VI. — PENDANT LA RÉGENCE
ENFIN, voilà Saint-Simon aux affaires ! Il y arrive en 1715, grâce à Pamitié du Régent. S'il y avait un homme avec qui Saint-Simon fût fait pour ne pas s'entendre, c'était ce Philippe d'Orléans qui, à la mort de Louis XIV, prend en mains le pouvoir sous le nom du Régent. Saint-Simon, parmi beaucoup de belles qualités, en a une qui prime toutes les autres : c'est la pureté de ses mœurs, l'austérité de sa morale. Aussi voit-on dans les Mémoires qu'il est un peu gêné vis-à-vis de nous, d'avoir eu pour son meilleur, plus fidèle et plus intime ami, l'homme dont je ne dirai pas qu'il fut le plus corrompu de son temps, car il ne faut décourager personne, mais qui fit le plus ouvertement profession d'être corrompu. Il a soin de nous dire qu'il est resté systématiquement étranger à la vie de plaisir du prince ; et nous l'en croyons sur parole. Il nous répète, à maintes reprises, qu'il a donné d'excellents conseils à l'ami égaré et dévoyé.
et lui a fait entendre de fortes leçons : nous ne doutons ni de la verdeur de ces leçons ni de leur inutilité. Il reste que l'intimité de deux êtres en si parfait contraste serait inexplicable, si elle ne s'expliquait par ce contraste même, et par cette loi paradoxale qui veut que deux caractères faits pour se fuir, au contraire se recherchent. C'est une des mille et une fantaisies auxquelles s'amuse la Nature.
Pour moi, à cette assiduité de l'auteur des Mémoires auprès de l'inquiétant neveu de Louis XIV, j'aperçois un autre mobile, que je crois très fort et que j'ai eu déjà plus d'une fois à vous signaler : la curiosité du moraliste. Oui, je le pense, cet instinct de psychologue qui, chez Saint-Simon, est si impérieux et si sûr, devait le guider vers ce prince, de physionomie si originale, qui ressemble si peu à tout ce qui l'entoure, dont l'apparition dans notre histoire est à la fois si inattendue et si logique, et qui devait être le cas le plus singulier et le plus attirant pour un amateur d'âmes.
Ils étaient à peu près du même âge. Ils avaient été élevés ensemble. Le duc d'Orléans ne manquait pas de compagnons de plaisir : Saint-Simon était l'ami des heures difficiles. Le fils de Monsieur n'était pas bien vu de son oncle : il avait
PENDANT LA RÉGENCE
tout ce qu'il fallait pour déplaire à Louis XIV. Aussi les courtisans ne s'empressaient pas toujours autour de lui ; même, à certains jours de particulière disgrâce, ils faisaient autour de lui le désert. Dans ce désert, Saint-Simon restait seul auprès du prince, s'ingéniant à le faire rentrer en grâce, et imaginant de lui rendre des services d'un genre qu'il était seul à lui pouvoir rendre. C'est ainsi qu'en 1709, comme des bruits fâcheux couraient sur le duc d'Orléans et qu'on l'accusait d'avoir intrigué en Espagne pour se substituer sur le trône à Philippe V, Saint- Simon, voulant le réconcilier avec Louis XIV, s'avisa d'obtenir de lui qu'il congédiât sa maitresse en titre qui était alors Mlle de Séry, comtesse d'Argenton.
Saint-Simon a conté tout au long, dans les Mémoires^ l'histoire de cette rupture dont il fut le négociateur. Il y a des gens qui ont l'art de travailler sans qu'on s'en aperçoive et d'agir sans en avoir l'air. Saint-Simon n'est pas de ces gens-là. Pour peu qu'il s'occupe d'une affaire, on croirait qu'il remue le monde. Donc il alla trouver le duc d'Orléans et, pour donner plus d'autorité à sa démarche, il se fit accompagner du maréchal de Besons. Un maréchal! On ne voit pas bien ce qu'un maréchal vient faire en cette affaire, si ce n'est que Saint-Simon l'a conçue comme une opération militaire et qu'il met ses arguments en ligne comme des régiments.
COURS SUR SAINT-SIMON
Il fallut s'y reprendre à trois fois. Le duc d'Orléans, qui aimait encore Mme d'Argenton, fit une belle défense : finalement il dut se rendre.
Les mauvaises langues prétendirent qu'au fond il n'en était pas fâché, qu'il était las de Mme d'Argenton, qu'on avait cru lui faire rompre un lien et qu'on l'avait délivré d'une chaîne. Madame, la Palatine, assure que cette brunette était rapace, qu'elle le traitait comme un esclave, lui disait des mots grossiers comme on n'en dit pas à un valet de chiens, et lui donnait des coups de pied. En fait de grossièretés, elle s'y connaissait; mais elle était la mère : quand elle parle de la maîtresse de son fils, on ne peut lui demander d'être impartiale. Or, de toutes les maîtresses du Régent il semble que celle-ci ait été la seule à avoir un peu d'âme, dont les autres furent si complètement dépourvues. Au surplus, il n'est pas besoin d'aller chercher en elle la cause d'une lassitude qui venait toute de lui. Tout lien, si léger qu'il fût, avait tôt fait de peser à cet inconstant.
Après cela, et pour un détail aussi insignifiant que cette rupture, la conduite du duc d'Orléans allait-elle être changée? Saint-Simon le crut, mais il fut seul à le croire ou à l'imaginer. Le duc d'Orléans quittait une fille d'honneur, il prit une fille d'opéra, et il n'en fut pas davantage. Saint-Simon avait remporté une victoire, mais c'était une de ces victoires sans lendemain, qu'on appelle des victoires à la Pyrrhus.
