IV. — LE PORTRAIT DU ROI
LA mort de la duchesse de Bourgogne, suivie si promptement de celle de l'admirable Dauphin, puis de celle du duc de Berry, ce fut le coup dont Louis XIV ne se releva pas. Depuis lors, il ne fit que languir. Le chagrin s'empara de lui, sous la forme d'un morne ennui que rien ne parvenait plus à dissiper. Vainement Mme de Maintenon s'évertuait, organisait des parties, des concerts, des comédies, des loteries, appelait à l'aide le maréchal de Villeroy pour amuser le roi par les vieux contes de leur jeunesse. Rien n'y faisait. Jusqu'alors il n'avait donné aucun signe qui se pût appeler de déchéance physique : il eut tout à coup soixante-quinze ans. Il continuait de remplir sa fonction royale avec sa régularité de toujours ; mais c'était maintenant une régularité d'automate : le cœur n'y était plus. Chacun, pressentant qu'on allait changer de maître, prenait ses dispositions en conséquence : il le voyait et le tolérait. « Il commençait à être
si dégoûté de tout... qu'il ne prenait presque plus de part à rien. » Mme de Maintenon et le duc du Maine, comprenant qu'il n'y avait plus de temps à perdre, le pressaient, l'assiégeaient, le « chambraient », afin de lui extorquer un testament. Il signa tout ce qu'on voulut, pour avoir la paix. Il n'avait plus souci que de tranquillité et de silence : l'ombre s'étendait.
Le 13 août 1715, il présida encore à une action publique. A vrai dire, ce fut une sinistre mascarade. Pour lui donner l'illusion que le prestige de sa royauté continuait de s'étendre jusqu'aux confins du monde, on avait costumé un comparse en ambassadeur persan. Le roi, dupé, le reçut en grand habit constellé de pierreries et le renvoya comblé de cadeaux. Cette audience de cdngé fatigua fort le roi. Et le mal qui devait l'emporter, une gangrène du pied, ne cessa plus de faire de rapides progrès.
Le 25 août, fête de Saint-Louis, il sentit que son heure approchait. Certes, il n'avait jamais tremblé devant la mort, mais il en avait l'horreur instinctive, la répulsion commune à tous ceux qui aiment passionnément la vie. Il en fuyait les spectacles, il détournait les yeux de son lugubre appareil. Maintenant, et puisque la mort était là, il fallait lui faire face, sans bravade et sans faiblesse, en homme qui a erré, en chef d'État qui s'est trompé, en chrétien qui a péché et qui va comparaître devant son Dieu.
LE PORTRAIT DU ROI
Il voulut prendre congé de tous, avec cette dignité d'attitude et cette justesse de langage dont il ne s'était jamais départi. Comme il adressait son adieu à ceux qui avaient les entrées, il s'aperçut que sa voix tremblait ; aussitôt il réprima son émotion : « Je sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi ; je vous en demande pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois de moi. » Quelle discrétion ! C'est la grande manière.
La scène avec le petit Dauphin, le futur Louis XV, fut particulièrement touchante. « Il manda à la duchesse de Ventadour de lui amener le Dauphin. Il le fit approcher (,t lui dit : « Mon enfant, vous allez être un grand roi : ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour les bâtimonts, ni dans celui que j'ai eu pour la guerre ; tachez, au contraire, d'avoir la paix avec vos voisins. Rendez à Dieu ce que vous lui devez ; reconnaissez les obligations que vous lui avez, faites-le honorer par vos sujets. Suivez toujours les bons conseils, tâchez de soulager vos peuples, ce que je suis assez malheureux pour n'avoir pu faire. N'oubliez point la reconnaissance que vous devez à Mme de Ventadour. Madame, — s'adressant à elle, — que je l'embrasse, » Et, en l'embrassant^ il lui dit : « Mon cher enfant, je vous donne ma bénédiction de tout mon cœur. )>
Pour chacun il eut les mots qu'il fallait. Le 28, il vit dans le miroir de sa cheminée deux garçons
COURS SUR SAINT-SIMON
de sa chambre qui pleuraient. Il leur dit : « Pourquoi pleurez- vous ? Est-ce que vous m'avez cru immortel? Pour moi, je n'ai point cru l'être. » Le 29, il se produisit ce mieux qui souvent précède la fin. Le 31, dans la soirée, on lui dit l^s prières des agonisants : elles le tirèrent de sa torpeur. Il répéta plusieurs fois Nunc et in horâ mortis^ puis dit : « O mon Dieu ! Venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir ! » Ce furent ses dernières paroles. Il mourut le dimanche 1®^ septembre, à huit heures un quart du matin, trois jours avant qu'il eût soixante-dix-sept ans accomplis, dans la soixante-douzième année de son règne. L'accueil qu'un homme fait à la mort est un grand élément du jugement à porter sur lui : il n'y a pas de mort plus simplement belle que celle de Louis XIV, plus résignée, plus chrétienne, plus admirable de sérénité.
Il fut peu regretté, s'il faut en croire Saint- Simon, qui fait à ce propos une de ces revues où excellait son regard, impitoyable à scruter les consciences. Sa 1 elle-fille, la duchesse de Berry, ne l'aimait pas ; son neveu, le duc d'Orléans, ne se sentait nulle envie de le pleurer. Quant à Mme de Maintenon, elle était excédée du roi : elle ne savait plus qu'en faire. Celui-ci, à ses derniers moments, et en manière de consolation, lui ayant dit qu'à l'âge où elle était, elle ne tarderait pas à le rejoindre, cela ne lui avait fait aucun plaisir,.,
LE PORTRAIT DU ROI
Le duc du Maine se distingua par son inconvenance. D'humeur facétieuse, il avait un talent particulier pour les imitations. Aux derniers jours de la maladie du roi, se produisit un de ces incidents comiques qui se mêlent aux pires tragédies. Comme les médecins y perdaient leur latin, on fit venir un empirique, pour la plus grande humiliation de Fagon, qui s'était « limaçonné en grommelant sur son bâton, sans oser répliquer ». Le soir, chez lui, ce bon et tendre fils conta si plaisamment l'aventure è ceux de son inlimicé, — et se iimaçonna si bien, — que les voilà tous aux grands éclats de rire, et qu'on les entendit de ces antichambres où tout se taisait sur le passage de la mort.
