SUPERIEUR GENERAL DE SAINT-SULPICE
Quatrième Seigneur de Montreal
Monsieur Louis Tronson succéda aux charges de Supérieur de Paris et de Seigneur de Montréal.
Il était le troisième fils de M. Louis Tronson, conseiller d’Etat et secrétaire du Cabinet; sous M. de Bretonvilliers, il avait été le premier directeur du Séminaire de Paris. Assistant et consulteur, il avait pris une part intime à toute l’administration de la Compagnie; il était admirablement préparé à lui succéder.
Il fut la règle vivante du Séminaire de Paris. Il fut, par ses lettres, celle du Séminaire de Ville- Marie; c’est là le caractère de son gouvernement. Sa mémoire étonnante, sa science presque universelle lui permirent d’entrer dans un détail prodigieux pour le gouvernement général de la maison et pour la conduite de chaque particulier, en s’appliquant à observer les desseins de Dieu sur les âmes. Colbert le voulut dans son Conseil de chaque semaine, avec le Père Bourdaloue. La famille du marquis de Seignelay ne voulut point d’autre directeur de conscience.
Tout vit de tradition à Saint-Sulpice. M. Tronson, en devenant seigneur de Montréal, voulut continuer l’oeuvre de M. Olier et de M. de Bretonvilliers, selon leur esprit et leurs maximes. Il ne commandait pas de lui-même; il se contentait de rappeler ce qu’avaient fait ses prédécesseurs. M. Olier était mort avant que le séminaire fût ouvert. Sous M. de Bretonvilliers, le séminaire, peu nombreux, eut assez, d’abord, de défendre sa vie contre tous les obstacles qui s’opposaient à son organisation. M. de Bretonvilliers, le voyant en voie de prospérer, se préoccupa de le bien organiser. Lorsqu’il mourut, M. Tronson prit cette communauté et l’organisa avec le concours du supérieur de Ville-Marie, M. Dollier de Casson. A force de soins, de persévérance, il sut l’établir, ainsi que la colonie, sur une base que les révolutions et les siècles n’ont point ébranlée.
Tout d’abord il demanda des lettres patentes qui assureraient l’existence légale du séminaire. Avant tout, il veut que le séminaire s’établisse solidement, qu’il sache se passer de Paris, afin qu’il puisse entreprendre de plus grandes oeuvres et des établissements durables.
Les cures commencent à s’établir dans l’île de Montréal; M. Tronson veut d’abord qu’elles ne soient que des missions, car il craint que « l’esprit
d’obéissance, de régularité, de communauté » ne se perde dès l’origine, le séminaire ne pouvant être utile qu’autant qu’il serait régulier.
L'exercice de la justice seigneuriale causait de grands embarras aux seigneurs; ils ne la gardaient que parce qu’elle était avantageuse aux peuples; mais si le Roi eût voulu la réunir au domaine et dédommager le séminaire, il n’en aurait été nullement fâché. Conservateur par principe, pour tout il ne cédait qu’à la nécessité des temps. Les officiers de justice, il les tenait à leur place, réprimant par sa science du droit leurs prétentions et leurs empiètements; mais il les obligeait avec une grande bonté. Les serviteurs, il les traitait comme enfants de la famille et faisait ressortir à leurs yeux l’importance de l’oeuvre qu’ils servaient et le mérite qu’ils en retiraient.
Le séminaire de Ville-Marie ne vivait pas de ses revenus. Paris ne le soutenait que par des sacrifices qui montaient chaque année au moins à trente-six mille francs. Mais la Providence ne leur manqua jamais, Dieu était toujours là; la vie de cette oeuvre était comme un miracle perpétuel.
M. Tronson s’inquiétait de la vie intérieure de la communauté et lui donna le règlement qu’elle pratique encore de nos jours.
Il s’inquiétait de la santé de chaque confrè-
re, de ses attraits, de ses travaux, les modérait dans leurs excès de zèle, les encourageait dans leurs souffrances et leurs peines, leur accordait le repos dont ils avaient besoin, les dirigeait dans leurs difficultés : véritable mère pleine de sollicitude pour tous ses enfants. Cela a toujours été l'esprit de Saint-Sulpice.
On s’inquiéta un moment à Montréal quand les Frères Récollets et les Pères Jésuites demandèrent à s'y établir: lui voulut que le Séminaire leur cédât des terres. « Je ne vois rien à faire, sinon de vivre avec eux, comme nous vivons avec eux en France, c'est-à-dire dans une grande union; c'est la conduite qui porte le plus de bénédiction. »
Saint-Sulpice a toujours été maintenu dans le respect, l'honneur et l'obéissance dus aux « Puissances ». et il en donnait l'exemple par les lettres pleines de délicatesses qu'il écrivit aux évêques, aux gouverneurs, aux intendants et aux autres officiers de la Colonie, aux ordres et aux communautés religieux.
La première lettre du 5 avril 1677, touchant à tant de questions, se terminait par une direction générale donnée au Supérieur de Ville-Marie. Elle lui rappelait jusqu'à quel point le séminaire de Montréal dépendait des seigneurs pour la validité de ses actes, lesquels devaient recevoir l'ap-
probation des seigneurs de Paris, dont le supérieur de Montréal n’était que procureur. La procuration qu’il recevait après sa nomination fixait ses pouvoirs et lui donnait un conseil qu’on appelait « la Petite Assemblée. » Ces restrictions étaient imposées par la nécessité où se trouvaient les seigneurs de se mettre d’accord avec la Cour, le ministère, les bureaux, sur des questions qui touchaient aux affaires temporelles et religieuses, souvent difficiles à résoudre. M. de Bretonvilliers avait toujours tenu à ce qu’avant d’agir on lui communiquât les ordonnances de l’évêque, des gouverneurs et des intendants du Canada, et M. Tronson vit bientôt que pour avoir oublié cette règle, on était tombé dans des difficultés assez grandes, pour des choses qui pouvaient à première vue paraître indifférentes. Par exemple, la destruction du « Château » avait provoqué des plaintes de la part des ingénieurs militaires.
Ainsi se dessinait la zone d’influence de l’oeuvre qu’organisait avec beaucoup de sagesse et de prudence M. Tronson, en laissant aux missionnaires particuliers une grande initiative. La plupart des oeuvres importantes se firent souvent par la libéralité des prêtres des séminaires, qui y dépensaient leur patrimoine souvent très riche. Plusieurs acquirent des fiefs, qu’ils firent défricher à leurs
frais et où ils entretenaient une population ouvrière assez considérable; d’autres fondaient des fermes où ils établissaient de pauvres familles, ouvraient des écoles, aidaient à la création des paroisses, des missions, des forts, qui depuis se sont transformés en cités florissantes comme Kenté, Ogdensburg, Ottawa.
C’est à leur générosité que Montréal dut le défrichement de ses campagnes. Quand le premier évêque de Montréal, un Sulpicien qui longtemps avait travaillé avec eux, prit la direction du vaste diocèse qui lui avait été préparé, il ne lui resta plus qu’à étendre et développer l’immense ouvrage accompli pendant près de deux siècles; jamais évêque ne trouva sa ville épiscopale et son diocèse mieux pourvu de prêtres, de paroisses et d’oeuvres de zèle et de religion.
