LIVRE SECOND
Le Nouveau-Monde Chapitre I Ville-Marie
La Société de Notre-Dame de Montreal
Le dix-huit mai 1642, le quatrième dimanche après Pâques, jour où l’Eglise Romaine célébrait alors la fête du grand apôtre de l’Allemagne, saint Boniface, une troupe de quarante-trois colons français, montés sur trois grandes barques, abordait à la Pointe-à-Callière, presqu’île formée par la petite rivière Saint-Pierre et par le grand fleuve Saint-Laurent. Jacques Cartier l’avait reconnue en 1535, et Champlain, en 1608, y avait fait quelque culture.
A la tête de cette troupe d’élite, on reconnaissait le Chevalier de Montmagny, gouverneur de la Nouvelle-France; Monsieur de Chomedey de
Maisonneuve, lieutenant-gouverneur de la nouvelle colonie de Montréal; le R. P. Vincent, grandvicaire de l’archevêque de Rouen; M. de Puiseaux, Madame de la Peltrie et Mademoiselle Mance, associés de la Société de Notre-Dame de Montréal.
Par les soins de ces Dames, un autel rustique fut dressé et orné de feuillage naissant et de fleurs, que, la veille, elles avaient admirées en longeant l’île de Montréal.
Tout est prêt pour l’auguste sacrifice, le grand vicaire, revêtu des ornements sacerdotaux, monte à l’autel, offre la Sainte Victime du Salut, bénit les colons recueillis, agenouillés, qui lui forment une couronne, et leur annonce les destinées du grain de sénevé de l'Evangile, « qui par de merveilleux progrès se multiplie et s’étend de toutes parts. » Les salves des colons applaudissent à ses paroles.
Tout le jour, le Très Saint Sacrement demeura exposé, adoré par la troupe des apôtres et futurs martyrs de la foi. Le premier jour de Ville- Marie fut donc un jour d’exposition et d’adoration du Dieu de l’Eucharistie. Les démons frémirent et s’enfuirent de cette île, où, des milliers de siècles, ils avaient régné sans rivaux. Mais d’où venait cette troupe héroïque, et que signifiait cette prise de possession?
Ce fait n’est qu’une application nouvelle de la loi de l’histoire, loi proclamée par la création d’Adam, par la vocation du peuple de Dieu, annoncée par Daniel dans le tableau des grands empires du monde ancien; loi se répercutant dans le monde moderne, par l’établissement de l’empire du Christ, de la fondation de l’Eglise catholique; loi magnifiquement interprétée par le génie philosophique et chrétien de Bossuet dans son Discours sur l’Histoire Universelle .
A part celle du peuple de Dieu et celle de l’Eglise Catholique, nulle histoire ne prouve mieux, peut-être, l’intervention de Dieu, dans l’histoire, que celle de la fondation de Ville-Marie dans l’île de Montréal, au Canada.
Les ouvriers de ce grand oeuvre, de cette mission, sont un pieux laïque et un jeune prêtre.
Le premier en date est Paul le Royer de la Dauversière, d’une famille bretonne remontant aux Croisades, receveur-général de la Flèche, en Anjou.
Le 2 février de l’an de grâce 1630, pendant son action de grâces, en plein jour, il entendit une voix, comme celle qu’entendit le jeune Samuel dans le temple. Cette voix lui commandait deux choses: «d’abord d’instituer un nouvel ordre de Soeurs hospitalières, sous le patronage de saint
Joseph, chef de la sainte Famille »; en second lieu, d’envoyer dans l’île de Montréal « une troupe de colons » pour l’habiter.
Le plus étrange dans ce fait, c’est que M. le Royer a une famille à élever, qu’il est officier du roi, que, depuis 1629, le Canada appartient à l’Angleterre, et que Ville-Marie n’existe pas.
L’ecclésiastique n’eut révélation de ce dessein que le 2 février 1636, pendant qu’à la procession de la Chandeleur, se chante le verset du vieillard Siméon: Lumen ad revelationem gentium. Il se crut appelé à devenir l’apôtre des gentils, il vit l’île dans toutes ses parties, en connut les rivages et l’intérieur, et toutes les personnes, prêtres et laïques, messieurs et dames qui travailleraient à fonder cette oeuvre de salut; la part qu’y prendrait la Société qu’il fonderait. Le Séminaire et la paroisse de Saint-Sulpice, tout était de l’avenir, et comme tous les hommes de Dieu il attendit sans empressement les ordres de la Divine Providence, fortement convaincu que le plan se réaliserait; c’était le plan de Dieu.
M. de la Dauversière et M. Olier de Verneuil ne se connaissaient pas et ne s’étaient jamais communiqué le dessein du Seigneur.
Vers la fin de 1639, l’Ordre des Hospitalières de Saint-Joseph de la Flèche est fondé comme par
miracle. Reste à fonder Ville-Marie et à y transporter les filles de Saint-Joseph.
Les directeurs de M. le Royer ne veulent pas le suivre plus loin: à la Flèche, nul espoir de réussir. Ils conseillent l’inspiré de se rendre à Paris. Ils n'y voient qu’une chimère et « une folle entreprise. » Pour lui « l’oeuvre est voulue de Dieu, et il affirme qu’elle se fera. » Il part, il se rend à Notre-Dame de Paris, il trouve la solution de ses angoisses; une nouvelle apparition de la sainte Famille, un anneau que lui donne l’Enfant Jésus, dont le chaton porte les armes de sa communauté, le confirme dans son dessein.
Le receveur de la Flèche a besoin de voir le Garde-des-Sceaux ; il se dirige vers le château de Meudon. M. Olier est l’aumônier et le parent du ministre, il y arrive en même temps pour y dire la messe. En pénétrant dans la galerie, il aperçoit M. le Royer, court à lui, l’embrasse et lui dit à brûle-pourpoint: «Monsieur, je sais votre dessein, je vais le recommander à Dieu au saint Autel. » Il lui remet une bourse de cent louis d’or: « Voilà, dit-il, pour commencer l’Oeuvre de Dieu.» Bon gré, mal gré, il y fallait bien croire. Dès lors tout obstacle disparaît. Après la messe, la communion, l’action de grâces, trois heures d’entretien dans le parc, les deux fondateurs conviennent de
créer une société, qui sera « La Société des Messieurs et des Dames de Notre-Dame de Montréal pour la conversion des Sauvages de la Nouvelle- France. »
Par ses relations de famille avec la Cour, et celles dans lesquelles il entra avec le Faubourg Saint-Germain, M. Olier, dans sa royale fondation, engage la Reine régente, les princesses, les grandes dames, les princes du sang, les seigneurs et les gentilshommes, les abbés de cour convertis dont il compose son séminaire et qu’il entraîne à une vie sérieuse et apostolique. L’appui des cardinaux de Richelieu et M-azarin et celui des rois ne lui manqueront pas. Tous ces jeunes abbés étaient pourvus de riches abbayes. Ils vinrent en déposer l’offre aux pieds de M. Olier, qui, plus prudent, leur conseilla de les garder pour les grandes oeuvres qu’ils auraient à conduire.
