Chapitre II
MM. Bourret et Latil — Chapelle Royale de France U • 1791
Pendant la révolution française, un prêtre sulpicien jeté par l’exil en Angleterre, M. Bourret, vint s’établir à Londres, vers la fin de 1 année 1791; il avait prévenu le décret de déportation. Ses faibles ressources furent bientôt épuisées et dès le milieu de 1794 il dût se faire inscrire sur la liste du comité de bienfaisance organisé par Mgr de la Marche, évêque de Saint-Pol-de-Léon. La confiance de l’Evêque le fit distributeur des fonds
votés aux émigrés, et ses vertus lui valurent l’attention de Mgr Boisgelin, Archevêque d’Aix.
Sous le patronage de ces éminents prélats, il conçut le projet de fonder une mission et une chapelle sous le vocable de Notre-Dame-de-l’Annonciation, qui faciliterait au clergé émigré la célébration des Saints-Mystères.
D’ailleurs le besoin d’un sanctuaire catholique se faisait sentir dans le quartier de Porman confié au zèle de Mgr Douglas, vicaire apostolique de Londres; c’était rendre un service immense aux émigrés français, et aux catholiques anglais et irlandais de Londres.
La difficulté était sérieuse, les réfugiés ne vivaient que des aumônes de la charité anglaise, et les préjugés anti-catholiques étaient encore profondément enracinés dans le coeur de la nation.
Le zèle et l’activité de M. Bourret ne se laissèrent point intimider: il se mit à l’oeuvre. Dans une ruelle de Londres appelée de nos jours Dorset-East, une chapelle fut improvisée: c’était une sorte de cave appartenant à un marchand de volaille, où l’on descendait par un escalier de six ou sept marches. Elle servit une année, signalée par le mariage de Mademoiselle d’Osmond, fille d’un futur ambassadeur français.
Pendant ce temps, se construisait la chapelle
de King - Street ; une souscription était ouverte, les Français de toutes les classes de la société émigrée, les familles catholiques anglaises, même les protestants tinrent à honneur d’apporter leur pierre au nouveau sanctuaire. Les Seigneurs de Montréal, et M. Roux, supérieur du Séminaire, voulurent contribuer a 1 oeuvre de leur confre re, qu’ils inscrivirent au catalogue de leur maison. Avec l’argent, ils envoyèrent des ornements sacerdotaux qui se conservent encore dans la chapelle anglaise.
On vit des prêtres émigrés, des seigneurs, des princes même du sang royal de F rance, « venir en aide aux ouvriers,» ce qui excitait l’admiration des journalistes anglais. The Universe nous apprend que la Chapelle fut terminée le 15 mars 1799, et fut consacrée par Mgr de Boisgelin.
Seize évêques, des abbés mitrés, un clergé séculier et régulier fort nombreux, des princes, des princesses et des seigneurs français assistèrent à la cérémonie, et sortirent très édifiés et- touches du discours du prélat orateur.
L’ouverture officielle fut annoncée pour l’année 1800: mais de fait dès le 15 mars de l’année précédente, M. Bourret ouvrait le régistre des Baptêmes, Mariages et Sépultures pour les Français de l’arrondissement de la Chapelle Catholi-
que de King - Street. Le procès - verbal de la Consécration était signé de par NN. SS. de Boisgelin, archevêque d’Aix; Dillon, primat de Narbonne; de Malide, évêque de Montpellier, de H. de Béthisy, évêque d’Uzès.
Quatre autels dressés dans le sanctuaire permettaient de célébrer chaque jour quatre messes à la fois, de six heures du matin à une heure du soir.
Plusieurs ecclésiastiques distingués prêtèrent au curé un précieux concours; M. de Cussy, vicaire général de Langres, prit les catéchismes de premières communions; l’abbé Châtelier, vicaire général du Mans, aidé de plusieurs autres, se chargea de la prédication du dimanche; les abbés Pons et Gazel, tous deux docteurs en théologie, ouvrirent des conférences sur la morale et l’Ecriture sainte: dans les circonstances solennelles, extraordinaires, des prédicateurs de renom, tels que l’abbé de Beauregard, venaient rehausser l’éclat des cérémonies par le charme et l’onction de l’éloquence chrétienne, et produire les fruits les plus abondants, par de ferventes retraites données soit au clergé soit aux fidèles. Jamais curé au monde n’eut dans l’exil de plus illustres vicaires.