PENDANT LA RÉGENCE
A quelque temps de là, Saint-Simon l'emportéi un autre succès du même genre dans une affaire qui, à l'en croire, lui coûta encore plus de peine : le mariage de la flUe du duc d'Orléans avec le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV. Je ne sais pas comment s'y sont pris Richelieu et Mazarin, de Lyonne et Torcy pour venir à bout des négociations qui leur ont valu dans l'histoire la réputation d'avoir été d'assez bons diplomates. Mais ce que je sais bien, c'est que toute leur diplomatie n'est rien auprès de celle que Saint-Simon nous dit avoir mise en œuvre pour arriver à réaliser ce prodige : le mariage d'une cousine avec son cousin.
D'ailleurs il avait fait de bel ouvrage ! L'adroite princesse avait jusque-là caché son jeu : elle prouva une fois de plus qu'il n'est pire eau que l'eau qui dort. Tout ce qu'elle dissimulait affleura soudain: «C'était un prodige d'esprit, d'orgueil, d'ingratitude et de folie : et c'en fut un de débauche et d'entêtement. » Le pauvre petit duc de Berry, qui l'aimait, en demeura stupide et prit le parti de mourir. Dans le même chapitre où il nous conte le succès de ses négociations matrimoniales, Saint-Simon ajoute : « Plus cette princesse se laissa connaître... plus nous sentîmes à quel point on agit en aveugle dans ce qu'on désire avec le plus de passion, et dont le succès cause plus de peine, de travaux et de joie ; plus nous gémîmes du malheur d'avoir réussi
dans une affaire que, bien loin d'avoir entreprise et suivie au point que je le fis, j'aurais traversée avec encore plus d'activité... si j'avais su le demi-quart, que dis-je? la millième partie de ce dont nous fûmes si malheureusement témoins. » Et il est bien vrai que, la plupart du temps, si on savait, on agirait autrement; mais il n'est pas prouvé que ce serait mieux ainsi.
Quand mourut le duc de Bourgogne, tout le monde accusa le duc d'Orléans de l'avoir fait empoisonner : ce fut au point que, le jour des obsèques, celui-ci fut insulté par la foule. Il n'y eut alors, pour refuser d'admettre cette abominable accusation, que Saint-Simon et Louis XIV. Pour une fois que Saint-Simon ne croit pas à un empoisonnement, il est juste de lui en savoir gré. Le duc d'Orléans lui en sut gré, et le Régent tint les promesses du duc d'Orléans : il fit de Saint-Simon un de ses confidents.
On se représente assez bien comment les choses se passaient entre le prince et son rude conseiller. Saint-Simon arrivait au Palais- Royal, car la Cour n'était plus à Versailles et le premier soin du Régent avait été de rentrer à Paris et de ramener Louis XV aux Tuileries. Donc Saint- Simon arrivait au Palais- Royal tout frémissant, — toujours frémissant, — et sous pression. Il
PENDANT LA RÉGENCE i
gourmandait Pinsouciance du Régent, il bom- ) bardait sa faiblesse, il tirait sur lui à boulets | rouges. Il s'indignait de ne trouver en lui que de | « la filasse, pour ne pas dire du fumier ». Il s'écriait 1 d'un ton fort tragique : « Ah ! vous voilà bien, j débonnaire ! Depuis Louis le Débonnaire, on \ n'a rien vu d'aussi débonnaire que vous ! » Le j Régent laissait passer l'orage et pleuvoir les î boulets rouges : il essuyait le feu. Il connaissait i cette fidélité bruyante et un peu indiscrète. Il j n'avait pas grande confiance dans les lumières | du politique; mais il aimait l'ami, comme on aime j, ces amis insupportables à qui on passe beaucoup | de choses. Il l'écoutait, le plus souvent avec une j nuance d'ironie imperceptible, qui échappait à j Saint-Simon. Quelquefois aussi ilj accentuait la | note, afin qu'elle ne pût échapper à Saint-Simon. | Il avait d'ailleurs, pour supporter ce que Saint- ] Simon appelle des « râtelées », le don des natures \ nonchalantes sur qui tout passe sans faire impres- I sion. Quelquefois encore il l'interrompait par une | cie ces plaisanteries qui mettent en fureur les | personnes graves, mais qui ont pour effet sûr \ de les déconcerter, de les désarçonner, de les 1 prendre au dépourvu et de les laisser sans i réplique. Le Régent renvoyait Saint-Simon l dépité, enragé : et il ne lui en voulait pas. j De toutes les idées que Saint-Simon avait \ soumises au Régent, une seule fut adoptée : | celle qui consistait à remplacer les secrétaires \
d'État par des Conseils, Aux yeux de Saint- Simon, un des pires scandales du règne de Louis XIV avait été la toute-puissance des secrétaires d'État, c'est-à-dire des ministres, qui étaient quelquefois de bons ministres, et même des ministres de génie, mais qui étaient des hommes de rien. Pour briser leur puissance, le meilleur moyen était de la diviser, c'est-à-dire de leur substituer une réunion de plusieurs personnes, un Conseil, qui, — bien entendu, — serait présidé par un duc et pair. Il y eut ainsi, au lieu d'un ministre des finances, d'un ministre de la guerre, de la marine, etc., un Conseil des finances, un Conseil de la guerre, un Conseil de la marine. Si vous voulez juger de la valeur pratique de cette innovation, je vous dirai que les Conseils étaient ce que, dans notre système parlementaire actuel, on appelle des Commissions....
Saint-Simon fit partie du Conseil de Régence, celui où tout aboutissait et qui était au sommet de la hiérarchie. Il s'y lia avec Torcy, un diplomate de la grande école, à qui il dut communication de documents et de notes de la première importance, dont il s'est servi dans les Mémoires, en sorte que, pour la politique étrangère de la Régence, les Mémoires sont une source d'une autorité indiscutable. Et il s'y brouilla avec le duc de Noailles, de qui il disait un jour au Régent : « Je ne me cache à vous, à personne,
PENDANT LA RÉGENCE
ni à lui-même, que le plus beau et le plus délicieux jour de ma vie ne fût celui où il me serait donné par la justice divine de l'écraser en marmelade et de lui marcher à deux pieds sur le ventre....)) Le duc de Noailles va être pour Saint-Simon, sous la Régence, ce qu'ont été pour lui, sous Louis XIV, les Desmarets et les Pontchartrain, qu'il poursuit de ses invectives. Il lui faut un bouc émissaire, sur qui faire retomber tous les péchés d'Israël ; ou, si vous préférez, il lui faut une tête de turc.