Avant de coloniser Montréal, il fallait en acquérir la propriété. M. de la Dauversière, procureur de la Société de Montréal, avec son ami le baron de Fancamp, obtinrent de la Compagnie des Cent Associés la concession de la Seigneurie de Montréal et de celle de Saint-Sulpice, au nom de la Société.
Déjà M. de Fancamp dans l’Anjou, M. le Marquis de Renty sur ses terres assemblaient des
colons; ceux de M. de Renty s’acheminèrent sur Dieppe, les autres sur la Rochelle.
M. de la Dauversière et M. Olier étaient si sûrs du succès, que dès 1640, avant de posséder nie, avant d’avoir assemblé des colons, ils avaient expédié vingt tonneaux de vivres, d’outils et de toutes les choses nécessaires à la fondation de la Colonie.
Au printemps de 1641, tout est prêt, il ne manque qu’un chef pour conduire la Colonie au Canada; il était prêt, cependant, la Providence l’avait préparé en Champagne et conduit à Paris au temps voulu. M. de la Dauversière, qui l’a longtemps demandé dans ses prières, le trouve dans un hôtel, l’instruit de ses désirs, trouve en lui l’homme intelligent, courageux, dévoué et désintéressé, le présente à la Société de Montréal, qui lui confie les cinquante-trois personnes qui vont partir pour le Canada.
Il manque encore une fille de dévouement pour soigner les blessés et les malades, en attendant les hospitalières de la Flèche, Dieu encore y a pensé et envoie de la Champagne une vierge de 23 ans qui accourt à la Rochelle, à la veille du départ, envoyée par ses directeurs, comme Jeanne d’Arc envoyée à Orléans par ses voix. C’est une angélique personne, que M. le Royer reconnaît en sor-
Les deux monuments de Port-Dover, commémorant le passage et l'hivernement de M. Dollier de
Casson, au lac Erié, en 1668-69
tant de l'église, et qu’il salue par son nom quoiqu’il ne l’eût jamais vue. Elle sera de la Société, et elle sera du voyage. On aurait bien besoin d’un charpentier; attendez, il part sur un navire qui va être désemparé, et il viendra s’offrir à la Colonie. Tout vient à temps, et des extrémités du Royaume, pour coopérer à l’oeuvre de Dieu; de la Bretagne, de la Normandie, de l’Anjou, de la Champagne, de Paris, c’est-à-dire de toutes les provinces, et forment une Colonie, où tous s’aiment comme des « frères ». Voilà le miracle!
On part, on arrive à Québec, on y passe l’hiver entier, chez le seigneur de Puiseaux qui, avec Madame de la Peltrie, entre dans la société et, avec la Colonie, vient prendre possession de Montréal, le 18 mai 1642: jour béni pour Ville-Marie.
Pendant ce temps, M. Olier, devenu curé, fondateur du Séminaire de Saint-Sulpice, a recruté dans ses oeuvres, dans les maisons seigneuriales de son faubourg, dans tout Paris, trente-cinq membres de la Société de Montréal; il les réunit le 2 février au pied de l’autel de la Sainte- Vierge; ceux qui ne célèbrent pas communient à sa messe et de sa main; tous, ils se consacrent à la sainte Famille, ils lui consacrent la Colonie de Montréal. Elle ira bien et les démons iroquois ne pourront la détruire.
Oh! ce fut bien une émotion à Paris, à Québec, quand on comprit l’entreprise. M. Le Royer, en revenant de la Rochelle, composa un mémoire, où il exposait les « motifs » de la Société dans la fondation de son oeuvre; il en exposa «le plan», réfuta « les objections », assura que s’il fallait « des miracles» pour assurer le.succès de l’oeuvre, ils se faisaient déjà, ils se feraient encore, car c’était bien l’Oeuvre de Dieu et de la Vierge Marie.
De fait Ville-Marie était fondée, et cette première expédition avait coûté quatre cent vingt mille francs. Le deux février, on vota un million deux cent mille francs, et on fréta trois vaisseaux pour l’année 1643; et pendant vingt et un ans, la Société de Notre-Dame de Montréal persévéra généreusement à défrayer la Colonie de Ville-Marie. Cette société s’accrut encore: en 1663, elle avait compté jusqu’à 75 membres. Elle dut sacrifier à cette oeuvre, pendant vingt et une années, avec ses dettes, guère moins de 24 millions sept cent quatrevingt mille francs. Je ne parle pas des dons privés appliqués à des oeuvres particulières, comme ceux de Madame de Bullion, de MM. de Queylus, Souart, de Gallinée, de Monsieur Dollier de Casson, de Fénelon, Cicé, de Renty et autres... tous payant leur pension et ayant leurs oeuvres particulières, comme M. de Belmont qui fonda la
mission de la Montagne et celle du Sault-au-Récollet.
M. de Maisonneuve
Le lendemain de l’arrivée, M. de Maisonneuve abattit le premier chêne et fit élever la chapelle, et aussitôt les cabanes d’écorces des colons se groupèrent autour de la maison de la «Prière» comme les pavillons d’Israël autour du Tabernacle.
Le nouveau village fut entouré d’une palissade et d’un large fossé, c’était assez pour échapper aux surprises des Sauvages dépourvus d’artillerie. Dieu permit d’ailleurs que les dix-huit premiers mois, l’existence du fort fût ignorée des Iroquois.
La Société de Montréal n’oublia pas ses enfants exilés. A l’automne, l’amiral de Repentigny amena à Ville-Marie une recrue de douze hommes vaillants, de l’artillerie, des armes, des munitions, des vivres; et pour la chapelle des ornements, des vases sacrés et un riche tabernacle. La Société donnait tout; le prix de l’engagement, du voyage, les gages, les vivres, la terre et les outils aux défri-
cheurs, et pendant vingt et un ans, n’en retira pas une seule peau de castor.
