TROISIÈME CONFÉRENCE
ÎIl. ~ SAINT-SIMON A LA COUR DE LOUIS XIV
Nous avons reconnu en Saint-Simon la vocation, le tempérament, les dons les plus rares de l'observateur. Il nous reste à chercher ce qui intéresse cet observateur et sur quoi porte son observation sans répit.
Si donc on veut savoir ce que Saint-Simon s'est proposé de mettre dans ses Mémoires^ il n'est que de se rappeler comment il apprécie le Journal de Dangeau, et quelles lacunes il y signale. Saint- Simon s'est beaucoup servi du Journal de Dangeau et il s'est beaucoup moqué de Dangeau ; ce qui est en littérature une manière fort employée de payer ses dettes : on n'hérite que de ceux qu'on tue. Il a fait de Dangeau un des personnages les plus amusants des Mémoires ; et chaque fois qu'il revient à lui, et il y revient souvent, c'est pour nous le présenter sous les traits du noble vaniteux, type du gentilhomme de fraîche date qui se pavane dans une noblesse d'emprunt.
C'est le paon qui fait la roue, c'est le singe qui copie les grands ; un reflet, un décalque, un personnage en détrempe. « C'était le meilleur homme du monde, mais à qui la tête avait tourné d'être seigneur : cela l'avait chamarré de ridicules. » Et Saint-Simon raille, dans ce style qui n'est qu'à lui, « sa fadeur naturelle entée sur la bassesse du courtisan et recrépie de l'orgueil postiche ». Il s'était poussé à la cour par le jeu : il savait tous les jeux, l'hombre, le piquet, la prime, la grande et la petite, le hoc, le reversi, le brelan, la bassette, le lansquenet. Il jouait bien ; il ne trichait pas : cela lui acquit beaucoup de considération. Il faisait aussi des bouts rimés. Enfin c'était un de ces invités précieux que bénit la maîtresse de maison. Saint-Simon le reconnaît, à sa manière ; même, il fait de Dangeau une manière d'éloge : (( C'était un grand homme, fort bien fait, devenu gros avec l'âge, ayant toujours le visage agréable, mais qui promettait ce qu'il tenait : une fadeur à faire vomir. »
Dangeau était-il si ridicule, et tellement « à vomir » ? Je l'ai cru sur la foi de Saint-Simon, je ne le crois plus. C'était un aimable homme, content de lui, — condition essentielle pour être content des autres, — né bénisseur, comme d'autres sont nés dénigrants. Quand on est jeune, on est sévère aux bénisseurs; on leur préfère les caractères plus francs, voire un peu rudes. Plus tard, on a eu le temps de s'apercevoir que la
rudesse est signe de mauvaise éducation plus souvent que de franchise, que les gens aimables ont du moins pour eux leur amabilité, et on devient indulgent aux Dangeau...
D'après Saint-Simon, le Journal de Dangeau ressemble à celui qui l'a écrit : c'est l'œuvre d'un plat courtisan; on y respire un encens éternel et suffocant; il est incroyable qu'un homme ait pu avoir, à lui tout seul, tant d'admiration pour tant de grands personnages, pour Louis XIV, pour Mme de Maintenon, pour les ministres, et qu'il ait eu le courage de noter chaque soir leurs actes les plus indifférents, jusqu'à mentionner pendant trente-deux ans la médecine que le roi prenait chaque mois par précaution. Arrivé à l'endroit où Dangeau, enregistrant la mort de Mme de Maintenon, décerne à sa bienfaitrice cet éloge pourtant bien banal : « On n'en saurait dire trop de bien », Saint-Simon écrit rageusement dans la marge : « Voilà bien fadement, salement et puamment mentir à pleine gorge. » Et c'est là encore un service, non le moindre, que Dangeau a rendu à Saint-Simon : il a servi à le mettre en colère. Dans l'âpreté satirique des Méhioires^ il y a un peu de « l'écœurement » causé à Saint- Simon par la fadeur du Journal.
Mais voici le point important. Un défaut essentiel que Saint-Simon reproche à Dangeau, c'est la sécheresse avec laquelle il relate les événements, « sans un mot de leur cause, encore
inoins d^auciine intrigue ni d'aucune sorte de mouvement de cour ni d'entre les particuliers ». Il n'a peint que l'extérieur. Il ne pouvait faire autrement, car il ne savait rien au delà de ce que tout le monde voyait : il avait un esprit de surface et se tenait à l'écorce. Or de véritables Mémoires « demandent qu'on soit au fait de l'intérieur et des diverses machines d'une cour » . C'est le même reproche que Saint-Simon adressera à un autre ouvrage historique réputé : V Histoire de France du Père Daniel, ouvrage de mérite sans doute, « mais de négociations, de cabales et d'intrigues de cour, de portraits de personnages, de fortunes, de chutes, de ressorts des événements, pas un mot en tout l'ouvrage que sèchement et courtement..,. » Voilà ce qui intéresse Saint-Simon, et qu'il mettra, lui, dans ses Mémoires: les intrigues de cour qui révèlent les caractères, les réssorts des événements qui ne sont autres que nos passions. Il peindra l'intérieur. En cela il est bien encore du xvii^ siècle, qui fut un siècle de moralistes. On demandait un jour à Stendhal : « Quelle est votre profession ? » Et il répondait : « Observateur du cœur humain. » Pour Stendhal, je n'en jurerais pas ; mais sûrement c'était la profession de' Saint- Simon, comme ç'avait été celle de La Bruyère, de Racine, de Pascal, et de tous les maîtres de cette littérature classique qui a poussé si avant l'étude de notre nature.
Avant de nous enfermer avec Saint-Simon dans l'intérieur de la cour, disons quelques mots du moment historique où va se dérouler son récit, indiquons tout au moins le fond du tableau. C'est un fond de tableau terriblement sombre. Je ne parle, pour l'instant, que du règne finissant de Louis XIV : que de tristesses dans cette fin de règne ! Certes on y rencontre de beaux épisodes, comme ce matin du 16 novembre 1700, où le roi fit ouvrir à deux battants la porte de son cabinet, et, montrant son petit-fils à la foule des courtisans : « Messieurs, leur dit-il, voilà le roi d'Espagne ». Et se tournant vers Ip duc d'Anjou : (( Soyez bon Espagnol, c'est présentement votre premier devoir ; mais souvenez-vous que vous êtes Français, pour entretenir l'union entre les deux nations : c'est le moment de les rendre heureuses et de conserver la paix de l'Europe. » Car il savait parler en roi. Mais ces minutes radieuses maintenant sont rares. Louis XIY est à l'âge où hommes et rois n'ont plus coutume d'être heureux.
