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LES MÉMOIRES
dont je traite les autres et les choses, avec toute l’exactitude qui m’est possible. A la situation où j’étais à l’égard de Monseigneur et de son intime cour, on sentira aisément quelle impression je reçus de cette nouvelle (la maladie de Monseigneur}. Je compris par ce qui m’était mandé de l’état de Monseigneur que la chose en bien ou en mal serait promptement décidée; je me trouvais fort à mon aise à la Ferté ; je résolus d’y attendre les nouvelles de la journée... Je passai la journéedans un mouvement vague et de flux et de reflux qui gagne et qui perd du terrain, tenant l’homme et le chrétien en garde contre l’homme et le courtisan, avec cette foule de choses et d’objets qui se présentaient à moi dans une conjoncture si critique, qui me faisait entrevoir une délivrance inespérée, subite, sous les plus agréables apparences pour les suites. » (IX, 105.)
On ne saurait se mettre en scène avec plus de franchise et se dépouiller plus allègrement soimême de tout voile d’hypocrisie. La passion de la sincérité l’emporte ici sur les secrètes complaisances que chacun garde pour soi-même. Mais c’est peu encore, et l’arrachement des voiles se continue.
c Mrae la duchesse d’Orléans et moi étions, comme on dit, gros de nous voir et de nous entretenir dans cette conjoncture, sur laquelle elle et moi nous pensions si pareillement.... Elle me rendit la confiance qui régnait dans Meudon; elle me vanta les soins et la capacité des médecins, qui ne négligeaient pas jusqu’aux plus petits remèdes, qu’ils ont coutume de mépriser le plus: elle
nous en exagéra le succès; et pour en parler franchement et en avouer la honte , elle et moi nous lamentâmes ensemble de voir Monseigneur échapper , à son âge et à sa graisse , d'un mal si dangereux.
« Elle réfléchissait tristement, mais avec ce sel et ces tons à la Mortemart, qu’après une dépuration de cette sorte, il ne restait plus la moindre pauvre petite apparence aux apoplexies ; que celle des indigestions était ruinée sans ressource depuis la peur que Monseigneur en avait prise, et l’empire qu’il avait donné sur sa santé aux médecins, et nous conclûmes plus que langoureusement qu’il fallait compter que ce prince vivrait et régnerait longtemps.
« De là, des raisonnements sans fin sur les funestes accompagnements de son règne, sur la vanité des apparences les mieux fondées d’une vie qui promettait si peu, et qui trouvait son salut et sa durée au sein du péril et de la mort. En un mot, nous nous lâchâmes non sans quelque scrupule qui interrompait de fois à autre cette rare conversation, mais qu’avec un tour languissamment plaisant, elle ramenait toujours à son point. Mme de Saint-Simon, tout dévotement, enrayait tant qu’elle pouvait ces propos étranges ; mais l’enrayure cassait et entretenait ainsi un combat très singulier entre la liberté des sentiments, humainement pour nous très raisonnables, mais qui ne laissait pas de nous faire sentir qui n’étaient pas selon la religion. » (IX, 111.)
On croirait entendre un fragment de confession, quand on arrive au morceau suivant :
« Mon premier mouvement fut de m’informer à plus d’une fois, de ne croire qu'à peine au spectacle et aux
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paroles; ensuite de craindre trop peu de cause pourtant d’alarme, enfin de retour sur soi-même par la considération de la misère commune à tous les hommes, et que moi-même je me trouverais un jour aux portes de la mort. La joie néanmoins perçait à travers les réflexions momentanées de religion et d'humanité par lesquelles f essayais de me rappeler . Ma délivrance particulière me semblait si grande et si inespérée qu’il me semblait, avec une évidence encore plus parfaite que la vérité, que l’Etat gagnait tout en une telle perte. Parmi ces pensées, je sentais malgré moi un reste de crainte que le malade en réchappât , et j'en avais une extrême honte. » (IX, 117.)
« Je voulais douter encore, quoique tout me montrât ce qui était; mais je ne pus me résoudre à m’abandonner à le croire (la mort de Monseigneur) que le mot ne m’en fût prononcé par quelqu’un, à quionpût ajouter foi. Le hasard me fit rencontrer M. d’O, à qui je le demandai, et qui me le dit nettement. Cela su, je tâchai de n'en être pas bien aise. » (IX, 125.)
La sincérité ne saurait être plus entière ; et ce n’est point ici comme dans ces autobiographies où l’aveu d’une faiblesse, peu commune et raffinée, est encore une façon de se louer soi-même ; on ne voit pas ce que Saint-Simon peut gagner à découvrir ces mouvements humains et peu géné reux, qu’il pourrait taire ; seule la passion d’être vrai les trahit et les emporte au dehors.