Pendant un quart de siècle, le plus héroïque et l’âge d’or de cette histoire, M. de Maisonneuve se maintiendra dans ce poste avancé, sur les bords du Saint-Laurent, infesté par les flotilles des cinq nations iroquoises, contre tous les assauts de la barbarie. Il est bien loin de la France, à douze mille kilomètres de Terre-Neuve, à soixante lieues de Québec, séparé du monde entier par la banquise du grand fleuve pendant six mois de l’année, mais son coeur ne faillira pas. Il compte sur Dieu, plus que sur ses canons et « tous les arbres de l’immense forêt se changeraient en Iroquois qu’il y resterait avec ses héroïques colons. »
La troisième colonie arriva en 1643, conduite par un officier du génie qui se donnait à l’oeuvre de Montréal. Il venait avec toute sa famille, son épouse avec laquelle il traitait comme sa soeur, et Mademoiselle Philippine de Boullongne, sa bellesoeur. Toute cette colonie était comme un peuple de Vierges, dont les seuls plaisirs au milieu de leurs travaux étaient les bonnes fêtes de l’Eglise; les prières, les processions, les pèlerinages à la Croix de la Montagne.
« Les colons, dit la Soeur Morin, vivent dans le fort, en commun, se traitant de frères et de
soeurs; semblables aux premiers chrétiens de Jérusalem, ils ne sont qu’un en Jésus-Christ, n’ayant qu’un coeur et qu’une âme. S’il leur échappe une vivacité ils en demandent pardon avant de prendre leur repos de la nuit. » — « Ils vivent comme dans le cloître, dit le Père Le Clercq, pleins de régularité et de ferveur: le zèle, la dévotion, la charité des Associés de Paris semblent s’être communiqués à tous ceux qui demeurent dans leur habitation, et « ce séjour des démons est devenu le délicieux séjour des Anges. » On n’y voyait ni péché public, ni haine, ni rancunes, la plupart communiaient tous les huit jours, quand les Pères étaient à Ville-Marie; ils vivaient pleins d’estime et d’affection les uns pour les autres, prêts à se servir en toutes occasions. »
Cette ferveur était naturelle aux chefs de l’expédition et s’était facilement communiquée aux colons. La plupart, en émigrant au Canada, n’avaient eu d’autre but que de travailler à la conversion des Sauvages.
Les Associés de Paris jugèrent bon, ces premiers essais entrepris, de demander la bénédiction d’Urbain VII; elle leur vint, cette bénédiction du Saint Père, avec des indulgences plénières à gagner dans certains jours de fêtes et le privilège de deux autels privilégiés par semaine.
Les dons réitérés de Madame de Bullion permirent au Gouverneur de construire l’Hôtel-Dieu, terminé en 1644 et placé sous le canon du fort. Mademoiselle Mance s’y enferma aussitôt, et prépara les lits pour les blessés, car la guerre ne pouvait tarder à éclater.
La guerre indienne ne se pratiquait pas en bataille rangée, on n'y voyait nul ordre et aucun ensemble: chaque nation, chaque groupe (des jeunes guerriers ou des vieux) suivait sa fantaisie, allait en guerre, ou faisait la paix selon son caprice. Ils partaient en expédition par groupe de vingt, de cinquante, de cent, au plus de huit à neuf cents, rarement de mille, puisqu’il leur fallait cheminer silencieux sous les bois, par d’étroits sentiers et toujours couverts. Ils ne s'attaquaient jamais aux forts, mais ils s’embusquaient derrière les arbres, sous les troncs couchés à terre, derrière les faisceaux de brouissailles ou « frédoches », et là, des jours et des nuits entières, ils demeuraient aux aguets, guettant le moment favorable où l’ennemi sortirait, pour se jeter sur lui et l’enlever, ou le tuer, le scalper et se faire un trophée de sa chevelure.
Un Algonquin poursuivi et se sauvant vers le fort découvrit le poste aux Iroquois étonnés.
Dès lors les guet-apens devinrent journaliers, les travailleurs des champs, surpris, furent tués et
scalpés: mais la fête n'était complète que lorsqu’on avait fait des prisonniers; les Iroquois alors retournaient à leurs villages avec eux; hommes, femmes, enfants, les y recevaient avec des huées effrayantes, les fustigeaient^ et les conduisaient au bûcher, les attachaient au poteau, et pendant plusieurs jours les tourmentaient de toutes les façons, les criblaient de coups de bâtons, leur brûlaient les yeux avec des charbons ardents; on leur arrachait les ongles, on leur coupait avec les dents les phalanges des doigts, on leur enlevait des lanières de chair sanglante pour les dévorer, on les brûlait à petit feu et si les martyrs demeuraient impassibles, on leur ouvrait la poitrine, pour en arracher le coeur et le dévorer « afin de se donner plus de courage, » noble sentiment, au sein d’une barbarie atroce.
Durant ces horribles supplices, nos Français élevaient les yeux au Ciel, demandaient pardon à Dieu des fautes de leur vie, offraient le sang et les mérites du Sauveur pour obtenir la palme du martyre, exhalaient leur dernier soupir en priant pour leurs bourreaux et demandaient la conversion de ces peuples en invoquant les noms sacrés de Jésus, Marie, Joseph.
La terreur dès ce jour entra dans la vie heureuse des colons. Six des leurs avaient été surpris;
un seul s’était échappé, deux avaient été tués, deux faits prisonniers, brûlés et mangés.
Le Gouverneur devint plus vigilant; les colons à tout prix voulaient venger leurs compagnons. Une chienne nommée Pilote, sortait tous les jours du fort et faisait le guet avec ses dogues; sitôt qu’elle dépistait les Iroquois, elle donnait l’alarme par ses aboiements; les colons sautaient sur leurs mousquets et demandaient à aller au feu. Le Gouverneur, prudent, qui ne les savait pas faits à cette guerre des bois dans les neiges, et à la marche en raquettes, leur répondait: «Patience, mes enfants, attendons quelque temps. » Mais Pilote hurlait tous les jours, et les colons tressaillaient... toujours retenus; ils s’imaginèrent que le Gouverneur avait peur, et ils murmuraient.