Les grands ministres ont disparu, ils ont été remplacés par de simples commis. On n'a plus ni Colbert, ni Louvois, et on a Chamillart! C'était un très honnête homme, d'une incapacité noire : le triomphe de l'incompétence. Il était d^ première force au billard : c'est par là qu'il s'était poussé à la cour. Il savait le billard, mais il ne savait ni les finances, ni la guerre : il les eut
toutes les deux. Il arriva ce qui ne pouvait manquer d'arriver. S'il faut en croire Saint- Simon, ce fut son incapacité même qui l'avait fait choisir. Louis XIV était offusqué par la supériorité d'un Louvois : avec Ghamillart, pareil inconvénient n'était pas à craindre.
Disparus les grands généraux, un Turenne, un Condé. Il est vrai qu'on avait leur monnaie : Luxembourg, Villars qui sauva la France à Denain, et Vendôme qui sauva l'Espagne à Villaviciosa. Mais Saint-Simon était en procès avec Luxembourg ; et dans les Mémoires^ Villars n'a pas plus gagné la bataille de Denain que Vendôme n'a gagné les batailles de Gassano et de Villaviciosa. A Denain, tandis que Montesquiou avec la tête de l'armée arrivait devant la ville à tire-d'aile, Villars, qui « marchait doucement avec le gros de l'armée, » lui dépêchait « ordre sur ordre d'arrêter, de ne point attaquer, de l'attendre, le tout sans se hâter le moins du monde, parce qu'il ne voulait pas de combat. » Quand il apprit que la bataille était gagnée, qui fut bien surpris? ce fut Villars ; mais alors il ne tarda plus et envoya courriers sur courriers au roi pour s'en donner les gants. A Gassano, Vendôme crut si bien l'affaire perdue sans ressource « qu'il poussa à une cassine fort éloignée pour considérer de là comment et par où il pourrait faire sa retraite avec les débris de son armée ». Les officiers, inquiets de ne plus le voir,
le cherchaient partout : enfin Chemerault le découvrit dans sa cassine, où il avait pris philosophiquement son parti et mangeait un morceau : il lui apprit la victoire. De même à Villaviciosa. Dans la Chartreuse de Parme^ Fabrice del Dongo ne voit de la bataille de Waterloo que ce qu'on en peut voir autour de la charrette d'une vivandière ; mais on n'a jamais prétendu que la bataille de Waterloo ait été gagnée ou perdue par Fabrice del Dongo. Avec Saint- Simon, quand on est, comme Villars, protégé de Mme de Maintenon, ou, comme Vendôme, protégé de Monseigneur, il est impossible qu'on ait droit aux lauriers dont l'histoire vous gratifie. Et c'est même, dit-il très sérieusement, ce qui le fait douter de l'histoire.
Saint-Simon, qui est un si grand peintre, est un détestable peintre de batailles. Rien de plus froid, rien de plus embrouillé et de plus confus que le récit des actions même auxquelles il a assisté. On n'y comprend rien. Je ne saurais vous dire à quel point l'obscurité en est encore augmentée par cette manie qu'a Saint-Simon de les faire perdre par le général en chef et gagner par le capitaine d'habillement.
Ce qu'il y avait encore de plus inquiétant, c'étaient les finances. C'est par elles, on le sait, que devait périr l'ancien régime. Il n'y a dans tous les temps, pour les États obérés, que deux moyens de se tirer d'affaire, qui sont l'emprunt
et l'impôt, Fimpôt et l'emprunt. Voici pour l'emprunt : la scène se passe un jour de mai 1708, à Marly : « Le roi, sur les cinq heures, sortit à pied et passa devant tous les pavillons du côté de Marly. Bergheyck sortit de celui de Ctiamillart pour se mettre à sa suite. Au pavillon suivant, le roi s'arrêta. C'était celui de Desmarets qui se présenta avec le fameux banquier Samuel Bernard, qu'il avait mandé pour dîner et travailler avec lui. C'était le plus riche de l'Europe et qui faisait le plus gros et le plus assuré commerce d'argent.... Le roi dit à Desmarets qu'il était bien aise de le voir avec M. Bernard, puis, tout de suite, dit à ce dernier : « Vous êtes bien homme à « n'avoir jamais vu Marly ; venez le voir à ma « promenade : je vous rendrai après à Desmarets. » Bernard suivit et, pendant qu'elle dura, le roi ne parla qu'à Bergheyck et à lui, et autant à lui qu'à d'autres, les menant partout et leur montrant tout également avec les grâces qu'il savait si bien employer quand il avait dessein de combler. J'admirais, et je n'étais pas le seul, cette espèce de prostitution du roi, si avare de ses paroles, à un homme de l'espèce de Bernard. » Samuel Bernard était vaniteux : il lâcha la grosse somme. Mais quel spectacle, et, comme dit Saint-Simon, quelle prostitution dé la dignité royale : le roi de France, comme un gentilhomme décavé, s' abaissant à empaumer un prêteur ! Quant à l'impôt, on le mit sur le revenu» Ce
fut « l'impôt du dixième » calculé sur la fortune de chacun. La difficulté fut d'obtenir des contribuables une déclaration exacte. Saint-Simon peint en vives couleurs « la désolation de l'impôt dans une multitude d'hommes de tous les états si prodigieuse et leur désespoir d'être forcés à révéler d'eux-mêmes le secret de leurs familles, la turpitude d'un si grand nombre, le manque de bien suppléé par la réputation et le crédit, dont la cessation allait les jeter dans une ruine inévitable, la discussion des facultés de chacun, la combustion des familles par ces cruelles manifestations et par cette lampe portée sur leurs parties les plus honteuses ». Tout le monde fut frappé, sauf pourtant les financiers qui trouvèrent moyen d'échapper. D'ailleurs le résultat pour le trésor fut à peu près nul. Gela n'est pas fort encourageant à la veille de renouveler l'expérience.
