LES DEUX FONDATEURS SULPICIENS DU SEMINAIRE DE HANOI
raient en Iroquois, je n’en poursuivrai pas moins mon entreprise. »
Que ceux qui prétendent que le Français ne sait pas coloniser viennent visiter le Canada, qu’ils nous disent s’ils ont trouvé un peuple mieux assis, plus attaché à son sol, mieux réglé, de moeurs plus douces, plus intelligent des choses de la vie morale, plus facile à conduire par la justice et la religion, plus hospitalier et plus doux pour les Indiens. On ne trouvera pas chez lui cette ignorance naïve et païenne, ni cette rudesse de vie que l’on rencontre chez certains peuples voisins, peuples en apparence matériellement plus développés, mais intérieurement moins sociables, parce que l’enseignement de la foi, que reçoit toute l’année, de ses prêtres, le peuple canadien, est le code le plus civilisateur qui soit au monde. II ne lui laisse rien ignorer des règles essentielles de la vie présente et de la vie future. Il sait les origines de son existence, la destinée que la Providence lui a préparée, et les moyens les plus sûrs pour l’atteindre.
L’Indien du Canada ne s’y est point trompé; il aimait le Français qui, à Montréal, lui faisait la vie douce et le recevait comme un frère à son foyer, lui apprenait à cesser de vivre en bête, et à vivre en homme raisonnable, en chrétien appelé au-delà de cette vie à une vie heureuse et immortelle, dans
le sein d’Abraham et du « Grand Esprit ». Fort de ces principes éternels, le Canadien, abandonné de la France, est resté fort au milieu de toutes les séductions de l’apostasie, de toutes les souffrances de la persécution, uni à son clergé, fidèle à sa langue, à sa foi, fidèle à ses moeurs chrétiennes, fidèle à son Eglise catholique et à son Dieu. Voilà ce que sait faire, sinon un Français, au moins un missionnaire français et catholique. Voyez ce qu’en 1642 était Ville-Marie. Voyez ce qu’est aujourd’hui Montréal: «la petite Rome de l’Amérique du Nord et la Métropole commerciale de la Puissance du Canada. »
Telle est l’Oeuvre de la « Société des Messieurs et des Dames de Notre-Dame de Montréal, pour la Conversion des Sauvages. »
Saint-Sulpice de Paris Seigneur de Montreal
Le trois mai 1664, M. Souart, procureur du Séminaire de Paris, reçut de M. de Bretonvilliers la procuration des Seigneurs et l’ordre de prendre possession de la Seigneurie de Montréal. Il descendit à Québec et, au Château Saint-Louis, le
19 août, rendit entre les mains du Gouverneur foi et hommage au nom des Messieurs de Paris, selon toutes les formalités d’usage.
Au fond la Société de Montréal n’est pas dissoute, elle n’est que transformée. Elle se compose d'une vingtaine de Sulpiciens de Paris qui fourniront les fonds et de tous les missionnaires de Montréal inscrits au catalogue comme « Associés », qui perpétueront la Société jusqu’à nos jours et au-delà.
Etablie avec ses principaux éléments de constitution et d’organisation religieuse et civile, Ville- Marie cesse à peu près d’être mission et va se développer selon les lois ordinaires des gouvernements humains.
Elle possède une population de 524 habitants. Sans les difficultés qui durèrent de 1657 à 1668, la population, en neuf années, se serait accrue de près de trois cents ouvriers, serviteurs ou « engagés » que M. de Queylus eût pu faire venir chaque année.
La guerre que M. de Courcelles et M. de Tracy firent aux Iroquois à la vérité donna une paix assez longue au pays, mais elle retarda le mouvement de la population et le développement de la Colonie. La marche fut donc lente. La guerre contre les Colonies de la Nouvelle-Angleterre, qui suivit bientôt, et ne vit de fin qu’après la conquête du pays, ne put pas favoriser le progrès de Montr
réal, qui ne prit véritablement son élan que dans la seconde moitié de ce siècle; mais autant il avait été tardif, autant il fut rapide et prodigieux. Depuis 1853, on a pu voir la Ville quadrupler son étendue et sa population atteindre les proportions des plus grandes villes d’Amérique. Nous la laisserons donc croître et se développer sous l’oeil de la Providence qui toujours veille sur elle et la protège.