Dans les expéditions de guerre, les missionaires de la Montagne, de Lorette, du Lac des Deux- Montagnes, de la Présentation, accompagnaient leurs guerriers, comme aumôniers militaires, et M. Tronson se vit plusieurs fois obligé de modérer leur courage et de leur recommander de ne «point exposer par trop de zèle une vie qui pouvait se conserver pour le bien de leur troupeau. »
Le départ de Cavelier de La Salle pour le Mississipi avait laissé à l’abandon le fief de Saint-Sul-
pice; M. Dollier de Casson, homme actif, intelligent, le reprit pour l’exploiter; il y créa le village de Lachine devenu un des ports les plus animés du Saint-Laurent, point de départ du commerce de la Baie d’Hudson, du Nord-Ouest, de l'Ottawa et des Lacs. A la tête de la paroisse qui s'y fonda, il plaça M. Remv, qui y construisit l’ancienne église, l’école des filles, celle des garçons, et la principale redoute du fort, auquel il laissa son nom.
M. Souart, à son tour, après avoir été curé, vice-supérieur, aumônier de l’Hôtel-Dieu, père des pauvres, ouvrit la première école de garçons de la paroisse, et ne voulut plus porter que le nom de « Maître d’Ecole. » Il av.ait encore établi plusieurs familles de colons et créé plusieurs fondations en faveur de la paroisse. Quoique essentiellement bon, il n’avait pas manqué de courage pour lutter contre les violences du gouverneur Perrot et réprimer les séditions que celui-ci avait provoquées. Les ministres et le Roi lui en surent gré, et le lui firent savoir. M. Tronson lui rappelait comme sujet de consolation que « le Sauveur lui-même l’avait envoyé évangéliser les pauvres. »
« Ce qui me console, ajoutait-il, et ce qui me donne bien de la joie, c’est que nous avons appris par bien des endroits que si les écus manquent, la grâce ne fait pas défaut et que par vos instruc-
tions, par vos soins, la pauvreté de vos confrères leur devient le prix du Ciel.
M. Tronson était prompt à saisir les projets qui annonçaient un progrès dans le sens des oeuvres sulpiciennes. M. de Belmont ayant eu le dessein de fonder un «Noviciat» pour les missionnaires indiens à la Montagne, il l’en félicita et lui offrit « deux mille quatre cents francs pour commencer. »
M. Tronson se préoccupait des vastes idées de M. Olier et écrivait au Séminaire: « M. de Cicé serait un bon ouvrier pour la rivière de l’Ohio et le Mississipi, quand on sera en état de l’entreprendre. Il faut tâcher à se tenir tout prêt à y aller aussitôt que Notre-Seigneur en donnera les ouvertures; c’est son ouvrage, c'est à lui d’y appeler les ouvriers. » C’est l’idée de M. Olier qui n’est pas perdue, mais qui ne sera réalisée que par les missionnaires de M. Emery et de Baltimore. C’est dans ce but qu’il suivit avec tant d’intérêt la découverte de La Salle et lui donna des ouvriers dans l'espoir de fonder cette mission du Mississipi.
M. Dollier avait fait de nombreuses concessions et fondé la paroisse de la Pointe-aux-Trembles.En l’année 1681, il se laissa entraîner dans une entreprise vraiment royale. Pour éviter de nombreuses pertes de vies, de lourdes pertes de biens qui chaque année s’engloutissaient dans les rapides et
les chutes du Sault Saint-Louis, il entreprit de creuser le canal de Lachine. Il en fit percer les deux tiers, une partie du côté de Montréal, l'autre du côté de Lachine, et dut s’arrêter devant le soulèvement géologique de la chute, qui traverse l’île entière; cette partie, couverte de bois, arrêta l’entreprise, qui ne fut terminée que par le gouvernement.
De tous les seigneurs de la Nouvelle-France, ceux de Montréal furent toujours les moins exigeants dans la réclamation de leurs droits et les plus compatissants pour le pauvre peuple, évitant même les procès par amour de la paix. Souvent ils ont fait de grands sacrifices, et les institutions religieuses et civiles ont pu en conserver le souvenir.
La correspondance de M. Tronson, en 1682, annonce à M. Dollier l’arrivée de trois missionnaires. De 1677 à 1700, il envoya vingt-neuf sujets au Canada, et à l’époque de sa mort, Ville-Marie en avait déjà compté quarante-trois.
La même année il envoya trente-deux colons. C’est à ces envois, renouvelés chaque année, que Ville-Marie dut de voir sa population surpasser bientôt celle de la capitale de la Nouvelle-France.
Les Seigneurs, toutes les fois que l’occasion
s'en présentait, ne négligeaient pas de réclamer de MM. de Belmont, de Breslay et d’autres encore, des mémoires, des cartes, des plans, des statistiques qui pouvaient servir au progrès de la science ou de l’industrie, à l’agriculture, à l’exploitation des richesses du pays; par ce moyen les géographes du Roi purent fixer certains détails de la vallée de l’Ohio, du lac Saint-Sacrement et du lac Champlain.
La correspondance du supérieur général s’étend à tous: il écrit aux supérieures de l’Hôtel- Dieu, de la Congrégation, au père gardien des Récollets, au supérieur des pères Jésuites, aux communautés de Québec, aux diverses « Puissances », aux officiers, aux principaux habitants de la colonie; pour tous, ij a des paroles de bienveillance et cherche le bien que peut leur procurer une parole de piété et d’édification.
L’intérêt très vif qu’il porte à la colonie de Montréal lui inspire un soin extrême dans le choix des missionnaires qu’il y envoie: «Nous sommes très convaincus de l’importance de votre mission, les fruits en sont grands, elle est ici fort estimée; cependant nous ne voyons pas d’apparence de vous envoyer personne cette année... Nous en trouverions à qui ne manque rien des qualités voulues, que celle d’être sans fortune, mais ce seul défaut,
me paraît suffisant pour ne pas augmenter le nombre de vos ouvriers.»... Il ne voulait point être à charge à la maison.
Le supérieur de Paris recueillit bientôt le fruit de ses sollicitudes: le 27 avril 1684, il écrivit à M. Remy. «J’ai bien de la joie de ce que vous me mandez de la paix et de l’union qui règne entre tous nos Messieurs: c’est une marque de la bénédiction que Notre-Seigneur y donne, et je crois que c’est aussi la plus grande consolation que l’on puisse avoir dans un pays qui ne fournit que des croix au dehors et où l’on ne trouve que des épines. Peut-être ne diminueront-elles pas à l’avenir, quelque soin qu’on y apporte, mais si elles repoussent après qu'on aura fait tout ce qu’on aura pu pour remédier aux maux présents, on aura sujet de croire que c’est une conduite de Dieu particulière et un pur ordre de Providence, qui veut exercer par là ses serviteurs et les purifier de l'amourpropre et de la vaine complaisance qui pourrait s'y mêler dans leurs travaux. »
Mgr de la Croix-Saint-Vallier
Mission de L’Acadie
Mgr de Saint-Vallier venait comme coadjuteur de Mgr de Laval, qui offrait sa démission, quoique le gouvernement ne l’acceptât pas d’abord; les bulles de M. de Saint-Vallier n’étant pas prêtes, il partit pour le Canada, avec les pouvoirs de grand-vicaire.
Le jeune aumônier du Roi était fort aimé à la Cour; il était l’enfant spirituel de M. Tronson, qui, à cause de sa jeunesse, de son inexpérience et de son zèle ardent, eut pour lui les plus délicates attentions. Prévoyant la situation délicate dans laquelle il allait se trouver à Québec, il lui donna cinq de ses prêtres pour l’accompagner, le conseiller, l’aider à former sa maison.
Dès cette première année, il visita l’ouest de son diocèse, et au printemps de l’année suivante, il se dirigea vers l’Acadie qui, pour la première fois, voyait un évêque.
Dès 1604, des prêtres séculiers français avaient accompagné les colons de Poutrincourt en Acadie. Les Jésuites, les Récollets, les Pères Pénitents les y avaient suivis; M. de Laval y avait
envoyé des prêtres de son clergé; les missionnaires dispersés dans tout le golfe y avaient travaillé beaucoup auprès des Français et des Indiens; leurs travaux n’y avaient pas été infructueux; mais les besoins étaients grands et les derniers missionnaires demandaient de prompts secours.
