CHAPITRE H
LA VIE DE COUR
’ La Bruyère parle d’une « région » qu’il place à quelque quarante-huit degrés d’élévation du pôle et à plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons. Cette région, c’est la Cour.
Nous dirions volontiers aujourd’hui « un monde » ; mais La Bruyère a raison, et notre fantaisie voit moins juste que la sienne.
La cour était quelque chose de très étroitement limité, circonscrit ; à tout prendre, quelque chose de très petit, exactement localisé, numériquement très resserré ; une agglomération d’environ trois mille personnes, entassées et s’agitant sur une scène aux dimensions restreintes ; se pratiquant à toute heure, se pénétrant, s’enchevêtrant dans le plus savant pêle-mêle, donnant l’illusion d’une foule, mais d’une foule triée et choisie. En regard de la ville, qui l’observe et l’envie, et du royaume
qui l’alimente, la cour est en effet quelque chose de spécial et de petit, une région.
Mais si du dehors la vue pénètre au dedans, si l’on oublie le nombre réduit des personnages pour songer aux intérêts qu’ils représentent, le décor pour les passions des acteurs, les curiosités de l’étiquette pour l’importance des questions traitées, c’est bien un monde en vérité qui se découvre à nous. Jamais en effet les ressorts de l’âme humaine n’ont été soumis à un jeu plus artificiel, plus compliqué, plus fatigant , plus propre à produire des effets inattendus ; il y a là pour le moraliste une matière d’observations telle que jamais peut-être société humaine n’en avait offert d’aussi riche. Ajoutons que la politesse des moeurs dissimule l’âpreté des passions, varie à l’infini leurs façons de se produire, et semble
enrichir la nature humaine de nouveaux traits. C’est bien un monde, et un monde en partie nouveau, pour qui veut étudier et surprendre en
pleine manifestation de vie cet être, à la fois si semblable à lui-même et si divers, qui est l’homme.
Songez en outre que la vie entière d’une grande nation est liée aux volontés ou aux caprices de ce groupe d’hommes, et que des millions de destinées en dépendent. Là s’élaborent en effet et l’administration, qui ne touche qu’aux intérêts
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d’un seul État, et la politique générale où se joue le sort de plusieurs; et dites si vous n’avez pas sous les yeux, dans ce monde spécial de la cour, à la fois si vain et si préoccupé de graves problèmes, si étroit dans ses ambitions, et d’une portée si prodigieuse par les conséquences de ses actes, si dévoué en apparence au seul plaisir et si bien armé pour nuire au loin, comme un abrégé du monde lui-même.
11 nous faut un effort d’esprit pour nous représenter au naturel ce qu’était la cour à la fin du xvne siècle. Le monde n’a jamais rien vu et ne reverra certainement jamais rien de semblable.
De nos jours en effet, les trois grandes influences sociales dont la réunion étroite faisait la force de l’aristocratie, la naissance, la richesse, le pouvoir, sont ou bien à jamais détruites, ou le plus souvent dissociées et condamnées à s'exercer isolément.
Ce qu’était la naissance dans l’ancienne société française, une phrase de La Bruyère le donne suffisamment à entendre : « La prévention du peuple en faveur des grands est si aveugle, et l’entêtement pour leur geste, leur visage, leur ton de voix et leurs manières, si général que, s’ils s’avisaient d’être bons, cela irait à l’idolâtrie. » Le temps a emporté jusqu’au principe de cette idolâtrie, et l’avenir la connaîtra moins encore. La naissance, même authentique, n’est plus aujour-
d’hui qu’une curiosilé; elle attire un instant le regard plus que le respect ; et qui sait si la logique de la démocratie n’ira pas un jour jusqu’à tirer vanité de son défaut môme ?