Le 30 mars 1644, les hurlements prolongés de Pilote, les lamentations de ses dogues annoncèrent un dangefr formidable: les colons frémissaient: « n’irons-nous donc jamais au feu? » disaient-ils au Gouverneur — «Oui! s’écrie brusquement M. de Chomedey, oui vous verrez le feu, mais qu’on soit brave, je vais à votre tête. » Et il partit avec trente hommes sur le chemin de traîne qui allait à l’Hôtel-Dieu. Le bois descendait jusqu’au rivage. Il y avait deux ou trois pieds de neige sous la
forêt. Deux cents Iroquois étaient là embusqués derrière les arbres.
Dès que les Français apparurent sur le chemin, les barbares firent feu. Les nôtres répondirent et la fusillade pétilla assez longtemps sans beaucoup de succès. Ses gens étant trop à découvert, le Gouverneur ordonna d’entrer dans le bois. Dans les neiges, ils perdirent de leur assurance, l’ennemi en nombre chercha à envelopper la petite troupe. M. de Maisonneuve commanda la retraite, mais toujours en combattant. Arrivée sur le chemin du fort, la panique saisit la troupe, elle s’enfuit. Le Gouverneur la suit les mains armées de ses pistolets, faisant face au Grand Chef, qui le veut prendre vivant, et le talonne; le Gouverneur sent son haleine sur ses épaules, il se retourne et fait feu : le coup rate. L’Iroquois lui saute à la gorge, le gouverneur glisse son second pistolet sur la nuque du barbare, fait feu et lui brise le crâne, jette à terre le cadavre, et se retire devant les Iroquois consternés qui enlèvent promptement le cadavre, pendant que M. de Chomedey rentre modestement au fort.
Pâles de honte et de frayeur, les colons lui jurent qu’ils ne le laisseront plus s’exposer. Telle fut dès lors la vie journalière des colons, où désormais ils se montrèrent des héros.
M. de Maisonneuve se garda bien de se rendre au serment de ses braves; la Soeur Morin qui sonnait le tocsin au clocher de l’Hôpital, lorsque les Iroquois étaient signalés, le vit toujours à son devoir et surveillant toutes les alertes, il comptait plus sur Dieu, que sur son étoile, il savait que Dieu le conserverait tant qu’il voudrait se servir de lui; cela lui suffisait.
Ses affaires de famille l’appelèrent en France, il y traita avec les associés de l’érection d’un évêché au Canada: le clergé de France jugea le temps opportun, accepta les offres de la Société qui dotait richement l’évêque et son chapitre et présenta l’abbé Le Gauffre: il fut le premier évêque nommé du Canada; malheureusement il mourut avant son sacre. (1646.)
M. de Maisonneuve rentra à Montréal au printemps, fit construire le « moulin du fort et la brasserie» qui servirent d’ouvrages avancés pour couvrir le «Château». Ainsi désormais s’appela la demeure du Gouverneur; toute construction devenait une fortification.
M. d’Ailleboust, que M. de Chomedey avait fait nommer Gouverneur général, augmenta la garnison des forts, créa un « camp volant » pour purger le fleuve des Iroquois, visita Ville-Marie et lui apporta des nouvelles de la Société de Mont-
réal. Le baron de Renty étant mort (1649), M. Olier devenait président de la société à sa place; le nombre des Associés était bien réduit. Mademoiselle Mance en fut alarmée et partit pour la France. Elle vit M. de la Dauversière et M. de Fancamp, seuls propriétaires en titre au nom de la Société de Notre-Dame; elle obtint d’eux un acte de donation mutuelle, qui rendait tous les membres de la Société propriétaires de la Seigneurie de Montréal, à l’exclusion de tous leurs héritiers naturels. Les membres du Séminaire étaient à cette époque au nombre de quinze ou vingt, les autres Associés réduits à peu près au nombre de onze; le Séminaire devenait le principal soutien de l’Oeuvre; il n’était pas difficile de prévoir que la Société se déchargerait sur lui de ses obligations.
Les Iroquois changèrent de tactique, et avant de s’attaquer aux Français ils s’acharnèrent à exterminer leurs alliés; pendant les années 1649- 1650, il attaquèrent les six missions huronnes du haut Canada, brûlèrent leurs villages, massacrèrent leurs habitants, martyrisèrent les missionnaires: les Algonquins ne leur échappèrent qu’en se dispersant dans les bois.
Mademoiselle Mance ramena de France une recrue de défricheurs que lui avait donnée Mada-
me de Bullion et plusieurs filles courageuses capables de l’assister près des malades et des blessés.
Modeste, humble, réservée, intrépide, travaillante et zélée, elle avait l’intuition de tout ce qui pouvait contribuer au développement de la Colonie; elle y mettait tout en mouvement, les idées, les hommes; le Gouverneur qui ne décidait de rien sans avoir pris son sentiment, les colons, les Indiens étaient à ses ordres. Plus d’une fois elle avait failli être prise, brûlée et dévorée par les Iroquois rôdant autour de l’Hôpital; elle n’en avait nul souci. Le Gouverneur fit fortifier l’Hôtel-Dieu, y mit une garnison qui, un jour, soutint un siège de vingtquatre heures. La vierge héroïque n’en fut pas plus effrayée, comme Marie aux premiers jour de l’Eglise, elle soutenait les courageux apôtres de cette première Mission de Ville-Marie, aux prises avec la barbarie qui l’environnait de toutes parts.
Survint un nouveau gouverneur général, M. de Lauzon. Sous son gouvernement indécis, les Iroquois prirent de nouvelles audaces, imposèrent leur volonté à qui aurait dû imposer la sienne. Epuisée par ses combats journaliers, la Colonie de Montréal ne pouvait plus espérer de triompher du nombre, et de l’inertie. M. de Maisonneuve retourna en France demander une recrue d’une centaine de braves. Il l’obtint, et revint. L e, Te Deum
éclata dans l’allégresse universelle et la confiance qui se releva dans la Nouvelle-France entière. Elle le nomma le Sauveur de la Patrie. (1653).
Organisation de Ville-Marie
Assez fort pour en imposer aux Iroquois, M. de Maisonneuve sort de sa position de Commandant de poste militaire, pour devenir fondateur de ville et Commandant d’un Gouvernement. Il reste au Château avec la famille d’Ailleboust, mais il fait des concessions au nom des Seigneurs de Montréal, sur la commune d’abord, puis sur le Sillon de Notre-Dame, où se tracent les premières rues de Montréal, la rue Saint-Paul, et la rue Notre- Dame. Les maisons se groupent et toutes doivent être fortifiées et fermées à l’ennemi : pour assurer la culture des champs, des redoutes sont construites autour de la nouvelle cité.
