‹ Saint-SimonChapitre 18 sur 21 · VU · texte numérisé non relu

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Saint-Simon dit, en maint endroit (t), qu’il ne sait si ses Mémoires verront le jour. Faut-il prendre au sérieux un semblable aveu ? Non sans doute. On a dit

« qu’il les écrivait principalement pour lui, pour se soulager, pour se satisfaire. C’était comme un exutoire

où se dégorgeaient chaque jour la raillerie, l’indignation la colère qu’excitait dans son âme le spectacle des choses humaines.

« Il y trouvait encore un autre attrait. Ecrire l’histoire des jours qu’on a vécus, c’est presque les revivre. Saint- Simon devait goûter un plaisir singulier à rédiger, de 1723 à 1751, dans la retraite et dans la solitude, l’histoire de ses années évanouies. Il devait se complaire â retracer tant de scènes dans lesquelles sa personnalité joue un rôle si actif. Si la lecture de ses Mémoires nous transporte en plein règne de Louis XIV et nous fait assister à tout ce qui s’y passe, cela devait, à bien plus forte raison, lui produire le même effet. Ce travail l’arrachait évidemment au sentiment de son abandon, à la conscience des tristes temps au milieu desquels il achevait de vivre, pour le placer de nouveau dans l’époque animée et brillante où s’était écoulée la première partie de sa vie. Voilà ce qui donne du charme à la composition des Mémoires, dussent-ils même n’être jamais publiés. Celui qui les écrit y voit renaître ses anciens jours et

(1) Entre autres, xvn, 350; xx, 91.

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recommence son existence écoulée. Saint-Simon a donc cherché, dans la rédaction de ses vastes Mémoires, une distraction, une occupation, un soulagement (1). »

Tout cela est vrai sans doute ; mais ce n’est pas tout. Malgré ses réserves, Saint-Simon croyait bien, et voulait vraiment, faire œuvre d’historien. Il a été toute sa vie l’homme d’un seul sujet ; dès dix-neuf ans, il assigne un but précis à son existence et il ne le perd jamais de vue. Etait-il tout à fait sincère quand il parlait de ses doutes sur la publication future de ses Mémoires ? Nous ne saurions l’admettre. 11 n’y avait d’incertain que la date même de la mise au jour. On ne donne pas tant de soins, et si variés, et si minutieux, à une œuvre de pur délassement. Pourquoi cette reprise en sous-main de l'œuvre entière, cette refonte en un seul et immense jet des fragments accumulés depuis quarante années? Pourquoi cette lourde et fastidieuse tâche de se recopier soi-même, trois mille pages durant ?

Et s’il s’agit d’une revanche sur la médiocrité irréparable d’une vie politique manquée, est-ce assez de revivre silencieusement les mauvaises heures ? Ne faut-il point que la protestation survive et puisse éclater un jour ?

(1) Lettre de M. Ernest Gallien, citée par Baschet, op. cit. Appendice, p. 406.

i Non, les Mémoires de Saint-Simon ne furent pas une satisfaction de petites rancunes, un dédommagement égoïste de vanité. L’auteur ne songeait pas à ruminer sa vie ; il avait l’ambition de faire œuvre d’historien. Il a beau s’en défendre : l’image du lecteur est toujours présente à sa pensée; le lecteur, cet être idéal, si cher à quiconque écrit, cet objet de tant de secrètes complaisances ! Au moment d’achever, Saint-Simon y songe plus que jamais ; il prévient les désirs de cet ami inconnu et s’applique à les satisfaire.

« Un défaut qui m’a toujours déplu, entre autres, dans les Mémoires, c’est qu’en les finissant le lecteur perd de vue les personnages principaux dont il a été le plus parlé, dont la curiosité du reste de leur vie demeure altérée. On voudrait voir tout de suite ce qu’ils sont devenus, sans aller chercher ailleurs avec une peine que la paresse arrête aux dépens de ce qu’on désirerait savoir. C’est ce que j’ai envie de prévenir ici, si Dieu m’en donne le temps. » (XX, 93.)

Ici éclate l’impersonnalité de l’œuvre ; ce n’est plus pour parler de lui qu’il forme le projet de continuer sa rédaction jusqu’au delà du jour de sa retraite. D’autres pensées, et plus élevées le guident; il est historien, et le veut être. En même temps qu’il s’est tracé un plan, il s’est fait une théorie de son art, accommodée à son génie.

« J’appelle histoire particulière celle du temps et du

LES MÉMOIRES

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pays où on vit. Celle-là, étant moins vaste, et se passant sous les yeux de l’auteur, doit être beaucoup plus étendue en détails et en circonstances, et avoir pour but de mettre son lecteur au milieu des acteurs de tout ce qu’il raconte, en sorte qu’il croie moins lire une histoire ou des Mémoires, qu’être lui-même dans le secret de tout ce qui lui est représenté, et spectateur de tout ce qui est raconté.

« C’est en ce genre d'écrire que l’exactitude la plus scrupuleuse sur la vérité de chaque chose et de chaque trait doit se garder également de haine et d’affection, de vouloir expliquer ce qu’on n’a pu découvrir, et de prêter des vues, des motifs, des caractères, et de grossir ou diminuer, ce qui est également dangereux et facile si l’auteur n’est homme .droit, vrai, franc, plein d’honneur et de probité, et fort en garde contre les pièges du sentiment, du goût et de l’imagination, très singulièrement si cet auteur se trouve écrire de source pour avoir eu part par lui-même, ou par ses amis immédiats de qui il aura été instruit, aux choses qu’il raconte ; et c’est en ce dernier cas où tout amour-propre, toute inclination, toute aversion et toute espèce d’intérêt doit disparaitre devant la plus petite et la moins importante vérité, qui est l’âme et la justification de toute histoire. »

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