L’argent n’a pas recueilli, malgré les apparences, cet héritage du respect religieux que commandait la naissance, et qu’elle a perdu. Nous rendons hommage à la richesse parce qu’elle est une force, et que toute force incline à une façon de culte les volontés humaines. Mais il manque à la richesse de nos jours une stabilité suffisante, une longue immobilisation dans les mêmes mains, une solide assise sur un sol fixe, pour s’imposer au respect de tous. Devenue mobilière, agile et courante, elle paraît s’offrir à plus de gens et s’être faite d’un plus facile commerce. Autrefois, solidement fondée sur la vaste étendue de domaines héréditaires, elle semblait avoir conclu avec certaines familles une éternelle alliance; la mort même la respectait; elle ne se laissait pas disperser aux quatre vents selon le hasard des successions ; elle associait le plus souvent son prestige à celui du nom et de l’autorité, et se trouvait par là s’ennoblir et se légitimer elle-même. La richesse reste de nos jours une grande force, mais une force individuelle ; la mobilité de notre ordre social l’a atteinte et diminuée.
Plus rapide encore est le déplacement de l’au-
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torité, plus éphémère et plus incertain l’exercice du pouvoir. Nos révolutions ont découvert jusqu’au fond la vanité de la puissance elle-même ; et les variations du suffrage populaire, en faisant courir ce hochet, en le remettant parfois à des mains faibles ou indignes, ont réduit d’une façon singulière l’orgueil, sinon l’envie, de le tenir.
Qu’on imagine au contraire une société dans laquelle le pouvoir, la richesse et la naissance confondant leurs rayons en un puissant et unique foyer, donnent leur maximum d’éclat; on mesurera d’un seul coup d’œil le prodigieux intervalle qui sépare ce monde du nôtre, les conditions essentiellement différentes de son existence, notre embarras à le bien juger. Et ce n’est point là un monde chimérique; nos arrière-grands-pères l’ont vu, de leurs yeux de chair, se mouvoir, agir et briller; il a vécu d’une existence réelle, bien que factice : c’était la cour.
Ajoutons encore à tant d’avantages, qui faisaient régner sur les contemporains ce petit peuple de la cour, un autre principe d’influence. L’action directrice que Paris exerce, depuis plus d’un siècle, sur le reste de la France dans les sens les plus divers, la cour l’exerçait alors et sur la ville, c’est-à-dire sur Paris lui-même, et sur le reste du royaume.
De nos jours, Paris fait et défait les renommées ; il les consacre quand elles se sont préparées
ailleurs; il y aurait outrecuidance à vouloir passer grand homme hors de ses murs ; mais les grands hommes que Paris invente, ou qu’il authentique, sont reconnus tels par la France entière. Paris polit par son frottement les traits saillants du provincial, il use et arrondit tout, il affine les contours et fait reluire les surfaces ; il donne le tonet faitla mode.
Il y a deux siècles, la cour faisait et défaisait les renommées ; elle était l’arbitre des choses de l’esprit et du goût ; elle avait la tradition de la vraie politesse, elle imposait ses arrêts sans appel ; nul ne comptait, s’il n’était passé et ne s’était fait approuver là. La tyrannie de Paris, avec les bons offices qui la rendent tolérable ou féconde, la cour l’exerçait alors.
Elle en avait aussi la fascination fulgurante ; des extrémités du royaume, elle fixait les regards de tous ; elle remplissait les pensées des hommes et leur était un idéal. « Xantippe, au fond de sa province, sous un vieux toit, êtdans un mauvais lit, a rêvé pendant la nuit qu’il voyait le prince, qu’il lui parlait, et qu’il en ressentait une extrême joie : il a été triste à son réveil ; il a conté son songe, et il a dit : « Quelles chimères ne tombent pas dans l’esprit des hommes pendant qu’ils dorment (1) !» Mettez à la place de Xanlippe un »
: 1 La Bruyère, De la cour.
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fonctionnaire, enfoncé dans les paperasses d’un bureau de canton d’une gorge des Alpes : et à la place du prince, un ministère ; qu’y a-t-il de changé ?