Le comte de Toulouse était peu démonstratif. « Sa tranquillité glacée ne s'en haussa, ni baissa, » Pour Mme la duchesse, « on lui reprochait depuis toute sa vie qu'elle n'avait pas de cœur, mais seulement un gésier ». La circonstance ne fit pas que ce gésier devint un cœur.... Restent les courtisans : vous les connaissez. Leur troupe volante accourt, s'enfuit, revient, suivant qu'elle aperçoit l'ombre du pouvoir et l'image de la faveur. Depuis le début de la maladie du roi, elle emplit l'appartement du duc d'Orléans. Le jeudi, comme nous l'avons vu, on constate un mieux dans l'état du moribond : sa forte constitution allait-elle prendre le dessus? « J'allai, ce jour-là, sur les deux heures après-midi, chez
M. le duc d'Orléans dans les appartements duquel la foule était au point, depuis huit jours et à toute heure, qu'exactement parlant une épingle n'y serait pas tombée à terre. Je n'y trouvai qui que ce soit. Dès qu'il me vit, il se mit à rire et à me dire que j'étais le premier homme qu'il eût encore vu chez lui de la journée qui, jusqu'au soir, fut entièrement déserte chez lui. » Saint-Simon conclut : voilà le monde!
Ajoutez qu'on était fatigué de la contrainte que l'austérité du vieux roi faisait peser sur tout et sur tous. Et puis on aime les nouveautés. Paris et les provinces respirèrent. Il n'y eut pour regretter le roi que ses valets intérieurs et aussi les ministres et les financiers, enfin, dit Saint-Simon, la canaille. Mais quoi! Hommages, respects, adorations, ce sont de grandes vanités. Voilà le monde.
Ici Saint-Simon s'interrompt dans son récit, et se réserve une large place pour y installer le portrait du roi. C'est sa méthode ordinaire, celle qu'il appHque à tout personnage de quelque importance. Il commence par nous en donner des croquis rapides, notes et impressions, chaque fois que l'occasion s'en présente. Nous voyons peu à peu l'homme se modifier avec les années, évoluer avec la vie. Puis, lorsqu'il e^t frappé
LE PORTRAIT DU ROI
par la mort, Saint-Simon, embrassant du regard toute sa carrière, brosse le tableau d'ensemble. Nous avons ainsi des ébauches successives et le portrait définitif.
Pour ce qui est de Louis XIV, on peut dire qu'il n'y a pas une page, dans la première partie des Mémoires^ où il ne soit question de lui. A l'armée, à la Cour, dans les affaires et dans les fêtes, nous le retrouvons sans cesse peint par une anecdote, par un mot, par un trait de caractère : lui partout, lui toujours. C'est même sa présence continuelle qui donne tarit d'intérêt à cette première partie des Mémoires^ tant d'unité et tant de force au récit. On s'est souvent demandé d'où vient que la seconde partie des Mémoires est sensiblement inférieure à la première. Saint-Simon n'y a pas moins de verve, et il a été mêlé plus directement aux afîaires. Oui, mais Louis XIV n'est plus là, et c'est lui qui manque. Il était le centre autour duquel se groupait et s'étageait cette hiérarchie qu'il avait créée ; il y avait un peu de sa grandeur dans la grandeur de tous les autres ; et c'est sans doute ce que voulaient dire les poètes de son temps quand ils le comparaient au soleil, dont un autre poète a dit que sans lui les choses ne seraient que ce qu'elles sont.
Au moment d'aborder le portrait du roi, Saint-Simon, pénétré de la grandeur de sa tâche, s'arrête et se recueille. Il fait effort pour se
mettre dans les dispositions qui conviennent. Il ]
nous promet et il se promet à lui-même « d'en |
parler sans haine ou sans flatterie, de n'en rien \
dire que dicté par la vérité nue en bien et en <
mal ». Encore une fois, je ne doute pas de la j
bonne volonté de Saint-Simon, Il a fait sincère- |
ment effort d'impartialité. J'ajoute qu'il le de- S
vait faire. Je vous ai dit quels avaient été ses J
rapports avec Louis XIV et qu'il n'avait jamais J
eu à s'en plaindre, tout au contraire. Corneille, ^
parlant de Richelieu qui avait fait censurer le i
Cid par Chapelain, écrivait : î
Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal; i
Il m^a fait trop de mal pour en dire du bien, \
Mais Louis XIV n'avait pas fait de mal à \
Saint-Simon. Saint-Simon avait été son hôte j
pendant vingt-deux ans : cela crée des devoirs. 1
Il l'avait vu souffrir : cette souffrance en com- \
mun est le plus subtil des liens, et le plus fort. \
Enfin il avait l'âme très française, et un secret |
instinct l'avertissait que dire du mal de Louis XIV ]
ce n'est pas d'un très bon Français. Il est donc j
certain qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour « sus- I
pendre de bonne foi toute passion )). j
Et il est non moins certain qu'ici encore la ^
passion a été la plus forte. Nous connaissons i
trop bien Saint-Simon, par tout ce que nous en |
avons vu jusqu'ici, et nous savons trop bien entre ] quelles barrières de préventions il est enfermé,
LE PORTRAIT DU ROI
pour ne pas être sûrs d'avance que l'image de Louis XIV lui apparaîtra toute déformée.
Pour bien comprendre la signification de ce portrait du roi, tel qu'il est tracé dans les Mémoires^ il faut en rapprocher un autre ouvrage de Saint-Simon, intitulé : Parallèle des trois premiers rois Bourbons. C'est, remplissant tout un volume, un long parallèle, à la manière de Plutarque, où Saint-Simon compare Henri IV, Louis XI II et Louis XIV, — • pour donner la préférence à Louis XIII ! Dans cet étonnant parallèle, Saint-Simon ne se cache pas d'avoir voulu acquitter une dette de famille et faire un sort aux récits qu'il tenait de son père, le vieux Claude de Saint-Simon. On y voit, entre autres choses surprenantes, que Louis XIII n'a jamais été un pantin aux mains de Richelieu : c'est lui au contraire qui jouait du terrible ministre comme d'une simple marionnette! Le vieux Claude de Saint-Simon en citait comme preuve que maintes fois, éveillé la nuit par la clarté des flambeaux, il avait vu Richelieu entrer dans sa chambre, s'asseoir sur son lit et, tout tremblant, le supplier d'intervenir pour lui auprès de son maître, qui voulait le chasser. Grand capitaine, grand politique, avec cela chaste et dévot, qu'a-t-il manqué à Louis XIII de ce qui fait un grand roi? Sous la Restauration, Michelet commençait un de ses cours par cette phrase paradoxale qui le fit vigoureusement applaudir
d'un auditoire libéral : « Le grand siècle, c'est le xviii^ que je veux dire. » On résumerait assez bien le Parallèle des trois premiers rois Bourbons par cette phrase : « Le grand roi, c'est Louis XIII que je veux dire. » Trop est trop. Si Louis XIII est Louis le Grand, qu'est-ce alors que Louis XIV?
