‹ Saint-Simon: La France de Louis XIVChapitre 5 sur 8 · V. — MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

V. — MADAME DE MAINTENON

JE ne crois pas qu'aucune femme ait jamais été plus injuriée par un homme, plus âprement et plus continûment injuriée que ne Ta été Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, par le duc Louis de Saint-Simon. Chaque fois que le nom de Mme de Maintenon revient dans les Mémoires^ et il y revient à chaque instant, c'est pour y être accompagné de Commentaires et orné d'épithètes dont la violence commence par nous étonner, et bientôt, par l'effet de la répétition, cesse de nous étonner, mais non pas de ne nous choquer ou de nous indigner. Quand Saint-Simon ne la traite que de « chétive veuve », de « veuve à l'aumône », c'est qu'il n'est pas en verve. Mais tournez la page. « Tout ce que sa vieille et son bâtard se proposaient encore d'en arracher. » Saint-Simon ne dit pas Mme de Maintenon, ni même la Maintenon : il dit la vieille, la sorcière, la fée. Aimez-vous mieux «femme publique»? Aimez-vous mieux

c( fumier »? Préférez-vous « amphibie »? « Que dire d'une amphibie sortie des eaux de la mer »? A hre ces basses injures, on songe à cette fohe d'invectives à laquelle sont sujets les gens du peuple, quand leur sang ne fait qu'un tour. Qui parle ici? un duc et pair, ou un crocheteur?

Et je ne crois pas qu'aucune femme ait jamais été aussi injuriée, et aussi grossièrement injuriée, par une autre femme, que Fa été Mme de Maintenon par Madame, princesse Palatine et duchesse d'Orléans. Je cite ce qui peut se citer. « Le galant (le dauphin) a tellement peur de la vieille ordure du grand homme, que, même s'il avait envie de se remarier, il n'en laisserait rien paraître. » Le grand homme, c'est Louis XIV; quant à la vieille ordure, c'est celle que Saint- Simon appelait « la vieille », peut-être par abréviation. Ailleurs : « Je suis derechef en disgrâce sans l'avoir mérité. Dès que j'entre chez le roi, Madame l'ordure s'en va.... » Et je ne nie pas que cette dénomination de « Madame l'ordure », qui mêle les égards avec l'insolence, ne soit assez drôle. Madame avait de l'esprit. Ailleurs : « Les maîtresses du feu roi n'ont pas terni sa gloire autant que sa vieille guenipe qu'il avait épousée. » Ailleurs : « Il y a deux ans de cela, M. le Dauphin était dans l'intention d'épouser ma fille, et il le dit à la vieille ripopée. » Après cela vous ne vous étonnerez pas que l'oraison funèbre de Mme de Maintenon dans les lettres de la Pak-

MADAME DE M AIN TENON

tine se borne à ces quelques mots : « J'apprends ce matin que la vieille Maintenon est crevée hier soir.... » Ordure, guenipe, ripopée.... Ordure se définit assez par lui-même ; mais pour les deux autres, j'ai consulté le dictionnaire de l'Académie.... Il qualifie guenipe de familier, et signale en ripopée un terme de mépris. On s'en serait douté. La « ripopée » est un mélange que font les marchands de vin avec les rinçures des bouteilles : c'est comme qui dirait la lie de l'humanité, le rebut de la société. Il se peut que la différence ne soit pas grande d'une princesse allemande à une harengère.

Mme de Maintenon, dans une de ses lettres, cite une réponse, à son avis assez plaisante qu'elle fit à une femme qui était venue la trouver pleurant, criant, suppliant, qu'on lui fît faire justice. « Je lui demandai quel tort elle avait reçu. « C'est, dit-elle, qu'on m'a dit des injures, et «j'en demande réparation. — Des injures, lui « dis-je, eh ! nous en vivons ici, nous autres. » Le mot est amusant, en effet, et il est juste. Les injures sont assez bien le régime ordinaire dont vivent les grands personnages. Or Mme de Maintenon connaissait — très pertinemment — celles que la Palatine lui prodiguait dans sa correspondance. Nous le savôns par une scène du plus haut comique que Saiht-Simon a contée avec délices dans les Mémoires. C'est la fameuse « scène de la lettre ». En 1701, au lendemain de

la mort de Monsieur, Mme de Maintenon fait à Madame une visite de condoléance. Elle lui dit de la part du Roi que leur deuil commun efface tout le passé, non seulement l'opposition que Madame avait faite au mariage de son fils, — lors du retentissant soufflet, — mais encore d'autres choses, dont le Roi n'avait pas voulu parler, sur lesquelles il ne s'était pas expliqué mais enfin dont il n'avait pas été autrement content. «A ce mot. Madame, qui se croyait bien assurée, se récrie, proteste qu'excepté le fait de son fils, elle n'a jamais rien dit, ni fait, qui pût déplaire, et enfile des plaintes et des justifications. Gomme elle y insistait le plus, Mme de Maintenons tire une lettre de sa poche et la lui montre, en lui demandant si elle en connaissait l'écriture^ C'était une lettre de sa main à sa tante la duchesse d'Hanovre, à qui elle écrivait tous les ordinaires, où, après des nouvelles de cour, elle lui disait en propres termes qu'on ne savait plus que dire du commerce du roi et de Mme de Maintenon... et de là tombait sur les affaires du dehors et sur celles du dedans et s'étendait sur la misère du royaume qu'elle disait ne s'en pouvoir relever. La poste l'avait ouverte, comme elle les ouvrait et les ouvre encore presque toutes, et^ l'avait trouvée trop forte pour se contenter à l'ordinaire d'en donner un extrait, et l'avait envoyée au roi en original. On peut penser si, à cet aspect et à cette lecture,

MADAME DE MAIN TENON

Madame pensa mourir sur l'heure. La voilà à pleurer et Mme de Maintenon à lui représenter modestement l'énormité de toutes les parties de cette lettre, et en pays étranger.... Sa meilleure excuse fut l'aveu de ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prières, des promesses. » Telle est la scène, ou telle en est du moins la première partie.