Voilà ce qu’il convient de se remettre en mémoire pour juger la vie de cour ; les idées, les préjugés dont ilfaut seremplirl’esprit, si l’on veut voir à leur vraie place et mesurer à leur réelle importance les faits, les manières, le langage, les politesses, les étrangetés de ce monde disparu. Il eut à son heure une existence aussi réelle, et, quoi qu’il semble, aussi naturelle que le monde actuel ; il répondit aux besoins des hommes d’alors, comme le monde d’aujourd’hui répond aux nôtres. Nous le jugeons comme un phénomène historique monstrueux ; nos pères le trouvaient légitime, régulier, ordinaire ; c’est nous qui serions, à leur sens, le phénomène et le monstre, s’il leur était donné de nous voir.
La vie de cour fut, en France, un fruit de l’histoire politique et des tendances sociales ; le produit combiné de l’action royale triomphante, des mœurs aristocratiques façonnées à l’obéissance, sauvées de la servilité par les grâces de la
politesse, la dignité de l’esprit, l’art de bien dire, la légèreté spirituelle de la race, l’influence des femmes. Bien des tentatives du même genre avaient déjà été ébauchées depuis François Ier ; l’heure du rayonnement suprême ne devait sonner qu’après les troubles de la Fronde.
Il y eut là un instant unique. Les historiens se sont plu à rapprocher le début du règne de Louis XIV et les premières années de la période éclatante du Consulat, et à comparer ces deux œuvres de réparation. Alors, en eflet, tout parut renaître et s’organiser sous la main d’un pouvoir fort ; la France, un moment compromise dans les factions ou l’agitation révolutionnaire, reprenait possession d’elle-même et de l’Europe.
On ne concevait alors rien de mieux adapté aux nécessités d’un gouvernement que la forme royale : la royauté était dans les cœurs de tous, remplissait les imaginations, échauffait les âmes, a L’idéal auquel on aspirait apparut dans la personne d’un jeune prince qui, comparé aux autres hommes, étaitlui-même une sorte d’idéal. » La nature, l’éducation et l’expérience de ses premières années l’avaient préparé à l’exercice du pouvoir absolu, et il en soutint le rôle avec une grandeur incomparable. L’Europe voyait avec étonnement, et la France avec respect, un prince qui faisait du travail sa loi, qui retenait pour lui seul toute
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l’autorité, et qui, confondant le souci de sa gloire et la recherche de la grandeur du pays, semblait ne vivre que pour le bien public.
Jeune, beau, « traînant tous les cœurs après lui », cavalier admirable, sans rival aux exercices du corps, la danse, le mail, la paume, Louis XIY montra, dès le premier jour, des qualités royales que nul ne posséda jamais au même degré : la majesté, la grâce, la politesse, l’exactitude. La majesté chez lui était chose réelle.
« Jamais homme n’a tant imposé ; et il fallait commencer par s’accoutumer à le voir, si en le haranguant on ne voulait s’exposer à demeurer court... Le respect qu’apportait sa présence, en quelque lieu qu’il fût, impo* sait un silence et jusqu’à une sorte de frayeur » (1). (XII, 464.)
Saint-Simon parle de « l’avantage incomparable et unique de sa figure ». Les Mémoires du temps sont remplis de témoignages semblables ; Choisy dit de son visage qu’il « remplissait la curiosité des peuples ». C’était bien le Roi Soleil ; et quoi que nous pensions de l’adulation de Versailles, jamais le xvne siècle, épris de grandeur, ne se fût oublié à donner ce titre à un magot.
(1) Saint Simon parle ailleurs (I. 21) de « cette majesté effrayante ei naturelle au roi. »
« Rien n’était pareil à lui aux revues, aux fêtes, et partout où un air de galanterie pouvait avoir lieu par la présence des dames... Jamais devant le monde rien de déplacé, ni de hasardé; mais jusqu’au moindre geste, son marcher, son port, toute sa contenance, tout mesuré, tout décent, noble, grand, majestueux, et toutefois très naturel. » (XII, 464.) . v ■*;
Voyez cet ensemble de qualités, partout estimables, mais d’un prix infini chez un souverain : la grâce dans la libéralité, la modération dans le blâme, la bonté dans la réprimande, la politesse la plus mesurée envers tous, l'exactitude dans le détail quotidien. Ces mérites fussent-ils inférieurs, la souveraineté du rang, qui pourrait en dispenser, les rehausse encore et les égale presque à des vertus.