Ce qu'il est? Saint-Simon va nous le dire. Ici, il faut citer, car ce sont des choses qui ne s'inventent pas et qui d'ailleurs se passent de commentaires. C'est dans les Mémoires^ à propos de je ne sais quelle prétention de l'électeur de Bavière et parce que l'usage s'établit de dire (( l'électeur de Bavière » au lieu de « Monsieur l'électeur». «Ainsi tout passe, tout s'élève, tout s'avilit, tout se détruit, tout devient chaos, et il se peut dire et prouver, pour qui voudrait descendre dans le détail, que le roi, dans la plus grande prospérité de ses affaires et plus souvent encore depuis leur décadence, n'a été, pour le rang et la supériorité pratique et reconnue de tous les autres rois et de tous les souverains non rois, qu'w^ fort petit roi^ en comparaison de ce qu'ont été à leur égard à tous et sans difficulté aucune nos rois : Philippe de Valois, Jean II, Charles V, Charles VI.... » Louis XIV et Charles VI ! Louis XIV un peu en dessous de Charles VI ! Louis XIV un « fort petit roi, » le mot y est : Louis le petit !
Non, le portrait ne sera pas impartial, il
LE PORTRAIT DU ROI
ne sera pas juste, il ne sera pas exact. Mais il y aura des parties de ressemblance saisies avec cette pénétration, accusées avec cette puissance de relief qui est le propre de Saint-Simon. Il y aura des traits qui ne sont que là, avec une variété d'aperçus, de contrastes, de contradictions d'où ressortira une image extraordinairement vivante.
Regardons-le « de tous nos yeux )>.
Passons d'abord rapidement sur un chapitre, qui appartient moins à l'histoire qu'à la chronique, mais que Saint-Simon, avec son sens aigu de la vie, n'a eu garde de néghger. Les Concourt avaient coutume de dire qu'une époque dont nous ne possédons pas un morceau d'étoffe et un menu de dîner, nous ne la voyons pas vivre. Saint-Simon s'était avisé, avant eux, qu'un homme dont nous ignorons les habitudes et les manies, nous ne le voyons pas vivre. Aussi, attache-t-il une grande importance à décrire en détail ce qu'il appelle la « mécanique » des aprèsdîners et des après-soupers du roi, — ce que nous appelons « sa journée ». Cette journée est réglée dans un ordre immuable, sauf en campagne, bien entendu, où les ennemis ne règlent pas leurs mouvements sur les occupations du roi. En campagne, c'est le pi:*otocole qui a tort. Par
exemple, on y voit le roi manger avec du monde, avec du monde très bien, mais enfin avec du monde. « A ces repas, tout le monde était couvert : c'eût été un manque de respect dont on vous aurait averti sur-le-champ de n'avoir pas son chapeau sur sa tête.... On se découvrait quand le roi vous parlait pu pour parler à lui.... Ailleurs qu'à l'armée, le roi n'a jamais mangé avec aucun homme, en quelque cas que ç'ait été, non pas même avec aucun prince du sang, qui n'y ont mangé qu'à des festins de leurs noces quand le roi les a voulu faire. » Mais laissons ces journées dont l'ordre est dérangé par les hasards de la guerre : assistons à la journée du roi telle qu'elle se déroule en temps normal, et contemplons- en les rites dans leur ordonnance régulière.
Le roi s'éveillait à huit heures. Le premier valet de chambre, qui avait couché dans la chambre, l'appelait. « Le premier médecin, le premier chirurgien, et sa nourrice tant qu'elle a vécu, entraient en même temps. Elle allait le baiser, les autres le frottaient et souvent lui changeaient de chemise parce qu'il était sujet à suer. » Le grand chambellan ouvrait le rideau, et on introduisait les personnes qui avaient les grandes entrées. Office du Saint-Esprit. Le roi passait sa robe de chambre ; c'était le tour des secondes entrées « qui trouvaient le roi se chaussant ; car il se faisait presque tout lui-même avec
LE PORTRAIT DU ROI
adresse et grâce ». La barbe, de deux jours Tun. Dès qu'il était habillé, le roi s'agenouillait dans la ruelle de son lit, puis passait dans son cabinet, où « il donnait l'ordre à chacun pour la journée ; ainsi on savait, à un demi-quart d'heure près, tout ce que le roi devait faire ». Audiences ; messe ; arrivait l'heure du Conseil : la matinée était finie.
Les différents Conseils — des dépêches, des finances, etc. — avaient chacun leur jour dans la semaine. Jeudi, congé : c'était le grand jour des bâtards, des bâtiments, des valets intérieurs^ Vendredi, jour maigre : c'était le jour du confesseur.
Le dîner était à une heure. « Le diner était toujours en petit couvert, c'est-à-dire seul dans sa chambre sur une table carrée vis-à-vis la fenêtre du milieu » . On entrait, on se tenait debout. Pas de dames. Après le dîner, le roi rentrait dans son cabinet, donnait à manger à « ses chiens couchants », s'habillait pour la promenade et descendait par son petit degré dans la cour de marbre pour monter en carrosse. Il avait besoin de grand air et d'exercice, sans quoi il était repris de maux de tête et de ces vapeurs que lui avait occasionnées jadis un usage immodéré des parfums ; aussi il ne pouvait plus les souffrir, excepté la fleur d'orange, et c'était une chose bonne à savoir quand on l'approchait. Il sortait par tous les
temps. Il avait pratiqué tous les sports, l'équi- J
tation, le mail, la paume. Sa grande distraction j
était de courre le cerf, mais en calèche, depuis '
qu'il s'était cassé le bras à Fontainebleau. Il \
était seul dans une manière de soufflet tiré par ]
quatre petits chevaux, et il conduisait lui-même, \
à toute bride. Il aimait encore à tirer dans ses \
parcs, ou tout bonnement à se promener dans j
ses jardins en regardant travailler. Il rentrait, \
changeait de vêtements, passait une heure dans i
son cabinet : « C'était le meilleur temps des \
bâtards, des valets intérieurs et des bâtiments ». |
A dix heures, souper. Le capitaine des gardes |
venait annoncer. Le souper était toujours en \
grand couvert, c'est-à-dire nombre de courtisans 1
et de dames, tant assises que debout, et, la sur- \
veille des voyages à Marly, toutes celles qui 1
voulaient y aller. Cela s'appelait : « se présenter \
pour Marly ». Les hommes demandaient le même j
jour, le matin, en disant au roi seulement : « Sire, \
Marly ». Saint-Simon ne nous donne pas de menus \
de Louis XIV : ils étaient copieux, comme vous |
le savez. Mais d'autres nous en ont laissé, par \
exemple la Palatine, qui écrit : « J'ai vu souvent |
le roi manger quatre pleines assiettes de soupes \
diverses, un faisan entier, une perdrix, une grande |
assiette de salade, deux grandes tranches de i
jambon, du mouton au jus et à l'ail, une assiette ]
de pâtisseries et puis encore du fruit et des \
œufs durs. Le roi et feu Monsieur aimaient beau- j
LE PORTRAIT DU ROI
coup les œufs durs. » Louis XIV était une belle fourchette. Ce que Saint-Simon explique en disant qu'il avait l'intestin double de celui des hommes ordinaires, apparemment parce qu'il était le roi. Que vous dirai-je ? Le double intestin de Louis XIV m'a tout l'air .d'appartenir à la même physiologie que les « doubles muscles » de Tartarin. Louis XIV n'avait pas deux estomacs, il n'en avait qu'un, mais il l'avait excellent.