Le prélat se convainquit par ses propres yeux que le besoin d’ouvriers apostoliques était réel et pressant et détacha un prêtre de son cortège, qui fut M. Geoffroy. C’était un jeune Parisien, que Mgr de Laval et Mgr de Saint-Vallier avaient connu au Séminaire des Missions-Etrangères, pris en affection, et gagné aux missions de la Nouvelle-France. Mais avant de partir il se mit à la disposition de M. Tronson et entra dans la Compagnie de Saint-Sulpice.
Deux autres missionnaires de Saint-Sulpice, MM. Mossu et Bergier, avaient été destinés à l’Acadie; malheureusement ils étaient morts pendant la traversée, victimes de leur charité, en soignant les pestiférés.
Dès en arrivant à son poste, le jeune missionnaire fut outragé, pillé, dépouillé de tout par les corsaires et les flibustiers qui infestaient le golfe Saint-Laurent. A Port-Royal, des aventuriers français s’étaient conjurés pour faire « enrager le gouverneur et les missionnaires» qui le soutenaient
dans sa lutte contre les Anglais, et contrariaient leurs honteuses spéculations, leur commerce illicite de l’eau-de-vie par quoi ils démoralisaient les Indiens les plus fidèles que la France ait eus en Canada. Ces gens amenèrent traîtreusement la perte de l’Acadie, qui fermait la route du Saint-Laurent et la Nouvelle-France aux Anglais.
M. Tronson écrivit à M. Geoffroy pour le consoler: « La perte que vous avez faite nous fait craindre que vous n’ayez beaucoup souffert pendant l’hiver. »
A ces mauvais traitements, les missionnaires furent tous exposés, jusqu’au jour de la dispersion des Acadiens. Leur vie était un martyre journalier, qui usait aussi promptement les énergies morales que les forces physiques. On conçoit alors pourquoi le plan de M. Tronson qui désirait fonder à Port-Royal un « séminaire semblable à celui de Ville-Marie », ne put y réussir.
Le grand-vicaire Petit avait fondé une école à Port-Royal. Pour assurer cet essai d’éducation, il la confia à M. Geoffroy, qui s’y dévoua avec toute l’ardeur de son zèle. Il visita les classes, se rendit compte des progrès des jeunes Acadiens, donna des conseils aux maîtresses, construisit à ses frais de nouvelles maisons d’éducation, et les fournit du matériel nécessaire.
Cette population acadienne répondait admirablement au zèle des missionnaires: les enfants fréquentaient régulièrement l’école et M. Geoffroy pouvait déjà entrevoir le jour où elle se transformerait en collège et couvent, par les espérances que l’on fondait sur la France.
Déjà M. Tronson, remplaçant les morts, envoyait deux autres missionnaires à l’Acadie à l’aide de leur frère, M. Beaudoin, un ancien mousquetaire devenu apôtre, et M. Trouvé, l'ancien supérieur de la mission de Kenté, très capable de «conduire un séminaire aussi bien qu'une cure ou une mission. » Ainsi le jugeaient les deux évêques de Québec.
Tl arriva le 13 septembre 1688 à Port-Royal, au milieu d’une population docile, douce, conciliante, naturellement pieuse et pacifique. Chez elle ne régnait ni l’ivrognerie, ni la débauche; Dieu n'y était pas blasphémé, mais béni tous les jours à la maison et publiquement le dimanche et les fêtes aux offices de l’église. Quoique éloignées la plupart de la ville de quatre ou cinq lieues, on voyait les familles acadiennes, montées sur leurs blanches nefs, venir à jeun, les jours de fête, participer au sacrifice de l’autel.
La messe y était chantée avec toute la solennité primitive de ces temps; l’instruction y était
écoutée avec avidité. A deux heures se chantaient les vêpres, et après l’office le grand-vicaire faisait le catéchisme aux enfants. De temps en temps, le baron de Saint-Castin venait à travers la Baie Française, avec ses guerriers de la rivière Saint- Jean, donner à ces fêtes un cachet pittoresque. La semaine, les familles, hommes et femmes, vaquaient à la pêche, à la chasse, ou travaillaient aux champs.
A peine arrivé, M. Trouvé reçut de M.
Tronson la lettre suivante qui montre ses intentions :
« Mgr de Saint-Vallier ne vous a laissé partir pour l’Acadie que dans la pensée que vous y pourriez disposer les choses de manière qu’un établissement, dans la suite, s’y ferait peu à peu et sans éclat.
« Mandez-moi donc si vous persévérez dans cette pensée, car si cela est, l’affaire se conclura sans peine. »
Tout semblait donc prêt, et en même temps M. Tronson envoyait à Port- Royal M. Cilz, qui portait à quatre le nombre des sulpiciens en Acadie. C’était assez pour ouvrir un séminaire.
Une catastrophe déjà trop prévue fit évanouir tous ces projets. Au mois de mai 1690, l’amiral Phipps s’emparait de Port-Royal, livrait la ville au pillage et emmenait M. Petit et M. Trouvé pri-
sonniers à Boston. Avant que l’année fut finie, Phipps subissait un échec devant Québec. M. Trouvé fut échangé pour une jeune Américaine prisonnière à Québec, que les hospitalières avaient préparée à sa première communion.
C’est deux années auparavant que M. Beaudoin avait paru en Acadie. Il y débuta au sein de la plus noire misère, mais il était jeune et, quoique délicat, il n’en devint pas plus mélancolique. Il travailla à Port-Royal avec M. Geoffroy mais bientôt il alla rejoindre M. Trouvé à Beaubassin. Ils desservirent les Mines, Cobéquit, Petit- Coudiac, Chipody, toutes les côtes du Golfe jusqu’à Canseau, un pays vaste comme la Bretagne, dans un état demi-sauvage, peuplé d’Acadiens laboureurs, pêcheurs, au besoin coureurs de bois, pirates et forbans, s’unissant aux Micmacs, aux Malécites, dispersés en partie sur tous les rivages et jetant l’effroi dans les ports de la côte orientale des Etats-Unis.
Nos missionnaires goûtaient peu de repos, parcourant les divers rangs de chaque paroisse, visitant chaque poste, chaque campement de pionniers, de pêcheurs, le bord des lacs et les cours d’eau que fréquentaient les nombreuses colonies de Castors.
M. Beaudoin n’avait pas le temps d’écrire à
Paris et M. Tronson s’inquiétait de son silence; il disait à M. Dollier:
« Si vous apprenez des nouvelles de M. Beaudoin, vous m’obligerez de nous en mander cet automne, j’estime son courage et sa grâce et ne puis que me consoler de son éloignement, voyant qu’il prend le grand chemin de se faire Saint au milieu d’une nation barbare. »
Outre les missions, l’abbé Beaudoin dut prendre part à deux expéditions qu’entreprirent Saint- Castin contre le fort anglais Well, en 1692, et d'Iberville à Terre-Neuve, en 1696. Le missionnaire n’y avait qu’un but à remplir: assister spirituellement les Français et les Indiens chrétien, les empêcher de se livrer aux désordres qu’entraînait Iaguerre, et défendre les droits de l’humanité très exposés à être violés.