« Jamais personne ne donna de meilleure grâce et n’augmenta tant par là le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son souris même, jusqu’à ses regards. Il rendit tout précieux par le choix et la majesté, à qui la rareté et la breveté [sic) de ses paroles ajoutait beaucoup. Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne ; et s’il avait à reprendre ou à corriger, ce qui était fort rare, c’était toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque jamais avec sécheresse, jamais avec colère.
a Jamais homme si naturellement poli, ni d’une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l’âge, le mérite, le rang, et dans ses réponses
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quand elles passaient le « je verrai o (I), et dans ses manières. Ces étages divers se marquaient exactement dans sa manière de saluer et de recevoir les révérences, lorsqu’on partait ou qu’on arrivait. Il était admirable à recevoir différemment les saluts à la tête des lignes à l’armée ou aux revues.
« Jamais il n’a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre, et qu’il connaissait pour telles. Aux dames, il ôtait son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins loin ; aux gens titrés, à demi, et le tenait en l’air ou à son oreille quelques instants plus ou moins marqués. S’il abordait des dames, il ne se couvrait qu’après les avoir quittées...
« Exact aux heures qu’il donnait pour toute sa journée ; une précision nette et courte dans ses ordres. Si dans les vilains temps d’hiver qu’il ne pouvait aller dehors, qu’il passât chez Mme de Maintenon un quart d’heure plus tôt qu’il n’en avait donné l’ordre, ce qui ne lui arrivait guère, et que le capitaine des gardes ne s'y trouvât pas, il ne manquait point de lui dire après, que c’était sa faute à lui d’avoir prévenu l’heure, non celle des capitaines des gardes de l’avoir manquée. » (XII, 461, 462.)
Ainsi la nature et Fart avaient merveilleuse-
(1) « À propos de ce je verrai, il faut que je vous raconte ce que fit un Gascon, il y a quelques mois. C’était un officier réformé qui, dans la dernière guerre, avait bien fait son devoir et de plus avait perdu un bras. Il vint prier le Roi de lui accorder une pension. A son ordinaire, le Roi lui répondit : je verrai. L'officier lui dit : « Mais, Sire, si j’avais dit à mon général je verrai, lorsqu’il m’a envoyé à l’occasion où j’ai perdu mon bras, je l’aurais encore, et ne vous demanderais rien. » Cela a tellement touché le Roi, qu'incontinent il lui a accordé une pension. Lettres de la Palatine, 18 mars 1698
ment préparé Louis XIV à ce rôle d’acteur dans la grande et perpétuelle représentation royale. Mais n’allons pas croire que ce fut là simplement un jeu de sa vanité et un amusement de son ennui. Dans l’organisation de la vie de cour telle qu’il la conçut, une profonde pensée politique inspira jusqu’au détail ; et il est aisé d’en reconstituer la théorie.
« La cour fut un autre manège de la politique du despotisme. » (XII, 452.)
D’abord la vie de cour n’était pas possible à Paris. Saint-Simon donne plusieurs raisons de l’aversion de Louis XIV pour cette ville ; les troubles de la minorité dont elle avait été le théâtre associaient son image révolutionnaire aux plus odieux souvenirs de son enfance ; il ne pouvait pardonner à cette ville del’avoir rendue, malgré lui, témoin de ses larmes, à la première retraite de Mlle de La Vallière ; il s’y trouvait importuné de la foule du peuple, à chaque fois qu’il sortait, qu’il rentrait; il y sentait plus vivement que partout ailleurs l’embarras des maîtresses et le danger de pousser de grands scandales au milieu d'une capitale si peuplée et si remplie de tant de différents esprits ; le goût de la promenade et de la cbasse ne pouvait y être satis-
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fait. Toutes ces raisons, jointes à l’idée de se rendre vénérable en se dérobant aux yeux de la multitude et à l’habitude d’en être vu tous les jours, tixèrent le roi à Saint-Germain après la mort de la reine-mère; et ce fut la première étape sur Versailles.