Après souper, le roi se tenait quelques moments debout, adossé au balustre du pied de son lit, puis, avec des révérences aux dames, passait dans son cabinet, où il restait une heure avec ses enfants légitimes et bâtards et ses petitsenfants légitimes et bâtards — le cercle de famille... très élargi. Pais il allait donner à manger à ses chiens couchants, passait dans sa chambre, s'agenouillait à sa ruelle et se déshabillait, pendant que le gentilhomme honoré de cette faveur tenait le bougeoir.
Cette ordonnance ne fléchissait que les jours de médecine, un par mois, où le roi restait au lit jusqu'à trois heures — ayant près de lui Mme de Maintenon et le duc du Maine, qui, assis sur un tabouret, « tenait le dé à les amuser tous les deux, et où souvent il en faisait de bonnes ».
Louis XIV n'a jamais manqué la messe, jamais manqué le maigre du vendredi, jamais manqué l'abstinence du carême. A la messe, il disait son chapelet; c'était tout ce qu'il savait : ses con-
naissances en théologie n'allaient pas plus loin.
Mise très simple : un vêtement de couleur brune avec une veste de drap ou de satin de couleur fort brodée. Jamais de bagues, jamais de pierreries, sauf à ses boucles de souliers et de jarretières. Le chapeau bordé de point d'Espagne avec un plumet blanc. Le cordon bleu dessous, sauf aux noces qu'il le portait dessus avec pour huit ou dix millions de pierreries.... Tous détails qui s'adressent surtout à la badauderie, mais aussi qui nous donnent' déjà quelque idée de l'homme et un avant-goût de son caractère.
Arrivons maintenant à l'étude véritable : qualités et défauts du roi. Je commence par les qualités : d'abord parce que cela m'est agréable, et puis parce que ce sera court et que l'énumération ne risque pas de tourner au dénombrement à l£^|.manière d'Homère.
D'abord les qualités physiques. — Louis XIV était beau, bien fait, adroit à tous les exercices . du corps, comme sont tous les princes dans les Contes de Perrault. Il dansait avec grâce, et il dansa longtemps. Il figurait à son avantage dans les ballets que lui composaient Benserade et Molière. A cet agrément se joignaient un grand air, une mine haute plutôt que hautaine, une majesté non point étudiée et apprise, mais natu-
LE PORTRAIT DU ROI
relie. « Jamais homme n'a tant imposé, et il fallait commencer par s'accoutumer à le voir, si, en le haranguant, on ne voulait s'exposer à demeurer court. » Ajoutez une santé de fer : insensible au chaud, au froid, à la faim, à la fatigue; or, pour un roi comme pour le commun des mortels, c'est le premier des biens d'avoir de la santé.
Puis les qualités morales. — Des qualités naturelles : de la bonté, de la droiture. Saint-Simon les reconnaît, de mauvaise grâce, je dois le dire : « Il était né sage, modéré, secret, maître de ses mouvements et de sa langue : le croira-t-on ? il était né bon et juste^ et Dieu lui en avait donné assez pour être un bon roi et peut-être même un assez grand roi. » Cette bonté, cette justice, — auxquelles il était si difficile de croire, — éclataient dès qu'on avait pu, par grande chance, obtenir une audience du roi, tant on le trouvait désireux de s'instruire, de savoir le vrai et de juger en toute équité!
Et des qualités acquises. La première, qui surpassait toutes les autres et qui tenait du prodige, c'était la politesse, — une politesse qui, dans ce siècle si poli, se remarquait et se distinguait comme une politesse unique, — • une politesse mesurée, nuancée, qui rendait à chacun suivant ses mérites, suivant le rang, l'âge, le sexe. « Surtout pour les femmes, rien n'était pareil. Jamais il n'a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre
et qu'il connaissait pour telles. » Une parfaite maîtrise de soi : un empire assuré, sur sa contenance et sur son visage qui ne trahissait rien des mouvements intérieurs. Jamais on ne le voyait en colère, ou du moins très rarement. En vingtdeux ans, Saint-Simon ne se souvient de l'y avoir vu que trois fois. Une fois, quand il cassa sa canne sur le dos d'un valet, par dépit de la lâcheté qu'avait montrée le duc du Maine. Une fois dans une discussion avec Monsieur : l'huissier vint avertir qu'on l'entendait de la pièce voisine. Une troisième fois contre Gourtenvaux, qui avait fait la forte gaffe, en démasquant l'espionnage que le roi entretenait à Versailles: il entra « dans une colère si terrible et pour lui si nouvelle et si extraordinaire » qu'il fit trembler non seulement Gourtenvaux, mais princes, princesses, dames et tout ce qui était dans le cabinet : on l'entendait de sa chambre. A part ces très rares éclats, une égalité d'humeur, une dignité soutenue, une décence à peine coupée d'innocentes familiarités dans les occasions. Un soir qu'on tirait les rois à Marly, le roi « ne se contenta pas de crier la reine boit, mais, comme en franc cabaret, il frappa et fit frapper chacun de sa cuiller et de sa fourchette sur son assiette, ce qui causa un charivari fort étrange et qui dura tout le souper.... » Mais ces gaîtés étaient tout à fait exceptionnelles. L'ordinaire était un sérieux sans raideur. Peu de paroles, mais bien
LE PORTRAIT DU ROI
choisies et qui portaient. « Il parlait bien, en bons termes, avec justesse : il faisait un conte mieux qu'homme du monde, et aussi bien un récit ». Tel était cet ensemble, unique par le mélange de la grâce et de la majesté, et qui réalisait le chef-d'œuvre de la noblesse dans la séduction.
Il me reste à signaler l'éloge que Saint-Simon adresse à Louis XIV, d'avoir été courageux dans l'infortune. Là, et là seulement, il serait disposé à ne plus lui trop marchander l'épithète de grand : « Cette constance, cette fermeté d'âme, cette égalité extérieure, ce soin toujours le même de tenir tant qu'il pouvait le timon, cette espérance contre toute espérance, par courage, par sagesse, non par aveuglement, ces dehors du même roi en toutes choses, c'est ce dont peu d'hommes auraient été capables. C'est ce qui aurait pu lui mériter le nom de grand qui lui avait été si prématurément donné. » L'éloge n'est pas mince, sans doute; mais il s'y trouve un conditionnel qui, plus certainement encore, le garde de tout excès.
Et c'est tout pour les qualités.