Le rôle politique de Saint-Simon fut des moins reluisants. Comme Cassandre, il gémissait; et, comme Cassandre, on ne l'écoutait pas. La question la plus aiguë continuait d'être la question financière. Pour libérer l'État de sa dette, Saint- Simon proposa un moyen radical : la banqueroute. Il faisait un raisonnement spécieux. Un roi, disait-il, n'hérite pas de son prédécesseur : chacun de nos rois n'est en effet que le dépositaire du pouvoir royal, qui existe par lui-même, en soi et indépendamment de ses titulaires successifs. Mais puisque Louis XV n'hérite pas de Louis XIV son pouvoir, il n'hérite donc pas davantage de lui ses dettes ; donc il n'a pas à les payer.
Le procédé parut un peu vif. On préféra le système de Law auquel Saint-Simon était très opposé. Sur un autre point encore, Saint-Simon fut battu. Avec toute la vieille Cour, il était par-
tisan de Falliance espagnole : sous deux princes de la maison de Bourbon, France et Espagne ne peuvent être que des nations amies : il n'y a plus de Pyrénées. Au contraire, Dubois fait accepter au Régent l'idée de l'alliance anglaise. — Sur les deux chapitres essentiels qui dominent toute la politique delà Régence, l'adoption du système de Law et l'alliance anglaise, Saint- Simon a donc échoué.
Cette institution elle-même des Conseils, qui avait été sa grande pensée, il fallut, après une expérience de trois années, y renoncer. L'expérience avait été déplorable. Au Conseil de Régence on était quinze, — seize, les jours que le Roi y venait : c'est beaucoup de monde pour faire un peu de besogné. Saint-Simon conte à ce sujet une jolie anecdote indiquée d'un trait rapide et léger : « Une fois que le roi y vint, un petit chat qu'il avait le suivit, et, quelque temps après, sauta sur lui, et, de là sur la table où il se mit à se promener et aussitôt le duc de Noailles à crier parce qu'il craignait les chats. M. le duc d'Orléans se mit aussitôt en peine pour l'ôter, et moi à sourire et à lui dire : « Eh, monsieur, laissez ce petit « chat : il fera le dix-septième ! » Les Conseils de la Régence, étaient une mauvaise invention : on les supprima.
De son propre échec Saint-Simon conclut à l'inutilité de tout effort. Il n'avait réussi à rien,
PENDANT LA RÉGENCE
c'est donc qu'il n'y avait rien à faire. 11 a glissé |
dans les Mémoires telle page d'une amertume où ]
se reconnaîtront tous les désabusés : « Cette j
occasion, écrit-il, m'arrache une vérité que j'ai , '\
reconnue, pendant que j'ai été dans le Conseil, j
et que je n'aurais pu croire si une triste expé- \
rience ne me l'avait apprise, c'est que tout bien ] à faire est impossible. Si peu de gens le veulent
de bonne foi, tant d'autres ont un intérêt contraire |
à chaque sorte de bien qu'on peut se proposer ! |
Tout le bien possible à faire avorte nécessai- j
rement toujours.... Cette affligeante réalité... 1
devient infiniment consolante pour ceux qui |
sentent et qui pensent, et qui n'ont plus à se 1
mêler de rien. » Voilà bien de l'éloquence pour |
traduire un sentiment bien banal, celui de tout I
politicien que la politique abandonne. En 1718, i
c'était un peu tôt pour décider que le chapitre I
des gloires de la France était clos. |
Dans toute la politique du Régent, il n'y |
a qu'une mesure où l'on retrouve, sans pouvoir |
s'y méprendre, la main de Saint-Simon: c'est |
le fameux lit de justice qui se tint aux Tuileries j le 26 août 1718. Je reviendrai sur l'intensité
de description de cette scène justement célèbre, j
quand j'étudierai dans une autre leçon Fart de |
Saint-Simon. Je note seulement ici que Saint- \
Simon conseilla au Régent de tenir ce lit de jus- \
tice, de le tenir aux Tuileries, et de brusquer les |
choses afin de prendre l'adversaire à l'improviste. \
Il s'agissait d'humilier le Parlement, en cassant ses derniers arrêts considérés comme séditieux, d'humilier les bâtards en leur enlevant le rang de princes du sang, que leur avait conféré le testament de Louis XIV, et Ips réduisant à leur rang d'ancienneté dans la pairie, d'humilier le duc du Maine en lui retirant l'éducation de Louis XV. Tant d'humiliations en une fois, quelle aubaine et quel sujet à s'y délecter J. Saint-Simon machina l'affaire en grand mystère, avec ce goût qu'il avait pour les machinations et pour le mystère. Il s'employa fiévreusement à tout préparer jusque dans le moindre détail et jusqu'aux détails d'ameublement. Il eut des conférences avec Dubois, avec M. le Duc, avec le Régent — et avec le tapissier ! Enfin la séance eut lieu, telle que vous la connaissez, et telle que Saint-Simon, dans ses plus beaux rêves, n'dvait pas osé l'espérer. Ce fut l'effondrement de ces fiers légistes, l'écrasement de cet impudent bâtard. Et c'est le chef-d'œuvre de la politique de Saint-Simon, l'aboutissement de toutes ses rancunes et de toutes ses haines, l'épanouissement de sa vengeance. C'est lé morceau capital des Mémoires.