Quand il fut bien établi que le gouvernement, c’était le roi seul, et que sa volonté était le moteur unique et souverain, il se fit autour de lui un concours si empressé delà noblesse que les anciens châteaux royaux ne suffirent plus à la recevoir. En outre, il s’agissait moins de la recevoir que de la retenir ; il fallait que la cour devint la résidence de tout ce qui comptait dans l’Etat ; et peu à peu, « le petit château de cartes » bâti par Louis XIII fit place aux immenses bâtiments de Versailles.
« Louis XIY y fit des logements infinis qu’on lui faisait sa cour de lui demander, au Heu qu’à Saint-Germain presque tout le monde avait l’incommodité d’être à la ville ; et le peu qui était logé au château y était étrangement à l’étroit. » (XII, 454.)
Ainsi le roi tenait tout le monde sous sa main et sous son œil; jamais regard ne fut plus attentif ni mémoire plus exacte.
« Il regardait à droite et à gauche à son lever, à son coucher, à ses repas, en passant dans les appartements,
dans ses jardins de Versailles ; il voyait et remarquait tout le monde, aucun ne lui échappait, jusqu’à ceux qui n’espéraient pas même être vus. Il distinguait très bien en lui-même les absences de ceux qui étaient toujours à la cour, celles des passagers qui y venaient plus ou moins souvent ; les causes générales ou particulières de ces absences, il les combinait, et ne perdait pas la plus légère occasion d’agir à leur égard en conséquence. C’était un démérite aux uns, et à tout ce qu’il y avait de distingué, de ne faire pas de la cour son séjour ordinaire, aux autres d’y venir rarement ; et une disgrâce sûre pour qui n’y venait jamais. Quand il s’agissait de quelque chose pour eux : « Je ne le connais point », répondait-il fièrement. Sur ceux qui se présentaient rarement : a C’est un homme que je ne vois jamais » ; et ces arrêts étaient irrévocables. » (XII, 456, 457.)
Si abondante que fût la source des faveurs et des grâces, elle ne pouvait suffire à tout et satisfaire ce peuple avide des courtisans. Ce fut l’art de Louis XIV de substituer aux grâces véritables les grâces idéales, de faire de la jalousie, des petites préférences, des plus minces satisfactions de la vanité un moyen de gouvernement.
Comme il excellaità « donner l’être à des riens », le culte de sa personne devint pour les courtisans l’occasion d’une infinité de petites faveurs, qui ne furent jamais dépréciées pendant plus d’un demisiècle. Il se montra vraiment créateur dans cetle mise en régie des infirmités humaines. On peut
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lui reprocher d’avoir estimé l’homme trop peu, et de l’avoir encore abaissé par l’exploitation de ses travers ; on ne saurait lui dénier une pénétration singulière des plus intimes replis de l’àme du courtisan et une dextérité souveraine à préparer pour tous les mobiles des actions humaines l’occasion de donner le branle.
A cet organisme particulier de la cour, il faut un moteur, et ce ne peut être que le roi. Aussi, ses moindres actions prennent-elles l’importance d’un fait public, d’un acte d’Etat. La journée est réglée comme une administration ; il le faut, pour que le mouvement des gens qui gravitent dans l’orbite royale ne soit pas troublé et se combine dans un ordre harmonieux. Saint-Simon s’est rendu compte que nous n’entendrions rien nousmêmes à ce manège de la cour, s’il ne nous conservait le détail d’une journée royale.
A huit heures, le premier valet de chambre en quartier, qui avait couché seul dans la chambre du roi, au pied de son lit, l’éveillait. Le premier chirurgien, le premier médecin entraient en même temps, et lui rendaient leurs soins. Au quart, on appelait le grand chambellan ; en son absence, le
premier gentilhomme de la chambre et les grandes entrées .