Car il y a une seconde partie, où Madame cherche à se rattraper : bien entendu, elle s'enfonce davantage. Elle reproche à Mme de Maintenon de s'être depuis quelque temps refroidie à son égard, et, sans s'apercevoir que Mme de Maintenon la laisse à dessein s'engager et s'enlizer, elle exige d'en savoir la raison, « Alors Mme de Maintenon lui dit que c'était un secret qui jusqu'alors n'était jamais sorti de sa bouche, quoiqu'elle fût en liberté, depuis dix ans qu'était morte celle qui le lui avait confié... et de là raconte à Madame mille choses plus offensantes les unes que les autres qu'elle avait dites d'elle à Mme la Dauphine, lorsqu'elle était mal avec cette dernière, qui, dans leur raccommodement, les lui avait redites de mot à mot. A ce second coup de foudre. Madame demeura comme une statue. Il y eut quë^ques moments de silence, puis elle pleura, cria,\et pour fin demanda pardon, avoua, puis repentirs et suppHcations. Mme de Maintenon ti^^ompha froidement d'elle assez longtemps, la lai^ant s'engouer de parler,

de pleurer et lui prendre les mains. C'était une i terrible humiliation pour une si rogue et fière

Allemande. » Ne doutez pas que le souvenir de l

cette scène ne soit pour beaucoup dans le juge- \

ment que Tune des deux interlocutrices, — celle 1

qui n'avait pas eu le beau rôle^ — a porté sur )

l'autre. |

D'où venait à la Palatine cette haine pour \

Mme de Maintenon ? On en soupçonne plus l

d'un motif. Elle avait pour Louis XIV une j

amitié tendre ; et ce serait donc jalousie. Elle ]

en voulait à celle que Saint-Simon appelle l

« l'ébreneuse » des bâtards, d'avoir favorisé le I

mariage du duc de Chartres avec Mlle de Blois. i

Et puis, elle était rogue et fière.... Peu importe I

d'ailleurs. Nous ne nous occupons ici que des |

rapports entre Mme de Maintenon et Saint- j

Simon. Ils furent beaucoup moins mauvais |

qu'on ne pourrait croire. Quand il avait été |

question pour Saint-Simon d'une ambassade à l

Rome, il était le candidat des jésuites, par con- |

séquent de Mme de Maintenon. Une autre fois, |

comme il briguait la charge de capitaine des |

gardes, Mme de Saint-Simon écrivit à Mme de |

Maintenon pour solliciter sa protection. Enfin, j

quand Mme de Saint-Simon fut nommée dame ]

d'honneur de la duchesse de Berry, il fallut bien |

que Saint-Simon allât faire une visite de remer- j

ciement à Mme de Maintenon. L'ayant faite, et I

au su de tous, il est bien obhgé de la raconter ,]

MADAME DE MAIN TENON

dans les Mémoires; et à la façon dont il la raconte, on voit combien il est embarrassé, et qu'il ne le serait pas davantage pour raconter une visite qu'il aurait faite chez le diable en personne.

Il assure qu'il n'était jamais allé chez elle et ne savait pas même comment sa chambre était faite. « Je fus réduit à prier le valet de chambre de me conduire à elle, qui m'y poussa comme un aveugle. Je la trouvai couchée dans sa niche...* En m 'approchant, elle me tira de l'embarras du compliment en me parlant la première. Elle me dit que c'était à elle de me faire le sien du rare bonheur et de la singularité inouïe d'avoir une femme qui, à trente-deux ans, avait un mérite tellement reconnu.... Je répondis que c'était de ce témoignage même que je ne pouvais assez la remercier ; puis, regardant la compagnie, j'ajoutai tout de suite, avec un air de liberté, que je croyais que lés plus courtes visites étaient les plus respectueuses et fis la révérence de retraite. Oncques dejpuis je n'y ai retourné.... » Je n'y étais pas, mais je suis sûr que la scène ne s'est pas passée aii\si. Je suis sûr que Saint- Simon n'a pas eu cet Àir emprunté, et qu'il n'a pas eu cette gaucherie pour parler à la dame et saluer la compagnie. A quoi servirait d'être un grand seigneur, si c'est pbur avoir dans un salon des manières de cuistre ? \

On voit bien quelles soAt les raisons de l'ani-

SAINT-SIMON i

tnosité de Saint-Simon contre Mme de Maintenon. ]

Il lui en veut d'avoir élevé le duc du Maine, \

qu'elle continuait, lorsqu'il eut passé la quaran- j

taine, d'appeler « mon mignon » et qui l'appelait |

« ma mie ». 11 lui en veut d'avoir été la si « ché- I

tive )) épouse d'un si grand roi. Il a enfin contre ]

elle des griefs personnels, qui sont des griefs j

imaginaires, et n'en ont que plus de gravité. Elle |

ne lui a pas fait de mal, mais il croit qu'elle lui I

en a fait et c'est pis. Il prétend qu'elle le haïssait |

et qu'il l'ignora longtemps. Il ne l'apprit qu'à la |

mort du Roi, quand Ghamillart l'avertit et lui |

demanda ce qu'il avait fait à cette fée. Mais J

alors, quel trait de lumière ! Avec cette humeur ^

compliquée et soupçonneuse que vous lui con- ij

naissez, quand il est informé qu'une mauvaise j volonté travaillait contre lui dans l'ombre,

quelle révélation et comme tout s'exphque ! |

Voilà donc pourquoi il n'est arrivé à rien, en ]

dépit de tout son méritç ! Il y a dans les Mé- ']

moires un passage auquel on ne saurait prêter l

trop d'attention : c'est celui où Saint-Simon, \

faisant à Mme de Maintenon ce reproche de des- ^

servir les gens en arrière et de perdre sournoise- ]

ment ceux qu'elle n'aimait pas, ajoute : « Bien : des gens eurent donc le cou rompu, sans en avoir

pu imaginer la cause, et se donnèrent bien des |

sortes de mouvements pour la découvrir et pour |

y remédier et bien inutilement. » Nous savons- j

que Saint-Simon s'était donné beaucoup de -\

MADAME DE M AI NT EN ON

mouvement ; mais il avait eu le cou rompu, et sans doute par la faute de Mme de Maintenon! C'est cette faute qu'il valui faire expier. Telle est l'origine de ce grand portrait qu'il a placé dans les Mémoires en regard de celui du roi, qu'il s'excuse de faire si détaillé et si poussé, mais à quoi il est bien obligé, en raison de l'importance et surtout de la singularité du « personnage, unique dans la monarchie, depuis qu'elle est connue, qui a, trente deux ans durant, revêtu ceux de confidente, de maîtresse, d'épouse, de ministre, de toute-puissante, après avoir été si longuement néant et, comme on dit, avoir si longtemps et si publiquement rôti le balai ».

A l'instant d'étudier ce portrait avec vous, je m'empresse de vous dire qu'il n'est pas seulement injuste, mais qu'il est la grande injustice de Saint-Simon. A Louis XIV Saint-Simon reconnaît, parmi beaucoup de défauts, quelques qualités et de la grandeur. A Mme de Maintenon il prête tous les vices é% rien que des vices. Par là, le portrait devient doublement intéressant : il nous montre jusqu'o^ la haine pousse Saint- Simon, je veux dire jusqVà la calomnie nettement qualifiée et sans excuse\ et puis la destinée de Mme de Maintenon est si Extraordinaire, si romanesque ; et, quoi qu'on f ass^, plus merveilleuse que les récits les plus merveilléux des contes de fée, le personnage reste quand ip.ême une énigme.

Ce que Saint-Simon reproche d'abord à !

