CHAPITRE II
Théodore avait vingt-deux ans lorsque, avec ses frères et ses oncles, il renonça aux honneurs du monde, et se retira dans une propriété de famille, Saccudion, sur les flancs de TOlympe de Bithynie. A cette époque, le mont Olympe était, ce que devint plus tard le mont Athos, le séjour d'une multitude de moines, et le huitième siècle y vit la grande efïlorescence de la vie monastique. On y rencontrait tout à la fois saint Platon, abbé du couvent des Symboles et oncle de notre Théodore; saint Georges Limniote, saint Pierre d'Atroa, saint Nicéphore et saint Nicétas, fondateur du monastère de Médice ; saint Théophane de Sigriane, pour ne parler que de ceux que l'Église honore du titre de saints. De toutes parts s'élèvent des couvents, des chapelles, des ermitages, sur la lisière des bois, au bord des cours d'eaux, dans les anfractuosités des rochers. Outre les couvents des Symboles, de Médice, de Sigriane, c'est le couvent des Agaures avec ses deux dépendances de Saint-Elie et de Saint-Agapias, le couvent d'Antidium où saint Joannice passa une grande partie de sa vie et fut enseveli; ceux de la Très-Sainte Vierge, des Saints-Pierre-et-Paul, et de Saint-F^ustache, bâtis tous trois par ce même saint Joannice ; ceux de
Saint-Nicolas, des Leucades, d'Eriste, de Balëe, d'Athénogène, et beaucoup d'autres encore; la montagne tout entière, a-t-on dit, fourmillait de moines.
Aussi bien, toute cette région de l'Olympe bithynien est-elle une des plus encbanteresses qui soient au monde. La plaine qui s'étend au bas de la montagne et lui sert de marchepied est une véritable terre promise. On y circule à travers des bosquets de chèvrefeuilles, de lauriers-roses et de jasmins. De toutes parts l'eau bruit et se déroule au soleil en larges nappes, ou tombe en cascades, et fuit h l'ombre des peupliers, des cyprès et des figuiers. Des sources chaudesjaillissent des premiers contreforts de la montagne. Les arbres cultivés se pressent autour de la ville comme la végétation d'une forêt vierge. La montagne elle-même est un immense jardin où habitent — aujourd'hui — les derviches musulmans, qui ont remplacé dans ces solitudes les anachorètes chrétiens.
Au-dessus de Brousse, on chemine longtemps dans une forêt de noyers, de charmes et de cerisiers, où se jouent les chevreuils et où chantent les rossignols. Peu à peu la forêt s'éclaircit ; à la région des chênes succède celle des hêtres, mais l'herbe que l'on foule est encore épaisse et fleurie. Bientôt la montagne, de plus en plus austère, se dépouille ; des rochers gris et nus s'entassent au fond des escarpements : on dirait l'écroulement d'une ville énorme. De hauts sapins dressent leurs tons bruns dans les crevasses ; leurs branches se détachent vigoureusement sur la neige étincelante, dont les premières nappes se montrent çà et là. Enfin, on ne rencontre plus que des pins rabougris dont tous les vents du ciel ont tourmenté et tordu la tige, et qui s'accrochent avec énergie à un sol glacé ; puis toute végétation s'arrête :
on touche au front de neige et de marbre de l'Olympe.
L'horizon que l'on découvre de cette cime est digne d'une pareille montagne. A l'Orient s'ouvrent les plaines profondes de Mysie et de Galatie, et plus près les vallées étroites de la Bithynie ; à l'Occident c'est la Troade avec les chênes de l'Ida ; mais au Nord surtout le spectacle est incomparable. L'azur de la mer découpe la côte en mille golfes profonds ; les îles de Marmara semblent des points d'or semés sur le bleu de la mer; et sur le fond de l'horizon, on distingue, lorsque le ciel est pur, les dômes et les minarets de Constantinople.
Vue de Constantinople, la montagne de l'Olympe apparaît comme un sommet allongé, droit, régulier : aucun pic aigu ne s'en détache et ne dérange l'harmonie de cette ligne simple qui marque sur le ciel son profil : c'est bien là le grand, le long Olympe, l'Olympe neigeux, qui jamais ne perd sa blancheur, même dans les mois d'été, l'Olympe lumineux, étincelant et rayonnant.