Les éléments eux-mêmes se mirent contre nous, comme ils font toujours en pareil cas, comme ils l'ont fait, les hommes de ma génération s'en souviennent, pendant le terrible hiver de 1870. La France de Louis XIV eut le terrible hiver de 1709. Le thermomètre n'était pas encore descendu si bas ; on gelait dans les appartements, dans ces superbes appartements d'autrefois, superbement inconfortables ; au fond des armoires des dames, l'eau de la reine de Hongrie, convertie en glaçons, faisait éclater les flacons. Au froid succéda la disette. Le pain manqua. A Paris,
COURS SUR SAINT-SIMON, 6
des bandes de femmes parcoururent les rues, criant « Du pain ! » A Versailles, le roi entendit de ses fenêtres la populace qui s'en prenait à lui de sa misère, accusait son gouvernement, s'exhortait à Ile plus être si endurante.... Déjà les journées d'octobre 1789 !... « Pour amuser ce peuple, on employa les fainéants et les pauvres à raser une assez grosse butte de terre qui était demeurée sur le boulevard entre les portes Saint-Martin et Saint- Denis, et on y distribuait par ordre du mauvais pain aux travailleurs pour tout salaire et en petite quantité à chacun.... » Déjà les ateliers nationaux et les quarante sous par jour, comme en 48!... Et comme en 48, les « ateliers » (le mot est dans Saint-Simon) étaient un foyer d'émeutes : il y eut des collisions avec la troupe. « Ce qui piqua le roi davantage fut l'inondation des placards les plus hardis et les plus sans mesure... qui, longtemps durant, furent trouvés affichés aux portes de Paris, aux églises, aux places publiques, surtout aux statues. » Voici un spécimen de ces placards, parodie ironique et macabre du Pater : « Donnez-nous notre pain, qui nous manque de tous côtés. Pardonnez à nos ennemis qui nous ont battus, mais non à nos généraux qui les ont laissés faire. Ne succombez pas à toutes les tentations de la Maintenon, mais délivrez-nous de Chamillart ! » Louis XIV ressentait profondément la misère publique, comme le prouve le tragique conseil des ministres, raconté par Saint-
Simon, où coulèrent les larmes du vieux roi.
Cependant, à la cour, les fêtes continuaient. En 1700, il y avait eu tant de bals que, de trois semaines, Saint-Simon et sa femme ne virent pas le jour. Aux pires instants, ni une chasse, ni une mascarade, ni une promenade^ ni un lansquenet ne furent décommandés : malheurs publics ou deuils privés, rien ne devait déranger l'ordre prévu des réjouissances. Le lendemain de la mort de Monsieur, frère du roi, ce fut le duc de Bourgogne qui, le soir, sur l'ordre du roi, invita les courtisans à faire leurs jeux comme d'habitude. Saint-Simon incrimine l'insensibilité du monarque : n'y faut-il pas voir plutôt l'effet d'une extraordinaire force d'âme? Tous ceux qui savent ce qu'il en coûte à certaines heures d'affronter le public, et de lui montrer un visage serein quand on a la mort dans l'âme, admireront la fierté du vieux roi qui ne permit jamais au mauvais sort de déranger, par ses caprices méchants, ce que sa volonté souveraine avait ordonné.
Voilà l'époque, voilà le pays ; maintenant rentrons à Versailles, revenons à ce minuscule coin de terre qui pour ceux qui l'habitent est toute la France et demandons-nous ce que pouvait être la vie dans ce milieu spécial, exceptionnel, unique. On y aspirait comme au paradis ; en réalité, quel enfer ! Songez qu'ils sont là réunis, vivant ensemble, se rencontrant à toutes les heures
du jour et de la i^uit, serrés et tassés les uns contre les autres, se heurtant et se coudoyant, trois cents hommes et femmes, grands seigneurs, grands dignitaires de cour, tous tendus vers un même but : la faveur du roi ! Que de compétitions, que de rivalités ! Gomme on se jalouse et comme on se surveille ! Chaque démarche est épiée, chaque geste est commenté, chaque parole est répétée, déformée, envenimée. Ce qui ajoute à Fâpreté de ces luttes, c'est qu'on est entre gens du même monde, de la même caste, et presque tous ayant entre eux des liens de parenté. Voilà ce qu'il y a d'effroyable, et tout le monde me comprendra : on est en famille !
Mais aussi quel terrain pour la culture des passions ! Elles s'y développent, comme dans une atmosphère de serre chaude. Elles y grandissent dans des proportions extravagantes, comme dans une forcerie. Toutes les passions, l'ambition, la vanité, l'intérêt, l'envie, l'espérance, la rancune, la vengeance, la haine et aussi l'amour, l'amour qui naît, comme de lui-même, sous les pas de ces belles princesses et de ces filles d'honneur, l'amour, qui, de tout temps, a été un moyen de parvenir. Et pour l'observateur, quelle collection sans pareille 1 Quelle récolte promet cette floraison splendide et monstrueuse! Je demandais un jour à un romancier, élu député et assidu aux séances du Parlement, quel plaisir il pouvai trouver dans un tel
milieu. « Croyez bien que je le juge comme vous, me répondit-il ; seulement, je ne puis m'en détacher. Ils sont effrayants, mais si curieux ! » Ceux de Versailles n'étaient sans doute pas moins effrayants, et ils étaient moins laids. Dans cette humanité surchauffée, tous les traits du caractère s'exaspéraient, tous les traits du visage s'accentuaient et se gonflaient. C'est pour cela que Saint- Simon ne pouvait s'en détacher: il trouvait là tout prêt un incomparable laboratoire de psychologie. V
Le premier cercle que Saint-Simon discerne dans cet enfer de la cour, le premier groupe sur lequel il assène ses regards, c'est celui qu'il découvre sur les marches du trône et pour la honte du trône : les bâtards. Entendez par là cette famille naturelle que Louis XIV s'efforce d'établir magnifiquement : la fille de La Vallière mariée au prince de Conti ; deux filles de la Montespan, l'une qui est Mme la duchesse, l'autre Mlle de Blois, que nous avons vue devenir la duchesse de Chartres et qui sera bientôt la duchesse d'Orléans, femme du futur Régent; enfin les deux fils de la Montespan, le duc du Maine et le comte de Toulouse. Sur cette question de l'établissement des bâtards, Louis XIV n'avait pas eu tout de suite la sécurité de conscience qu'on lui verra plus tard. Par exemple, quand le duc du Maine voulut se marier, « le roi
l'en détourna et lui dit franchement que ce n'était pas à des espèces comme lui à faire lignée ». Des espèces ! Ce fut Mme de Maintenon, leur ancienne gouvernante, qui s'employa pour eux et calma les scrupules de leur père. Elle avait un faible pour le duc du Maine, « le faible de nourrice ». Gagné par elle pour ce fils chéri, le roi « se résolut de l'appuyer du moins de la maison de Condé, et de le marier à une fille de M. le prince qui en ressentit une joie extrême... ». Les filles de M. le prince étaient de toute petite taille, presque naines. « Il en avait trois à choisir. Un pouce de taille de plus qu'avait la seconde lui valut la préférence. » Voilà le duc du Maine pourvu d'une belle alliance ; son père ambitionnait pour lui la gloire militaire. Il l'envoya au siège de Namur. Le duc du Maine s'y couvrit de honte. Il était poltron : il mit toute sa décision à ne pas marcher à l'ennemi, qui en profita pour lui passer effrontément sous le. nez.