Voici la liste des défauts : elle est considéra^ blement plus chargée.
Il n'était pas inteUigent : « né avec un esprit
;orp.s SUR satnt-simo^j.
au-dessous du médiocre », dit Saint-Simon. Il n'était pas instruit. Son éducation avait été totalement négligée ; il était le premier à en convenir et en parlait avec amertume « jusquelà qu'il racontait qu'on le trouva un soir tombé dans le bassin du jardin du Palais- Royal.... » A peine lui apprit-on à lire et à écrire. Son ignorance dépassait tout ce qu'on peut imaginer. Il ne savait pas le premier mot des choses que tout le monde sait. Gela lui faisait dire, même en public, (( les absurdités les plus grossières )). De là cette aversion qu'il conserva toute sa vie pour les gens instruits avec qui il était mal à l'aise et qui lui fit écarter tout homme de mérite et ayant une valeur personnelle, « tout homme qui se sentait ». De là cet esprit superficiel et de détail, qui le faisait s'attacher aux petites choses et leur sacrifier les grandes....
Que valent de telles accusations?
Encore faudrait-il savoir quelles étaient ces choses connues de tous et que Louis XIV ignorait. Saint-Simon en donne un exemple. Quand il s'agit de faire le marquis de Resnel chevalier de l'Ordre, Louis XIV se fit prier : il ignorait que Resnel fût Clermont-Gallerande. Voilà une de ces « absurdités grossières » que Saint-Simon ne pardonne pas, mais qui nous semblent plus excusables. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse, et voudriez que le roi de France sût l'orfèvrerie. Il a mieux à savoir et des choses plu s utiles. D e même, à
LE PORTRAIT DU ROI
rinstriiction par les livres, il a suppléé par une autre qui convient mieux pour un prince : l'éducation par la vie. Tout enfant, il avait vu Mazarin à l'œuvre et aussi les princes : c'étaient des leçons de choses, — quelles leçons et de quelles choses ! Il ne les oublia jamais : il avait une mémoire excellente. Pour ce qui est d'avoir écarté les hommes démérite et instruits, qu'étaitce donc que Mohère, Boileau, Racine? Saint- Simon ne peut oublier que Racine fut lecteur du roi, puisqu'il conte à ce sujet une anecdote où d'ailleurs Racine n'eut aucun rôle.
Ce qui ne pouvait manquer de choquer l'austérité de Saint-Simon, c'est la « vie amoureuse » du roi. Il la lui reproche avec l'âpreté et l'intransigeance d'un homme qui, pour sa part, s'est tenu à l'abri de ce genre de faiblesses. Il ne trouve à Louis XIV qu'une excuse et dont il a bien soin de dire que ce n'en est pas une : c'est qu'il était vraiment fait pour aimer et pour être aimé. Ce Louis XIV, à vingt ans, ce dut être le Prince Charmant. Son tempérament le poussait vers la galanterie ; et on devine qu'elle ne le fuyait pas. « On peut dire qu'il était fait pour elle, et qu'au milieu de tous les autres hommes, sa taille, son port, les grâces, la beauté, et la grande mine qui succéda à la beauté, jusqu'au son de sa voix et à l'adresse et la grâce naturelle et majestueuse de toute sa personne, le faisaient distinguer jusqu'à sa mort comme le roi des
abeilles, et que, s'il ne fût né que particulier, il aurait eu le talent des fêtes, des plaisirs, de la galanterie et de faire les plus grands désordres d'amour. » Il avait été marqué du signe particulier, il avait la vocation. J'emploie le mot à dessein et en y entendant tout ce qu'il comporte. Et je suis persuadé qu'ici le dernier biographe de Louis XIV, M. Ernest La visse, a vu juste et a employé le mot propre : un Don Juan.
Comme Don Juan, héros et victime d'une influence secrète, il aime sans pouvoir s'en défendre, et c'est un épouseur à toutes mains. Il a fait ses premières armes chez la surintendante de la maison de sa mère, la belle comtesse de Soissons, née Olympe Mancini, dont lè salon était le « centre de la galanterie de la Cour ». Il s'y est formé. « Ce fut dans cet important et brillant tourbillon où le roi se jeta d'abord et où il prit cet air de politesse et de galanterie qu'il a toujours su conserver toute sa vie.... )> Il avait encore les yeux rouges d'avoir renoncé à cette autre nièce de Mazarin, Marie Mancini, malgré elle et malgré lui — « Vous êtes roi, vous m'aimez, vous pleurez et je pars » — et sacrifié à la raison d'État les grâces coquettes de cette brune piquante, « cette noiraude », disaient ses bonnes amies, qu'il s'éprenait de la beauté blonde et langoureuse de La Vallière et de ses dix-sept ans. Celle-là, qui était si douce, si respectueuse pour la reine, qui péchait p.vec tant de remords et se réfugia deu:^
LE PORTRAIT DU ROI
fois au couvent où il fallut que son royal amant la vînt rechercher^ Saint-Simon l'aurait encore passée à Louis XIV ; mais Don Juan a besoin de changement. La Vallière était encore en titre que déjà Louis XIV s'éprenait de la superbe Montespan, de sa chair éblouissante et de son esprit. Car il fallait de l'esprit pour plaire à ce séducteur trop heureux que guettait l'ennui. LaMontespan avait de l'esprit, beaucoup d'esprit, qu'elle multipliait par celui de ses deux sœurs, l'abbesse de Fonte vrault, « la reine des abbesses », et Mme de Thianges, « son autre sœur et l'élixir le plus trayé de toutes les dames de la Cour ». C'était l'esprit des Mortemart, si fin et si naturel, et d'un tour si particulier. « C'était celui de ces trois sœurs qui, toutes trois, en avaient infiniment et avaient l'art d'en donner aux autres. » Seulement, cette femme de tant d'esprit était «méchante, capricieuse, une hauteur en tout dans les nues dont personne n'était exempt, le roi aussi peu que tout autre ». Et elle n'était pas du tout respectueuse pour la reine. Aussi le roi la quitta pour l'aimable Fontanges, qui n'avait aucun esprit, et Fontanges pour une autre « qui était pourtant rousse », jusqu'à ce qu'il prit ses quartiers d'hiver auprès de Mme de Maintenon. Et nous avons négligé les simples passades, qui ne comptent pas!