La recrue de 1653 ne se composait pas uniquement de miliciens, elle comptait en même temps des ouvriers et des artisans nécessaires à la vie d’une jeune cité; tous y pouvaient trouver du travail, tous l’aimaient et y faisaient honneur. Dans cette ruche laborieuse, il n’y avait pas de
frêlons inutiles; et de cette application des premiers colons à toutes, sortes de travaux, puisqu ils avaient à se pourvoir de tout, il est resté au peuple une certaine adresse pour toutes sortes d’ouvrages.
Une centaine de concessions se firent, avec une avance accordée par les Seigneurs, de cinq cents, de six cents et même de mille livres. Le roi de France ne faisait pas d’avances plus considérables.
Ayant le droit de s’ériger en Cité, dès 1644, Ville-Marie se donna ses procureurs-syndics pour veiller à ses intérêts, son receveur public, un directeur des bâtiments pour surveiller la construction de l’église paroissiale.
Les mariages commencèrent en 1654, et dès lors la population prit un accroissement régulier par les naissances.
Tant qu’il le pût, le Gouverneur, par de sages ordonnances, conserva les moeurs simples et pures de la première époque. « Rien dans ce temps, dit la Soeur Morin, ne fermait à clef, ni les maisons, ni les coffres, ni les caves, tout demeurait ouvert, sans que personne n’eût à se repentir de sa confiance. Ceux qui jouissaient de quelque aisance, s’empressaient d’aider les autres et leur donnaient spontanément, sans attendre qu’ils réclamassent leur secours, se faisant au contraire un
plaisir de les prévenir et de leur donner cette marque d’affection et d’estime. C’est ainsi que la charité de Ville-Marie se fit connaître au loin, et lui attira plus tard beaucoup d’étrangers.
« Les fervents colons n’étaient pas moins pieux que charitables: quand les Pères missionnaires étaient présents, ils célébraient deux messes chaque jour; une à quatre heures, en été, pour les hommes; ils y assistaient tous; c’était un spectacle bien édifiant de voir tous ces colons aussi modestes et recueillis pendant le Saint Sacrifice, que pourraient l’être les plus dévots religieux.
« La seconde messe se célébrait à huit heures pour les femmes, et elles ne le cédaient à leurs maris ni en vertus, ni en dévotion. » (Soeur Morin.)
Le commandant marchait en tête de la Colonie, donnant, comme au feu, l’exemple de toute vertu, surtout du désintéressement. Il lui eût été facile de devenir millionnaire, comme un agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson; il eût pu exploiter Indiens et colons, il fit le contraire: il ne retint rien des dons qu’on lui offrait et donnait à ses soldats les rideaux de son lit pour leur faciliter les moyens de faire la traite avec les Indiens.
Simple dans sa tenue, hors les jours de présensation, il ne portait que le « capot bleu » des ha-
bitants du pays. La frugalité régnait à sa table, et, au métier des armes, il sut allier les pratiques de
la perfection chrétienne.
Le voyage de 1653 avait doté la Colonie d une sainte femme, venue pour fonder les écoles de filles de Ville-Marie. En attendant le temps propice de les ouvrir, la vénérable Marguerite Bourgeoys devint par sa charité la mère de tous, de la garnison dont elle soignait le linge, des colons qu’elle soulageait dans leurs infirmités, des morts même qu’elle ensevelissait de ses propres mains. L héroïsme de la vertu lui était devenue chose familière, et ses prières étaient considérées comme le salut de la colonie; le peuple qui s’y connaît l’appelait « La petite Geneviève du Canada. »
Saint-Sulpice a Montreal
En grandissant, en s’organisant, la mission de Montréal sentait de plus en plus le besoin d’un clergé résidant au milieu d’elle et uniquement dévoué à ses intérêts. Les Pères Jésuites étaient surtout dévoués aux missions indiennes; ils ne résidaient à Ville-Marie qu’en passant et souhaitaient d’être déchargés de ce ministère mixte.
M. Olier n’avait cessé de souoirer après le jour où il se donnerait à Ville-Marie, au moins par ses disciples; en 1657 le moment sembla venu. M. de Maisonneuve, pressé par les infirmités du vénérable Seigneur, par les sollicitations de Mademoiselle Mance et des principaux colons de Ville- Marie, pour la troisième fois reprit la mer, se proposant d’amener de France des prêtres et des hospitalières, dont le besoin se faisait sentir vivement à Montréal.
Uni aux Associés de Paris, il pressa vivement M. Olier d’accomplir ses désirs et sa promesse et d’envoyer les prêtres de sa Compagnie le remplacer à Ville-Marie. Nulles instances ne pouvaient être plus agréables à son zèle. Il pria, il délibéra, enfin se décida, et nomma quatre de ses ecclésiastiques, choisis entre tous ses disciples se présentant à son appel et demandant à partir.
Les élus furent MM. de Queylus, Souart, Galinier et d’Allet.
Les Associés pensèrent de nouveau à l’érection d’un évêché; la question se traita dans l’assemblée du Clergé de France, qui fut unanime à faire l’éloge de M. de Queylus et à le nommer à la place de M. Le Gauffre. Les bulles ne purent être obtenues à temps. M. Olier pressa les missionnaires de partir; la Société demanda les pouvoirs ordinaires
à l’Archevêque de Rouen, qui les envoya, et de son propre mouvement y ajouta des lettres de grandvicaire pour M. de Queylus, qui ne les avait point demandées: il ne les reçut qu à Nantes.
Pendant ce temps, M. Olier mourait, plein de mérites, et son enfant de prédilection, M. Le Ragois de Bretonvilliers, lui succédait dans la charge de supérieur du Séminaire de Paris, et de président de là Société de Notre-Dame de Montréal.
Arrivé à Québec, M. de Queylus fut reçu par le Père de Quen, qui le pria courtoisement d’exercer ses pouvoirs de grand-vicaire de la Nouvelle France, les siens cessant d’exister. M. de Queylus se contenta de confirmer le Père Poncet dans la cure de Québec où l’avait placé son supérieur; et monta immédiatement à Montréal, où la population, dans la joie et l’allégresse, l’attendait avec ses compagnons.
Ils se retirèrent à l’Hôpital, en attendant que le premier Séminaire fût construit rue Saint-Paul, vis-à-vis l’Hôtel-Dieu.