Le roi, quand il reçut cette nouvelle, en éprouva un violent dépit, qu'il tâcha de dissimuler, mais qui éclata quand même dans une scène burlesque que Saint-Simon n'a pas manqué de raconter. C'est à Marly, après le dîner où Louis XIV a fait de vains efforts pour se contenir : (( Le prince, si égal à l'extérieur et si maître de ses moindres mouvements dans les événements les plus sensibles, succomba sous cette unique occasion. Sortant de table, à Marly,
avec toutes les dames et en présence de tous les courtisans, il aperçut un valet du serdeau qui, en desservant le fruit, mit un biscuit dans sa poche. Dans l'instant, il oublie toute sa dignité, et, sa canne à la main, qu'on venait de lui rendre avec son chapeau, court sur ce valet qui ne s'attendait à rien moins, ni pas un de ceux qu'il sépara sur son passage, le frappe, l'injurie, et lui casse sa canne sur le corps : à la vérité, elle était de roseau et ne résista guère. De là, le tronçon à la main et l'air d'un homme qui ne se possédait plus, et continuant à injurier ce valet qui était déjà bien loin, il traversa ce petit salon et une antichambre et entra chez Mme de Maintenon.... »
Ayant échoué à faire du duc du Maine un brave, Louis XIV se rabattit à en faire un pair de France, et même un peu plus. Ce fut Harlay, paraît-il, qui, pour faire sa cour, trouva ce biais d'introduire les bâtards au Parlement en leur attribuant un rang intermédiaire entre les princes du sang et les pairs, immédiatement au-dessous des princes du sang, mais au-dessus, des pairs. Ce qui faisait dire au duc du Maine, qui avait l'humeur tournée à la plaisanterie, qu'il était « comme un pou entre deux ongles ».
Entre le duc du Maine et son frère, le comte de Toulouse, il n'y avait aucune comparaison à faire, et il est vrai que Saint-Simon n'en fait aucune. Il a témoigné, en maints endroits, de son estime
pour le comte de Toulouse, sérieux, réservé, « rhonneur, la vertu, la droiture, la vérité, l'équité même ». Il s'est rattrapé sur le duc du Maine dont il fait — littéralement — un démon : (( Avec de l'esprit, je ne dirai pas comme un ange, mais comme un démon, auquel il ressemblait si fort en malignité, en noirceur, en perversité d'âme ; en desservices à tous, en services à personne, en marches profondes, en orgueil le plus superbe, en fausseté exquise, en artifices sans nombre, en simulations sans mesure.... » Voilà bien de la noirceur. Le duc du Maine n'était pas si terrible. Une fois de plus, égaré et emporté par sa haine, Saint-Simon a démesurément grandi le personnage.
Si d'ailleurs on veut la vérité sur lui, c'est encore à Saint-Simon qu'on peut la demander : il néglige souvent de se mettre d'accord avec lui-même. Le vrai duc du Maine, c'est celui que Saint-Simon nous montre tremblant devant sa femme. Celle-ci, romanesque et impérieuse, en digne fille des Gondé, agitée, affolée de plaisirs dans cette résidence de Sceaux dont les nuits sont restées célèbres, et qui, à force de jouer des pièces de théâtre, avait fini par se prendre pour une des héroïnes dont elle interprétait les rôles, ruinait son pauvre homme de mari en fêtes auxquelles il assistait « comme le premier domestique de la maison. » Elle lui reprochait l'honneur qu'elle lui avait fait de l'épouser, le méprisait
pour sa timidité, le « traitait comme un nègre » et « c'était à coups de bâton qu'elle le poussait en avant ». On sait comment le couple s'effondrera, sous la Régence, dans la ridicule conspiration de Cellamare. En attendant, chaque année apporte un accroissement à sa faveur scandaleuse, et les Mémoirés sont remplis de l'indignation, de la juste indignation avec laquelle Saint-Simon, doublement blessé dans le sentiment de sa dignité de duc et pair et dans son honnêteté d'homme de devoir et d'homme de famille, suit ce qu'il appelle d'une expression imagée et terrifiée : « le grand vol des bâtards ».