Je ne crois pas d'ailleurs que cette mesure ait eu l'importance que lui prête Saint-Simon. Elle n'eut que peu d'action sur la politique générale. Qui sait? Elle n'eut peut-être pour effet que de rejeter yiolemment le duc du Maine dans l'oppo-
PENDANT LA RÉGENCE
sition. Poussé par son intrigante de femme, il entra dans la conspiration de Cellamare. C'était une conspiration pour rire. Le Régent était d'avis d'étouffer l'affaire. Saint-Simon fît prévaloir l'autre parti qui était (d'arrêter les conspirateurs. Le duc du Maine se laissa conduire en prison sans résistance, en philosophe qui pense qu'il y sera a peine plus étroitement captif que chez lui et qu'au moins il aura la paix. Quant à la ducliesse du Maine, elle se crut revenue aux beaux temps de la Fronde. On la conduisit à Dijon sous bonne escorte. « On eût dit, pendant la route, que c'était une fille de France qu'une haine sans cause et sans droit traitait avec la dernière indignité. L'héroïne de roman, farcie des pièces de théâtre qu'elle jouait elle-même à Sceaux depuis plus de vingt ans, ne parlait que leur langage. » Saint-Simon était déchaîné. S'il faut en croire certains témoignages, à ses yeux ce n'était pas assez que la prison pour de telles espèces. Le marquis d'Argenson écrit dans ses Mémoires: (( Ce petit boudrillon voulait qu'on fît le procès à M. le duc du Maine, et qu'on lui fît couper la tête.... Voyez un peu quel caractère odieux, injuste et anthropophage de ce petit dévot sans génie.... « Maintenant qu'il se mêlait de vouloir faire couper la tête aux gens, Saint- Simon devenait dangereux, tout au moins gênant. Il était le conseiller importun qu'il faut éloigner à tout prix : c'est à quoi, de tout temps,
ont servi les ambassades. Et voilà comment Saint-Simon devint ambassadeur.
Saint-Simon ambassadeur.... Si la première qualité d'un ambassadeur est une humeur conciliante, il faut avouer que Saint-Simon n'était pas des mieux qualifiés pour ses nouvelles fonctions. Naguère, quand il s'était agi de l'envoyer en ambassade à Rome, ses amis lui avaient fortement conseillé de ne rien faire sans prendre l'avis de Mme de Saint-Simon qui, elle, avait du bon sens : ils se méfiaient. Mais, cette foi^, il ne s'agissait que d'une ambassade extraordinaire : il n'y a, dans ces sortes d'ambassades, ni négociations à mener, ni affaires à suivre : tout est réglé d'avance et on ne vous demande que de représenter congrûment. L'entente venait de se refaire entre la France et l'Espagne et on allait la sceller par un double mariage, celui de l'infante avec Louis XV, et celui d'une fille du duc d'Orléans, Mlle de Montpensier, avec le prince des Asturies. Ce mariage contentait tout le monde, excepté Louis XV qui pleura un peu en apprenant l'âge de sa fiancée, trois ans, et à qui on eut toutes les peines du monde à faire comprendre que, dans les mariages royaux, les préférences personnelles des mariés ne comptent pas. Saint- Simon était envoyé à Madrid pour faire la
PENDANT LA RÉGENCE
demande solennelle de l'infante et signer le contrat.
Il avait accepté cette mission et l'avait même sollicitée, dans l'espoir de faire son second fils grand d'Espagne et de « brancher sa maison ». C'était, dit-il, son unique objet, et il le répète avec tant d'insistance qu'il faut qu'il en ait eu un autre; mais il saute aux yeux que sa vanité trouvait son compte à jouer au personnage d'importance. Le fait est que, du jour où il se met en route, il est parfaitement en joie et s'y maintiendra jusqu'au retour. Et nous allons assister à un spectacle tout nouveau, celui d'un Saint-Simon gai, content, optimiste et bonhomme.
Il partit en poste le 23 octobre, emmenant avec lui ses deux fils et un imposant cortège : Dubois avait voulu qu'il fit bien les choses. Il passa par Bordeaux où les jurats vinrent le complimenter. A Bayonne, il fut très bien traité par la reine douairière d'Espagne qui, au moment des adieux, lui avoua qu'elle se trouvait dans le plus complet dénûment « faute de tout paiement d'Espagne, depuis des années » et le pria d'obtenir pour elle quelque petite chose de Leurs Majestés Catholiques. Jusqu'alors, il avait eu mauvais temps ; mais, dès l'entrée en Espagne, le ciel se rasséréna, la température devint charmante, le pas des mules grand et doux, le chocolat exquis. Les gentilshommes qui vinrent au-devant de lui à Vittoria lui firent l'effet d'être
des gentilshommes considérables. Les dames qui, à Salinas, le prièrent de monter chez elles, lui parurent, à n'en pas douter, des dames de qualité, Enfin tout était pour le mieux dans la meilleure des Espagnes.
Dès le lendemain de son arrivée à Madrid, le 22 novembre, il alla saluer le roi, et sa première impression *fut — comment dire? — déconcertante. « Le premier coup d'œil, lorsque je fis ma première révérence au roi d'Espagne en arrivant, m'étonna si fort que j'eus besoin de rappeler tous mes sens pour m'en remettre. Je n'aperçus nul vestige du duc d'Anjou qu'il me fallut chercher dans son visage fort allongé, changé, et qui disait encore beaucoup moins que lorsqu'il était parti de France. Il était fort courbé, rapetissé, le menton en avant, fort éloigné de sa poitrine, les pieds tout droits, qui se touchaient et se coupaient en marchant, quoiqu'il marchât vite, et les genoux à plus d'un pied l'un de l'autre. Ce qu'il me fit l'honneur de me dire était bien dit, mais si l'un après l'autre, les paroles si traînées, l'air si niais, que j'en fus confondu.» Le changement de climat ne lui avait pas réussi. « La reine, que je vis un quart d'heure après, m'effraya par son visage marqué, couturé, défiguré à l'excès par la petite vérole. » Tranchons le mot : c'était une déception.
