamais réussi à le convaincre d’imposture.

A-t-on assez remarqué une chose ? Saint-Simon dépose souvent contre lui-même, et sa franchise est plus d’une fois cruelle à son propre endroit Certes, si le souci de l’impartialité éclate quelque part, c’est dans de semblables occasions ; on peut pardonner bien des vivacités de langage à quiconque ne s’épargne pas soi-même. Nous en voulons comme exemple le grand récit de la mort de Monseigneur.

« Je continuerai à parler de moi avec la même vérité

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