Une autre cabale pour laquelle Saint-Simon est à peine moins sévère, c'est la « cabale de Meudon », ainsi appelée parce qu'elle se compose des personnes qui se réunissent à Meudon, autour du grand Dauphin, Monseigneur, fils de Louis XIV. Mme de Maintenon, faisant allusion à la famille de Louis XIV, nous dit « qu'il ne trouvait pas grand ragoût autour de lui ». Le ragoût, c'était ce qui faisait le plus défaut à Monseigneur. Saint-Simon nous le peint sans vice ni vertu, déplorablement neutre. Il était gros, la démarche hésitante, n'ayant qu'un plaisir : chasser le loup. Doux par stupidité, dur au fond, «né pour l'ennui qu'il communiquait aux autres et pour être une boule roulante au hasard par l'opinion d'autrui... absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres ». Sa seule lecture, c'était « l'article de Paris de la
Gazette de France pour y voit* les morts et les J
mariages. » C'était bien la peine d'avoir eu j
Bossuet pour professeur ! ^
Ce fils de Louis XIV avait, lui aussi, une i
Maintenon. C'était Mlle Choin, une « grosse |
camarde brune » qui avait « l'air d'une ser- j
vante », en outre « vieille et puante ». Dans les |
premiers temps, elle ne venait à Meudon qu'en ;
grand mystère, apportant ses nippes avec elle, ^
et repartait incognito. Peu à peu elle s'enhardit, j
fit des séjours ; on invita quelques intimes : 1
c'étaient des parties en petit comité, in parmlo^ \
qu'on appelait pour cette raison des « parvulos ». |
Là, assise dans un fauteuil, en face de Monsei- | gneur, tandis que les filles de la maison, la du- ' j
chesse de Bourgogne et la duchesse de Berry, \
n'avaient qu'un ta,bouret, la Choin les rabrouait, j
les reprenait sur leur ajustement, sur leur air, \
sur leur conduite, enfin se comportait en toutes \
choses comme une « belle-mère ». D'elle on accep- \
tait tout, en songeant à ce qu'elle pourrait un \
jour : « Toutes les batteries, pour le futur, étaient ^
dressées et pointées sur elle. » ;
Aux (( parvulos » de Meudon il y avait la prin- |
cesse de Conti, la fille de La Vallière, extrêmement \
gracieuse, comme sa mère, et pas très intelli- j
gente. Il y avait Mme la duchesse, fille de la \
Montespan, qui avait, elle aussi comme sa mère, j
tout l'esprit des Mortemart, et excellait aux \
(^.chansons les plus cruelles dont elle affublait |
gaîment les personnes qu'elle semblait aimer » ; d'ailleurs une séduction irrésistible, une « figure formée par les plus tendres amours»: c'était, dit Saint-Simon, « la sirène des poètes. )) La comtesse de Lillebonne, une princesse lorraine, avec ses deux filles dont l'une, Mme d'Espinoy, était employée par Mme de Maintenon à espionner la duchesse de Bourgogne. Enfin le grand homme de la cabale, c'était Vendôme, — encore un bâtard, — qui, descendant de Henri IV, avait un peu de son génie et tous ses vices, auxquels il en ajoutait.
Saint-Simon n'a pas tracé de portrait plus repoussant que celui de ce grand seigneur débraillé dont il a fait le type du cynique. Avec cette vigueur de pinceau que soutient son incroyable puissance de haine, à traits maintes fois répétés et chaque fois appuyés davantage, il a peint l'audace effrénée, l'impudence et l'insolence de ce (( prince des superbes ». Il a dit sa paresse, son insouciance, son imperturbable confiance en soi, et sa basse débauche dont il portait les stigmates sur son visage rongé par un mal hideux qui lui avait emporté une partie du nez, insistant surtout sur sa saleté, et donnant sur cette saleté des détails qui soulèvent le oœur. (( Il était plein de chiens et de chiennes dans son lit, qui y faisaient leurs petits à ses côtés. Lui-même ne s'y contraignait de rien : une de ses thèses était que tout le nionde en
usait de même, mais n'avait pas la bonne foi d'en convenir comme lui.... Il se levait assez tard à l'armée, se mettait sur sa chaise percée, y faisait ses lettres et y donnait ses ordres du matin.... Il avait accoutumé l'armée à cette infamie. Là il déjeunait et souvent avec deux ou trois familiers, rotait d'autant soit en mangeant, soit en écoutant, ou en donnant des ordres, et toujours force spectateurs debout.... » Et le portrait continue, dégoûtant de passages qu'on ne peut plus citer, roulant des ordures, souillé de matières infectes, tel que, dans toute l'œuvre d'Emile Zola, on ne trouverait rien qui en approche, énorme et immonde, et qui atteint au grandiose dans l'ignoble.
En face de cette violence et de cette grossièreté, une autre cabale, celle des honnêtes gens, des bons, des doux, des purs, des pieux, des dévots. Saint-Simon a mis tout son art à trouver des touches délicates, discrètes, secrètes pour exprimer l'intimité de leur entente et le raffinement de leur spiritualité. Il a fait flotter autour d'eux ce mystère dont ils aimaient à s'envelopper. Il nous a fait deviner en eux ce je ne sais quoi de naïf et de fort en même temps, cette assurance d'affiliés qui ont pour se reconnaître entre eux un signe que les autres n'ont pas, cette confiance inébranlable d'initiés à qui la révélation a été faite et qui la possèdent en
commun. Ceux-là vont à travers les contrariétés, les heurts, les misères du présent, les yeux fixés vers un avenir qui les paiera de toutes leurs peines. Ils vivent dans l'attente. Ce sont les illuminés et les mystiques. Saint-Simon les appelle « le petit troupeau», car un pasteur les guide et ils marchent à l'étoile.
C'est l'entourage du duc de Bourgogne.
D'abord les deux ducs, Beauvilliers et Chevreuse, qui étaient beaux-frères, ayant épousé deux filles de Colbert : une seule âme en deux corps. Beauvilliers avait eu une singulière éducation. Jusqu'à sept ans, il avait été élevé dans la loge du concierge. Ses parents, s'étant alors souvenus de lui, l'avaient mis en pension chez un chanoine. « Tout le domestique du chanoine consistait en une servante qui mit le petit garçon coucher avec elle, lequel y couchait encore à quatorze et quinze ans, sans penser à mal ni l'un ni l'autre, ni le chanoine s'aviser qu'il était un peu grand. » Tout est sain aux sains. Étranger à toute intrigue, vivant à la cour comme dans un désert, communiant chaque matin, ce gouverneur du duc de Bourgogne fait songer, en plein Versailles, au pieux solitaire de quelque thébaïde. Non moins admirable de sérénité, le duc de Chevreuse : « jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là : comme dit le Psaume, il la portait dans ses mains ». Belle âme, mais esprit faux. Saint-Simon dit : esprit géo-
mètre. C'est ce goût de l'abstrait et de l'absolu qui, appliqué aux affaires, le fit se ruiner complètement, et, par ailleurs, le livra sans défense « aux prestiges de la Guyon et aux fleurs de M. de Cambrai ».