Mme de Maintenon, c'est sa basse extraction ;

et la gueuserie de ses premières années, et d'être ]

la fille d'un voleur, d'un faussaire, d'un faux \

monnayeur et d'un assassin. Ici, du moins, il faut |

avouer qu'il n'a pas tort : Constapt d'Aubigné, ^

le fils très indigne de l'illustre Agrippa d'Aubigné, 1

n'a volé aucun de ces qualificatifs, et c'est même \

la seule chose qu'il n'ait pas volée. Que s'il a, \

par grand chance, évité le gibet, il a fait une \

longue connaissance avec la prison, tant et si j

bien qu'il s'y est marié, — il épousa la fille de |

son geôlier, — et que Françoise d'Aubigné est 1

née dans les prisons de Niort. ^

Une fois où il se trouva qu'il n'était pas sous |

les verrous, Constant en profita pour aller cher- ]

cher fortune à l'Amérique. Il eut le titre de |

gouverneur de Marie-Galande et séjourna deux \

ans à la Martinique. Françoise fit le voyage avec \

lui. Elle avait douze ans. Elle ne fut aucunement j

impressionnée par la nature des Tropiques. \

C'était bien avant Bernardin de Saint- Pierre, l

dans un temps où on ne faisait pas attention au \

paysage. Elle ne rapporta pas d'impressions de \

voyage, elle ne rapporta pas la fortune, mais elle 1 rapporta le surnom, sous lequel on la désigna

longtemps, de « la belle Indienne ». L'Inde, c'était j

MADAME DE MAINTENON

partout où il fait chaud et où il y a des palmiers. î

De retour en Poitou, Françoise, qu'on appelait '\

aussi Francine, ou encore Bignette, fut confiée ^

à ses parents, les Villette, qui étaient de bons \

parents, mais qui la faisaient élever dans le pro- i

testantisme. Ce que ne pouvant souffrir, une I

autre tante, Mme de Neuillant, réclama la garde \

de l'enfant. Mme de Neuillant était une femme I

pieuse mais méchante, riche mais avare et dure : \ il y en a des exemples. Elle envoya Françoise,

avec une de ses filles, garder les dindons. Mme de \

Maintenon plus tard se souvenait de son temps |

de gardeuse de dindons. On lui mettait un masque 1

sur le visage, crainte du hâle. On lui passait au \

bras un petit panier où était son déjeuner, avec j

un petit livret des quatrains de Pibrac pour les j

apprendre par cœur. Avec cela une grande gaule \

dans la main, et les deux cousines empêchaient I

les dindons d'aller où ne doivent pas aller des |

dindons bien gardés. A Paris on la mit chez les j

Ursulines qui se chargèrent de la convertir et |

s'y prirent sans douceur. Elle était très malheu- |

reuse. C'est donc bien vrai qu'elle a eu un triste \

sire de père, une mauvaise femme de tante, et i

qu'elle a fait de la misère.... Nous pouvons l'en j

plaindre. Mais franchement quel moyen de le |

lui reprocher ? |

C'est alors que la tante, pour se débarrasser de 1

sa nièce, imagina de la marier à Scarron. Quand j

la jeune fille entra dans cet intérieur débraillé ]

COURS SUft SAINT-SIMON. 11 ')

de vieux garçon, elle eut honte d'elle-même et de sa robe trop courte, et se mit à pleurer. Il est probable qu'elle était bien gracieuse dans sa pauvre mise et parmi ses larmes, puisque, quelques mois plus tard, Scarron l'épousait, — et ce n'était pas pour son argent. Ce fut là ce mariage avec un cul-de- jatte, dont les ennemis de Mme de Maintenon ont fait tant de bruit, comme d'une monstruosité, et où ils ont donné à entendre de telles horreurs ! Or, il est bien vrai que Françoise d'Aubigné avait seize ans et Scarron quarantedeux, et qu'en outre, Scarron était infirme. Mais s'il était infirme, il n'était pas cul-de-jatte : il avait les membres déformés par un rhumatisme articulaire : c'est assez différent. Et puis, c'était un homme célèbre, poète et auteur dramatique en vogue : la célébrité fait passer sur bien des choses. Il recevait la compagnie la plus brillante, un peu mêlée, comme il arrive chez les célibataires et dans le monde des théâtres : ce fut justement le rôle de Mme Scarron de mettre de l'ordre dans la maison et de la décence dans les conversations. Scarron avait de l'esprit, et il avait de la bonté... Non, je ne puis trouver que la pauvre Bignette ait eu tort d'épouser le pauvre Scarron. Quand on se marie, c'est très joli de choisir, mais cela suppose qu'on a le choix. Les pauvres gens ne sont pas si difficiles : ils unissent deux infortunes et — la vie est si bizarre ! — cela fait quelquefois quelque chose qui ressemble à du bonheur.

MADAME DE M AIN TENON

Mme Scarron ne fut pas malheureuse en ménage et elle put sincèrement regretter son compagnon de sept années, quand celui-ci vint à mourir, en 1659. La voilà veuve et, dit Saint-Simon,, réduite à la charité de sa paroisse. De quoi va-telle vivre? Saint-Simon n'hésite pas à répondre : de galanterie. Elle avait commencé du temps de Scarron, étant de ces femmes que leurs maris épousent pour leurs amis. Veuve, elle continue de plus belle, pour parer au manque d'argent. « Ses appas élargirent peu à peu ce mal-être. » Saint- Simon cite des noms : Villars, père du maréchal; Beuvron, père d'Harcourt ; les trois Villarceaux. Il n'y a eu qu'un Villarceaux, et Saint-Simon le sait bien. Qu'importe? il en met trois. Quand il s'agit de médire de Mme de Maintenon, il voit triple. Il y a eu ceux-là, et il y en a eu bien d'autres, un régiment, une armée, tout le monde. Saint-Simon cite des marchés ignobles. Villarceaux, se faisant scrupule d'entretenir sa maîtresse sous le toit conjugal, « proposa à son cousin Montchevreuil de le recevoir chez lui avec sa compagnie et qu'il mettrait la nappe pour tous. )) C'est un mensonge. Et un honnête homme aurait dû rougir de souiller sa plume de telles infamies. Mais il y a plus : un homme en possession de son bon sens se serait aperçu que dans la page même où il colportait ces calomnies, il leur donnait le plus irrécusable démenti. Car je ne veux invoquer contre Saint-Simon d'autre témoignage

que celui de Saint-Simon. C'est lui qui nous dira que « la Scarron devenue reine eut cela de bon qu'elle aima presque tous ses vieux amis dans tous les temps de sa vie. Elle attira Montchevreuil et sa femme à la cour.... » Gomment admettre que, au faîte de la fortune, dans une situation si haute mais si délicate, Mme de Maintenon eût appelé à elle les témoins d'un honteux passé, et qu'au même moment où elle prenait soin d'effacer le souvenir de son mari, elle ait tenu à perpétuer celui de ses amants?