Autant que d'avoir aimé ses maîtresses, ce que Saint-Simon reproche à Louis XIV, c'est d'avoir cessé de les aimer. La nouvelle de leur
mort ne causait à leur royal amant aucune émotion. Il avait conservé pour Mme de La Vallière une estime et une « considération sèche ». Quand elle mourut, il en parut peu touché et il en dit la raison : c'est qu'elle était morte pour lui du jour de son entrée aux Carmélites. Ce fut de même pour Mme de Montespan. La duchesse de Bourgogne ne put cacher sa surprise d'une telle insensibilité succédant à un amour si passionné. Il répondit que du jour où il l'avait congédiée, elle était morte pour lui. En somme, elles étaient mortes pour lui du jour où il ne les aimait plus. Mais les avait-il jamais aimées? N'était-ce pas lui qu'il aimait en elles, pareil, une fois de plus, à Don Juan qui, à travers ses expériences amoureuses, ne poursuit que son propre plaisir et ignore le vrai de l'amour, le don de soi.
Ces désordres en ont engendré d'autres : l'élévation des bâtards, le testament qui leur donne le rang de princes du sang et les habilite au trône, par le renversement de toutes les lois du royaume. Aussi, dit Saint-Simon, « que toute bouche française en crie sans cesse vengeance à Dieu ! » Et il ajoute, non sans étrangeté, en termes empruntés aux malédictions de l'Écriture : (( Quelle vérification puissante de ce que le Saint- Esprit a déclaré dans les livres sapientiaux de l'Ancien Testament, du sort de ceux qui se sont livrés à l'amour et à l'empire des femmes ! 0 Nabuchodonosor, qui pourra sonder les juge-
LE PORTRAIT DU s ROI
ments de Dieu et qui osera ne pas s'anéantir en leur présence ? » Voilà un terrible anathème et je veux bien qu'il flétrisse justement un exemple d'immoralité donné de si haut. Toutefois, je ne crois pas que ce chapitre de ses galanteries soit celui qui ait le plus desservi la mémoire de Louis XIV dans un pays où Henri IV doit une partie de sa popularité à sa réputation de Vert-Galant et où Louis XVI, le plus vertueux de nos rois, en fut aussi le plus malheureux.
Cette insensibilité dont il faisait preuve à l'égard de ses maîtresses, Louis XIV en témoignait aussi bien pour tous ceux qui l'entouraient, pour ses serviteurs et pour sa famille. N'aimant personne, il ne souhaitait pas d'être aimé, mais il voulait être craint. Il tenait sa plus intime famille dans le tremblement. « C'était un homme uniquement personnel et qui ne comptait tous les autres, quels qu'ils fussent, que par rapport à soi. » Il était égoïste et dur. La souffrance, la maladie, la douleur, la mort elle-même, tout devait s'effacer devant son caprice. « Dans les temps les plus vifs de sa vie pour ses maîtresses, leurs incommodités les plus opposées aux voyages... ne les en pouvaient dispenser.... Il fallait être en grand habit, parées et serrées dans leurs corps, aller en Flandre et plus loin encore, danser, veiller, être des fêtes, manger, être gaies et de bonne compagnie... et tout cela précisément
aux jours et aux heures marquées, sans déranger rien d'une minute. »
Il faut voir quel tableau fait Saint-Simon des carrosses du roi, qui étaient toujours pleins de femmes, et comme ils figureraient bien dans quelque Musée des supplices. « Dans ces carrosses, lors des voyages, il y avait toujours beaucoup de toutes sortes de choses à manger, viandes, pâtisseries, fruits. On n'avait pas sitôt fait un quart de lieue, que le roi demandait si on ne voulait pas manger. Lui, jamais ne goûtait à rien entre ses repas. Mais il s'amusait à voir manger et manger à crever. Il fallait avoir faim, être gaies et manger avec appétit et de bonne grâce, autrement il ne le trouvait pas bon, et le montrait même aigrement. On faisait la mignonne, on voulait faire la délicate, être du bel air.... Les officiers et les écuyers aux portières faisaient une poussière qui dévorait tout ce qui était dans le carrosse. Le roi, qui aimait l'air, en voulait toutes les glaces baissées, et aurait trouvé fort mauvais que quelque dame eût tiré le rideau contre le soleil, le vent ou le froid. »
L'exemple le plus saisissant de cette dureté, dans son expression la plus féroce, a été une fois pour toutes buriné par Saint-Simon : c'est la scène fameuse de Louis XIV au bassin des carpes :
« Mme la duchesse de Bourgogne était grosse ; elle était fort incommodée. Le roi voulait aller à Fontainebleau contre sa coutume, dès le com-
LE PORTRAIT DU ROI
mencement de la belle saison, et l'avait déclaré. Il voulait ses voyages de Marly en attendant. Sa petite-fille l'amusait fort, il ne pouvait se passer d'elle, et tant de mouvement ne s'accommodait pas avec son état. Mme de Maintenon en était inquiète, Fagon en glissait doucement son avis. Cela importunait le roi, accoutumé à ne se contraindre pour rien, et gâté pour avoir vu voyager ses maîtresses, grosses, ou à peine relevées de couches, et toujours alors en grand habit. Les représentations sur les Marly le chicanèrent, sans les pouvoir rompre. Il différa seulement à deux reprises celui du lendemain de la Quasimodo, et n'y alla que le mercredi de la semaine suivante, malgré tout ce qu'on put dire et faire pour l'en empêcher, ou pour obtenir que la princesse demeurât à Versailles.
(( Le samedi suivant, le roi se promenait après sa messe, et s'amusant au bassin des carpes entre le château et la Perspective, nous vîmes venir à pied la duchesse du Lude, toute seule, sans qu'il y eût aucune dame avec le roi, ce qui arrivait rarement le matin. Il comprit qu'elle avait quelque chose de pressé à lui dire, il fut audevant d'elle, et quand il en fut à peu de distance, on s'arrêta, et on le laissa seul la joindre. Le têteà-tête ne fut pas long. Elle s'en retourna, et le roi revint vers nous, et jusque près des carpes sans mot dire. Chacun vit bien de quoi il était question, et personne ne se pressait de parler.