La présence du missionnaire dans les camps donnait aux guerriers la facilité de recevoir le Dieu des combats, le jour de l’engagement, et les rendait courageux comme des lions. Après le combat, elle empêchait l’Indien de s’enivrer, le forçait d’épargner les femmes, les enfants, les vieillards, et même de ne point scalper les morts; elle adoucissait le sort des prisonniers, contribuait souvent à leur rendre la liberté. La capitulation était plus douce aux vaincus:
« Ne craignez rien, disaient les Abénakis à la garnison anglaise, hésitant à sortir du fort sans armes, nous sommes de la Prière , et nous tiendrons serment. L’Anglais n’en pouvait pas toujours dire autant, il était sans quartier surtout pour les Sauvages.
En suivant l’expédition, le missionnaire ne négligeait pas de faire la mission, dans tous les postes où il trouvait des catholiques.
Et ce sont ces hommes que Parkman ne craint pas d’appeler injustement les « apôtres du Carnage. » Non! ils n’ont été que les apôtres de la paix, et de la vie. Les prétendus ministres du Saint- Evangile, qui prenaient bien garde d’exposer leurs vies précieuses, auraient mieux fait d’imiter ces apôtres, au lieu de passer leur temps à les calomnier, et faire massacrer le Père Rasle.
Après l’héroïque campagne de Terre-Neuve, l’abbé Beaudoin, épuisé de fatigues, rentra à Beaubassin, où bientôt après il mourut. Il avait rempli pendant huit ans une rude et noble carrière. Ce ne sont pas les années qui comptent devant Dieu, mais les oeuvres, les travaux, les sacrifices accomplis pour lui gagner des âmes!
Charles René de Breslay, gentilhomme de la chambre du Roi, arriva dans les îles du Golfe
Saint-Laurent en 1720, avec M. Métivier, ancien missionnaire de Kenté.
M. Leschassier l’envoyait à l’île Saint-Jean, essayer de reprendre l’idée de M. Tronson, celle de fonder un séminaire acadien.
En ce temps, le comte de Saint-Pierre essayait de coloniser cette île; il avait besoin d’un missionnaire d’expérience pour y attirer les Acadiens et les Indiens et y fonder une église, dans
une situation bien choisie. Il en fit la demande à
M. Leschassier, supérieur de Saint-Sulpice, qui lui envoya ces deux sujets déjà éprouvés; ils se trouvaient réunis en Port Lajoie, au mois d’août de la même année.
La Compagnie Saint-Pierre y établit une centaine de colons français qui, avec les Acadiens et les Micmacs, s’occupèrent d’agriculture, de pêche, de chasse et de commerce.
Sur la presqu’île méridionale du bassin du Port Lajoie, ils construisirent les magasins de la compagnie, la maison du gouverneur, les casernes, une petite église que l’abbé de Breslay dédia sous le vocable de saint-Jean l’Evangéliste: l’endroit en prit le nom et ne le perdit qu’à l’époque de la conquête, pour prendre celui de Charlottetown.
Une grande activité se développa sur ce coin de terre battu des vents et du bruit des grandes
vagues; sur la grève se dressèrent les cabanes des Indiens et des pêcheurs.
Le 14 juillet 1722, se célébra le baptême du fils de Louis, Sieur de la Ronde-Saint-Denis, chevalier de l’ordre militaire de Saint-Louis.
Les principaux personnages de la colonie y assistèrent, et ils portaient des noms illustres: on y entendait nommer de Lotbinière, de Belle-Isle, de Kervin, du Buisson, Aubert Sieur de Maur, de Grand-Pré de la Bonne, de la Bretesche, Pastoureau de Bouillon et plusieurs autres officiers; les colons et les Indiens y étaient présents.
La fraternité régnait en ces temps et en ces lieux. A quelque temps de là, dans la même église, les missionnaires baptisaient un « petit Indien» et la même société y assistait. On peut se figurer l’impression que ces scènes chrétiennes laissaient dans le coeur des sauvages. Elles appuyaient la parole du missionnaire: Dieu Père des Blancs et des Peaux-Rouges voulait l’unité, l’égalité, la fraternité de toutes les races, le même droit à la justice, à la charité, à l’héritage de la vie éternelle. Tel a été le côté élevé du régime colonial français; il n'a pas su faire d’esclave, il n’a voulu que gagner de nouveaux citoyens à son empire et les lever à la hauteur de la civilisation chrétienne.
Les Micmacs de MM. de Breslay et Méti-
vier se dispersaient sur les îles soeurs du Golfe Saint-Laurent et nécessitaient de longs et pénibles voyages en canots d’écorce, ou, l’hiver, en raquettes sur les neiges. Deux fois l’année, l’automne et le printemps, ils recommençaient ces visites accompagnées de dangers et de privations, mais aussi de sérieuses consolations. Ces enfants des bois, ces âmes simples et naïves s’ouvraient comme la fleur à la rosée de l’Evangile, et portaient leurs fruits en leur temps.
L’empressement avec lequel elles accouraient au-devant de la robe noire, l'avidité avec laquelle elles écoutaient sa parole, le bien qui s’opérait en elles, faisaient oublier aux Pères leurs plus grandes fatigues.
La petite chapelle d’écorce dressée sous le dôme de la forêt devenait le centre où convergeaient pendant huit ou quinze jours les enfants, les mères, les guerriers, les vieillards, pour l’instruction et la réception des sacrements.
Le dernier jour de la mission, le soleil levant voyait la tribu entière à genoux devant le tabernacle rustique, où le prêtre célébrait le saint Sacrifice au milieu des choeurs vibrants des Indiens et des Indiennes qui se partageaient les divers chants de l’office; les canots qui longeaient les îles entendant ces chants, ravis de leur beauté, laissaient
tomber leurs rames et les voyageurs se recueillaient pour s’unir à ces âmes et faire monter au ciel une fervente supplication pour le succès de leur voyage.
A l’heure de la communion, les farouches guerriers, aux yeux de lynx, noirs comme le jais, aux traits osseux, à la chevelure empennée, s’approchaient, recueillis, et recevaient l’hostie sainte de la main tremblante du missionnaire dont les yeux se voilaient de larmes. La grande mer déferlait sur la grève avec des bruits sonores et les blancs goélands y répondaient dans les airs de leurs cris stridents.
Au départ, la foule émue conduisait le missionnaire jusqu’au rivage, lui baisait la main, recevait sa bénédiction et le suivait de l’oeil jusqu à ce qu’il eût disparu derrière le dernier cap.
Quelque désir qu’eût M. Leschassier de fonder à l’île Saint-Jean un séminaire, l’insuccès de la Compagnie des pêcheries et la guerre forcèrent les missionnaires d’abandonner l’île presque dépeuplée. Ce projet échoua comme tous ceux de ce genre que l’on forma alors pour l’Acadie; il ne f^it repris et ne réussit que de nos jours après la création des évêchés.
En se rendant en France, M. de Breslay s’arrêta à Beaubassin pour y aider le curé. Il parvint
à y déterminer les paroissiens à construire une église en l’honneur de sainte Anne. Il en posa la première pierre. Elle subsista jusqu’en 1750.
L’année suivante, M. Métivier rejoignit M. de Breslay à Beaubassin et tous deux partirent pour la France au mois de juillet.
Dans le cours de l’été 1724, monté sur un navire de l’Etat, il visitait Louisbourg; il pensait s’y fixer, mais les Acadiens de Port-Royal firent de si grandes instances qu’il se détermina à desservir cette cure.
La situation y était bien changée depuis l’occupation anglaise; le régime militaire y répandait la terreur. M. de Breslay eut à subir le contrecoup de toutes les violences.