Une épreuve imprévue fut, en 1665, imposée à Ville-Marie, par le départ de M. de Maisonneuve. Ce n’était pas un Gouverneur seulement, c’était un père qui quittait sa famille et fut pleuré comme tel. La Société de Montréal dissoute, sa mission pouvait être considérée comme terminée.
Quoique les nouveaux seigneurs lui eussent continué ses pouvoirs, et lui eussent réservé ses appartements dans leur nouveau manoir, il ne put jouir de cette situation nouvelle qu’il avait créée lui-même. Dieu l’appela à recevoir la récompense qu’il donne à ses apôtres sur cette terre d’exil: l’apothéose de l’humiliation et de l’immolation pour achever de le préparer à la gloire de l’immortalité. Il rentra en France, vécut onze ans retiré à Paris, dans une petite maison des fossés de la rue Saint-Victor, ensevelissant dans le silence de sa retraite ses faits d’armes et les Mémoires de son gou-
vernement, autant par esprit de charité, que par esprit d’humilité. Le 3 du mois de septembre 1676, il rendit à Dieu sa belle âme et entra dans son repos éternel. Ville-Marie reconnaissante ne pourra l’oublier, depuis que sur la Place d’Armes, dominant toute la terre qu’il a arrosée de son sang, et les institutions qu’il a fondées, sa statue, entourée de Mademoiselle Mance et de ses compagnons d’armes, s’élève comme le monument le plus artistique de la Cité.
M. Le Ragois de Bretonviîliers se fit l’imitateur de M. Olier, le conservateur de ses traditions. Chaque jour il demandait à Dieu que le Séminaire fût toujours une maison apostolique. Lui et ses deux frères, associés à l’Oeuvre de Montréal, construisirent le nouvel hôpital de M. de Dauversière à la Flèche et se dévouèrent à l’oeuvre de Ville- Marie.
Le régime paternel qui jusqu’ici avait gouverné la Colonie s’accentua davantage avec les nouveaux seigneurs. S’il y eut quelques violences, elles n’originèrent que du régime militaire qui s’y était implanté, et le gouvernement du roi ne put pas à cette distance réprimer les abus de pouvoir des particuliers.
Louis XIV et Colbert se firent les protecteurs
de la religion et donnèrent la liberté civile et religieuse; les gouverneurs, les intendants, le conseil souverain reçurent l’ordre formel de soutenir le clergé, de favoriser l’oeuvre des missions comme l’oeuvre civilisatrice par excellence et, chaque année, le Roi accorda des allocations de trente-six mille francs aux Jésuites, aux Sulpiciens pour l’entretien et le progrès des missions du Canada.
La Colonie manquant de prêtres séculiers pour l’établissement des cures, le Roi, Colbert et le ministère de la Marine, s’adressèrent personnellement à M. de Bretonvilliers, qui, de 1659 à 1676, envoya vingt et un Sulpiciens à Montréal. C’est alors que M. de Queylus, sur 1 ordre même du Roi, justifié et triomphant, rentra à Ville-Marie, aux acclamations joyeuses de toute la Colonie.
Mgr de Laval reçut avec honneur son cousin, allié lui aussi aux Montmorency, lui donna des pouvoirs de grand-vicaire, et le signala, lui et tous les prêtres de Saint-Sulpice, comme dignes des éloges publics, « toujours recommandables par la pureté de leur foi, le désintéressement de leur zèle, dignes d’être proposés comme modèles à tout le clergé, et à qui l’on confie pour toujours les cures de l’île de Montréal.» (Arch. de la Propagande.)