Car ici le maître et le guide, le plus séduisant des maîtres et le plus aventureux des guides, c'était cet énigmatique Fénelon. Lui aussi s'était laissé prendre aux prestiges de la Guyon : « Il la vit, leur esprit se plut l'un à l'autre, leur sublime s'amalgama. » Tous ces « beaux esprits chimériques », comme disait Louis XIV, étaient faits pour s'entendre, se cherchaient et se rencontraient par une sorte d'attirance. Ce fut pour Fénelon l'origine d'une disgrâce, sur laquelle Louis XIV ne voulut jamais revenir, mais qui ne réussit nullement à disperser le petit troupeau, et peut-être au contraire l'attacha davantage à son chef, grandi par l'éloignement. A deux reprises, le duc de Bourgogne, se rendant en Flandre, s'arrête à Cambrai, malgré la défense du roi, tient son précepteur étroitement embrassé, et leurs yeux se disent ce que les mots n'auraient pas exprimé avec autant d'éloquence. Cela fut remarqué, vous n'en doutez pas. « Et les gens qui songeaient à l'avenir prirent depuis leur chemin par Cambrai plus volontiers que par ailleurs pour aller ou revenir de Flandre. » Maintenant que nous avons vu le gouverneur, Beauvilliers, et le précepteur, Fénelon, il est
temps de voir l'élève, le duc de Bourgogne.
Tout le monde a dans la mémoire le portrait que Saint-Simon a tracé du duc de Bourgogne et le contraste qu'il établit entre la violence d'instincts manifestée par l'enfant et la transformation presque excessive que l'éducation produisit chez le jeune homme. « Ce prince, héritier nécessaire puis présomptif de la couronne, naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler ; dur et colère jusqu'aux derniers emportements, et jusque contre les choses inanimées ; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer en des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps ; opiniâtre à l'excès ; passionné pour toute espèce de volupté, et des femmes et, ce qui est rare à la fois, avec un autre penchant tout aussi fort. Il n'aimait pas moins le vin, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et le jeu encore, où il ne pouvait supporter d'être vaincu, et où le danger avec lui était extrême ; enfin, livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs ; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en railleries et à produire les ridicules avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent.»
Le duc de Bourgogne fut-il jamais le monstre de perversité que Saint-Simon a dépeint en lui? Je ne le crois pas. C'était un enfant quand il fut remis entre les mains de Fénelon; or certains vices attendent le nombre des années. Gomment, si jeune, aurait-il pu les avoir tous? Mais nous saisissons ici sur le vif le procédé littéraire de Saint-Simon. Nous le prenons sur le fait, en train de forcer les couleurs pour mieux ménager l'effet de contraste et rendre l'opposition plus tranchée et plus saisissante.
Il reste qu'il y eut chez le prince, entre dixhuit et vingt ans, une crise d'austérité dont s'inquiéta à juste titre la clairvoyance de Saint- Simon. Il s'en ouvrit à Beauvilliers, à qui apparen^ment il en faisait remonter la responsabilité. Il y a dans les Mémoires un Discours sur le duc de Bourgogne, plein des meilleurs conseils. Le jeune prince fuit le monde, s'enferme dans son cabinet, s'adonne aux sciences abstraites ; ou, par réaction, il a des gaités de séminariste, s'amuse à écraser des mouches ou à jouer au volant. Surtout son excessive dévotion peut devenir un danger pour l'^^tat. « On pense avec angoisse que le ministère ne sera plus séparable de la théologie... et on jette tristement les yeux sur les derniers princes de la maison d'Autriche qui ont porté la couronne d'Espagne. » Pour devenir tel qu'il devrait être et ravir tous les cœurs, le prince n'a pas loin à aller chercher son
modèle ; il Fa sous les yeux, et c'est cette exquise duchesse de Bourgogne.
La duchesse de Bourgogne, c'est le sourire et c'est la gaîté des Mémoires. La page où elle paraît, aussitôt s'illumine. En portraitiste exact, incapable de ne pas reproduire un trait qui est dans la nature, Saint-Simon n'a dissimulé ni les joues pendantes, ni le front trop avancé, ni les yeux qui ne disent rien, ni les grosses lèvres, ni les dents toutes pourries de la duchesse de Bourgogne. Mais elle était de celles chez qui la grâce est la plus forte : tout en elle était un charme, jusqu'aux défauts, jusqu'à ce « soupçon de goitre qui ne lui seyait point mal. » « Et puis elle avait une marche de déesse sur les nuées : elle plaisait au dernier point. Les grâces naissaient d'ellesmêmes de tous ses pas, de toutes ses manières et de ses discours les plus communs. » Quand elle arriva de Savoie, petite princesse de douze ans, dans cette cour déjà attristée de Louis XIV, ce fut une bouffée de jeunesse, un rayon de soleil printanier. Elle fit la conquête du vieux roi et de la sage Maintenon ; elle la fit, et probablement elle la fit exprès, car elle avait reçu avant son départ des instructions très précises et il y avait dans on espièglerie bien de l'adresse. Tout de suite A elle se mit sur le pied d'enfant gâtée auprès de Louis XIV, et gagna Mme de Maintenon en l'appelant « ma tante ». En pubhc, sérieuse, mesurée : « en particulier, causant, sur-
COURS SUR SAINT-SIMON
tout voltigeant autour d'eux, tantôt perchée sur \
les bras du fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se \
jouant sur leurs genoux, elle leur sautait au cou, |
les embrassait, les baisait, les caressait, les chit- i fonnait, leur tirait le dessous du menton, les
tourmentait, fouillait leurs tables, leurs papiers, |
leurs lettres, les décachetait, les lisait quelquefois |
malgré eux.... Si libre qu'entendant un jour le ]
roi et Mme de Maintenon parler avec affection de j
la cour d'Angleterre : « Ma tante, se mit~elle à \
« dire, il faut convenir qu'en Angleterre les ;
« reines gouvernent mieux que les rois, et savez- {
(( vous bien pourquoi, ma tante ?» — et toujours |
courant et gambadant — «c'est que sous les |
^ (( rois ce sont les femmes qui gouvernent et ce I
(( sont les hommes sous les reines. » L'admirable ]
est qu'ils en rirent tous deux et qu'ils trouvèrent 1
qu'elle avait raison. |
A l'époque où nous sommes, il y a non pas un \
désaccord, mais enfin une certaine mésentente ]
entre ce petit dévot de mari et cette enfant ]
gâtée, qu'on affole de plaisir. « Je voudrais mou- \
rir, disait la petite duchesse, rien que pour voir \
ce que ferait mon mari : je suis sûre qu'il épou- j
serait une sœur grise. » \
Les deux cabales, de Meudon et de Bourgogne, j
furent aux prises, l'année 1708, lors de laxcam- |
pagne de Flandre. Louis XIV avait eu l'idée |
fâcheuse de diviser le commandement entre j
Vendôme et le duc de Bourgogne. Le résultat fut \
désastreux : la campagne, commencée par la défaite d'Oudenarde, s'acheva par la capitulation de Lille. Vendôme eut beau jeu à rejeter toutes les fautes, même les siennes, sur le duc de Bourgogne. Il reste néanmoins que nos revers furent en partie imputables au manque de capacité militaire du jeune prince, à son indécision et à sa timidité. Quand le duc de Bourgogne revint à la cour, Louis XIV sut ne pas humilier un prince placé si près de la couronne ; mais l'opinion lui fut moins indulgente ; ceux de Meudon triomphaient : l'esprit caustique de Mme la duchesse fit merveilles. Ceux qui ont l'âme naturellement grande, c'est dans l'infortune qu'ils se révèlent. On attaquait son mari : la duchesse de Bourgogne sut le défendre et tenir tête à l'opinion avec une noblesse d'attitude, une fierté magnifique. C'est un des traits qu'a le mieux mis en lumière M. le comte d'Hausson ville dans son beau livre sur la Duchesse de Bourgogne et Valliance savoyarde que je suis ici pas à pas. Cependant un coup de théâtre allait soudain éclater, et changer la face des choses.