Elle fut amplement réparée par les splendeurs de l'audience solennelle qui eut lieu trois jours
PENDANT LA RÈGENCË . J
après. Ce fut magnifique^ Saint-Simon avait pris 1
place dans un carrosse du roi attelé de huit che- j
vaux gris pommelé. Suivaient cinq carrosses à \
lui, vingt carrosses de grands seigneurs. On passa |
par des rues pavoisées et pleines de monde. « La 1
joie éclatait sur tous les visages et nous n'enten- ■
dions que bénédictions ». Devant le palais, il se \
crut aux Tuileries : des régiments qu'on pouvait ]
prendre à leur costume pour des gardes fran- |
çaises et des gardes suisses « étaient sous les ^
armes, les drapeaux voltigeant, les tambours ] rappelant et les officiers saluant de l'esponton. »
On arriva entre des haies de hallebardiers jusqu'à j
la pièce décorée pour l'audience, où le roi, debout |
sous un dais, n'avait plus du tout son air courbé \
et rapetissé. 11 parla et parla si bien qu'il rendit \
tout son enthousiasme à Saint-Simon. Lui aussi, 1
c'était un grand roi. j
Puis audience chez la Reine et génuflexion \
devant chaque dame en disant A los pies a Vuestra j
Excelencia^ qui est une politesse espagnole qui %
se comprend dans toutes les langues. Enfin signa- |
ture du contrat. C'est là que, grâce à Saint- '\
Simon, la France obtint un avantage signalé. |
L'ambassadeur avait pour instructions de prendre \
le pas sur le nonce. Comment y arriver? Voici \
quel fut son stratagème. A peine introduit dans j
la salle du contrat, il courut se mettre à la place |
la plus rapprochée du roi. Quand le nonce vint |
pour l'en déloger, il feignit de ne pas comprendre j
ce qu^on lui voulait, répondit par des remerciements ; enfin il fit la bête.... Tel fut ce succès, dont il se montre très fier.
Les jours suivants, on alla de fête en fête; il y eut des banquets et des illuminations : toute l'horreur des fêtes officielles. Sur la Plaza mayor, Saint-Simon parut au balcon^ La foule l'acclama — et lui demanda une course de taureaux. Cependant la Cour était pressée de quitter Madrid pour aller trouver à Lerme un climat moins rude. Saint-Simon l'y accompagna... et y tomba malade de la petite vérole. Mais il était dit que tout se passerait bien, pendant cet heureux séjour, même la petite vérole : ce fut une petite vérole « d'un bon caractère ». Promptement rétabh, Saint-Simon put revenir à Madrid où les fêtes recommencèrent, cette fois en l'honneur de l'aîné de ses fils qui reçut la Toison d'Or, et fut armé chevalier de la main même du roi maniant avec grâce l'épée de Gonzalve de Cordoue. Après quoi, il eut son audience de congé et revint en France, enchanté de tout le monde. C'était la première fois de sa vie. Ce fut la dernière.
Qu'est-ce que Saint-Simon a vu en Espagne et qu'est-ce qu'il en a rapporté ? Tout d'abord un tableau de la Cour d'Espagne. Ce tableau est assez sombre; l'ambassadeur a cédé la place
PENDANT LA RÉGENCE
à rhisjtorien : l'impartiale observation reprend ses droits.
Comme il a fait la mécanique de la Cour de France, Saint-Simon fait la mécanique de la Cour d'Espagne. Le Roi et la Reine ont même appartement. Le matin on apporte au Roi, en guise de premier déjeuner, un « chaudeau ». « C'est une mixtion légère de bouillon, de lait, de vin qui domine, d'un ou deux jaunes d'œufs, de sucre, de cannelle et d'un peu de girofle. Cela est blanc, a le goût très fort avec un mélange de douceur. » Nous partageons le goût de Saint-Simon qui déclare : « Je n'en ferais pas volontiers mon mets.... » Pendant que Leurs Majestés Catholiques sont encore au lit, on présente au Roi les papiers d'État, à la Reine de quoi travailler en tapisserie. Le Roi se lève, donne ses audiences, entend la messe, dîne et va à la chasse. Quelle chasse ! Il n'y a dans les environs de Madrid ni gibier, ni forêts. Alors on installe le Roi sous des arbres postiches, et on rabat à portée de son fusil de malheureuses bêtes qu'il massacre au passage.
Et toujours Leurs Majestés CathoHques sont ensemble. Un tête-à-tête continuel. Impossible de dire au Roi un mot que la Reine n'entende. Cela explique que lorsqu'un favori, comme Alberoni, s'est emparé de l'esprit de la Reine, il gouverne par elle le Roi et toutes les Espagnes. Philippe V est « froid, silencieux, triste, » d'une
COURS SUR SAINT-SIMON
piété toute formaliste. La Reine, une Italienne, |
hait les Espagnols qui le lui rendent. Tel est |
le couple royal. \
Passons aux grands d'Espagne. Saint-Simon \
en fait une énumération complète avec généa- \
logies : il y a des Gormas et des Bazan, des ducs j
d'Albuquerque et des comtes d'Onate — tout Ruy j
Blas. Saint-Simon ne manque pas cette occasion de I
composer une galerie de leurs portraits : quelques- |
uns ressemblent à Don Quichotte, mais le plus \
grand nombre à Sancho Pança. Voici le duc d'Albu- j
querque : « J'aperçus devant moi, tout contre, un \
petit homme trapu, mal bâti, avec un habit j
grossier sang de bœuf... des cheveux verts et gras ^
qui lui battaient les épaules, de gros pieds plats i
et des bas gris de porteur de chaise. Je ne le \
voyais que par derrière, et je ne doutais pas un \
moment que ce ne fût le porteur de bois de cet |
appartement. Il vint à tourner la tête et me I
montra un gros visage rouge, bourgeonné, à \
grosses lèvres et à nez épaté ; mais ses cheveux j
se dérangèrent par ce mouvement et me lais- j
sèrent apercevoir un collier de la Toison. Cette \
vue me surprit à tel point que je m'écriai tout i
haut : « Ah ! mon Dieu, qu'est-ce que cela? » * j
Le duc de Leria, qui était derrière moi, jeta les l
mains à l'instant sur mes épaules et me dit : |
« Taisez-vous ! C'est mon oncle. » Et voici le 1
duc de Verragua : « Vilain de sa figure, sale et \
malpropre à l'excès, avec des yeux pleins d'es- ]
PENDANT LA RÉGENCE
prit... d'ailleurs doux, de bon commerce, entendant raillerie, jusque-là que ses amis l'appelaient familièrement : Don Puerco. »
Cette cour àun défaut, et nous ne nous on serions pas doutés, c'est l'absence d'étiquette. Mais tout s'en va. Et, par-dessus tout, elle a une tare : la toute-puissance de l'Inquisition :x Quels pays que ceux d'Inquisition ! C'est que l'Inquisition furette tout, s'alarme de tout, sévit sur tout avec la dernière attention et cruauté. Elle éteint toute instruction, tout fruit d'étude, toute liberté d'esprit, la plus religieuse même et la plus mesurée. Elle veu t régner et dominer sur les esprits, elle veut régner et dominer sans mesure, encore moins sans contradiction, et sans même de plaintes, elle veut une obéissance aveugle sans oser réfléchir ni raisonner sur rien, par conséquent elle abhorre toute lumière, toute science, tout usage de son esprit : elle ne veut que l'ignorance et l'ignorance la plus grossière. La stupidité dans les chrétiens est sa qualité favorite... parce qu'elle est le fondement le plus solide de son règne et de la tranquillité de sa domination. » A ces accents vous reconnaissez le vieux gallican.... En somme, et cela ne semble pas mal vu, un pays effroyablement arriéré.