C'était sur l'un des contreforts de cet Olympe bithynien que Théodore possédait la propriété où il vint se retirer et dont il fit un monastère.
Une forêt l'enveloppait tout entière, et on ne [)0uvait aborder que d'un côté; au milieu, il y avait (les champs avec des arbres fruitiers et autres, arrosés par une eau limpide, douce à boire, qui ne se précipitait pas comme un torrent, mais coulait avec tranquillité. On n'y avait d'autre vue que celle des forêts, et vers le Nord, celle de la mer, et ses habitants y trouvaient, avantage précieux entre tous, ce calme qui élève l'âme vers Dieu et la détache des sens.
C'est là que Théodore avec ses pieux compagnons
fil son noviciat monastique sous la direction de son oncle saint Platon. Ayant reçu de ses mains la tonsure monacale et le « saint et angéliquc habit », il s'adonna tout entier, dit le biographe son disciple, aux exercices ascétiques, auxquels depuis longtemps déjà il s'était initié. Et, dès les premiers jours, il montra une force d'âme, une virilité de caractère qui ne devaient point connaître de relâchement, et il posa comme fondements solides et inébranlables de sa vie nouvelle l'obéissance et l'humilité.
Avec une incroyable modestie il s'imposait les services les plus bas; il employait à de rudes travaux manuels ses mains délicates, à couper du bois, porter de l'eau, remuer la terre, surtout la terre inculte et la préparer h devenir jardin, à transporter sur ses épaules de la glèbe à grand renfort de sueurs, et autres sortes de pénibles travaux. Souvent, pendant la nuit, afin de n'être pas vu, ou pendant le repos de midi, il portait sur ses épaules le fumier des h)êtes de somme. Ceux qui le reconnaissaient, étaient dans l'admiration en voyant un homme tel que lui et de si haute naissance, agir avec tant de simplicité et d'humilité.
Et en faisant tout cela, Théodore croyait n'avoir rien fait encore. Aussi ne bornait-il pas son activité à ces limites, mais il prêtait son concours aux novices ses compagnons, surtout à ceux qu'il voyait empêchés par leur état de santé ou par d'autres raisons d'accomplir ce qui leur était commandé. 11 s'offrait à eux, courait en haut, en bas, partout, pour rendre service et alléger le labeur des autres, et tous le bénissaient.
Dès son entrée au monastère, devinant tout le péril de la volonté propre, il n'eut d'autre règle de
conduite que la volonté de son supérieur. Nombreux sont les exercices qui forment le moine à la vertu : l'abstinence qui exténue, les veilles qui affaiblissent, les larmes à répandre, la prière qui doit avoir des ailes, le sommeil sur la terre nue qui broie le corps, pauvreté du vêtement, travail des mains, génuflexions fréquentes, méditations sur la mort, psalmodie assidue, longues stations debout : mais rien de tout cela n'est aussi nécessaire au simple moine que l'obéissance parfaite au supérieur et la confession. Celui qui ne préfère pas ces deux vertus à toutes les autres est perdu pour l'obéissance, et les divers exercices par lesquels il semblait devoir obtenir le salut, ne sont guère que dangereuses et trompeuses illusions. Les jeûnes, en effet, les veilles et les autres mortifications sont louables en eux-mêmes ; mais loin d'être utiles, ils deviennent plutôt une occasion de chute à celui qui agit au gré de son caprice et n'est pas dirigé par la règle et les avis du supérieur. Mais le moine qui est fidèle à l'obéissance et à la confession, laissant au second rang les autres exercices les accomplit tous en ces deux-là ^
Et par ce mot de confession Théodore entendait non seulement l'aveu sacramentel de ses fautes, mais l'entière ouverture d'âme h son supérieur et la révélation de ses plus intimes pensées. En toutes choses, dit son biographe, son principal souci était de découvrir à son Père spirituel toutes ses actions, tout le mouvement de ses pensées, sachant bien que révéler ses plus intimes sentiments est une œuvre très grande d'humilité.
Toutes ces qualités le rendaient très cher h tous,
c. Laud. funeh, S. Platonis, 812.