Laissons donc ces accusations aussi plates et banales qu'odieuses, et voyons la réalité, tellement plus curieuse ët plus attachante ! Devenue veuve, Mme Scarron quitte la maison de la rue Saint-Louis, trop vaste, et prend, dans un couvent du voisinage, une chambre pour elle et sa servante, la fidèle Nanon. Ainsi, elle reste dans son quartier, ce quartier de la place Royale et du Marais, où sont toutes ses relations, auxquelles elle tient, car elle met son amour-propre à être reçue dans la meilleure société. Elle fréquente à l'hôtel d'Albret, à l'hôtel de Richelieu qui continuait là tradition de l'hôtel de Rambouillet. Elle fait partie de la société précieuse. Saumaise lui fait une place dans son Dictionnaire sous le nom de Stratonice, « l'une des plus enjouées personnes d'Athènes ». Mlle de Scudéry la met dans la Clélie sous le nom de Lyriane et en trace ce portrait, charmant encore

MADAME DE MAINTENON

qu'un peu vague, comme sont tous les portraits du xvii^ siècle, quand ils ne sont pas de Saint- Simon : (( Grande et de belle taille... le teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et très agréable, le nez bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué, modeste et, pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, les plus beaux yeux du monde, noirs, brillants, doux, passionnés, pleins d'esprit : leur éclat avait je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer. » En somme, une beauté régulière où ne se remarquait que le regard d'un éclat -velouté, un de ces regards profonds, doux, enveloppants, qui sont comme une caresse qui va jusqu'à l'âme. Les portraits que nous avons de Mme de Maintenon, celui qu'en a fait Mignard en sainte Françoise romaine, sont les portraits d'une femme de soixante ans. Mais la voilà, jeune ve^uve de vingtcinq ans.

Tournée comme elle était, et avec ces yeux-là, elle ne pouvait manquer d'être très courtisée. Mais elle n'avait pas sa pareille pour convertir les adorateurs en amis, sans leur avoir rien accordé. Les plus libertins, un Méré, un Bussy, n'obtenaient pas plus que les autres. Fouquet lui-même.... « Tout le monde sait ce qu'était alors M. Fouquet, écrit Mme de Caylus, son faible pour les femmes et combien les plus haut huppées et les mieux chaussées cherchaient à lui plaire. » Le surintendant a trouvé deux cruelles,

dont l'une fut Mme de Sévigné et l'autre Mme Scarron.

Elle n'était pourtant ni très haut huppée ni très bien chaussée. Elle vivait d'une petite pension de deux mille francs que lui servait la reine Anne. Avec ces deux mille francs, elle ne pouvait porter que des vêtements d'étamine et du linge uni ; mais elle paraissait plus avec cela que si elle avait eu un habit de soie décolorée comme en ont les demoiselles pauvres « qui veulent approcher de la mode et qui n'ont pas de quoi pour en faire la dépense ». Ainsi elle tenait son rang, et elle était partout à sa place, d'ailleurs cherchant à être utile, rendant de menus services, aidant ses amies dans les soins du ménage et l'éducation des enfants, faisant répéter le catéchisme au grand frère, emmaillotant la petite sœur. Elle ne désirait rien de plus : ç'a été le meilleur temps de sa vie. Plus tard elle s'est tuée à le répéter : « J'étais contente et heureuse. Je ne connaissais ni le chagrin, ni l'ennui : j'étais libre, j'allais à l'hôtel d'Albret ou à celui de Richelieu, sûre d'y être bien reçue.... » C'est alors qu'elle a réalisé son rêve : l'honorabilité dans un cercle choisi : « J'ai vu de tout, mais toujours en tout honneur.... Je voulais faire dire du bien de moi, faire un beau personnage et avoir l'approbation des honnêtes gens. C'était là mon idole.... Je me contraignais beaucoup, mais cela ne me coûtait rien, pourvu que

MADAME DE M AIN TENON -

j'eusse une belle réputation : c'était là ma folie. |

Je ne me souciais point de richesses, j'étais éle- j

vée de cent piques au-dessus de l'intérêt ; mais |

je voulais de l'honneur. » L'honneur, la belle j

réputation, la bonne gloire, — nous dirions : la |

considération, — ^cela prime tout pour Mme Scar- j

ron. \

De minces revenus et de jolies relations, c'est \ la vie de la petite bourgeoise distinguée. La | future Mme de Maintenon s'y est trouvée par- | faitement heureuse, parce que c'est pour cette I vie- là qu'elle était faite. Et c'est ce qu'il ne fau- ; dra jamais oublier, quand nous aurons à apprécier le rôle qu'elle jouera sur une autre scène et 1 dans un autre cadre. Une personne d'un charme 1 effacé, d'une élégance discrète, qui se meut à I son aise dans un horizon limité et n'a d'autre j ambition que de se maintenir à son rang, dans 1 une condition un peu inférieure, mais fort ho no- j rable, voilà Mme de Maintenon quand elle a | été elle-même, dans la vérité de sa nature et de | ses goûts, avant qu'elle fût devenue un jouet entre | les mains de la fortune. |

Parmi les brillantes jeunes femmes qui fré- i

quentaient à l'hôtel d'Albret, se trouvait la j

propre cousine du maréchal, la belle Athé- j

naïs de Mortemart, marquise de Montespan. j

Sa faveur commençait. Un jour vint où elle eut ;|

besoin d'une amie sûre. A qui se confier plutôt qu'à |

cette discrète et secrète Mme Scarron? Elle lui i

proposa d'élever en cachette un enfant qui était l'enfant du roi. Mme Scarron accepta. Pouvaitelle refuser? Je le crois. Sans doute on était au XVII® siècle et il faut tenir compte de la différence des temps. Mme Colbert, la femme du grand ministre, avait rendu le même service pour un enfant de La Vallière. Je crois pourtant qu'il se serait trouvé, même au xvii® siècle, des femmes, peut-être même des femmes de ministre, qui auraient refusé. Mme Scarron ne fut pas de ces femmes-là.

C'est dans sa destinée l'instant décisif, — et l'instant scabreux. Ce jour-là Mme Scarron n'eut pas l'austérité intraitable que sans doute elle aurait dû avoir. Elle céda à ce désir d'obliger qui est chez elle un trait de caractère, et aussi à un instinct de maternité qui n'était pas satisfait, et surtout à un goût du mystère qui se trouva être dans la circonstance une grâce d'état. Elle s'installa, pour remplir sa mission, dans une grande maison située au bout du •faubourg Saint-Germain et de la rue de Vaugirard, par delà la barrière, ce qui ne l'empêchait pas de continuer pour le monde à habiter le Marais. « Je rentrais chez moi le matin par une petite porte de derrière et, après m'être habillée, je montais en carrosse pour m'en aller à l'hôtel d'Albret ou de Richelieu, afin que ma société ordinaire ne s'aperçût de rien.... » A de certains moments, elle disparaît complètement, devient

MADAME DE MAINTENON

invisible, ne donne plus de ses nouvelles; puis elle reparaît, alléguant de vagues prétextes. Cela l'amuse d'intriguer la curioéité et de la décevoir, et cette vie en partie double, qui à d'autres semblerait intolérable, l'empêche de s'ennuyer.

A partir de l'année 1673, où les bâtards furent légitimés, leur gouvernante est admise à la Cour sur le pied d'une sorte de gouvernante des enfants de France. L'achat de la terre de Maintenon la débarbouille! d'un nom et d'un souvenir qui marquent mal. Mme Scarron a vécu : Mme de Maintenon commence sa prodigieuse ascension.

