ET DU LAC DES DEUX-MONTAGNES
Si quelques essais, quoique importants, de mission échouèrent, il n’en fut pas ainsi de tous, et ceux tentés dans le voisinage des blancs, furent encore ceux qui réussirent le mieux: c’étaient ceux que le Roi et Colbert recommandaient en premier lieu et ceux surtout pour lesquels ils faisaient des sacrifices et accordaient des allocations. Le but était de fondre la race sauvage avec la race civilisée, et le moyen le plus propre était de lui apprendre à vivre au milieu des Français; ce moyen seul aurait réussi. Mais la conscience des missionnaires s’alarma des inconvénients que comportait le voisinage des blancs. Et les missionnaires depuis ont toujours travaillé à isoler les Indiens de tout commerce avec les blancs. Que s’en est-il suivi? Les Indiens sont restés sauvages, en sont-ils devenus plus chrétiens? Pour la forme, oui, mais pour le fond? Les apostasies qui ont eu lieu en ces derniers temps répondent clairement. Tandis que si le
plan de la cour avait été rigoureusement suivi, ces désordres n’auraient point eu lieu, parce que fondues depuis un siècle au moins, les deux races eussent été soumises à une législation commune, les vices et les désordres auraient disparu ou auraient facilement été supprimés. On a oublié la fin principale pour suivre une voie détournée qui n’est pas arrivée au but. Les Sauvages sont restés sauvages et ont été depuis, sinon un danger, au moins un embarras pour la société au milieu de laquelle ils vivent: le Gouvernement et le Séminaire connaissent ces difficultés.
Quoi qu’il en soit de la théorie, M. de Bretonvilliers et M. de Queylus purent réparer les échecs de l’Illinois et celui du Mississipi, en fondant sur les flancs de la Montagne, à une demi-lieue de Montréal, une mission sauvage d’Iroquois, de Hurons, d’Algonquins et de divers autres Indiens, le plus souvent prisonniers de guerre que l’on arrachait à une mort cruelle pour les instruire et les amener à la vraie foi.
Une forte palissade fut construite et protégea le village; les Indiens se construisirent des cabanes; on leur distribua des terres sur lesquelles ils s’essayèrent à cultiver; on leur apprit à se vêtir, à se nourrir à la française, et on leur enseigna divers métiers pour assurer leur avenir.
Une chapelle fut construite dans le fort, et les catéchismes et les instructions des dimanches et des fêtes furent introduits.
Deux écoles furent fondées, une pour les garçons où s’enseignait la lecture, l’écriture, la grammaire, l’histoire, le calcul, le chant et les cérémonies pour que les enfants pussent aider le prêtre dans la pratique du culte public.
Une autre, pour les filles, fut l’oeuvre de Soeur Bourgeoys; le cours d’étude était le même, mais les travaux manuels étaient différents: elles apprenaient le tricot, la couture et à faire de la dentelle, sous la direction de deux ouvrières que le Roi lui-même leur avait envoyées de France.
MM. Galinier, Bailly et Barthélemy furent les fondateurs de la mission, mais, en 1680, M. Tronson leur envoya un magistrat du Dauphiné, M. Vachon de Belmont, savant en plusieurs langues, riche autant que noble, qui devint le « Roi de la Montagne » et donna aux Indiens sa personne et sa fortune.
En 1694, un incendie détruisit le village de bois; M. de Belmont fit reconstruire le fort en pierre. Il était aussi défendu par quatre tours dont deux subsistent encore avec la courtille qui ferme le jardin du Grand Séminaire.
A l’intérieur du fort, M. de Belmont fit construire une jolie chapelle qu’il décora lui-même de brillantes peintures. Là, se célébraient les saints offices; les Indiens chantaient eux-mêmes de leur voix éclatante les parties que le peuple avait coutume de chanter; le chant des femmes répondait à celui des hommes, et M. de Belmont les accompagnait de la guitare, et plus tard avec les orgues.
La résidence des missionnaires fut construite, et là se faisait l’école des garçons.
L’école des filles se faisait dans la tour de l’est; celle de l’ouest servait de demeure aux religieuses.
Autour du fort, M. de Belmont fit de grandes améliorations. Il fit planter un verger et une vigne; puis il dressa un pressoir pour y faire du vin pour le saint Sacrifice, du cidre et de la bière, pour la santé des missionnaires. Les « pommes fameuses » du verger devinrent célèbres dans la contrée.
Derrière le pressoir, il fit creuser un étang pour le service de la basse-cour où l’on vit bientôt s’ébattre la troupe bruyante des animaux et des oiseaux domestiques. M. Tronson plaisantait son « roi » de la Montagne sur la splendeur de son domaine, et le priait de prendre garde à ce qu’at-
tirées par ses charmes, les dames de la Cité n’en fissent pas le lieu de leurs promenades.
C’étaient les beaux jours de la Montagne, où le Huron vivait en paix près de l’Iroquois et de l’Algonquin, où l’on n’entendait tout le jour que le chant des prières, des cantiques traduits dans les trois langues; ils les chantaient le matin allant aux champs et le soir revenant au fort, reproduisant la vie des premiers colons de Ville-Marie.
M. de Belmont nous a conservé quelques vies édifiantes de Français, de Françaises, d’indiens et d’Indiennes de ce temps; il serait bien long de les raconter ici.
Le nombre des guerriers augmentait au fort de la Montagne, et pour eux la ville était trop facile à fréquenter. Entre autres vices, ils y prirent l’habitude des boissons fortes, ils devinrent difficiles à contenir, menacèrent la vie de leurs missionnaires et introduisirent le désordre dans la mission. A la fin on se vit obligé de créer pour les ivrognes une seconde mission, à trois lieues au nord de Montréal, sur la rivière des Prairies, près du Sault-au-Récollet.
Cette mission construite avec un fort et ses dépendances, aux frais de M. de Belmont, prit le nom de la « Jeune Lorette ».
On ne garda à la Montagne que les Indiens
les plus édifiants; mais quand M. de Belmont eut quitté son poste pour devenir supérieur du Séminaire de Montréal, toute la mission se transporta définitivement au Sault-au-Recollet.
Le transport eut son avantage; la rivière des Prairies étant une voie fréquentée par les Iroquois, pour pénétrer dans l’île et dans l’Ottawa, sans passer devant Montréal, le nouveau poste surveillait la rivière et interceptait le passage.