L’office divin dans cette chapelle se célébrait avec la plus grande pompe. Aux grandes fêtes de
l’Eglise, un prélat pontifiait et Nettement nous raconte qu’une fois, il compta, sur le banc des prélats, quatorze archevêques ou évêques; en face, à droite, sur un autre banc, le Comte d’Artois, le Duc de Berry, le Duc d’Angoulême et la fille de Louis XVI, les Ducs de Bourbon, d’Orléans: et devant eux, sur un fauteuil, le futur Roi Louis XVIII trônait avec la Cour de France.
L’effet sur les protestants fut prodigieux: «Se rappelant le culte de leurs ancêtres, les émigrés commencent, dit un illustre écrivain, à déployer une grande pompe dans leurs fêtes religieuses, ils ornent leurs temples de tableaux, ils sentent qu une religion sans culte n’est que le songe d un froid enthousiasme et que l’imagination de 1 homme est une faculté qu’il faut nourrir comme la raison.»
Ainsi commençait ce retour vers Rome, pour lequel M. Olier a tant prié et qu’il cherchait à amener, en priant et travaillant à la conversion de Charles II roi d’Angleterre et «en lui offrant dix mille hommes de troupes s’il voulait rétablir la religion catholique dans ses états. » (P te de M. Olier.)
Ce fut par cette mission que la France paya la généreuse hospitalité de l’Angleterre.
En fréquentant la chapelle française, les protestants subissaient l’entraînement naturel que pro-
duit le spectacle des grands événements qui, en ce temps, bouleversaient le monde et qui ont amené ceux qui aujourd’hui agitent l’Angleterre. Dieu ne passe pas vainement à travers le monde sans que la terre tremble, sans que les montagnes ne prennent feu, sans que le ciel ne soit sillonné de prodiges.
Le succès de l’oeuvre poussa M. Bourret à créer un comité central de charité pour atteindre les misères qui se dérobaient à tous les yeux. Ce comité ouvrit des listes de souscription, chaque chapelle catholique devint une commission, présidée par les évêques, de secours et de distributions; charité héroïque de la pauvreté, versant son obole pour les pauvres honteux: l’on vit de vénérables prêtres se transformer en infirmiers et soignant les émigrés malades dans leurs galetas.
Mgr Douglas éleva le curé de l’Annonciation de Londres au titre de Grand-Vicaire; son influence s’étendit à toutes les autres chapelles d’émigrés; et quand elles se fermèrent à la suite du retour des réfugiés en France, seule la chapelle de King - Street deviendra la dépositaire des régistres des autres sanctuaires catholiques, comme témoignage de la reconnaissance de la France.
M. Bourret entra en relation avec M. Roux,
Seigneur de Montréal, lorsqu’il vint à Londres, défendre les droits de son Séminaire. Il s’établit entre les deux Sulpiciens une amitié profonde. M. Roux, riche de son patrimoine, prit 1 exilé à sa charge, voulut fournir à son entretien, et chaque fois l’exilé lui envoyait un compte détaillé de ses dépenses avec une simplicité charmante.
Lorsqu’il mourut il nomma M. l’abbé Latil son exécuteur testamentaire et celui-ci devint curé de King-Street. Le nouveau curé, Sulpicien lui aussi, porta à la connaissance du Supérieur de Montréal la nouvelle du décès de son ami, lui exposa la situation de la chapelle de King-Street, et lui demanda s’il désirait que cette chapelle royale véçût encore? M. Roux promit de soutenir l’oeuvre et la soutint jusqu’à sa mort. A cette église, les princes français, remontés sur le trône, accordèrent une subvention jusqu’en 1830. En 1844, le Comte de Chambord visita la chapelle où était venue prier la Cour de France; le Comte de Paris y fit sa première communion le 20 janvier 1850; enfin le Prince impérial vint s’y confesser avant de partir pour cette expédition du Sud-africain, d où il ne devait pas revenir.
A M. Latil succéda l’abbé Chesné, qui devint premier aumônier de la chapelle royale de France.
De nos jours, l’abbé Tourzel a continué la prédication française dans cette chapelle de King- Street, où tous les aumôniers sont Français; les archives y perpétuent les grands souvenirs du passé et la tradition a laissé au chapelain le titre glorieux de père et de soutien des pauvres catholiques anglais. — La France par lui y perpétue sa mission.