Il paraît que Louis XIV éprouva d'abord pour elle plus d'éloignement que d'inclination. D'après Saint-Simon, il pressait Mme de Montespan de renvoyer cette « créature»; d'après Mme de Caylus, et toujours s'adressant à Mme de Montespan, il l'appelait, sur un ton de dénigrement : « votre bel esprit ». Il n'aimait pas la préciosité q^ii, pour lui, sentait toujours son époque de la Fronde. Une circonstance le fit revenir de ses préventions. Le duc du Maine était boiteux : il avait des jambes molles qui ne le portaient pas. On l'envoya à Barèges. Mme de Maintenon l'y conduisit en mai 1675. Sur le chemin on leur rendit tous les honneurs dus à un fils de roi. A Blaye, le gouverneur leur fit une réception magnifique.... Vous savez qui était alors gouverneur de Blaye et que c'était le duc

Claude de Saint-Simon..., Barèges était, au xvii^ siècle, un endroit inconnu, fréquenté des seuls paysans et que Fagon venait de découvrir. Mme de Maintenon y resta trois mois, puis trois mois à Bagnères : quand elle revint, le duc du Maine marchait. Pendant le séjour, elle avait écrit directement à Louis XIV pour le renseigner sur les progrès de la cure. Louis XIV goûta son style : cela le mena à goûter son entretien à mesure qu'il goûtait moins celui de l'impérieuse Montespan.

S'il faut en croire Saint-Simon, Mme de Maintenon déploya un art diabolique pour supplanter celle dont elle n'était en somme que la suivante. Mme de Maintenon lui apparaît comme le « fléau de Dieu» suscité d'en haut pour châtier Louis XIV de son orgueil : « La fortune, pour n'oser nommer ici la Providence, qui préparait au plus superbe des rois l'humiliation la plus profonde, la plu publique, la plus durable, la plus inouïe, fortifia de plus en plus son goût pour cette femme adroite et experte au métier, » Mais était-ce aussi la Providence qui, pour parfaire son œuvre, suggérait à Mme de Montespan, dépitée d'avoir à compter avec une rivale, et quelle rivale ! de se rendre de plus en plus insupportable ? Car ne cherchons pas plus loin. Mme de Montespan était devenue « la maîtresse qui fait des scènes )>. Type connu et réputé intolérable. Mme de Maintenon ne ferait pas de scènes : : ce fut son principal attrait.

MADAME DE MAINTENON

En 1680 Mme de Montespan, compromise dans |

l'affaire des poisons, quitte la Cour. En 1683, la ]

reine meurt. La pauvre Marie-Thérèse ne tenait |

guère de place dans la vie de ce mari qu'elle ai- |

mait ; encore était-elle l'épouse : la place devenait 1

vacante. « Ce fut donc dans des temps si pro- I

pices à cette enchanteresse que le Roi devint l

libre. » L'année suivante, dans un oratoire parti- j

culier de Versailles, fut célébrée par l'archevêque ]

de Paris une cérémonie qui n'eut pour témoins |

que le Père de la Chaise, Bontemps et Montche- 1

vreuil, mais qu'il est impossible de révoquer en ]

doute. La veuve de Scarron devenait, à cinquante |

ans, la femme de Louis XIV qui en avait qua- |

rante-sept.... Oui, il y a là quelque chose de mira- i

culeux. J

A en croire Saint-Simon, l'ambition de Mme de 1

Maintenon n'était pas encore satisfaite 1 Avec la 1

même âpreté qu'elle avait mise à obtenir le j

mariage, elle va en poursuivre la déclaration, 1

Elle veut être l'épouse du Roi à la face du monde. l

et Reine publiquement. Une première fois, |

Louis XIV fut près de céder. Louvois, averti, |

accourut à Versailles, se jeta aux pieds du Roi, ]

tira son épée et le supplia de l'en percer sur-le- J

champ, s'il voulait se couvrir d'une telle infa- l

mie. (La belle scène pour un drame à l'Ambigu !) i

Sur de nouvelles instances, Louis XIV consulta a

Bossuet et Fénelon. Ceux-ci firent « manquer le ï

coup pour toujours ». Mme de Maintenon dut ]

se résoudre à n'avoir pas les apparences d'une situation dont elle eut toute la réalité. Et la vie s'arrangea sur ce pied.

Reine, au dehors Mme de Maintenon ne l'était pas. Aucun signe extérieur. Très bien mise et de bon goût, mais « modestement et plus vieillement que son âge », ne prenant le pas sur personne, mais au contraire le cédant aux personnes titrées, ou simplement aux personnages de qualité, polie, affable, effacée..,. Il était bien impossible pourtant que la vérité n'éclatât pas en certaines occasions : il n'est masque si bien appliqué qui quelque jour ne se dérange. La chose advint lors du fameux camp de Compiègne. En 1698, pour impressionner l'Europe qui croyait ses forces épuisées, Louis XIV avait organisé autour de Gompiègne de grandes manœuvres, dont le spectacle fut magnifique. Voici la scène à laquelle assista Saint-Simon le 13 septembre, où se fit le simulacre de prendre Gompiègne d'assaut :

« J'étais dans le demi-cercle, fort près du roi, à trois pas au plus, et personne devant moi. C'était le plus beau coup d'œil qu'on pût imaginer.... Mais un spectacle d'une autre sorte, et que je peindrais dans quarante ans comme aujourd'hui, tant il me frappa, fut celui que, du haut de ce rempart, le roi donna à toute son armée et à cette innombrable foule d'assistants de tous états, tant dans la plaine que dans le rempart même....

MADAME DE MAIN TENON

(( Mme de Maintenon y était, en face de la plaine et des troupes, dans sa chaise à porteurs, entre ses trois glaces, et ses porteurs retirés.... A la glace droite de la chaise, le roi debout, et, un peu en arrière, un demi-cercle de ce qu'il y avait en hommes de plus distingué. Le roi était presque toujours découvert, et à tous moments se baissait dans la glace pour parler à Mme de Maintenon, pour lui expliquer tout ce qu'elle voyait et les raisons de chaque chose. A chaque fois, elle avait l'honnêteté d'ouvrir sa glace de quatre ou cinq doigts, jamais de la moitié, car j'y pris garde et j'avoue que je fus plus attentif à ce spectacle qu'à celui des troupes. Quelquefois elle ouvrait pour quelques questions au Roi, mais presque toujours c'était lui qui, sans attendre qu'elle lui parlât, se baissait tout à fait pour l'instruire, et quelquefois qu'elle n'y prenait garde, il frappait contre la glace pour la faire ouvrir. Jamais il ne parla qu'à elle, hors pour donner des ordres en peu de mots et rarement.... J'examinais fort les contenances : toutes marquaient une surprise honteuse, timide, dérobée ; et tout ce qui était derrière la chaise et le demicercle avait plus les yeux sur elle que sur l'armée, et tout dans un respect de crainte et d'embarras....