M. de Queylus était un habile administrateur. M. Olier, nous l’avons vu, s’en était servi dans les missions du Languedoc et pour la fondation des Séminaires de Nantes, de Viviers, de Clermont; il avait voulu s’en servir de nouveau pour fonder le Séminaire de Ville-Marie et la Cure de
Notre-Dame, sur le modèle qu’il avait eu sous les yeux à Paris, étant persuadé de son zèle, de son désintéressement et du bon ordre qu’il mettrait en toute chose. M. Olier n’ignorait pas les difficultés qu’il rencontrerait; déjà elles étaient commencées, il ne les lui avait pas cachées. « L’oeuvre réussira, lui dit-il en le bénissant, mais l’ouvrier sera brisé. » Il savait à qui il parlait, et celui qui avait exposé sa vie chez les calvinistes du Languedoc, ne reculerait pas devant des chicanes de sacristie. Il savait qu’il était homme de communauté, qu’il n’agirait pas en aventurier, qu’il n’entreprendrait rien sans consulter et son Supérieur et les Seigneurs de Montréal; c’est le milieu dans lequel il faut le placer pour le bien comprendre à Montréal. C’est ce qu’ont parfaitement saisi ses contemporains, M. d’Argenson, gouverneur de Québec, Colbert, Louis XIV, qui n’ont point tari d’éloges sur tout ce qu’il a fait à Montréal. Ces témoignages peuvent dispenser de beaucoup d’autres, et suffisent aux âmes droites et désintéressées.
En arrivant à Montréal, le Grand-Vicaire se mit à l’oeuvre, donna l’ordre d’entreprendre la construction de l’église et du séminaire: en vertu de ses pouvoirs il organisa la paroisse, nomma M. Souart curé, et fit élire par les tenanciers des marguilliers choisis parmi les plus honorables citoyens
de la petite cité. Cette oeuvre de la fabrique de Notre-Dame est une des plus anciennes et des plus respectables de Montréal.
M. de Galinier s’occupa le premier des quelques sauvages alliés établis à la Montagne; et M. d’Allet, simple diacre, demeura comme secrétaire, attaché à la personne de l’abbé de Loc-Dieu et du supérieur du Séminaire. Témoin des faits qui se sont accomplis, il en a été le narrateur fidèle et exact, et c’est parce qu’il connaissait cette exactitude, que M. Arnauld, à son insu, a conservé sa narration dans ses oeuvres II y a eu, du reste, au moins deux versions de ses mémoires, la sienne et celle d’un des ermites du Mont-Valérien, exacte comme la première, parce que M. d’Allet l’avait corrigée lui-même. Cette copie a circulé dans le public, a été connue dans plusieurs communautés de Paris. C’est cette copie que se procura M. Arnauld, et la seule véridique. (Archives du Séminaire.)
Ayant mis l’ordre dans le gouvernement de l’Eglise, il voulut contribuer au progrès de Ville- Marie, aider le Gouverneur dans la défense de la place, par l’usage de sa grande fortune. Il acheta des Seigneurs deux grands fiefs, l’un à l’extrémité orientale de la ville, l’autre à l’extrémité occidentale; il y construisit deux grandes fermes, y éta-
blit une vingtaine de travailleurs, amenés et entretenus à ses frais. Solidement construites, elles servirent de forts avancés qui rompirent les plans des Iroquois et les empêchèrent de pénétrer dans la ville. De nombreux combats et de brillants faits d'armes illustrèrent ces deux points de la Colonie, en lui assurant la sécurité.
Vers cette époque, la Soeur Marguerite Bourgeoys ouvrit, dans une étable, ses petites écoles, et jeta les fondements du pèlerinage de Notre-Dame de Bon-Secours, devenu aujourd’hui un pèlerinage national, et dont l’histoire est le récit de la vie de Ville-Marie, de ses jours prospères et de ses années de deuil et de tristesse. Le besoin de maîtresses se faisait sentir. La Soeur partit pour la Champagne, où elle trouva parmi ses compagnes de Troyes de bonnes et courageuses ouvrières.
Le curé de Québec étant entré en difficulté avec ses supérieurs, M. de Queylus, pour ne point intervenir dans les démêlés des Pères, se chargea de la cure de Québec. Pendant un an, il l’administra avec succès.
Il releva le pèlerinage de Sainte-Anne-de- Beaupré, devenu depuis si fréquenté de tout le Canada et des diocèses voisins des Etats-Unis.
Le Supérieur de la Compagnie de Jésus ayant obtenu pour le gouvernement de Québec de nou-
velles lettres de grand-vicaire de l’Archevêque de Rouen, 1VI de Queylus rentra a IVIontreal accompagné par trois chaloupes montées par les honorables citoyens de Québec, qui lui firent une conduite digne de son mérite et de ses vertus.
Sa vie au Canada fut ce qu’avait été sa vie en France, vie inspirée par l’amour du devoir, de 1 obéissance à ses supérieurs, à l’Ordinaire de la Nouvelle-France, à l’assemblée du Séminaire de Paris, aux règles canoniques et aux dispositions de ses lettres de grand-vicaire; vie de zèle religieux, de sagesse, de prudence, que la Cour, les ministres et la Société de Montréal admiraient en lui. « Il faisait bien toutes choses et l’on ne pouvait rien désirer de mieux.» (Le Gouverneur d’Argenson.)
Il ‘ fallait bien pourtant que les prévisions de M. Olier s’accomplissent. Il eut donc à souffrir la contradiction. Au moment où l’oeuvre prenait de la force, l’ouvrier fut brisé et broyé au-delà de tout ce qui peut se concevoir; enlevé de force, du milieu d’un peuple qui le bénissait et obligé de rentrer en France. Ces épreuves sont communes aux missions; on les a vuest en Asie, comme en Amérique.
Cependant on vit se réaliser, en 1659, au Canada, deux desseins que la Société de Montréal avaient prémédités: l’arrivée d’un évêque, comme
Vicaire apostolique, et celle des Hospitalières de la Flèche, pour la conduite de l’Hôtel-Dieu de Ville-Marie. L’oeuvre de M. Le Royer de la Dauversière, celle de M. Olier étaient accomplies, et les deux fondateurs étaient disparus de la scène du monde. Il y a, dans l’histoire, des coïncidences que l’on admire, mais dont on ne doit pas chercher les causes ici-bas: Dieu, en effet, arrive toujours à ses fins, et quand la mission de ses ouvriers est accomplie, il les appelle à la récompense de leurs peines et de leurs travaux.
