LA MANIE DU TITRE. - LES INTRIGUES ET LES PARTIS
A partir de 1702, Saint-Simon vit exclusivement de la vie de cour ; il a retrouvé son élément naturel ; il est au centre du mouvement, des intrigues, des affaires ; une immense pâture est offerte à sa curiosité. Le moment est venu de
serrer de près le personnage.
Quand un homme a pris à tâche de déposer sur son temps, et que le privilège d’un talent supérieur lui assure de survivre, comme unique et dernier témoin peut-être, à tous les témoins contemporains, on est en droit de lui demander ce qu’il est et ce qu’il vaut. La vie de cour n’était guère une école de dignité ; le caractère ne s’y formait pas, et les meilleurs naturels s’y faussaient rapidement. Que faut-il attendre d’un homme qui a vécu les meilleures années de sa vie dans ce monde artificiel? N’en sortira-t-il point morale-
ment déformé ? Et si l’on est en présence d’un courtisan vulgaire, quelle valeur accorder à sa parole ?
Saint-Simon ne manquait point de travers ; il avait dans l’esprit de la petitesse et de la mesquinerie ; mais sa nature était droite, généreuse et fîère. Ce petit homme, délicat et maigrelet, au mince filet de voix, sut dès la première heure se faire « regarder comme quelqu’un » (t). Il n’avait que vingt et un ans, lorsque, revenant de l’armée, il traversa Paris en toute hâte pour aller faire sa cour à Fontainebleau. Les mauvaises langues semèrent le bruit qu’il avait tiré avantage auprès du roi de cet empressement ; il lui
aurait dit qu’il
« avait mieux aimé le venir voir, tout en arrivant, comme sa seule maîtresse, que de demeurer quelques jours relaissé à Paris, comme faisaient les jeunes gens avec les leurs. »
Saint-Simon fut mis au courant de ce méchant propos.
« A ce récit, le feu me monta au visage. Je rentrai chez le roi, où il y avait encore beaucoup de monde, devant qui je m'exhalai sur ce qui me venait d’être rapporté , et j’ajoutai que je donnerais volontiers bien de l’argent