Après l’office du Saint-Esprit, on présentait au roi sa robe de chambre ; et la porte s’ouvrait pour les secondes entrées ; quelques moments après, pour la chambre . Il y avait une hiérarchie de degrés et des entrebâillements successifs de la porte, s’ouvrant à des privilégiés d’ordre divers : les grandes entrées, les secondes entrées, la chambre, puis « ce qui était là de distingué », enfin, « tout le monde ».
« Dès que le roi était habillé, il allait prier Dieu à la ruelle de son lit, où tout ce qu’il y avait de clergé se mettait à genoux, les cardinaux sans carreaux ; tous les laïques demeuraient debout, et le capitaine des gardes venait au balustre pendant la prière, d’où le roi passait dans son cabinet.
« Il y trouvait ou y était suivi de tout ce qui avait cette entrée... Il y donnait l’ordre à chacun pour la journée ; ainsi on savait, à un demi-quart d’heure près, ce que le roi devait faire.
t ... Toute la cour attendait cependant dans la galerie, le capitaine des gardes seul dans la chambre, assis à la porte du cabinet, qu’on avertissait quand le roi voulait aller à la messe et qui alors entrait dans le cabinet... Cet entretemps était celui des audiences, quand le roi en accordait, ou qu’il voulait parler à quelqu’un.
« ... Le roi allait à la messe, où sa musique chantait toujours un motet. Allant et venant de la messe, chacun lui parlait qui voulait, après l’avoir dit au capitaine
a chambre à coucher de Louis XIV, à Versailles
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des gardes, si ce n’étaient gens distingués. Pendant la messe, les ministres étaient avertis et s’assemblaient dans la chambre du roi. Le roi s’asseyait peu au retour de la messe et demandait presque aussitôt le conseil ; alors la matinée était finie.
« Le dimanche, il y avait conseil d’Etat, et souvent les lundis, les mardis, conseil de finances ; les mercredis, conseil d’Etat; les samedis, conseil de finances. Le jeudi matin était presque toujours vide. C’était le temps des audiences que le roi voulait donner ; c’était aussi le grand jour des bâtards, des bâtiments, des valets intérieurs, parce que le roi n’avait rien à faire. Le vendredi, après la messe, était le temps du confesseur, qui n’était borné par rien et qui pouvait durer jusqu’au dîner.
a Le dîner était toujours au petit couvert, c’est-à-dire seul dans sa chambre sur une table carrée, vis-à-vis la fenêtre du milieu. Il était plus ou moins abondant ; car il ordonnait le matin petit couvert ou très petit couvert ; mais ce dernier était toujours de beaucoup de plats et de trois services sans le fruit. La table entrée, les principaux courtisans entraient; puis tout ce qui était connu, et le premier gentilhomme de la chambre en année allait avertir le roi. Il le servait, si le grand chambellan n’y était pas.
« ... Au sortir de table, le roi rentrait tout de suite dans son cabinet. C’était là un des moments de lui parler, pour des gens distingués. Il s’arrêtait à la porte un moment à écouter, puis il entrait, et très rarement l’y suivait-on, jamais sans le lui demander, et c’est ce qu’on n’osait guère. Alors il se mettait avec celui qui le suivait dans l’embrasure de la fenêtre la plus proche de la porte du cabinet, qui se fermait aussitôt, et que l’homme qui parlait au roi rouvrait lui-même pour sortir, en quittant le roi.
« Gomme il était peu sensible au froid et au chaud, même à la pluie, il n’y avait que des temps extrêmes qui l’empêchassent de sortir tous les jours. Ces sorties n’avaient que trois objets : courre le cerf, au moins une fois la semaine, et souvent plusieurs, à Marly et à Fontainebleau, avec ses meutes et quelques autres ; tirer dans ses parcs, et homme en France ne tirait si juste, si adroitement, ni de si bonne grâce ; les autres jours voir travailler et se promener dans ses jardins et ses bâtiments ; quelquefois des promenades avec des dames et la collation pour elles dans la forêt de Marly et dans celle de Fontainebleau, et, dans ce dernier lieu, des promenades avec toute la cour autour du canal, qui était un spectacle magnifique, où quelques courtisans se trouvaient à cheval.