Le jeudi 10 avril 1711, on apprenait que Monseigneur, comme il s'habillait pour aller courre le loup, avait été pris d'une faiblesse. Le mal empirà promptement. Ce fut la conversation de toute la cour. Saint-Simon,à Versailles,recueillait les nouvelles qui d'heure en heure devenaient plus mauvaises, et à mesure lui causaient plus
de plaisir. Pourtant, le 14 avril au soir, il eut un moment d'inquiétude : Monseigneur allait mieux. Saint-Simon était avec la duchesse d'Orléans : tous deux se lamentèrent de voir « Monseigneur échapper, à son âge et avec sa graisse, d'un mal si dangereux. ». On pouvait tout craindre : cette maladie n'aurait été pour lui qu'une grande purgation, un brevet de longévité. C'était à désespérer.... Mme de Saint-Simon, présente à l'entretien, tâchait d'enrayer ces propos étranges ; mais toujours «l'enrayure cassait » et la conversatioïi reprenait avec des sentiments très humains, mais qui n'étaient pas « selon la religion ». Enfin, le lendemain. Monseigneur mort et bien mort, quelle fut la joie de Saint-Simon, je renonce à en donner une idée, mais d'ailleurs ce n'est pas la question ; la joie même, chez Saint-Simon, en un pareil moment, céda à un autre sentiment plus fort, plus impérieux : la curiosité. Et c'est ici qu'il faut le voir dans l'exercice de son métier de psychologue. Car l'instant est unique et il n'est pas homme à le laisser échapper. Ces grands coups de la destinée, — par leur soudaineté qui déconcerte, et parce qu'ils provoquent une de ces crises où tout le passé et tout l'avenir tiennent dans un bref raccourci, — sont vraiment providentiels pour qui veut dans une brusque déchirure découvrir le fond des âmes. Comme un Racine qui, pour nous faire connaître ses personnages, choisit l'instant de la crise, Saint-
Simon comprend que c'est le moment pour lui de se livrer à cette investigation des consciences qui est son perpétuel objet. Et il s'y donne tout entier avec une joie, qui n'est plus la joie maligne du courtisan appliqué à se venger, mais cette sorte de joie professionnelle qu'on éprouve à faire son métier, et à profiter de l'occasion qui met à votre disposition une riche matière.
C'est lui-même qui va nous le dire, et en quels termes ! « Il faut avouer que, pour qui est bien au fait de la carte intime d'une cour, les premiers spectacles d'événements rares de cette nature, si intéressants à tant de divers égards, sont d'une satisfaction extrême. Chaque visage vous rap« pelle les soins, les intrigues, les sueurs.... La promptitude des yeux à voler partout, en sondant les âmes, à la faveur de ce premier trouble de surprise et de dérangement subit... tout cet amas d'objets vifs et de choses si importantes forme un plaisir à qui le sait prendre qui, tout peu solide qu'il devient, est un des plus grands dont on puisse jouir dans une cour. Ce fut donc à cr>lui-là que je me livrai tout entier.... J'avais si fort imprimé dans ma tête les différentes cabales, leurs subdivisions, leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la connaissance de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers intérêts, que la méditation de plusieurs jours ne m'aurait pas développé et représenté toutes ces choses plus nettement que ce premier
aspect de tous les visages, qui me rappelaient encore ceux que je ne voyais pas et qui n'étaient pas les moins friands à s'en repaître. »
Donc il nous décrit ce qu'il appelle lui-même : le « spectacle à Versailles ». Il nous fait entendre dans les premières pièces « les mugissements contenus des valets.... Plus avant commençait la foule des courtisans de toute espèce. Le plus grand nombre, c'est-à-dire les sots, tiraient des soupirs de leurs talons.... » Et nous voyons le duc de Bourgogne verser des « larmes de religion ». Et nous entendons le duc de Berry sonner la « trompette du désespoir ». C'est ici une des parties les plus fameuses des Mémoires ; il faudrait tout citer : il est plus simple de vous renvoyer au texte lui-même. Ce tableau magistral est au centre des Mémoires^ ou, pour parler plus juste, il en est l'aboutissement : c'est là que s'épanouit ce génie de moraliste dont j'essaie de vous montrer qu'il est chez Saint-Simon l'essentiel. Il n'y a pas d'ailleurs de plus belle planche d'anatomie morale, il n'y a pas de plus parfait chefd'œuvre de psychologie, à la fois individuelle et collective.