L’abbé de Breslay encourageait les écoles fondées par MM. Petit et Geoffroy; il précautionnait ses paroissiens contre les menées tortueuses du gouverneur anglais. Sa présence devint odieuse au tyran, seule l’affection de ses paroissiens le protégeait des violences qui ne lui étaient pas épargnées jusqu’au milieu de la célébration des saints offices. Menacé d’être jeté en prison, il s’enfuit dans les bois et pendant quatorze mois, il dut errer au milieu de ses fidèles Micmacs, partageant leur pauvreté, leurs misères, et leurs privations. Son ministère s’exerçait ainsi sur trente-cinq lieues de
territoire, et partout sur son passage, le poète Longfellow nous le montre accueilli avec toutes les marques de respect et d’affection.
Il ne rentra à Port-Royal qu’après le départ d’Armstrong en 1729, mais ses calomnies le poursuivirent jusque dans les bureaux des ministres de la Marine en France; il en reçut un blâme qu’il n’avait pas mérité et auquel il fut très sensible: il ne s’attendait pas à être ainsi abandonné des siens. Sir Richard et le major Colby furent plus justes envers lui et lui donnèrent un certificat qui témoignait de sa « bonne conduite ». « Il s’était comporté à l’égard du gouverneur, en toutes occasions, comme un homme de son caractère doit le faire, » c’est le témoignage que les Acadiens ont accordé à tous les missionnaires sulpiciens de ce pays. A la réception de ce certificat, le ministre Maurepas eut la loyauté de lui faire réparation. Les peines autant que les travaux des missions avaient usé le rude tempérament de cet admirable vieillard de 73 ans; il songea alors à se retirer. Le départ de Phipps qui l’avait bien traité, le retour prochain d’Armstrong, son persécuteur, lui firent résigner sa cure et ses pouvoirs de grand-vicaire de l’évêque de Québec, à l’abbé de la Goudalie, son confrère, curé des Mines, (1730). Par Louisbourg, il rentra en France. Le marquis de Beauharnois,
gouverneur-général, l’intendant Hocquart le regrettèrent; ils firent publiquement son éloge. « C’est un excellent homme très édifiant, très zélé, capable encore de travailler, mais non de retourner dans une pareille mission, à cause de son grand âge, quoiqu’il en eût encore envie. »
Le courage de ces héroïques missionnaires dépassait la limite des forces de la nature; pour tous, les travaux, les persécutions furent les mêmes, surtout dans ces derniers jours de l’Acadie, et tous méritèrent bien de la Religion, de l’Eglise, de la France et des Acadiens. On peut comprendre, par tout ce que nous avons dit de cette mission, quel fut le caractère de leur ministère et combien consolant: nous n’avons pas à revenir sur les mêmes détails, nous n’avons qu’à signaler comment leurs successeurs disparurent de la scène avec un peuple entier.
L’abbé Charles de la Goudalie était du diocèse de Rhodez; il exerça pendant deux ans le ministère paroissial à Limoges avant de partir pour Montréal, où il arriva le 2 août 1707. M. de Belmont l’employa à l’Ile-du-Pas, à la Pointe-aux- Trembles, à Sainte-Anne, à l’Assomption, à Répentigny; le séminaire de Ville-Marie dès lors desservait toutes les paroisses du gouvernement de Montréal, les créant, et fondant les cures. Une
vingtaine d’années s’écoulèrent ainsi, avec beaucoup de travaux, de souffrances et de mérites. Le pays était neuf, les cures étaient dans les premières années de leur création, tout y était à organiser et l’on était loin de l’état de tranquillité, de bien-être et de richesse dont elles jouissent aujourd’hui. Il y fallait subir de grandes privations. Après 20 années de travail, l’abbé de la Goudalie n’était pas encore associé à l’Oeuvre de Montréal; pour lui accorder un peu de repos, M. Leschassier l’appela à la Solitude de Paris et le renvoya plus fervent que jamais à la mission de l’Acadie, où le besoin de missionnaires était grand, et la situation délicate. Sous le Régime français, tous les missionnaires acadiens et ceux des sauvages, sous la juridiction de l’évêque de Québec, vivaient unis, ayant tous les mêmes vues. Sous le Régime anglais, la juridiction de Québec était mal vue, et en défiance auprès des gouverneurs, qui ne voulaient pour l’Acadie anglaise que des prêtres directement demandés de France. Ils gouvernaient un peuple qui s’était déclaré « neutre, » ne combattant ni pour l’Angleterre, ni pour la France. Les missionnaires avaient ordre de Paris et d’Halifax, de ne point se mêler de politique, et de conserver la neutralité. Les missionnaires de Québec, chargés des Indiens, restaient Canadiens, libres et hos-
tiles aux Anglais. De là, des différences de vues, de sentiments, d’agissements; les uns étaient sympathiques aux Anglais ou au moins tolérés; les autres, pour l’Anglais, restaient toujours l’ennemi; et il fallait, de part et d’autre, chez les missionnaires, faire preuve de beaucoup de tact pour ne point se compromettre et pouvoir s’entendre dans la pratique, et conserver l’unité de vues religieuses; la position était fausse.
Cette position des Sulpiciens au milieu de l’Acadie anglaise, entourés d’officiers et de soldats étrangers à leur foi, à leur langue, à leurs moeurs et pleins de préjugés hostiles, fanatiques même, demandait des hommes de vertu, de science, de zèle, de désintéressement et d’un jugement guidé par une prudence exquise. M. de la Goudalie répondait à cet idéal, il fut en conséquence envoyé aux Mines ou Grand-Pré, (1729).
Les Récollets avaient quitté l’Acadie: une nuée de traficants, d’aventuriers, de coureurs de bois, d’écumeurs de mer étaient venus depuis; ce n’étaient pas des amis des missionnaires: ce sera contre eux au contraire que les prêtres du Séminaire auront à lutter jusqu’en 1756.
Jusqu’ici les gouverneurs n’avaient eu qu’à se féliciter des prêtres: ils maintenaient dans la fidélité à l’Angleterre les Acadiens, qui avaient prê-
té le serment de neutralité; cependant il leur eût été facile, en plusieurs circonstances, de se laisser entraîner vers une puissance qui leur était infiniment plus sympathique et avec eux d’entraîner leurs paroisses entières: ils ne le firent pas.
M. de la Goudalie aux Mines, M. Desenclaves à Beaubassin, M. Chauvreulx à Pigiguit, ne suivirent pas d’autre direction que celle qu’ils recevaient selon les traités, de la cour de France et du supérieur de Paris. A cette loyauté, Armstrong ne répondit que par des exigences tyranniques; il leur défendit de reconnaître l’évêque de Québec pour l’ordinaire de l’Acadie; il leur interdit tout voyage à Québec et au Canada; il voulut renvoyer tous les prêtres français que protégeait le traité d’Utrecht; il en voulait recevoir de Suisse ou de Rome. Il refusa à l’évêque Bosquet, sulpicien lui aussi, le droit de faire sa visite pastorale en Acadie; il trouvait ingouvernables trois pauvres prêtres infirmes, vieillis et paisibles, qui ne se mêlaient que de leur ministère; il trouvait que les Acadiens se multipliaient avec une effrayante rapidité et envahissaient tout le pays, « comme la race de Noé » : « Like Noah’s progeny. »
Ils étaient néanmoins bien pacifiques, ce peuple et ce clergé qu’il trouvait nuit et jour appliqués à leur devoir temporel et spirituel. Ce clergé sur-
tout partageait les deuils de son peuple, plus que ses joies: il s’asseyait plus souvent au chevet des mourants qu’au banquet des noces; il avait toujours la main ouverte pour répandre l’aumône, malgré sa pauvreté; pour donner un bon conseil en ces circonstances critiques: aucune affaire importante ne se traitait sans lui, il était l’arbitre de toutes les contestations, l’avocat de tous les accusés, laissant les parties convaincues de sa droiture, de son impartialité et de son bon sens.