« A son retour de dehors, lui parlait qui voulait, depuis son carrosse jusqu’au bas de son petit degré... Au retour de ses promenades, il était une heure et plus dans ses cabinets; puis passait chez Mme de Maintenon, et en chemin lui parlait encore qui voulait.
< A dix heures, il était servi. Le maître d’hôtel en quartier, ayant son bâton, allait avertir le capitaine des gardes en quartier dans l’antichambre de Mme de Maintenon, où, averti lui-même par un garde, il venait d’arriver. Le capitaine des gardes se montrait à l’entrée de la chambre, disant au roi qu’il était servi. Un quart d’heure après, le roi venait souper, toujours au grand couvert ; et, depuis l’antichambre de Mme de Maintenon jusqu’à sa table, lui parlait encore qui voulait.
« A son souper, toujours au grand couvert, avec la maison royale, c’est-à-dire uniquement les fils et filles de France et les petits-fils et petites-filles de France,
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étaient toujours grand nombre de courtisans et de dames tant assises que debout.
a Après souper, le roi se tenait quelques moments debout, le dos au balustre du pied de son lit, environné de toute la cour ; puis avec des révérences aux dames passait dans son cabinet, où, en arrivant, il donnait Tordre. Il y passait un peu moins d'une heure avec ses enfants légilimes et bâtards, ses petits-enfants légitimes et bâtards, et leurs maris ou leurs femmes, tous dans un cabinet, le roi dans un fauteuil. Monsieur dans un autre, qui dans le particulier vivait avec le roi en frère, Monseigneur debout ainsi que tous les autres princes, et lés princesses sur des tabourets.
« Le roi, voulant se retirer, allait donner à manger à ses chiens, puis donnait le bonsoir, passait dans sa chambre à la ruelle de son lit, où il faisait sa prière comme le matin, puis se déshabillait. Il donnait le bonsoir d’une inclination de tête, et tandis qu’on sortait, il se tenait debout au coin de la cheminée, où il donnait l’ordre au colonel des gardes seul ; puis commençait le petit coucher, où restaient les grandes et secondes entrées. Gela était court. Ils ne sortaient que lorsqu’il se mettait au lit. Ce moment en était un de lui parler pour ces privilégiés. Alors tous sortaient quand ils en voyaient un attaquer le roi, qui demeurait seul avec lui. » (XIII, 88 à 98.)
L’extrême régularité de cette existence royale, dans laquelle une large part était faite au travail, devenait monotonie profonde et source d’incurable ennui pour les courtisans désœuvrés qui formaient le décor vivant de Versailles. Les
plaisirs « en foule renaissants » des premières années du règne avaient fait place, dès la mort de la reine, à une froide et correcte ordonnance ; on sentait en toute chose l’inspiration de celle que ses ennemis appelaient la Pantocrate. Le luxe, la magnificence sont toujours extrêmes ; mais l’entrain des premières années s’est glacé ; le plaisir lui-même sent la contrainte.
Quand la longue journée du courtisan touche à son terme, quand il a, durant de mortelles heures, promené sa correcte attitude et son sourire des escaliers aux antichambres et des galeries aux jardins, il doit encore faire figure à Y appartement .
« Ce qu’on appelait appartement était le concours de toute la cour, depuis sept heures du soir jusqu’à dix que le roi se mettait à table, dans le grand appartement, depuis un des salons du bout de la grande galerie jusque vers la tribune de la chapelle. D’abord, il y avait une musique; puis des tables par toutes les pièces toutes prêtes pour toutes sortes de jeux; un lansquenet où Monseigneur et Monsieur jouaient toujours ; un billard ; en un mot, liberté entière de faire des parties avec qui on voulait, et de demander des tables si elles se trouvaient toutes remplies ; au delà du billard, il y avait une pièce destinée aux rafraîchissements, et tout parfaitement éclairé. Au commencement que cela fut établi, le roi y allait et y jouait quelque temps ; mais dès lors, il y avait longtemps qu’il n’y allait plus ; mais il voulait qu’on y fût assidu et chacun s’empressait à lui plaire. » (I, 22.) -
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Recevoir, c’est se charger, pendant quelques heures, du plaisir de ses invités. Que sera-ce donc quand ce rôle de maître de maison est perpétuel, ne connaît aucun répit? En vérité, à la fin du xvne siècle, le roi tenait salon pour l’aristocratie. Il fallait à tout prix distraire et occuper l’oisiveté de cette foule élégante, devenue incapable des hautes tâches. Dans les premières années du règne, la jeunesse du prince rendait tout aisé ; sur le déclin, la dévotion, la lassitude assombrissait, paralysait tout ; l’ombre des grandes coiffes de Madame de Maintenon glaçait tous les jeux.