((Vers le moment de la capitulation, Mme de Maintenon apparemment demanda permission de s'en aller, le roi cria : « Les porteurs de Ma-

SAINT^SlMON

(( dame ! » Ils vinrent et l'emportèrent ; moins d'un quart d'heure après, le roi se retira suivi de Mme la duchesse de Bourgogne et de presque tout ce qui était là. Plusieurs se parlèrent des yeux et du coude, en se retirant, et puis à l'oreille bien bas. On ne pouvait revenir de ce qu'on venait de voir.... Jusqu'aux soldats demandaient ce que c'était que cette chaise à porteurs, et le roi à tous moments baissé dedans ; il fallut doucement faire taire les officiers et leS/ questions des troupes.... ))

Quel art de raconter et de peindre ! Car la scène n'eut certes pas ce relief; elle passa inaperçue ; aucun témoin ne l'a relatée : il semble bien qu'elle ne scandalisa personne. Toute la couleur n'en est que dans les yeux de Saint-Simon, et tout le frémissement n'en vient que de son âme.

Dans le particulier, Mme de Maintenon est reine absolument. Elle donne des audiences, comme le roi, aussi difficiles pour le moins à obtenir que celles du roi et non moins importantes. On lui parle sur son passage comme au roi, à sa sortie de chez elle, ou à sa rentrée. Voici sa journée, racontée par Saint-Simon. Le matin, dès qu'elle est levée, son premier soin est d'aller à Saint-Cyr. Elle y arrive entre sept heures et huit heures, — • sept l^ures et huit heures du

MADAME DE M AIN TENON

matin, — donne des audiences, satisfait sa manie de régenter. Rentrée à Versailles, le roi vient chez elle plusieurs fois dans la journée : elle ne va jamais chez lui. A cinq heures, le roi s'installe chez elle pour travailler. Ils sont dans leur fauteuil, aux deux coins de la cheminée, une table devant chacun d'eux et deux tabourets devant la table, un pour le ministre, un pour son sac. Pendant le travail, Mme de Maintenon lit ou travaille « en tapisserie ». Elle entend tout ce qui se dit entre le Roi et son ministre qui parlent tout haut. Rarement elle met son mot. Parfois le Roi se tourne à elle et lui demande : « Qu'en pense votre Solidité ? » Elle sourit, fait l'incapable. En réalité, elle est d'accord avec le ministre qui tout à l'heure est venu prendre le mot d'ordre. Et ainsi (des trois quarts des grâces et des choix, et les trois quarts encore du quatrième quart de ce qui se passait par le travail des ministres chez elle, c'était elle qui en disposait ». Vers les neuf heures du soir, deux femmes de chambre venaient la déshabiller : on lui apportait son couvert, un potage et quelque chose de léger. Puis ses femmes la mettaient au lit, « et tout cela en présence du Roi et du ministre qui n'en discontinuait pas son travail.... Tout cela gagnait dix heures que le roi allait souper et en même temps on tirait les rideaux de Mme de Maintenon. »

Il est curieux de trouver sous la plume de Mme de Maintenon le récit de la même journée,

et de noter les différences. C'est dans l'un de ses \

entretiens avec une des dames de Saint-Gyr, \

Mme de Glapion. (tOn commence à entrer chez ^

moi. vers sept heures et demie (c'est le chirurgien, \

le médecin, et des ministres et des évêques, et |

le roi lui-même). J'ai encore ma coiffure de nuit; \

cependant ma chambre est comme une église ; \

il s'y fait comme une procession ; tout le monde '

y passe et ce sont des allées et des venues per- ?

pétuelles. >> Le Roi repasse au retour de la messe, ]

puis c'est la duchesse de Bourgogne, et tout un ]

cercle de dames. A midi, le dîner en compagnie \

de Mme d'Heudicourt et Mme de Dangeau. C'est ]

le temps que Monseigneur prend pour venir la |

voir : « c'est l'homme du monde le plus difficile |

à entretenir, car il ne dit mot.» Toute la journée, \

défilé de solliciteurs. « Quand le roi est revenu de \

la chasse, il vient chez moi : on ferme la porte et j

personne n'entre plus. Me voilà donc seule avec \

lui. Il faut essuyer ses chagrins s'il en a, ses j

tristesses, ses vapeurs : il lui prend quelquefois |

des pleurs dont il n'est pas le maître, ou bien 1

il se trouve incommodé. Il n'a point de conver- j

sation ». Arrive le ministre. Le travail com- j

mence. Le roi a sans cesse quelque chose à lui \

montrer. « Je me fais apporter mon fruit avec j

ma viande pour me hâter, tout cela le plus vite \

que je puis.... Je suis debout depuis six heures du '\

matin : je n'ai pas respiré de tout le jour. » Enfin \

ses femmes la mettent au lit ; elle les congédier i

MADAME DE M AIN TENON

pour ne pas gêner le roi, à qui l'idée ne vient même pas qu'elle puisse avoir besoin de leurs soins. « A dix heures... tout le monde sort.... Me voilà seule.... Mais souvent les inquiétudes et les fatigues de la journée m'empêchent de dormir. » Comme vous le voyez, des deux côtés la « mécanique » de la journée est la même, mais c'est l'état d'esprit qui est différent : dans Saint-Simon le manège de l'ambitieuse attentive à ne rien laisser échapper d'une autorité qui s'étend à toutes choses ; chez Mme de Maintenon la lassitude d'une vieille femme qui, transportée dans ce milieu de grandeur et de toute-puissance, n'est pas encore revenue de l'étonnement de s'y voir.

Un mot maintenant de l'entourage de Mme de Maintenon. Ce sont ses amis de l'ancien temps : Mme de Montchevreuil « grande créature maigre, jaune, qui riait niais et montrait de longues vilaines dents, dévote à outrance, d'un maintien composé et à qui ne manquait que la baguette pour être une parfaite fée j) ; Mme d'Heudicourt, un démon domestique, vieille, hideuse, d'ailleurs pleine d'esprit et du plus amusant ; la marquise de Dangeau qui dut être bien charmante, puisque Saint-Simon lui-même nous en fait ce portrait : « jolie comme le jour, faite comme une nymphe, avec toutes les grâces de l'esprit et du çorps ». Deux nièces : Mlle d'Aubigné, mariée au comte d'Ayen, fils aîné du maréchal de Noailles, et la charmante Caylus, celle qui se convertit au

COURS $UR SAINT-SIMON

catholicisme à condition qu'on la mènerait tous les jours à la messe du roi et qu'on ne lui donnerait pas le fouet, mariée à un ivrogne qu'on tenait à la frontière pour qu'il n'approchât pas de sa femme, la spirituelle Caylus qui jouait si bien la comédie, qui a laissé des Sowenirs si délicieux d'ironie voilée et que Louis XIV ne pouvait souffrir. Enfin un frère, le comte d'Aubigné, que Dieu avait envoyé à Mme de Maintenon pour ses péchés et qui fut la croix de son existence. Elle n'en put jamais rien faire. Elle payait ses dettes, elle lui dénichait une situation : il lui retombait toujours sur les bras.