Avec plus d’abondance encore, ce clergé versait dans les âmes les bienfaits de la grâce, l’instruction, la paix de la conscience, la résignation dans le malheur et un peu du bonheur de la vie: pendant vingt années de ministère, on ne trouve pas un désaccord entre le curé des Mines et ses paroissiens. Sa vertu était si éminente, sa raison si haute, son caractère si affable, si conciliant, qu’il gagnait les esprits et les coeurs.
Les gouverneurs ne s’y méprenaient pas, quand ils se plaignaient que « les Acadiens préféraient se courber devant la houlette de leurs pasteurs que sous le sceptre de sa Majesté Britannique. » Et de fait, à part les tracasseries des officiers, cette époque a été une des plus tranquilles de leur pauvre vie.
Mascarène, qui remplaça Armstrong, soit po-
litique, soit tempéramment, rendait justice aux missionnaires français. Il attendait beaucoup de l’influence de M. de la Goudalie, mais hélas! les jours de l’Acadie anglaise étaient déjà comptés!
A cette date, six paroisses étaient régulièrement constituées avec un curé résidant ou fixe; l’abbé Desenclaves à Port-Royal; l’abbé de Miniac à la Rivière-aux-Canards, avec le titre de grand-vicaire; l’abbé de la Goudalie aux Mines; l’abbé Chauvreulx à Pigiguit; plus deux prêtres de Québec travaillant avec les sulpiciens: l’abbé Girard à Cobéquid et l’abbé Laboret à Beaubassin. Les abbés Maillard et Le Loutre, très célèbres et redoutés des Anglais, dirigeaient habilement les Indiens fidèles à la France et leur tête était mise à prix; le difficile était de l’avoir, tant les Indiens gardaient leur père.
Deux attaques venues, l’une de Louisbourg (1744), l’autre du Canada (1745), pour reprendre Port-Royal, échouèrent et compromirent la tranquillité des Acadiens restés neutres et fidèles à leur serment. En apprenant qu’une immense flotte conduite par le duc d’Anville se dirigeait sur Louisbourg, les « Bostonnais » se soulevèrent et la guerre ne finit qu’en 1748, par la prise de Louisbourg; l’Acadie restait dès lors sans défense, livrée au caprice du vainqueur.
Eglise et Presbytère, Oka, Que.
L’église actuelle d'Oka.
Les trois dernières stations du Chemin de la Croix.
L’abbé de Miniac, aveugle, ne pouvant plus travailler, M. de la Goudalie le conduisit en Bretagne, où tous deux moururent dans la communauté sulpicienne de Saint-Clément de Nantes. Leurs noms sont restés écrits au livre d’or des Acadiens.
Deux vieux sulpiciens restaient encore, M. Chauvreulx et M. Desenclaves, derniers consolateurs des Acadiens. En ce moment suprême, le premier desservait la vaste paroisse de Pigiguit, le second, celle non moins importante de Beaubassin. De 1’ aveu de M. l’abbé de Saint-Poney, curé à Port-Royal, tous deux faisaient merveille dans leur paroisse.
Vers la fin de 1748, la position des missionnaires devint intolérable; du côté de la France ils étaient accusés de trahison, du côté des Anglais, ils ne rencontraient que défiance et soupçons: leur correspondance ne respire que tristesse et inquiétude; cependant c’était moins pour eux-mêmes que pour leurs paroissiens qu’ils tremblaient.
Cornwallis venait de fonder Halifax, capitale de la Nouvelle-Ecosse. Il y transporta le siège du gouvernement. Le fort aussitôt construit, il y installa une force régulière qui lui permettait de briser toutes les résistances acadiennes.
Violant le traité de neutralité, il imposa le serment hérétique d’allégeance à la Couronne
d’Angleterre, que ne pouvaient prêter les Acadiens. Il ne leur restait plus qu’à fuir et s’abriter derrière le drapeau français du fort de Beauséjour. Le courant de l'émigration s’accusa et Cornwallis s’arrêta.
MM. Desenclaves et Chauvreulx furent appelés devant le gouverneur d'Halifax et reçurent l’injonction de prêter le serment; ils ne le prêtèrent pas plus que les martyrs ne sacrifiaient aux idoles devant les juges romains. Ils devaient l’exemple à leurs paroissiens; ils le donnèrent courageusement. Cornwallis se vit vaincu; il supplia les Acadiens de ne point émigrer, car l’Acadie se dépeuplait. Une partie demeura, sans être inquiétée: ce fut son malheur!
En 1754, Lawrence remplaça Cornwallis, et la persécution s’ouvrit sans miséricorde. On cessa d’administrer la justice aux Acadiens; pour le moindre soupçon on les jetait en prison : en peu de temps elles furent combles; on les menaçait de les disperser comme les Irlandais, de brûler leurs maisons, de ravager leurs champs, de confisquer leurs immenses troupeaux (c’était surtout ce que convoitaient leurs persécuteurs) ; enfin on voulait anéantir leur nation.
L’hiver se passa à concerter cet infâme projet. Au printemps de 1755, une armée anglaise se
présenta devant le fort de Beauséjour et s’en empara; toute la population fut désarmée, les chaloupes brûlées: les Acadiens ne pouvaient plus fuir. Il ne restait plus qu’à s’emparer des missionnaires que 1 on craignait toujours. Le 1er août un mandat d’arrestation fut lancé contre tous les curés de l'Acadie anglaise; M. Chauvreulx fut arrêté facilement à la Grand-Pré, le 4 du mois, conduit à Halifax et enfermé au fort Edouard; les familles en pleurs, sur le seuil de leurs maisons, lui adressaient leurs adieux et se recommandaient à ses prières.
Les missionnaires avaient donné l’ordre de dépouiller les autels, de tendre la chaire en noir, d’y placer le crucifix, faisant entendre par là aux peuples qu’ils n'avaient plus d’autres missionnaires que Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les Acadiens consternés, dans tout le pays, fondaient en larmes. A Port-Royal, ils priaient leur curé, l’abbé Daudin, de les mettre sous la protection du Roi de France, protestant « que sa Majesté n’avait pas
dans son empire de coeurs plus sincères que les leurs. »
Aussitôt après l’enlèvement des curés, le drapeau britannique fut arboré sur leurs clochers, les églises furent dépouillées de leurs autels, de leurs statues, de leurs tableaux et transformées en caser-
nés. Deux missionnaires, MM. Daudin et Lemaire, escortés d’un détachement de soldats, furent dirigés sur Halifax. La troupe entra, tambours battants, très fière de cet exploit, et s’arrêta sur la place d’armes où elle eut le triste courage de laisser pendant trois quarts d’heure les prisonniers exposés aux ignobles moqueries de la populace.
Détenus trois mois sur la flotte anglaise ancrée dans la rade d’Halifax, ils furent ensuite expédiés en Angleterre. Ils nolisèrent à leurs frais un petit vaisseau qui les transporta à Saint-Malo, où ils débarquèrent, le 8 du mois d’août de l’année
Miné par l’âge, les infirmités, les chagrins, les souffrances de la captivité, M. Chauvreulx fut conduit par l’abbé Daudin à Orléans, où sa famille prit soin de ses derniers jours.