Après la société, le pays. Car cette ambassade est par ailleurs un voyage, le seul que Saint-Simon ait jamais fait. En quatre-vingts ans, une année de campagne sur le Rhin exceptée, Saint-
Simon est sorti une seule fois de France, et pour \
aller jusqu'à Madrid ! Encore a-t-il fallu, pour \
le décider à cette expédition lointaine, le mariage \
d'un roi avec une infante. Profitons-en pour étu- |
dier Saint-Simon en voyage, ou, comme on dirait '\
aujourd'hT;ii, Saint-Simon touriste. j
C'est un touriste qui fait son métier en cons- \
cience. Il se détourne de son chemin pour aller \
voir les curiosités. De Madrid, où il est installé, \
il pousse jusqu'à Tolède et jusqu'à Ségovie, sans |
y être forcé. Les curiosités du paysage ne le j
retiennent pas beaucoup. A l'aller, il passe par \ Loyola, «vallée fort étroite dont les montagnes
de roche qui la serrent des deux côtés doivent \
faire une glacière, quand elles sont couvertes de |
neige, et une tourtière en été. » Au retour : « Nous \
couchâmes à Roncevaux, lieu affreux. » C'est |
tout ce que lui inspirent les Pyrénées.... On |
n'avait pas encore découvert la beauté de la \
nature alpestre ou pyrénéenne ; on pensait que les |
montagnes bouchent l'horizon : c'est tout ce i
qu'on en pensait. I
Il est plus attentif aux curiosités d'histoire et \
d'architecture. Il visite les lieux où il s'est passé i
quelque chose, Loyola, ou la prison de Fran- \
çois I^-. Il décrit les monuments. A l'Escurial, j
ce qui semble l'avoir surtout frappé, c'est la |
chambre mortuaire, appelée Pourrissoir, où j
justement Vendôme était en train de pourrir. \
La cathédrale de Tolède, où il a tenu à aller pour \
PENDANT LA RÉGENCE
y entendre la messe mozarabique, est, comme toute l'Espagne, superbe et gâtée par les moines. Saint-Simon leur demande de le mener à la salle des Conciles ou à ce qui en reste, unique but de sa visite. Eux, ne lui font grâce ni d'une chapelle, ni d'une dévotion ni d'un miracle. « Enfin, quand tout fut épuisé et qu'il fut question d'aller à la salle des Conciles, ils me dirent qu'il n'en restait rien et que, depuis cinq ou six mois, ils en avaient abattu les restes pour y bâtir leur cuisine. Je fus saisi d'un si violent dépit que j'eus besoin de me faire la dernière violence pour ne les pas frapper de toute ma force. Je leur tournai le dos, en leur reprochant cette espèce de sacrilège en termes fort amers. » Hélas! tout pays a ses Vandales, et ce ne sont pas toujours des moines !
Comme vous le voyez, les pages que Saint- Simon consacre à l'Espagne sont loin d'être les plus pittoresques et les plus colorées des Mémoires. Saint-Simon est un homme pour qui existe non pas le monde extérieur, mais seulement l'extérieur humain. Il peint l'homme physique parcequ'à travers le physique il espère voir transparaître le moral. C'est l'âme qui l'intéresse. C'est la comédie humaine et non le décor de cette comédie. J'imagine que, si on lui eût parlé de la couleur locale, telle que l'ont comprise les romantiques, il lui eût semblé que c'est un jeu assez puéril, ou un placage assez grossier, et qu'il
se fût remis avec plus de conviction que jamais à peindre des caractères. C'est ce qu'il va faire, en rentrant en France, où il allait assister presque aussitôt à la fin de la Régence et à la mort du Régent. Voyons-le donc, à cette occasion et suivant son habitude, exécuter en pied le portrait du Régent.
Pour être pleinement renseigné sur un homme, il faut connaître ses origines, son hérédité, l'éducation qu'il a reçue, le miHeu où il s'est formé, les influences qui se sont .exercées sur lui à l'époque où le caractère prend son pli définitif.
Grâce à Saint-Simon, nous connaissons intimement l'entourage du duc d'Orléans. Son père, c'était Monsieur. Saint-Simon a fait, de ce triste frère de Louis XIV, un portrait qui sue le mépris. « C'était un petit homme ventru, monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout... plein de toute sorte de parfums.,.. On l'accusait de mettre imperceptiblement du rouge. » De complexion molle, faible de caractère, défiant et sans foi. Avec cela, homme de goût : il avait fait de Saint- Cloud une résidence délicieuse et il était l'âme des plaisirs de la Cour. Son fils tenait, de lui physiquement ; il était comme lui gros et court : ajoutez de mauvais yeux. Il avait quelques-uns
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de ses défauts : le manque de volonté. Hâtonsnous de dire qu'il n'avait pas tous ses vices !