Saint-Simon en a brossé un portrait, truculent et déjà romantique, de faux brave et de gueux à la trogne enluminée : on songe à ces spadassins que traînaient avec elles les fameuses courtisanes et dont s'est souvenu Emile Augier dans V Aventurière, Pourtant ce drôle bénéficie de quelque indulgence auprès de Saint-Simon : c'est qu'il avait pour coutume, quand il avait bu, de vilipender sa soeur.

« C'était un panier percé, fou à enfermer, mais plaisant avec de l'esprit et des saillies et des reparties auxquelles on ne se pouvait attendre. Avec cela bon homme et honnête homme, poli, et sans rien de ce que la vanité de la situation de sa sœur eût pu mêler d'impertinent, mais d'ailleurs il l'était à merveille, et c'était un plaisir qu'on avait souyent avec

MADAME DE M AIN TENON

lui de l'entendre sur les temps de Scarron, et de l'hôtel d'Albret, quelquefois sur des temps antérieurs, et surtout ne se pas contraindre sur les aventures et les galanteries de sa sœur, en faire le parallèle avec sa dévotion et sa situation présente, et s'émerveiller d'une si prodigieuse fortune. Avec le divertissant, il y avait beaucoup d'embarrassant à écouter tous les propos qu'on n'arrêtait pas où on voulait, et qu'il ne faisait pas entre deux ou trois amis, mais à table devant tout le monde, sur un banc des Tuileries et fort librement encore dans la galerie de Versailles, où il ne se contraignait pas non plus qu'ailleurs de prendre un ton goguenard, et de dire très ordinairement « le beau-frère » lorsqu'il voulait parler du roi. J'ai entendu tout cela plusieurs fois, surtout chez mon père où il venait plus souvent qu'il ne désirait, et dîner aussi, et je riais sous cape de l'embarras extrême de mon père et de ma mère, qui fort souvent ne savaient où se mettre. »

D'Aubigné mourut en 1703. Ce fut, de l'aveu de Mme de Maintenon, la seule satisfaction qu'il lui eût jamais donnée.

N'oublions pas la fidèle Nanon, de qui l'élévation de sa maîtresse fit un personnage et qui s'appliquait à être en toutes choses l'exacte copie de ce prestigieux modèle. « Mme de Maintenon avait conservé auprès d'elle une yieille servante qui, du temps de sa misère et

qu'elle était veuve de Scarron, à la charité de sa paroisse de Saint-Eustache, était son unique domestique ; et cette servante, qu'elle appelait encore Nanon, comme autrefois, était pour les autres Mlle Balbien, et fort considérée par l'amitié et la confiance de Mme de Maintenon pour elle. Nanon se rendait aussi rare que sa maîtresse, se coiffait et s'habillait comme elle, imitait son précieux, son langage, sa dévotion, ses manières. C'était une demi-fée à qui les princesses se trouvaient heureuses quand elles avaient occasion de parler et de l'embrasser, toutes filles du roi qu'elles fussent, et à qui les ministres qui travaillaient chez Mme de Maintenon faisaient la révérence bien bas. »

Car Saint-Simon le répète en maints endroits, et chaque fois avec plus de force et de conviction : pendant la dernière partie du règne de Louis XIV, Mme de Maintenon fut la maîtresse absolue de la France. Rien ne s'y fit que par elle : (( Tout à ses pieds : tout bon et tout bien par elle, tout réprouvé sans elle : les hommes, les affaires, les choses, les choix, les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en sa main et le roi et l'Etat ses victimes : quelle elle fut cette fée incroyable et comment elle gouverna sans lacune, sans obstacle, sans nuage le plus léger, plus de trente ans entiers. » Son influence se serait marquée surtout dans la révocation de Fédit de Nantes, qui serait son œuvre^

MADAME DE M AIN TENON

concertée avec Louvois et le Père de la^ Chaise. |

Il y a dans les Mémoires une page très belle, ]

où Saint-Simon flétrit avec une admirable élo- !

quence la révocation de l'édit de Nantes. Je vous |

la lirais si elle était moins connue. Gomment |

admettre pourtant que Mme de Maintenon, dès 1

la première année de son règne, ait combiné, i

une mesure d'une telle importance avec Louvois, |

et quand nous savons, par Saint-Simon lui- |

même, leur réciproque hostilité ? L'auteur des j

Mémoires n'a pas hésité è reprendre à son compte ;|

les imputations des pamphétaires et de la j

« littérature Réfugiée ». Mais Voltaire en a fait |

justice en trois petites phrases courtes, nettes et |

sans réplique. Il écrit à Formey en 1753 : « Pour- |

quoi dites-vous que Mme de Maintenon eut beau- S

coup de part à la révocation de l'édit de Nantes? \

Elle n'y eut aucune part : c'est un fait certain, j

Elle n'osait jamais contredire Louis XIV. » j

Voilà la réalité. \

Il est vrai que plus tard, en 1697, consultée sur |

la question de savoir s'il fallait rappeler les \

Réfugiés, alors que les puissances étrangères |

faisaient de ce rappel une condition de la paix, |

elle ne fut pas d'avis que la mesure ainsi offerte |

à la France, le couteau sur la gorge, fût accep- |

table. Mais s'il est un homme qui n'ait pas le droit l

de le reprocher à Mme de Maintenon, c'est Saint- |

Simon qui, beaucoup plus tard, et alors que |

la situation internationale n'était pas aussi |

( isi ) , i

tendue, consulté par le Régent sur cette même mesure du rappel des Réfugiés, en détourna le Régent.

Saint-Simon avait, en matière de liberté de conscience, des idées moins nettes que l'éloquente page, à laquelle je faisais allusion tout à l'heure, ne le donnerait à croire. S'il n'admettait pas la persécution à main armée, il s'accommodait volontiers d'une autre persécution sournoise et détournée. Il faut, dit-il, «les réduire tous de fait, mais sans déclaration publique, au seul négoce, aux arts, aux métiers, et les nobles et les plus riches à vivre de leur bien, sans nul emploi, civil ni militaire. » Or il est clair qu'on ne saurait trop flétrir et en tout temps l'emploi de la violence dans ces délicates questions ; il est inique d'envoyer des soldats pour faire entrer les gens à l'église, ou pour les en faire sortir ; mai§ c'est une tyrannie à peine moins odieuse d'écarter toute une catégorie de Français des emplois civils et militaires pour crime d'opinion religieuse, et de les traiter en suspects et en parias, parce qu'ils restent fidèles à la foi où ils ont été élevés et conforment leur vie aux indications de leur conscience.

Non contente de gouverner la France, Mme de Maintenon aurait voulu étendre sa domination sur l'Espagne, et c'est à quoi elle aurait employé Mme des Ursins. Or, sur cette question, la correspondance entre ces deux femmes, dont l'une est

MADAME DE 31 AIN TENON

l'antithèse vivante de l'autre, nous renseigne abondamment et ne laisse aucun point obscur. Chargée par le roi de surveiller la Cour d'Espagne en correspondant avec la princesse des Ursins, Mme de Maintenon n'a fait autre chose que seconder avec docilité les vues de Louis XIV : elle n'a nullement cherché à exercer une influence personnelle. Qu'elle n'eût aucune influence, étant toujours là, cela était bien impossible : celle qu'elle a eue s'est limitée à des questions de personnes, à des choix et à des nominations, surtout dans le clergé. Ces choix ont été pour la plupart excellents. Elle n'a fait nommer que de bons prêtres ; mais c'étaient le plus souvent des sulpiciens, ce n'étaient pas des grands seigneurs, ei c'est le crime que Saint-Simon ne pardonne pas. Et comme on reconnaît bien la femme à cette manière de s'intéresser, non aux affaires, mais aux personnes : manque d'idées générales, absolu dévouement à ses amis.