Le petit troupeau savait bien que son heure viendrait. Il n'a pas vainement attendu le Messie. Les temps sont arrivés, et déjà commence l'avantrègne du duc de Bourgogne. Le jeune prince s'essaie au pouvoir dont Louis XIV lui-même lui confère une part, se met au niveau de ses nou-
veaux devoirs, se débarrasse de ses puérilités, et témoigne de réelles qualités de gouvernement. Saint-Simon, qui n'était pas encore en relations intimes avec celui dont les circonstances viennent de faire le Dauphin, s'en rapproche avec une habileté de courtisan consommé. Il sait qu'il est, en accord avec lui sur beaucoup de points : il lui expose ses idées en des entretiens qui ont lieu en grand mystère, à l'insu de tous, même de la duchesse de Bourgogne, qui un jour les surprit. Il arrive, les poches bourrées de plans et de mémoires, et ce sont de longs et intimes conciliabules d'où Saint-Simon sort ravi, assistant déjà à l'avènement de ses plus chères espérances : la noblesse rétablie dans ses droits, les erreurs du règne qui s'achève réparées, la France restaurée....
C'était trop beau ; quelques mois à peine se passèrent dans cette plénitude et déjà toutes ces espérances étaient brisées par un de ces coups brutaux et bêtes, où les anciens voyaient un effet de la jalousie des dieux. Ce séjour de Versailles, où>iant de personnes étaient entassées sur un si petit espace, était déplorable au point de vue de l'hyp'ène. Pour peu qu'il s'y déclarât une « maladie ke venin », c'était une hécatombe. Il y eut, au début de 1712, une épidémie de rougeole pourprée. La Dauphine succomba la première : « Avec elle s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements et toutes espèces de grâces : les ténèbres
couvrirent toute la surface de la cour. » Puis ce fut le tour du Dauphin. Saint-Simon le pleura de tout son cœur d'ami, de toute son âme de Français. La page des Mémoires où il lui adresse un suprême adieu, a l'émotion des douleurs intimes et la gravité des deuils publics : « Grand Dieu ! quel spectacle vous donnâtes en lui et que n'est-il permis encore d'en révéler des parties également secrètes et si sublimes qu'il n'y a que vous qui les puissiez donner et en connaître tout le prix ! quelle imitation de Jésus- Christ sur la croix ! on ne dit pas seulement à l'égard de la mort et des souffrances, elle s'éleva b^en au-dessus. Quelles tendres mais tranquilles vues ! quel surcroît de détachement ! quels vifs élans d'actions de grâces d'être préservé du sceptre et du compte qu'il faut en rendre! quelle soumission et combien parfaite ! quel ardent amour de Dieu ! quel perçant regard sur son néant et ses péchés ! quelle magnifique idée de l'infinie miséricorde ! quelle religieuse et humble crainte ! quelle tempérée confiance ! quelle sage paix ! quelles lectures ! quelles prières coj* tinuelles ! quel ardent désir des derniers sacrements ! quel profond recueillement ! quelle invincible patience ! quelle douceur ! quelle conslante bonté pour tout ce qui l'approchait ! quelle charité pure qui le pressait d'aller à Dieu ! La France tomba enfin sous ce dernier châtiment : Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas.
La terre n''en était pas digne, il était mûr déjà pour la bienheureuse éternité ! )>
Le chapitre sur la mort du duc de Bourgogne témoigne chez Saint-Simon d'une qualité que nous ne lui connaissions pas encore : la tendresse. Elle révèle en outre chez lui un don qu'on lui conteste trop souvent : la clairvoyance politique. L'activité pratique de l'homme d'État, il ne l'avait pas ; mais le coup d'oeil du penseur, c'est autre chose. A la mort du duc de Bourgogne, il a eu cette intuition que dans les destinées de la France venait de se produire un de ces échecs dont les lointaines conséquences sont incalculables. Qu'aurait été le duc de Bourgogne au pouvoir? Nous savons fort bien quels étaient ses projets, et nous avons pour nous renseigner deux documents de premier ordre : l'un, ce sont les Projets de gouvernement du duc de Bourgogne^ rédigés par Saint-Simon ; l'autre, ce sont les Tables de Chaulnes^ rédigées par Fénelon. Sans entrer dans le détail, et en nous tenant aux grandes lignes, nous pouvons dire que les conseillers du duc de Bourgogne et le duc lui-même avaient très nettement vu que le système de gouvernement de Louis XIV était la fm d'une formule, le dernier terme d'une méthode qui était allée jusqu'au bout de son principe et qui était épuisée. Il fallait autre chose : il fallait retremper la royauté dans la nation. C'était l'idée du duc de Bourgogne.
Les idées valent ce que valent les hommes qui les appliquent. Je remarque que le duc de Bourgogne n'a cessé de progresser et de s'améliorer. Son éducation n'a jamais supprimé en lui cette humeur impérieuse, qui était affaire de tempérament et qui est nécessaire à celui qui un jour doit être le maître. Sa crise de dévotion, en s'apaisant, ne lui a laissé qu'une conscience plus profonde de son devoir. Aurait-il été saint Louis ? Aurait-il été Marc-Aurèle? Il aurait été peutêtre le souverain honnête homme, éclairé, réformateur énergique, dont la France avait besoin et qui l'aurait aidée à doubler le cap des tempêtes. Ce n'est qu'une hypothèse, je le sais. Mais cette hypothèse n'est pas plus arbitraire que ne sont les théories de ceux qui, introduisant le fatalisme dans l'histoire, veulent que les pires maux y aient été des maux nécessaires. Il s'est trouvé jusqu'à de nobles esprits pour faire honneur à la Révolution de ses crimes, du sang versé, de la page sinistre par laquelle elle a jeté le défi à cette humanité qu'elle invoquait. Ne croyons jamais qu'une cruauté qui a été commise dût être commise. La Révolution était inévitable, soit ! Qui ne voit quelle différence si la Révolution avait été faite par la royauté, et si cette royauté qui venait des siècles avait elle-même mené le passé vers l'avenir, nous épargnant ainsi le déchirement intime dont nous n'avons pas cessé de souffrir?
C'est sur cette vision que je termine. Nous qui raisonnons à loisir sur les événements accomplis, sachons gré à Saint-Simon du pressentiment, quel qu'il soit, qu'il en a eu.... Mais le duc de Bourgogne était mort ; le duc de Berry le suivait bientôt dans la tombe; Beauvilliers, Glievreuse, Fénelon mouraient coup sur coup. Seul Louis XIV leur survivait à tous, et c'était lui que maintenant Saint-Simon fouillait de ses regards.