Si indigne que fût ce père, son fils l'aimait et il le pleura sincèrement. Monsieur était doux, indulgent, complaisant, lui passait ses erreurs de conduite et peut-être l'y encourageait. Madame accuse nettement le père d'avoir « dépravé » le fils : elle se plaint que tous deux « mènent une vie à Paris, que c'en est honteux ». Elle est, elle, une parfaitement honnête femme et ce fut une mère excellente. Elle a des ridicules, et elle est mal embouchée, mais elle a toute sorte de vertus. ({ Madame était la droiture, la vérité, la franchise même. » Le malheur est qu'elle donne à ces vertus une forme rebutante. Elle a « l'humeur dure et farouche ». Elle vit à l'écart, « passant toute la journée dans un cabinet qu'elle s'était choisi, où les fenêtres étaient à plus de dix pieds de terre, à considérer les portraits des Palatins et d'autres princes allemands, dont elle l'avait tapissé, et à écrire des volumes de lettres tous les jours de sa vie ». Aussi, pendant longtemps son fils n'eut-il pour elle que de l'éloignement. Joignez la sévérité de ce terrible oncle, Louis XIV, vieilli et chagrin. Joignez la dévotion de Mme de Maintenon. Madame, Louis XIV, Mme de Maintenon représentaient la vertu aux yeux du jeune prince, et ne la lui rendaient pas aimable.
Cependant l'éducation de l'abbé Dubois faisait
peu à peu ^on œuvre. iParmi les portraits à Femporte-pièce dont abondent les Mémoires^ il n'en est pas de plus saisissant que celui de Dubois. « L'abbé Dubois était un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit, qui était en plein ce qu'un mauvais Français appelle un sacre^ mais qui ne se peut guère exprimer autrement. Tous les vices combattaient en lui à qui en demeurerait le maître. Ils y faisaient un bruit et un combat continuel entre eux. L'avarice, la débauche, l'ambition étaient ses dieux ; la perfidie, la flatterie, les servages, ses moyens ; l'impiété parfaite, son repos ; et l'opinion que la probité et l'honnêteté sont des chimères dont on se pare et qui n'ont de réalité dans personne, son principe en conséquence duquel tous moyens lui étaient bons. Il excellait en basses intrigues, il en vivait, et il ne pouvait s'en passer, mais toujours avec un but où toutes ses démarches tendaient, avec une patience qui n'avait de terme que le succès, ou la démonstration réitérée de n'y pouvoir arriver, à moins que, cheminant ainsi dans la profondeur et les ténèbres, il ne vît jour à mieux en ouvrant un autre boyau. Il passait ainsi sa vie dans les sapes. »
Saint-Simon avait beaucoup de raisons de haïr Dubois. Le portrait n'est donc pas flatté, mais il n'est pas mensonger. En tout cas, et c'est ici tout ce qui nous intéresse, il est certain que
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Dubois eut sur son élève une influence déplorable. A-t-il perverti ses mœurs, pour s'en faire bien venir? Il est certain qu'il a perverti son esprit. « Il le flatta du côté de l'esprit dont il le persuada qu'il en avait trop et trop bon pour être la dupe de la religion, qui n'était à son avis qu'une invention de politique et de tous les temps, pour faire preuve aux esprits ordinaires et retenir les peuples dans la soumission. Il l'infatua encore de son principe favori que la probité dans les hommes et la vertu dans les femmes ne sont que des chimères sans réalité dans personne.... » Telle était la doctrine de cet ecclésiastique.
Une femme jeune, adroite, aimable, aurait-elle pu réparer un peu de tout ce mal ? Mlle de Blois. qu'il épousa quand il avait dix-huit ans, n'aimait pas son mari, et ne chercha pas à s'en faire aimer. Dénuée de toute séduction, elle n'était ni bossue ni contrefaite, mais cela y ressemblait furieusement. Le trait dominant de son caractère, c'était l'orgueil. Son mari l'appelait Madame Lucifer. Saint-Simon a, pour nous donner une idée de cet orgueil, une de ces trouvailles d'expression qui ne sont qu'à lui. C'est d'elle qu'il a dit : « Impitoyable... sur le rang qu'elle avait épousé... (elle était) petite-fille de France jusque sur sa chaise percée. » Saint-Simon attribue au dépit de ce mariage indigne la chute profonde que fît le duc d'Orléans dans les mauvaises mœurs. Disons enfin que le prince a respiré cette atmo-
sphère de la fin du xvii® siècle où, sous une surface d'austérité, s'accumulait un flot de corruption.
Voilà le milieu.
Voici l'homme. Admirablement doué. Une intelligence vive qui s'assimilait rapidement les choses, aidée d'une mémoire qui ne les oubliait plus. Une capacité militaire qui contraste avec l'incapacité des autres princes, et, par exemple, du duc de Bourgogne. Non seulement de la bravoure, mais des talents de capitaine. Il se distingua au siège de Lérida. Son idéal, c'était Henri IV, auquel il se proposa de ressembler par les beaux côtés et par les autres. Des qualités d'homme de gouvernement : l'art, non pas d'emporter l'obstacle de haute lutte, mais de tourner la difficulté, d'user la résistance, de diviser pour régner. Aucun goût pour l'exercice de ce gouvernement, aucun amour du métier, rien de ce que possédait si souverainement Louis XIV. En revanche, beaucoup de talents moins nécessaires à la pratique du pouvoir qu'à l'embeUissement de la vie. Une haute culture ; assez initié à la philosophie pour pouvoir discuter avec Leibniz ; connaisseur en beaux-arts et même artiste, collectionneur et lui-même peintre ; fou de la musique qui commençait de faire tourner les têtes. « Rien n'est tant à la mode présentement que la musique, écrit Madame. Je dis souvent à mon fils qu'il en deviendra fou, quand je
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l'entends parler sans cesse de bémol, bécar, béfa, bémi et autres choses de ce genre auxquelles je n'entends rien ; mais M. le Dauphin, mon fils et la princesse de Conti en parlent durant des heures entières. » L'invasion de la musique commençait et aussi celle de la science. Le duc d'Orléans avait au Palais- Royal un laboratoire très bien installé sous la direction d'un savant étranger, nommé Homberg.... L'ouverture d'esprit, la curiosité intellectuelle, tous les talents, tous les dons, toutes les séductions d'un prince dilettante.