Voilà ce que Saint-Simon n'a pas su voir. On l'a dit très justement, la question du rôle historique de Mme de Maintenon est une question de psychologie. Saint-Simon s'est complètement trompé sur la psychologie de Mme de Maintenon. Il a fait d'elle l'ambitieuse, la femme d'affaires et d'action, qui, sa.ns jamais se détourner d'un dessein nettement conçu et énergiquement voulu, utilise tous les moyens, et se sert de toutes les circonstances comme d'autant d'étapes pour

SAINT^SlMON

parvenir à son but. 1 ne s'est pas aperçu combien cette continuité dans la poursuite ambitieuse est en contradiction avec ce qu'il nous dit luimême du « naturel changeant » de Mme de Maintenon, de la légèreté avec laquelle elle s'engouait des gens et des idées pour s'en déprendre ensuite et ne les plus connaître, de cette mobilité dont nous avons tant de preuves, — notamment dans l'histoire de son gouvernement à Saint-Cyr, — et de ce qu'elle n'avait de suite en rien, et de ce qu'elle était la « reine des Dupes ». Non, elle n'avait pas le goût des affaires : sa nièce, Mme de Caylus, qui la connaissait bien, le dit formellement. Elle-même l'écrit à la princesse des Ursins : « Vous ne me croyez donc point. Madame, quand je vous dis que je n'entre dans aucune affaire, et qu'on aurait autant d'éloignement pour me les communiquer que j 'ai de répugnance à les entendre. » Mais la princesse des Ursins ni Saint- Simon ne voulaient l'en croire, parce que, ambitieux eux-mêmes, ils la jugeaient à leur ressemblance.

Or il y a des accents qui ne trompent pas. C'est Mme de Maintenon qui a trouvé les accents les plus sincères et les plus douloureux pour déplorer la vanité des grandeurs et le néant des prétendues félicités qu'envie la foule des hommes. « Que ne puis-je vous donner toute mon expérience ? Que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les grands, et la peine qu'ils ont à

MADAME DE MAIN TENON

remplir leurs journées ? Ne voyez- vous pas que S

je meurs de tristesse dans une fortune qu'on l

aurait peine à imaginer, et qu'il n'y a que le i

secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? j

J'ai été jeune et jolie, j'ai goûté des plaisirs, j'ai |

été aimée partout ; dans un âge un peu plus i

avancé, j'ai passé des années dans le commerce |

de l'esprit ; je suis venue à la faveur, et je vous |

proteste, ma chère fille, que tous ces états laissent i

un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, 1

une envie de connaître autre chose, parce qu'en I

tout cela rien ne satisfait entièrement. On n'est l

en repos que lorsqu'on s'est donné à Dieu. )) i

Ce n'est pas ainsi que s'exprime l'orgueil satis- |

fait; la volonté triomphante parle un autre lan- j

gage. I

Je ne crois pas, en effet, que Mme de Mainte- |

non ait voulu sa prodigieuse élévation. Je l'en |

crois bien plutôt elle-même, qui avait des raisons |

d'être la mieux informée, quand elle nous dit :« J'ai |

fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas mon ]

ouvrage. Je suis ou vous me voyez sans y avoir |

tendu, 6a.ns l'avoir désiré, sans l'avoir espéré, sans \

l'avoir prévu.... Je suis incapable d'intrigue et |

très bornée dans mes vues.... Je ne le dis qu'à l

vous, car le monde ne me croirait pas. » Et le j

monde qui ne l'a pas crue a eu tort, car il eût suffi |

d'un peu de bon sens et d'y réfléchir. Une telle |

fortune, si Mme de Maintenon l'avait voulue, elle i

ne l'aurait pas réalisée. Si elle avait tendu vers |

ce but, elle l'aurait manqué. De telles réussites et si extraordinaires n'ont pas été concertées : il aurait suffi d'y tâcher pour tout perdre.

Le talent de Mme de Maintenon a été, non pas de créer les événements et de les disposer à son gré, mais de s'y prêter, de ne pas les contrarier ; elle y a été aidée par la facilité de son caractère, par sa souplesse, par ce je ne sais quoi d'accommodant et de complaisant qui est en elle. Voilà le mot vrai : elle a été la complaisante de sa propre destinée.

Libre à Saint-Simon de calomnier — outrageusement— Mme de Maintenon. Nous savons, nous, le service qu'elle a rendu au roi et par conséquent à la France : c'est de veiller sur les dernières années de Louis XIV et de nous épargner les hontes auxquelles échappe rarement Don Juan vieilli. Gela est si évident et le service est si éclatant que je n'y insiste pas.

L'erreur de Saint-Simon est une erreur historique : c'est en outre une erreur artistique. Dans le portrait de Mme de Maintenon, son art violent a échoué : il y aurait fallu un art de nuances et de tlemi-teintes. Il aurait fallu rendre justice à tant de noblesse vraie et de beauté morale et de charme austère et pourtant indiquer un certain mélange, un peu de brume qui voile cette figure et fait que les plus belles qualités n'y ont pas toute leur pureté et leur éclat. Comment se fait-il qu'auprès d'elle nous ne nous sentions pas en parfaite sécurité ? Mais c'est

MADAME DE MAIN TENON

vrai qu'il y a toujours eu en elle je ne sais quoi de déconcertant. Mariée deux fois, la première c'est un mariage blanc et la seconde c'est un mariage secret ; maternelle sans être mère, elle éprouve toutes les angoisses de la maternité pour des enfants qui ne sont pas les siens ; née dans la misère et parvenue au faîte des grandeurs, la gardeuse des dindons de Mme de Neuillant est la seule bergère qu'un roi ait épousée. Reine, plus que ne l'ont été la plupart des reines, elle n'est pourtant pas reine avouée et reconnue ; elle est la vertu même et rend des services que la vertu réprouve ; elle déteste la Cour et elle y vit ; elle a le dégoût des grandeurs et le goût de la grandeur ; elle est sincèrement modeste, mais c'est d'une modestie qui ne va pas saris bien de l'orgueil ; et si elle est sans dessein et nonchalante, c'est d'une nonchalance qui n'exclut pas l'artifice. On voudrait n'apercevoir que le sérieux, la gravité, la solidité et se garder de toute arrière-pensée, et pourtant des scrupules que nous nous reprochons nous viennent quand même et nous gênent, comme si un peu de la complexité qui était en cette femme raisonnable et capricieuse, enjouée et mélancohque, forte et timide, passait en nous, pour troubler notre sympathie et inquiéter notre admiration.

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