En France, la présence de M. de Queylus fut plus utile qu’elle ne l’eût été au Canada, et, par son ministère, de grands événements s’accomplirent, qui devaient fixer le sort de la Mission de Ville-Marie.
Une grande gloire, en 1660, couvrit Montréal, qui se trouva assez forte pour ne plus attendre l’ennemi derrière ses murs, et pût même aller au-devant des hordes vagabondes pour les briser. Une concentration générale des nations iroquoises se faisait à la Roche-Fendue, à l’abri d’un sault de l’Ottawa. Un jeune homme de vingt et quelques années, Dollard des Ormeaux, résolut de la faire échouer. Avec l’ordre de M. de Maisonneuve, il choisit seize compagnons de son âge; leurs dévotions faites à Notre-Dame et leur testa-
ment signé, ils partent et vont s’embusquer sur l’Ottawa, au pied du Long-Sault de Carillon, dans un vieux fort de pieux qu’ils réhabillent. Trois cents Iroquois apparaissent dès le lendemain de leur arrivée. L’assaut commence et recommence durant trois jours. L’ennemi est si maltraité qu’il perd tout espoir de réussir et envoie demander du secours à une autre bande. Cinq cents Iroquois accourent de Sorel, les voilà presque huit cents. Les assiégés souffrent de la faim, de la soif, mais pendant cette trêve, à genoux, ils prient le Dieu des batailles.
Soudain de grands cris sauvages retentissent sur la rive, mêlés aux gémissements des rapides et des cascades! La masse sombre et désordonnée s’avance avec fureur contre la palissade restaurée, mais les Français sont à l’affût. Au signal donné par Dollard, la fusillade crépite sans relâche; des monceaux de cadavres s’entassent autour de la palissade. Repoussé, l’ennemi se retire, et revient pour être de plus en plus maltraité.
Les Iroquois imaginent d’abattre les arbres de la forêt pour écraser le fort, la ruse ne réussit pas mieux que l’assaut, et cela dure depuis sept jours.
Enfin exaspérés, sachant bien, par les lâches Hurons déserteurs, que les Français ne sont que dix-sept, les plus braves guerriers font le serment
de vaincre ou de mourir. Ils se lient en une masse, se couvrent d’immenses boucliers de bois, et d’une poussée énorme, comme un bélier, vont se heurter contre la palissade: mais la fusillade décime la masse. Dollard, alors, charge un mousquet jusqu’à la gueule, allume la mèche, et le jette pardessus la barricade, l’effet en sera terrible et peut-être décisif?
Malheureusement une branche d’arbre le rejette dans le fort, il éclate et blesse la plupart des défenseurs. Les Iroquois ont compris... ils font un dernier effort et ouvrent une brèche. Le flot des Iroquois vient la franchir, mais il y a là un Français dont la hâche ou le sabre ou le pistolet déciment les têtes, comme la faux les épis de blé. Ce défenseur tombe à la fin, un autre le remplace, et tout ce qu’il y a de défenseurs y passe jusqu’au dernier.
Alors... un silence se fait dans le fort. La vague iroquoise l’envahit, mais il n’y a plus que des mourants; à peine reste-t-il un ou deux blessés qui, faits prisonniers, s’échapperont pour venir raconter à Québec et à Montréal les merveilles de cette résistance.
Cet exploit sauva le Canada de l’invasion générale. Les Iroquois raisonnèrent ainsi: «Quoi, dix-sept braves ont tué, massacré des centaines de
nos guerriers! et que ferons-nous, en les attaquant en grand nombre derrière leurs murailles de pierre, derrière leurs tonnerres de bronze! » Et ils se retirèrent honteux dans leurs cantons, pour reprendre la guerre de surprise et d’embuscade.
Ils s’en vengèrent en 1661 et 1662 en massacrant deux prêtres de Saint-Sulpice : à Saint-Gabriel, M. Lemaître; à l’Ile-à-la-Pierre, M. Vignal avec M. Brigeac, le secrétaire du Gouverneur, qui moururent comme des héros chrétiens.
Au malheur de la guerre, vint se joindre le fléau d’un horrible tremblement de terre, qui dura six mois et bouleversa l’Amérique sur vingt lieues de pays, de l’embouchure du Saint-Laurent jusque dans l’intérieur du continent. Heureusement il n’y eut point de perte de vie, mais il se fit beaucoup de conversions.
M. Souart avait remplacé M. de Queylus à la tête du Séminaire de Montréal. M. de Bretonvilliers travaillait à remédier au triste état où se trouvait alors la Colonie. Plusieurs fois il assembla son conseil, et après avoir longtemps réfléchi et prié, il se décida, avec les Associés de Montréal, à envoyer M. de Queylus à Rome, solliciter l’érection canonique de la paroisse de Notre-Dame.
Ce voyage répugnait à l’abbé de Loc-Dieu. Il
partit par obéissance. Dieu bénit son voyage de Rome. L’ancien Nonce à Paris, le Cardinal Bagni, l’accueillit gracieusement, le présenta à Alexandre VII, avec les lettres du duc de Longueville et du supérieur de Saint-Lazare; le Pontife le reçut avec une grande bonté, écouta sa demande et l’adressa à la Propagande. Le préfet de cette congrégation l’envoya à la Daterie, que ces sortes d’affaires et de privilèges regardaient.
Les bulles d’érection furent accordées.
L’Ordinaire de Rouen les reçut, les transmit à Québec, à M. de Bretonvilliers et, par la Société, à M. de Queylus, qu’on fit repasser au Canada.
M. de Queylus poussa jusqu’à Montréal après avoir remis les lettres de Rome à Mgr de Laval; il mit ordre aux affaires du Séminaire et aux siennes, et pour ne point gêner ses confrères, la même année, il retourna en France.
Madame d’Ailleboust établissait, vers ce temps, la dévotion à la sainte Famille, qui fleurit d’abord dans les trois communautés de Montréal, le Séminaire, la Congrégation de Notre-Dame et l’Hôtel-Dieu et de là se répandit dans les paroisses, dans les familles, et dans les missions indiennes.