A la fin, le roi, arrivant tout auprès du bassin, regarda ce qui était là de plus principal, et sans adresser la parole à personne, dit d'un air de dépit ces seules paroles: «La duchesse de c( Bourgogne est blessée. » Voilà M. de la Rochefoucauld à s'exclamer, M. de Bouillon, le duc de Tresmes et le maréchal de Boufflers à répéter à basse note, puis M. de la Rochefoucauld à se récrier plus fort que c'était le plus grand malheur du monde, et que s'étant déjà blessée d'autres fois, elle n'en aurait peut-être plus. « Eh ! quand ({ cela serait, interrompit le roi tout d'un coup « avec colère, qui jusque-là n'avait dit mot, « qu'est-ce que cela me ferait ? Est-ce qu'elle n'a «pas déjà un fils? et quand il mourrait, est-ce « que le duc de Berry n'est pas en âge de se « marier et d'en avoir ? Et que m'importe qui me «succède des uns ou des autres? Ne sont-ce pas «également mes petits-fils?» Et tout de suite avec impétuosité : « Dieu merci, elle est blessée, « puisqu'elle avait à l'être, et je ne serai plus « contrarié dans mes voyages et dans tout, ce « que j'ai envie de faire par les représentations « des médecins et les raisonnements des ma- « trônes. J'irai et viendrai à ma fantaisie et on « me laissera en repos ». Un silence à entendre une fourmi marcher succéda à cette espèce de sortie. On baissait les yeux, à peine osait-on respirer. Chacun demeura stupéfait. Jusqu'aux gens des bâtiments et aux jardiniers demeurèrent
LE PORTRAIT DU ROI
immobiles. Ce silence dura plus d'un quart d'heure. »
Et c'était la duchesse de Bourgogne ! le seul être au monde pour qui il ait jamais éprouvé une réelle tendresse ! Même incident, même issue fâcheuse pour la duchesse de Berry. Devant les nécessités de la nature, les autres hommes s'inclinent, et cèdent à une force supérieure. Lui se révolte, s'indigne, s'insurge. Et ici se découvre enfin le fond du caractère, tel que Saint-Simon veut nous le faire toucher. Dans ce refus de reconnaître la loi universelle et de s'adapter à la forme de l'humaine condition, s'aperçoit un commencement de folie. Voici pointer la folie orgueilleuse et se dresser le maniaque du Moi.
Cet orgueil insensé, n'en parlons, — toujours d'après Saint-Simon, — que pour montrer comment Louis XIV en a fait un système de gouvernement. Le roi absolu ne veut autour de lui d'autre grandeur que la sienne et n'en tolère aucune qui n'émane de sa propre grandeur. C'est pourquoi il écarte systématiquement du pouvoir les grands seigneurs, ceux qui ont une grandeur par eux-mêmes, par leur naissance, par le nom qu'ils portent, par la longue lignée de leurs ancêtres, par tout ce qu'un maître ne peut supprimer à son gré et qui survit à sa dis-
grâce. II veut des ministres qui soient dés hommes de rien, que sa faveur tire du néant, que sa défaveur replonge dans le non-être. Ainsi s'explique « ce long règne de vile bourgeoisie. » Ces ministres, le roi tient à leur faire sentir son autorité. Sur vingt affaires qu'ils lui présentent, ils savent qu'il y en aura peut-être dix-neuf qui seront résolues à leur gré, mais qu'il y, en aura sûrement une vingtième, où il prendra le contre-pied de leur avis, avec emportement, avec opiniâtreté, uniquement pour n'être pas de leur avis. Les ministres connaissent ces « coups de caveçon » du roi. Mme de Maintenon elle-même n'est pas à l'abri de ces scènes violentes, de ces sorties voulues et à froid. Elle sait combien le roi est jaloux de son autorité, et, quand elle veut l'amener à ses vues, elle emploie des moyens détournés, sans en avoir l'air, et procède par suggestions.
Car c'est le sort fréquent de ces farouches autoritaires : ce roi, qui veut gouverner par luimême, n'a cessé d'être gouverné. Ignorant, et avec cet esprit de détail que vous lui connaissez, il se noie en effet dans les détails ; ou bien, ce sont ses ministres qui ont soin de l'y noyer pour en profiter et qui lui abandonnent le « petit » pour faire passer le « grand ». Il régnait, les ministres gouvernaient. Tant que ces ministres ont été des hommes de génie, il est allé de succès en succès; et ces succès, qui sont ceux de ses
LE PORTRAIT DU ROI
ministres et non les siens, ne sauraient lui être attribués. Quand les ministres ont été des incapables, et choisis pour leur incapacité même, les désastres sont arrivés ; et ces désastres sont bien les siens et il en porte toute la responsabilité. Il faut que l'image de sa propre grandeur lui revienne de tous les côtés, et c'est pourquoi il a groupé autour de lui cette cour brillante qui est comme le miroir où il se contemple lui-même. A son lever, à son coucher, dans les jardins de Versailles, il regarde à droite et à gauche ceux qui sont là, note les absences, exige la présence continuelle. C'est le meilleur moyen de lui faire sa cour. Tel qui n'a pas eu par avance le soin de se montrer, s'avise-t-il de solliciter une place et de la mériter : « C'est un homme que je ne vois jamais », répond le roi, et ces arrêts-lâ sont irrévocables. Avec cet art de régner qu'il posséda au suprême degré, habile à distinguer, à mortifier, à vendre ses paroles et ses sourires, il réduisit tout le monde à servir et à grossir sa cour.
Une loi de nature voulait que cet orgueil allât sans cesse grandissant dans cette atmosphère d'adulation dont le roi s'enivrait. « Les louanges, — disons mieux : la flatterie, — lui plaisaient à tel point que les plus grossières étaient bien reçues, les plus basses encore mieux savourées.... La souplesse, la bassesse, l'air admirant, dépendant, rampant, plus que tout, l'air de néant sinon
par lui, étaient les uniques voies de lui plaire. » Et Saint-Simon parle encore de ces « fadeurs Yomitites... qu'il avalait avec délectation ». Ainsi séparé de ses pairs, étranger à l'histoire qui est le passé toujours vivant, ignorant de la réalité présente qui prépare l'avenir, enfermé dans un isolement splendide, absorbé dans l'idolâtrie de sa personne vers laquelle montent les fumées épaisses de l'encens, il évoque la parfaite image, non d'un roi moderne, mais de ces despotes de l'Asie ou de ces empereurs romains que déifiait, vivants, le culte païen de l'apothéose.
Tel est ce portrait du roi, — d'un si puissant relief et d'une si criante injustice ! Égaré par ses préventions, emporté par sa passion, abusé par sa manie de grossissement, Saint-Simon a fait de son modèle, non pas un être réel, mais un monstre à effrayer les gens.
C'est ici le principe lui-même qui est faux, le procédé qui est cause d'erreur, et c'est ce procédé qu'il me reste à mettre en lumière.
Que Louis XIV ait été égoïste, ce n'est pas douteux. Quant à cette dureté que lui prête Saint-Simon, il faut, pour y croire, oublier les inquiétudes qu'il manifeste pendant les maladies des siens, son assiduité à leur chevet, et ne pas avoir lu dans ses Mémoires les conseils si
LE PORTRAIT DU ROI
sages et si affectueux qu'il donne à son fils. Louis XIV fut égoïste, comme le sont la plupart des hommes, et des grands du monde, ce qui est sans doute l'être beaucoup, mais qui ne suffit pas à le distinguer d'entre tant d'autres.