Avec cela des mœurs effroyables. La débauche, l'orgie. Chaque soir, par un rite invariable, ces soupers qui réunissent au Palais- Royal, portes closes et gardées par deux laquais herculéens, des roués, des filles et la duchesse de Berry. On s'enivre à rouler sous la table, on « dit des ordures à gorge déployée et des impiétés à qui mieux mieux ». Car, autant que débauché, le Régent est impie. Et l'impiété le mène à la superstition. Il ne croit pas en Dieu, mais il donnerait tout au monde pour voir le diable. La chimie, à cette époque, voisine avec l'alchimie, et on met au nombre des sciences les sciences occultes. Saint-Simon conte tout au long une séance qui eut lieu chez Mme d'Argenton et où on lut l'avenir dans un verre d'eau : on y vit, comme je vous vois, la mort du duc de Bourgogne et la régence du duc d'Orléans. On se croirait déjà
au temps de Cagliostro et du baquet de Mesmer.
Cominent expliquer, chez un même homme, ce mélange de haute distinction d'esprit, de grossièreté dans les mœurs et de superstition? Saint-Simon l'a fait d'un mot : « Il était né ennuyé ». L'ennui, c'est la plaie secrète qui le ronge et dont toutes choses procèdent chez lui, les meilleures et les pires. De là cette noble curiosité, ce désir d'explorer tout le champ des connaissances humaines : et de là cette autre curiosité qui poursuit dans le plaisir l'espoir sans cesse déçu d'une sensation inconnue. De là cette inconstance, qui cherche dans le changement un remède à la lassitude, — « dès qu'il savait une chose (ou qu'il la possédait) elle ne lui faisait plus de plaisir », — et ce dégoût de soi-même, et cette tristesse, et cette amertume que jadis le poète Lucrèce vit se lever du sein des voluptés.
Une grande intelligence, un caractère faible, l'habitude du vice, l'ennui, est-ce tout? Il manque encore un trait essentiel, — • peut-être le plus original, le plus nouveau et le plus important. Et celui qui l'a découvert avec une sûreté de diagnostic et signalé avec un bonheur d'expression dont Saint-Simon resta étonné, c'est Louis XIV. Saint-Simon nous rapporte une conversation qu'eut avec le roi son chirurgien, Maréchal, un des plus honnêtes et savants hommes de cette cour. Maréchal, qui empêcha Louis XIV de croire que son neveu fût un empoi-
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sonneur, se mit à le louer devant le roi « sur son esprit, sur ses diverses Sciences, sur les arts qu'il possédait, et à dire plaisamment que, s'il était un homme à avoir besoin de gagner sa vie, il aurait cinq ou six moyens de la gagner grassement. Le roi le laissa causer un peu, puis, après avoir souri de cette idée par laquelle Maréchal avait comme terminé son discours, il reprit un air sérieux, regarda Maréchal : « Savez-vous, «lui dit-il, ce qu'est mon neveu? Il a tout ce « que vous venez de dire : c'est un fanfaron de « crimes ». A ce récit de Maréchal, je fus dans le dernier étonnement d'un si grand coup de pinceau: c'était peindre, en effet, M. le duc d'Orléans d'un seul trait et dans la ressemblance la plus juste et la plus parfaite. 11 faut que j'avoue que je n'aurais jamais cru le roi un si grand maître. )) La fanfaronnade, voilà ce que le bon sens de Louis XIV avait su démêler dans la psychologie complexe de son neveu. Le Régent est le vicieux qui fait parade de ses vices. C'est le débauché que la débauche n'amuse pas, mais qui s'y applique, par vanité de passer pour l'homme le plus débauché de son temps. Il enviait le grand prieur de Vendôme qui, depuis quarante ans, ne s'était pas couché une seule fois sans être ivre-mort. Il est impie par mauvaise gloire. Il emporte un Rabelais à la messe de Noël et il veut qu'on le sache. Il prend une joie maligne à scandaliser. Et c'est ici qu'on
retrouve l'élève de Dubois. Ni le goût du plaisir, ni rincrédulité n'étaient choses nouvelles en France et ailleurs. Mais cette forme cérébrale de la débauche, ce libertinage à froid, cette gloriole à se vanter de ce dont on devrait rougir, cette perversion de la vanité, voilà ce qui est nouveau et qui arrive bien à sa date au début du XVIII® siècle....
Vous voyez maintenant quel est le véritable profit qu'a tiré Saint-Simon de son intimité avec le Régent : elle nous a valu ce portrait, chefd'œuvre d'une analyse pénétrante subtile, implacable, qui va chercher, jusque dans les replis les plus cachés, le secret d'une âme.
On dit « le siècle de Louis XIV », et aussi « l'époque du Régent ». Un homme influe sur son temps, comme son temps influe sur lui. Le Régent personnifie l'état moral d'une partie de la société française, au début du xviii® siècle, et pareillement les mœurs de la Régence vont être à l'image de celles que nous venons de voir chez le Régent.
De l'esprit, de l'élégance, du brillant et, sous ces gracieux dehors, un ennui morne qui essaie de tous les remèdes. L'appétit de jouissance qui fait explosion avec cette fièvre de l'agio et ces fortunes soudaines qu'a improvisées la banque
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de Law. La folie de plaisir qui, grâce à cette invention nouvelle des bals de l'Opéra, mêle toutes les classes de la société dans une sarabande effrénée. Les idées de devoir et de famille tournées en dérision. Un abaissement de la morale publique, menant à la débâcle d'une société. Et à la base, l'irréligion.