Le dernier demeurant de la phalange sulpicienne, Jean-Baptiste Desenclaves, se trouvait encore en Acadie, dernièrement revenu de France; sur la prière du ministre et de son supérieur il était revenu à Louisbourg; sur la demande de ses paroissiens, il retourna à Port-Royal. Il s’absorba entièrement dans son ministère pastoral et y demeura, à la fin alangui, épuisé par une maladie de poitrine, jusqu’à l’arrivée de M. Daudin à qui il remit sa cure, puis se retira dans la plus lointaine mis-
sion de Port- Royal, à Pomcoup, où il fut reçu chez les Entremont, près du manoir seigneurial. Là s élevait la chapelle où se réunissaient, dimanches et fêtes, vingt-cinq familles acadiennes et trois cents Micmacs, loin de la persécution. Le missionnaire renouvelait les solennités qu’y avait célébrées l'abbé de Breslay. Jusqu’à l’automne de 1755, cette paisible population ignora le sort de l’Acadie; mais dans le cours de l’hiver les émigrés vinrent leur apprendre le sort que Lawrence réservait aux derniers groupes acadiens: le seul parti à prendre était de se réfugier dans les bois.
Le 9 avril 1756, le major Pebble reçut l’ordre de débarquer au Cap Sable, d’y saisir tout ce qu’il y trouverait d’Acadiens et de les emmener à Boston; de piller et d’incendier leurs maisons et de faire main-basse sur tous leurs troupeaux; c’était ce qui venait de s accomplir dans l’Acadie avec un raffinement de cruauté dont l’echo a retenti dans le monde entier et lui a fait pousser un cri d’horreur et d’indignation.
Le même crime se renouvela à Pomcoup, avec plus de barbarie. Les soldats massacrèrent jusqu’aux enfants, scalpèrent les morts et les brûlèrents; ils oublièrent de les manger, c’est la seule grâce qu’ils leur firent.
L’abbé Desenclaves fut surpris dans les bois
avec une partie de son peuple, fait prisonnier et transporté à Boston. On l’y retint pendant deux années dans une dure captivité, sans compassion pour son caractère et ses infirmités. Remis en liberté en 1759, il rentra en France, se retira à Limoges, où il mourut doucement dans la paix du Seigneur.
Avec lui s’éteignit la mission de Saint-Sulpice en Acadie; elle avait duré de 1688 à 1756. Le bien qu’y firent ses douze missionnaires fut sans doute moins étendu que celui qu’avaient souhaité y faire MM. Tronson et Leschassier. La fondation d’un séminaire, semblable à celui de Montréal, y aurait été la pépinière d’un clergé national, un principe d’unité, de force et de vie plus ardente. Cette idée, due aux Récollets, M. Tronson l’avait reprise à son tour. M. Leschassier l’essaya à l’île Saint-Jean, Mgr de Saint-Vallier à Pentagoët; les événements politiques, la pauvreté du pays firent échouer tous ces projets, qui eussent peut-être conservé l’Acadie, empêché sa douloureuse dispersion. En ces derniers temps, sous l’inspiration de M. Rouxel, du séminaire de Montréal, plusieurs efforts ont été tentés. Puisse l’Acadie se reconstituer pour l’honneur de la religion dans la foi et la langue de ses pères, c’est le voeu que doivent former au ciel ses aimés missionnaires, toujours
zélés, toujours dévoués à sa prospérité et à son vrai bonheur.
Mission du Lac des Deux-Montagnes
De toutes les missions du séminaire de Montréal, la plus importante par sa durée, par le nombres des misionnaires qui y ont travaillé, par les fruits de grâce qu’ils y ont recueillis est incontestablement la Mission du Lac des Deux-Montagnes.
Historiquement, elle n’est que la continuation et le développement de la mission de la Montagne à Montréal, de la mission de la Nouvelle-Lorette, du Sault-au-Récollet, et de celle de l’Ile-aux- Tourtes.
La mission du Sault-au-Récollet avait donné lieu à la fondation d’une des paroisses de l’île de Montréal sur la rivière des Prairies, mais elle n’avait pas procuré aux ivrognes le remède qu’on en attendait; éloignée de trois lieues de Montréal, elle était encore trop près, ce n’était pas un obstacle sérieux pour nos Algonquins, brisés à bien d’autres courses; ils le franchissaient en quelques heu-
res, et passaient la journée dans les cabarets de Ville-Marie. Le soir, ivres, revenant à la mission, ils s’égaraient dans les bois, ou roulaient dans les fossés, la neige les recouvrait et on ne les retrouvait qu’au printemps, morts de froid, ou à demi dévorés par les fauves ou par les oiseaux de proie.
La résolution, toute naturelle, qui se présenta à M. de Belmont fut de transporter la mission sur une réserve plus éloignée et en dehors de 1 île de Montréal. Le gouverneur-général entra dans les vues du séminaire et accorda la concession de terre qui forme la seigneurie du Lac des Deux-Montagnes (1718). Louis XV ratifia cette concession le 1er mars 1735. Le séminaire y devait construire fort et bastions en pierre, une chapelle et une résidence pour les missionnaires.
Dès 1720, les bâtiments et les cabanes étaient 8k préparés et plusieurs terres labourées, pour nourrir les sauvages. Ils n’avaient sur les terres aucun droit de propriété, le gouvernement français les ayant toujours traités en mineurs.
Au printemps de 1721, commença le transport de la mission. Le village fut d’abord établi à l’extrémité de la commune, près de la première ferme, c’est « l’ancien village Kanatatonke Kete Otenang. » La commune fut mise à l'usage des In-
diens pour y semer du blé-d’Inde. Le reste de la propriété forma le domaine des seigneurs.
Les Iroquois, les Hurons, les Algonquins et les Nipissingues de l’Ile aux Tourtes formèrent le fond de la population, mais, comme dit M. Cuoq, les missionnaires devaient « jargonner » la langue des Sioux, des Panis, des Loups, des Renards, des Têtes-de-Boule, des Têtes-Plates, des Folles-Avoines et d’autres nations de l’Ouest, car il se trouvait, au Lac, des Peaux-Rouges de toutes ces nations, amenés prisonniers ou venus volontairement. Les prêtres les accueillaient avec bonté et, à l’aide d’interprètes, les initiaient à la connaissance des vérités de la foi ou de la « Prière ».
La même année, arriva au Lac M. Pierre Herman Dosquet, qui fut, en 1733, évêque de Québec. M. Michel Robert Gay fut le premier supérieur de la mission. D’après les mémoires du temps, il déploya dans cet emploi « les vertus d’un apôtre et les qualités d’un général d’armée, » qui n’étaient pas déplacées dans un aumônier de quatre à cinq cents guerriers.
Il avait pour directeur, au Lac, M. Quéré de Tréguron, qui lui succéda en 1723.
Deux ans auparavant, ils avaient reçu une visite fort agréable, celle de M. Clément Robert, le premier visiteur envoyé de Paris à Montréal. Il
consola, fortifia les missionnaires dans leur vie de privation et de rudes travaux.
Quoique éloignés de Ville-Marie, les Indiens n’étaient pas à l’abri des dangers de l’ivrognerie; les coureurs de bois venaient en fraude leur vendre l’eau de feu, dans les bois. M. de Belmont se transporta de Montréal au Lac avec un père jésuite, et ouvrit la mission; les Français et les Indiens accoururent en foule; ils furent touchés, se convertirent et laissèrent pour l’église deux «celliers de rasade » en témoignage de « leur résolution de ne plus recevoir de boissons dangereuses. »
Monsieur Hamon Guen
M. Hamon Guen était le troisième missionnaire qui avait suivi la mission de la Nouvelle-Lorette au Lac, il en fut le troisième supérieur ( 1754- 1761 ), et l’un des plus fervents et des plus laborieux missionnaires du Canada. Il y aurait beaucoup de bien à dire de ce digne prêtre. Ce fut lui qui, avec M. Picquet, créa le célèbre pèlerinage du Calvaire qui, le jour de l’exaltation de la sainte Croix, attire au Lac des milliers de pèlerins, et où des pro-
diges de guérisons et de conversions ne cessent pas de se renouveler chaque année.