L'erreur de Saint-Simon est d'attribuer à l'orgueil du Roi, de mettre sur le compte de son caprice et de son bon plaisir, ce qui était le résultat de l'œuvre même des siècles et de la force des choses. Si Louis XIV a écarté la noblesse du pouvoir, c'est qu'il l'avait vue à l'œuvre pendant la Fronde : il n'avait jamais oublié comment ces grands princes, sacrifiant la France à leurs rancunes, n'avaient pas hésité à appeler l'étranger à leur aide, et leur livrer nos places fortes. C'est là ce que Saint-Simon appelle les « ombrages Mazarins » de Louis XIV ; mais Mazarin, pas plus que Louis XIV, n'est responsable de cette lutte qui, depuis des siècles, se poursuivait entre la royauté et la noblesse, qui s'achevait par la déroute de la noblesse, finalement acculée à l'impuissance, et réduite à se venger en déchaînant sur le pays le double fléau de la guerre étrangère et de la guerre civile.
Saint-Simon voit encore dans Torgueil du roi l'origine de ses conquêtes. Nous sommes mieux placés aujourd'hui pour en juger. Lorsqu'en 1789 la Révolution prend sur tous les points le contrepied de la politique de l'ancien régime, il est un
domaine pourtant où elle est obligée de la continuer et c'est celui de la politique étrangère. La démonstration en a été faite par Albert Sorel dans son grand ouvrage, V Europe et la Résolution, Les guerres de la Révolution continuent les guerres de Louis XIV, et les guerres de l'Empire celles de la Révolution. Les champs de bataille sont les mêmes, parce que sous tous les régimes les nécessités de la défense nationale sont les mêmes, et parce que, dans tous les temps, les ambitions de nos voisins étant les mêmes, et se faisant plus menaçantes à mesure que nous prêtons davantage au soupçon de faiblesse ou d'abdication, le souci de notre honneur et de notre existence nous ramène aux mêmes champs de bataille qui seront éternellement les témoins de la valeur française.
Pour ce qui est des bâtiments, vous vous attendez que Saint-Simon en blâmera la profusion et la somptuosité. Il n'en signale que la laideur et le « mauvais goût ». A Paris, rien. C'est pourquoi notre capitale est si « inférieure à tant de villes dans toutes les parties de l'Europe ». Versailles : « le plus triste, le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre ». Les bâtiments sans plan. Les jardins y valent les constructions. Les eaux « vertes, épaisses, bourbeuses, répandant une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l'est encore plus». Marly : « un repaire de serpents et
LE PORTRAIT DU ROI
charognes, de crapauds et de grenouilles.... Tel fut le mauvais goût de ce roi en toutes choses et ce plaisir superbe de forcer la nature. » Voilà pour les beaux-arts, sous Louis XIV. Des lettres Saint-Simon ne dit rien, non plus que du commerce, de l'industrie, et des autres branches de l'activité française. Il n'a pas su découvrir cet accord entre toutes les forces vives du pays, augmentées, décuplées, cette harmonie magnifique qui a valu à cette époque d'être appelée le siècle de Louis XIV.
C'est ce qu'avait vu au contraire un autre écrivain, dont Saint-Simon ne parle qu'avec ce dédain transcendant dont il a le secret : « Arouet, fils d'un notaire qui l'a été de mon père et de moi jusqu'à sa mort, fut exilé et envoyé à Tulle pour des vers fort satiriques et fort impudents. Je ne m'amuserais pas à marquer une si petite bagatelle si ce même Arouet, devenu grand poète et académicien, sous le nom de Voltaire, n'était devenu, à travers force aventures tragiques, une manière de personnage dans la république des lettres et même une manière d'important parmi un certain monde. »
Arouet, sous le nom de Voltaire, écrivait le Siècle de Louis XIV k peu près dans le même temps que Saint-Simon écrivait les Mémoires. Si l'on veut aujourd'hui de Louis XIV et de son temps un portrait qui ressemble, ce n'est pas dans les Mémoires qu'il faut l'aller chercher, mais c'est
GOURS SUR SAINT-SIMON
iO
dans le livre de cet Arouet, qui est resté la plus ' véridique histoire de notre plus grand sièclç..
Louis XIV... L'homme a eu ses faiblesses, qui ont été surtout les faiblesses de la chair ; le roi a commis des fautes ; ses guerres n'ont pas été toutes . également justifiées; il a porté la main sur les consciences par la révocation de l'édit de Nantes, et j'y reviendrai ; mais quel roi n'eût pas commis de fautes pendant soixante-douze ans de règne? Long espace de temps pendant lequel tant de choses viennent à changer! Louis XIV n'est pas responsable des énormes changements survenus en Europe pendant ces soixante-douze ans, et qui sont la vraie cause des désastres qui ont assombri les dernières années de son règne. Ce n'est pas davantage sa faute s'il a reçu de ses prédécesseurs un système de gouvernement à bout de sève : les fruits qu'il lui a fait produire ont été les derniers, mais les plus magnifiques.
Ce qu'il faut considérer avant tout pour le bien juger, c'est l'idée qu'il s'est faite de sa fonction. Jamais encore n'avait-on vu un roi aussi appliqué à son métier de roi : il l'a fait, ce métier, avec une assiduité de tous les jours, qui, pendant ce long règne, ne s'est pas démentie un seul jour, qui a été l'étonnement des ministres et l'admi-
LE PORTRAIT DU ROI
ration des peuples étrangers, et qui reste le plus bel exemple qu'on connaisse du dévouement à la fonction.
Et ce dont il faut lui tenir largement compte, c'est des résultats de son règne. lia laissé la France plus grande, je dis plus au large dans ses frontières, et ce n'est pas à nous d'oublier qu'à sa mort de chères villes étaient françaises qui, hélas ! aujourd'hui, ne le sont plus et auxquelles nous pensons toujours. Il a laissé la France plus grande moralement, plus glorieuse, avec ce prestige qu'elle garde dans l'histoire d'avoir été, un certain jour, la Reine des nations. C'est qu'ily a eu, ce jour-là, non pas seulement harmonie entre toutes les facultés de la nation, mais accord entre la nation et son chef. Car les qualités qu'il est impossible de contester à Louis XIV, c'est le bon sens, la méthode, le tact, la mesure ; mais c'est aussi le goût de ce qui brille, l'amour de la gloire sans laquelle la vie ne vaut pas d'être vécue. Et ce sont les qualités mêmes de la race.
Oui, il a voulu dompter la nature, et c'est le caractère de cet art du dix-septième siècle, si volontaire, comme c'est celui de notre littérature classique qui n'est mêlée ni d'espagnol, ni d'italien, ni d'anglais, ni d'allemand, mais purement faite avec l'esprit de chez nous. Oui, il a humilié la nature devant la raison, en qui réside toute la noblesse de l'homme. Ainsi il a exalté nos énergies traditionnelles et amené à son plein
épanouissement l'âme de la race. Ainsi il a mérité de conserver dans notre histoire cette épithète de grand, que les contemporains lui ontdécernéeet à laquelle il a droit plus qu'aucun autre, parce qu'il a été, plus qu'aucun autre, le Roi très français, passionnément dévoué à la France et à sa grandeur.