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IV

de la Marck, et j'en fus fort touché (de cette mort). Cinq ou six heures après avoir appris cette mort, il fallut aller danser, Mme de Saint-Simon et sa sœur, avec les yeux gros et rouges, sans qu’aucune raison pût excuser. Le roi connaissait peu les lois de la nature et les mouvements du cœur. > (V, 110.)

Sans doute, il faut accuser la sécheresse du cœur du roi ; mais la fatalité du système le voulait ainsi. La grande féerie de la cour ne pouvait s’interrompre ni un jour, ni une heure ; dans cette machination savante, tout était réglé pour des acteurs en dehors ou au-dessus de la nature.

Monsieur vient de mourir à Saint-Cloud :

« Au sortir du dîner ordinaire, c’est-à-dire un peu après deux heures, et vingt-six heures après la mort de Monsieur, Monseigneur le duc de Bourgogne demanda au duc de Montfort s’il voulait jouer au brelan.

« Au brelan ! s’écria Montfort, dans un étonnement extrême, vous n’y songez pas; Monsieur est encore tout chaud. • — « Pardonnez-moi, répondit le prince* j’y songe fort bien ; mais le roi ne veut pas qu’on s’ennuie à Mariy * il m’a ordonné de faire jouer tout le monde, et de peur que personne ne l’osât faire le premier, d’en donner, moi, l’exemple. » De sorte qu’ils se mirent à faire un brelan et que le salon fut bientôt rempli de tables de jeu. » (111,167.) ’ T

En vérité, à lacour, tout est servitude : « Qui est plus esclave qu’un courtisan assidu, si ce n’est un

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courtisan plus assidu » (1)? La Bruyère pense à lui-même, non à ses modèles, quand il écrit : « On s’accoutume difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans les cours ou sur l’escalier. » C’est pourtant le lot du courtisan. Tout est à découvert et au grand jour ; la retraite, le mystère sont inconnus à Versailles ; on y vit les uns avec les autres et sur les autres ; l’indiscrétion, la surveillance, l’espionnage sont de tous les instants. Quand ce fou de Maulevrier devient amoureux de la duchesse de Bourgogne, à quel étrange expédient ne doit-il pas recourir, pour lui parler en public sans la compromettre et sans se perdre ?

« Il fit le malade de la poitrine, se mit au lait, fit semblant d’avoir perdu la voix, et dut être assez maître de soi pour qu’il ne lui échappât pas un mot à voix intelligible pendant un an. Le fait est que, se mettant ainsi dans la nécessité de ne parler jamais à personne qu’à l’oreille, il se donnait la liberté de parler de même à Mme la duchesse de Bourgogne devant toute la cour, sans indécence et sans soupçon que ce fût en secret. » (IV, 356.)

Le particulier de la vie, le secret, l’intime, tout ce qui lui donne son charme ou la rend supportable était banni de Versailles. Rappelons-nous les

(I) La Bruyère, De la cour.

diverses scènes du projet de mariage de Saint- Simon-Beauvilliers : le temps se perd à courir après l’un et l’autre, à déjouer les indiscrets, à chercher un coin propice au rendez-vous

« Au lever du roi, M. de Beauvilliers me dit à Toreille, en passant, de me trouver ce même jour, à 3 h. après midi, dans le cabinet de Monseigneur le duc de Bourgogne, qui devait être alors au jeu de paume et son appartement désert. Mais il se trouve toujours des fâcheux. J’en trouvai deux, en chemin du rendez-vous, qui, étonnés de l’heure où ils me trouvaient dans ce chemin où ils ne me voyaient aucun but, m’inportunèrent de leurs questions 5 je m’en débarrassai comme je pus, et j’arrivai enfin au cabinet du jeune prince »...

« Le lendemain matin, au lever du roi, M. de Beauvilliers me dit à l’oreille qu’il avait fait réflexion que Louville était homme très sûr et notre ami à tous deux, et que si j e voulais lui confier notre secret, il nous deviendrait un canal très commode et très caché... Louville me procura une entrevue pour le lendemain dans ce petit salon du bout de la galerie qui touche à l’appartement de la reine et où personne ne passait, parce que cet appartement était fermé depuis la mort de Mm6 la Dauphine.

«... Deux jours après, M. de Beauvilliers me dit de le suivre de loin jusque dans un passage obscur entre la tribune et la galerie de l’aile neuve au bout de laquelle il logeait, et ce passage était destiné à un grand salon pour la chapelle neuve que le roi voulait bâtir. » (I, 121 à 125.)

Les logements eux-mêmes n’étaient pas une

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sûre retraite pour la vie privée. L’entassement était tel à Versailles et à Marly qu’on y était les uns pour les autres une cause perpétuelle de gêne. Quand le hasard mettait quelqu’un dans le voisinage d’une turbulente personne, comme la princesse d’Harcourt, par exemple, le repos de la nuit même était compromis.

« Ses voisines à Marly disaient qu’elles ne pouvaient dormir au tapage de toutes les nuits ; et je me souviens qu’après une de ces scènes tout le monde allait voir la chambre de la duchesse de Villeroy et celle de Mn>« d’Espinoy, qui avaient mis leur lit tout au milieu, et qui contaient leurs veilles à tout le monde. * (IV, 58.)