Le plus odieux, le moins français de tous les vices flétrissait l’âme du courtisan pendant cette fin de règne : l’hypocrisie. La Bruyère, qui avait mesuré la profondeur du mal, parle «de ces grands de la nation qui s’assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu’ils nomment église. Il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu’ils appellent saints, sacrés et redoutables. Les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paraissent debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères et les faces élevées vers leur roi, que l’on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l’esprit et tout le cœur appliqués. On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce
de subordination: car ce peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. »
Est-ce là une heureuse trouvaille de rhéteur? Saint-Simon conte une aventure qui va donner au texte de La Bruyère tout son prix :
« Brissac fit un étrange tour aux dames. C'était un homme droit, qui ne pouvait souffrir le faux. Il voyait avec impatience toutes les tribunes bordées de dames l'hiver, au salut, les jeudis et les dimanches, où le roi ne manquait guère d’assister ; et presque aucune ne s'y trouvait quand on savait de bonne heure qu’il n’y viendrait pas ; et sous prétexte de lire dans leurs Heures, elles avaient toutes de petites bougies devant elles pour les faire connaître et remarquer.
« Un soir que le roi devait aller au salut, tous les gardes postés et toutes les dames placées, arrive le major vers la fin de la prière, qui, paraissant à la tribune vide du roi, lève son bâton et crie tout haut: a Gardes du roi, retirez-vous, rentrez dans vos salles, le roi ne viendra pas. »
<' Aussitôt les gardes obéissent; murmures tout bas entre les femmes; les petites bougies s'éteignent, et les voilà toutes parties, excepté la duchesse de Guiche, Mme de Dangeau et une ou deux autres qui demeurèrent. Brissac avait posté des brigadiers aux débouchés de la chapelle pour arrêter les gardes, qui leur firent reprendre leurs postes sitôt que les dames furent assez loin pour ne pouvoir pas s'en douter.
« Là-dessus arrive le roi, qui, bien étonné de ne point voir de dames remplir les tribunes, demanda par quel'e aventure il n’y avait personne. Au sortir du salut,
LA VIE DE COUr,
Brissac lui conta ce qu’il avait fait, non sans s’espacer
sur la piété des dames de la cour. Le roi en rit beaucoup,
et tout ce qui l’accompagnait. L’histoire s’en répandit incontinent après ; toutes ces femmes auraient voulu l’étrangler. » (VI, 205.)
Pour que la vie fût possible dans un semblable milieu, il fallait que le divertissement de l’esprit fût continuel et que le plaisir ne chômât jamais.
Louis XIV subissait d’instinct, plus que nul autre, cette condition de la vie de cour. Outre qu’il « haïssait toutce qui était lugubre «(1), il sentait que le plaisir élait seul capable d’occuper et de désarmer ces mille oisivetés; mais il n’est pas pour l’homme de plus accablant régime quecelui du plaisir obligatoire ; et ce n’était pas une des moindres corvées de Versailles que d’y tenir prêts à toute heure et son grand habit et son sourire. Comme, au lendemain des grandes douleurs, l’acteur étoutïe souvent sa plainte personnelle pour faire rire le parterre, et cache sous le fard la trace des larmes, le courtisan se doit d’abord à la représentation.
« Mm* de Saint-Simon pleura amèrement la comtesse