La Société de Notre-Dame de Montréal songea à se dissoudre. Ses Associés, en partie décédés,
en partie détournés par d’autres oeuvres, ne pouvaient plus soutenir les dépenses de l’Oeuvre de Ville-Marie; toutes les charges retombaient sur ceux des Associés ecclésiastiques qui faisaient partie du Séminaire de Saint-Sulpice. En conséquence, la Société pria M. de Bretonvilliers et ses confrères de se charger de continuer l’oeuvre. M. de Bretonvilliers assembla plusieurs fois son conseil, fit beaucoup prier, et manda à Paris M. de Queylus, ne voulant rien décider avant d’avoir pris son avis: c’était sage, car il connaissait bien le pays, et sans le secours de sa fortune, il pouvait être difficile de poursuivre une pareille entreprise.
M. de Queylus, oublieux du passé, sincèrement dévoué à l’oeuvre de M. Olier, n'hésita pas un instant, et conseilla de ne point l’abandonner. M. de Bretonvilliers, les douze consulteurs, les prêtres associés furent unamimes pour conserver cette mission fondée par leur père, et, comme lui, comptant sur la Providence Divine, ils acceptèrent le domaine, la propriété, la seigneurie de l’île de Montréal, avec ses dettes et obligations. La cession se fit, le domaine et la propriété des biens passèrent au Séminaire de Paris, sans pouvoir en être jamais séparés, pour quelque raison que ce fût. (1663.)
Les dettes de la Société se montaient à neuf
cent quatre-vingt mille francs. M. de Bretonvilliers les paya toutes de ses revenus.
Le Séminaire devenait propriétaire et seigneur, comme tout autre seigneur du Canada, au même titre que l’avait été la Société de Montréal. Il en prit bravement et loyalement toutes les charges. Il ne tint pas compte des avantages qui lui étaient réservés: tous les revenus de la Seigneurie furent employés au maintien de la Colonie (ils ne s’élevaient pas à cent écus par an). Ils ne suffisaient pas, mais M. de Bretonvilliers, M. de Queylus, M. de Bois et d’autres aidèrent à cette oeuvre, et chaque année le Séminaire de Paris envoya jusqu’à soixante-douze mille francs, pour payer les dépenses du Séminaire de Montréal.
Plusieurs des Associés anciens, comme M. de Fancamp, les deux Messieurs Le Prêtre et d’autres, ne cessèrent pas de s’intéresser à l’oeuvre et de lui rendre des services, et M. Tronson écrivit à M. de Belmont qu’on pouvait compter sur ces Messieurs qui étaient toujours à la disposition des missionnaires de Montréal. Ils firent des dons et soutinrent plusieurs familles de colons dans le besoin. D’un autre côté, les Associés du Séminaire s’accrurent au moins jusqu’à vingt, peut-être plus; car beaucoup donnaient leurs souscriptions sans faire connaître leurs noms. Les Associés de Ville-Marie,
M. de Maisonneuve, Madame d’Ailleboust, Mademoiselle de Boullongne, Mademoiselle Mance et la Soeur Bourgeoys continuèrent de faire partie de la société; M. de Maisonneuve eut son avenir assuré jusqu’à sa mort.
Une autre révolution eut lieu la même année dans le gouvernement civil de la colonie: la compagnie des Cent- Associés fut supprimée et le Roi de France prit le gouvernement de tout le Canada. Ce nouvel ordre de choses amena la retraite du gouverneur de Montréal. M. de Maisonneuve, au grand regret des seigneurs et de la colonie, rentra en France.
Ce nouvel état de la Nouvelle-France assurait l’existence de la Colonie de Montréal comme celle de tout le pays.
Dans l’histoire des nations, il ne se trouve rien de comparable à la fondation de Ville-Marie. Les Associés n’y apportèrent aucune vue d’intérêt, d’ambition, ou de gloire; l’amour de l’Eglise, le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, seuls soutinrent leur générosité à la hauteur de leur désintéressement parfait et de leur humilité inimitable.
Ils prirent le « plan de Dieu », tel que le leur révélèrent les deux premiers fondateurs, et l’exécutèrent avec conscience et religion. Ils fondèrent
Ville-Marie et soutinrent pendant vingt et un ans cette cité par des sacrifices qui ne peuvent se compter. Ils y établirent trois communautés qui furent le soutien et l’honneur de sa vie, qui vivent encore et étendent au loin leur salutaire influence.
Leur admirable gouverneur en organisa la défense, au péril journalier de ses jours. Les forts, les redoutes, la milice de la Sainte-Famille, rien ne fut oublié. Le courage et les exploits brillants y ont répondu, avec la réputation d’une bravoure sans égale. Dans cette Société nouvelle, M. de Maisonneuve, sous l’inspiration des Associés, a jeté tous les éléments de prospérité possibles: la religion, un clergé, une loi morale et une justice qui défendait les droits de Dieu et les droits de l’humanité.
Il y a établi le plan de colonisation que voulaient Colbert et Louis XIV : « fonder solidement avant de s’étendre, et fondre les barbares dans la civilisation chrétienne et française par les missions, doucement et sans violence. » On a parlé naguère, en France, des « villages de liberté. » Il y a deux siècles et demi que les Récollets, les Jésuites, et Saint-Sulpice les ont fondés à Québec, à Montréal et dans la vallée des grands Lacs et du Mississipi.
Dès cette première époque il y eut, à Ville- Marie, des associations de secours mutuels, des refuges naturels dans les familles pour les orphelins des martyrs de la guerre et des Iroquois. Des arts et métiers faisant bien vivre les ouvriers, les charges du système féodal sulpicien furent les plus légères de toutes celles qu’imposaient les seigneurs du Canada. Il y avait les magasins des seigneurs qui sauvaient les colons des horreurs de la famine, trop fréquente pendant les guerres incessantes, où le laboureur ne pouvait ensemencer ses terres, ou en faire la récolte. La chasse, la pêche, à l’origine très abondantes, suppléaient en partie à la disette des magasins.
Le plan suivi dans l’organisation de la colonie et tracé par les seigneurs fut le plus simple, le plus complet, le plus sûr et le plus désintéressé qui puisse se concevoir pour l’organisation d’une société chrétienne. M. de Maisonneuve l’exécuta avec la conscience d’un gentilhomme et d’un chevalier de Malte. On veut dès son arrivée l’arrêter à l’Ile d’Orléans, par crainte des Iroquois: il se rend à l’assemblée des habitants présidée par le gouverneur, et il leur jette cette fière réponse :
— «Je ne suis pas venu pour délibérer, mais pour agir; tous les arbres de Montréal se change-