En 1729, M. de Belmont, voyant le besoin de missionnaires qu’exigeait le progrès de la mission, détacha M. Elie Depéret de Montréal, où il était commissaire du Roi auprès des sauvages et chargé de les accompagner en temps__de guerre. Il est l'auteur d'un catéchisme algonquin réédité et corrigé par M. Cuoq.
M. François Doinet arriva de Bourges à Montréal en 1723. Pendant 16 années il rendit de grands services à la mission. Ses forces trahirent son courage et M. Normand le rappela à Ville- Marie, où il mourut pieusement en 1742.
Il fut remplacé par le célèbre abbé Picquet, qui apparut au Lac en l'automne de 1739. Il aida puissamment et avec intelligence à terminer les grands travaux entrepris par M.^Quéré. Ce fut de son temps qu’on déplaça la mission de « l’Ancien Village » pour la transporter à la Pointe-du-Lac, où elle habite encore. L’église fut construite à la droite du manoir et l’école des Soeurs de la Congrégation à la droite de l’église.
M. Quéré avait conservé à l’église le vocable de la Nouvelle-Lorette et fait peindre un tableau de l’Annonciation pour le maître-autel.
A cette époque il y avait à la mission jusqu’à
huit ecclésiastiques occupés à l'étude des langues sauvages, à l’instruction des catéchistes, des néophytes et des païens.
Dans le fort de leurs travaux, la petite vérole ou la picote fit une seconde invasion et donna aux missionnaires l'occasion de faire éclater leur zèle et leur dévouement. Le fléau produisit l'effet d’une véritable mission.
M. Picquet avait obtenu de la munificence royale une belle statue d’argent; elle fut reçue au Lac avec pompe et enthousiasme par les Indiens échappés au fléau; on fit une consécration solennelle des « trois villages » et aux pieds de la Madone on renouvela le serment « de ne plus boire au village, de renoncer aux danses nocturnes et aux sorcelleries de toutes espèces. »
M. Picquet fit construire un magnifique brancard et la statue fut portée à la procession du jour de l’Assomption; tous les Indiens y voulurent prendre part, les cabanes se vidèrent et les derniers malades furent guéris, tant était grande la foi et la confiance de ces bonnes gens.
M. Jean-Claude Mathevet, du diocèse de Viviers, arriva en 1740 à Montréal et, six ans après, remplaça M. Depéret, nommé curé à Sainte-Anne. Il eut bientôt appris l’algonquin; son activité, ses talents contribuèrent au progrès de la mission.
Jean-Pierre Besson vint rejoindre son compatriote. Il s’appliqua à l’étude de l’iroquois et remplaça, avec M. Depéret à la Galette, nouvellement fondée, M. Picquet, passé en France pour y solliciter des secours.
Au Lac, M. Jean-Baptiste Reverchon, en 1751, les remplaça; de là, il fut envoyé curé à la Pointe-Claire. Il voulut traverser l’Ottawa un jour de tempête et de grand vent, son canot chavira, il se noya; il y eut un grand deuil dans toutes les paroisses voisines.
M. Quéré mourait à Montréal à l’âge de 90 ans ( 1754). M. Guen lui succéda dans la supériorité de la mission du Lac et ne lui survécut que quelques années. Il mourut au Lac en 1761 et fut enterré sous le maître-autel de l’église, au milieu de son troupeau.
M. Mathevet prit sa place et la conserva jusqu’en 1778. Il en fut rappelé au séminaire et y mourut en 1780, accablé d’infirmités, souffertes patiemment pour l’amour de Dieu. Par les formes d une humble politesse, il avait gagné tous les coeurs et les esprits.
La nation des Têtes-Plates, et celle des Renards, dont les prisonniers étaient nombreux au Lac, offraient de nombreux modèles d’héroïques vertus, on admirait en eux les merveilles de la grâ-
ce. Au nombre de vingt-trois, ils furent tous baptisés dans la même année. Un Indien de la tribu des Loups fut baptisé à l’âge de trente ans, et un Sakis, fils d’un grand chef, le fut à l’âge de 20 ans.
M. Mathevet traversa cette terrible époque qui vit le Canada passer à l’Angleterre, le séminaire de Montréal destiné à périr et la mission du Lac des Deux-Montagnes à disparaître avec lui, Le plan en était tracé, les communautés religieuses étaient destinées à disparaître faute de pouvoir recevoir des novices.
Les Jésuites étaient dissous; les Messieurs du séminaire de Québec s’étaient détachés des Missions-Etrangères; les Récollets, Saint-Sulpice et les communautés de femmes étaient condamnées à mort: leurs noviciats étant fermés.
De quarante prêtres, qui, en 1760, composaient le séminaire de Montréal, douze ne purent se résoudre à renoncer à leur nationalité et rentrèrent en France, avec les officiers du gouvernement et presque toute la noblesse.
On vit alors un spectacle attristant, la mort moissonnant chaque année les vingt-huit missionnaires qui avaient consenti à ne point abandonner leur troupeau, à consoler les vaincus, à partager leur exil, à subir avec eux les mépris et la violence du vainqueur, à mourir même pour la défense
de leur foi, de leur langue et de leurs droits réservés par le traité de 1763.
Ces bons pasteurs redoublèrent de courage; ils se multiplièrent pour combler tous les vides et faire face à tous les besoins. M. Emery, supérieur de Paris, en exil lui-même pendant la Révolution, envoya quelques sujets à Montréal; mais ils n’y purent demeurer, forcés qu’ils furent de passer aux Etats-Unis, ou enlevés par l’ordre du gouvernement, jetés sur un vaisseau de l’Etat et obligés de rentrer en France.
Le séminaire essaya de se faire aider par des prêtres du pays ou venus d’Irlande; mais le diocèse de Québec avait perdu beaucoup de sujets par 1 émigration et les vocations étaient encore rares.
Chaque mort au Séminaire était pour tous les survivants le glas de leur maison. En 1793, ils ne sont plus que deux: deux vieillards, M. Brasier, de 68 ans, et M. Poncin, de 77 ans; deux vieillards depuis longtemps infirmes, épuisés de travail, qui essayaient vainement de lutter contre la mort.
Sur eux étaient fixés tous les yeux. Toutes les cupidités convoitaient leurs biens et n’attendaient que leur dernier soupir, pour se jeter sur cette proie, l’accaparer ou se la partager.
Mais en cette occasion, comme en beaucoup
d’autres de cette histoire, Dieu était présent et veillait sur «son oeuvre.» Il ne voulait point la laisser périr. Le gouvernement anglais, averti par la sécession des colonies d’Amérique, touché de compassion pour les émigrés du clergé français, qu’il avait si loyalement assisté à Londres, lui ouvrit ses colonies comme il lui avait ouvert le Royaume-Uni. Le Canada s’offrit de recevoir tout prêtre français qui voudrait émigrer. Onze sulpiciens se trouvaient prêts à partir pour Montréal. Ils y arrivèrent le 12 septembre 1794, abordant à la Pointe-aux-T rembles. La population se porta audevant d’eux jusqu’à l’extrémité de l’île, les amena en triomphe au séminaire. L’allégresse fut universelle: la colonie, le séminaire, les communautés, par la grâce de la Divine Providence, étaient sauvés; les lois d’obstruction tombèrent et l’émigration française reprit son cours pour ne plus l’interrompre.
Durant cet intervalle de 29 années que le séminaire de Montréal avait été séparé du séminaire de Paris, les missionnaires s’étaient remplacés à la mission du Lac presque régulièrement.
M. Jean-Pierre Davaux Besson de la Garde avait succédé à M. Mathevet, en 1784; M. Guichart l’avait remplacé; et M. Leclerc, le dernier «supérieur» de la mission, avait vu finir des an-