Saint-Simon, désirant avoir un jour un entretien secrel avec le P. Tellier, en fut réduit à s’enfermer avec lui dans son arrière-cabinet, pièce sans fenêtres, sans jour, où la conversation eut lieu en plein midi à la lueur de deux bougies.

Même dans ces conditions, la possession d’un appartement à Versailles était, de longues années durant, l’objet d’une convoitise ardente. Il fallait à tout prix rester dans le rayon de la faveur royale. Le mot de Vardes n’en dit pas assez ; loin du roi, on n’est pas seulement malheureux et ridicule, on est oublié ; on manque les occasions de fortune, on n’est plus rien.

Aussi voit-on en ce ménage ducal de Saint-Si-

mon, disposant d’un revenu annuel de plus de cent cinquante millelivres (1), se contenter assez longtemps d’une chambre que le chancelier de Pontchartrainlui offrit dans son logementau château. Quand Mme de Saint-Simon fut nommée dame d’honneur de la duchesse de Berry, son mari obtint un appartement complet. Il nous en a laissé la description.

« Un demi-double d’abord sur le large corridor qui est vis-à-vis du grand escalier qui communique la galerie basse avec la haute ; une antichambre à deux croisées qui distribuait à droite et à gauche, où de chaque côté il y avait une chambre à deux croisées ; et un cabinet après à une croisée ; et toutes cinq pièces à cheminée ainsi que

la première antichambre obscure. Tout ce demi-double obscur était coupé d’entresols, sous lesquels chaque

cabinet avait un arrière-cabinet.

- Cet arrière-cabinet, moins haut que le cabinet, n’avait de jour que par le cabinet même. Tout était boisé ; et ces arrière-cabinets avaient une porte et des fenêtres qui, étant fermées, ne paraissaient point du tout et laissaient croire qu’il n’y avait rien derrière. J’avais dans mon arrière-cabinet un bureau, des sièges, des livres et tout ce qu’il me fallait ; les gens fort familiers qui connaissaient cela l’appelaient ma boutique, et en effet cela n’y ress tablait pas mal. x> (XI, 10.)

Malgré sa monotonie, et le profond ennui dont elle était imprégnée, cette vie du courtisan rendait

(1) Au moment de la mort de Mme de Saint-Simon, le revenu annuel du ménage était de 173,000 livres.

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toute autre vie insupportable quand une fois on y avait goûté ; ce qu’il y avait moralement de

pire dans cette oisiveté asservie, c’est que l’asservissement devenait aimable et qu’on ne le secouait plus. Saint-Simon en cite plus d’un exemple ; aucun n’est plus caractéristique que celui du duc de La Rochefoucauld.

« Si M. de La Rochefoucauld passa sa vie dans la faveur la plus déclarée, il faut dire aussi qu'ellelui coûta cher, s’il avait quelques sentiments de liberté. Jamais valet ne le fut de personne avec tant d’assiduité et de bassesse, il faut lâcher le mot, avec tant d’esclavage, et il n’est pas

aisé de comprendre qu'il s’en pût trouver un second à

mutenir plus de quarante ans d'une semblable vie. Le

er et le coucher, les deux autres changements d’habits mus les jours, il n’en manquait jamais, quelquefois dix ans de suite sans découcher d’où était le roi, et sur le pied de demander congé, non pas pour découcher (car en plus de quarante ans il n’a jamais couché vingt fois à Paris), mais pour aller dîner hors de la cour et ne pas être àla promenade ; jamais malade, et sur la fin rarement et courtement de la goutte.

«... Sur les derniers temps, ses bas amis et ses valets abusèrent de lui pour eux et pour les leurs, et lui firent faire au roi si souvent des demandes âpres, importunes et si peu convenables, qu’il l’en fatigua et l’accoutuma à le refuser, et lui à le gourmander de plaintes et de reproches, ce qui mit un malaise entre eux, et lui donna des pensées de retraite qui l’amusèrenl et le trompèrent longtemps.

« Sa voix était déjà fort affaiblie, elle ne lui permettait

plus de monter à cheval... Quelquefois le roi hasardait doucement de lui proposer de prendre du repos, et cela perçait le cœur au favori, qui, ne pouvant plus suivre le roi ni le servir, faute de vue, sentait qu’il lui devenait pesant de plus en plus.

« Peu écouté, presque toujours éconduit, quelquefois à force d’importuner refusé sèchement, le dépit vint au secours du courage. Il se retira, mais pitoyablement... Ses valets qui étaient ses maîtres, le voulurent à portée de le faire marcher à leur gré chez le roi, pour en arracher des grâces pour eux et tirer ce qu’il pouvait d’un reste de crédit et de bonté du roi pour lui. Ils le confinèrent au Chenil, à Versailles, où bientôt il demeura dans un entier abandon, à l’ennui et à la douleur d’un aveugle déchu de toute occupation, de toute faveur et de tout commerce. Il en fit encore quelques parties de main pour importuner le roi, dans le cabinet duquel il allait par les derrières, la plupart peu fructueuses, qui achevèrent de l’accabler. 11 finit ainsi fort amèrement sa vie, entièrement en proie à ses valets, et avec peu de provisions pour se suffire. » (VII, 193.)

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