L'ACTIVITÉ INTELLECTUELLE DE THÉODORE
Et, en efFet, dans un discours sur la décollation de saint Jean-Baptiste auquel était dédié le monastère de Stude, rabbéTliéodore fait une très intéressante description d'un tableau représentant le martyre du Précurseur. « Voyez, dit-il, à ses auditeurs, le saint chargé de chaînes et amené hors de sa prison ; le bourreau brandit rudement son glaive contre cette tête vénérable ; elle est remise, toute ruisselante d'un sang parfumé, à Hérodiade qui s'agite à la manière des corvbantes; le corps sacré est enseveli par les mains de ses disciples qui sont autour de lui dans la désolation et les pleurs. Je contemple cette face angélique, dontlesyeux,commedeux flambeaux, se sontéteints, dont toute la phvsionomie exprimait la vertu même. Je baise ces mains sacrées dontle toucher futexempt de péché, dont le doigt montra aux hommes Celui qui enlève le péché du monde. Je vénère ces pieds si beaux de celui qui vint annoncer la bonne nouvelle à la terre et prépara le chemin à la venue du Sauveur*. » Et Théodore continue à décrire et à vénérer l'un après l'autre les chaînes précieuses, le plat vénérable, l'épée du bourreau, la terre et le tombeau, et les disciples visiblement présents et les anges témoins invisibles du martyre et de la sépulture du bienheureux Jean-Baptiste.
Or, dans le « guide de la peinture », oîi se trouve, pour ainsi dire, codifié le système d'iconographie imposé aux artistes monastiques, dans ce sujet de ia décollation de saint Jean-Baptiste, les mêmes personnages, la même technique : « Hérodiade est en habits royiux, la jeune fille lui apporte sur un plat la tête du Précurseur; dans le lointain, à quelque
distance du palais, la prison avec une fenêtre grillée en fer. Au dehors, le Précurseur décapité; il est étendu à terre. Le bourreau tenant la tête dans ses mains la pose sur le plat que présente devant elle la jeune fille. Un peu plus loin, les apôtres Jean et André portent le corps dans un tombeau. » Ainsi, dans le tableau décrit par Théodore, et dans le tableau tel qu'il est imposé désormais aux moines peintres, ce sont les mêmes principaux personnages, la même prison dans le lointain ; la tête est apportée de la même façon à Hérodiade, puis le corps misdans le tombeau par les disciples, dont Tun est aux pieds, l'autre près de la tête qu'il vient de remettre en place.
De ce curieux rapprochement si l'on ne peut conclure que la technique de Stude ait servi de modèle aux autres ateliers monastiques de peinture, bien que le Guide soit postérieur au siècle de Théodore, cependant il ressort, du moins, de cette parfaite concordance, que les procédés artistiques de Stude avaient une autorité particulière d'influence, et par leur supériorité reconnue des autres écoles similaires, contribuèrent peut-être à fixer le code de peinture religieuse à Byzance; et ce ne serait pas seulement dans le domaine de l'ascétisme que la direction de Théodore aurait marqué sa profonde et persistante empreinte.
Quoi qu'il en soit, et si l'on ne peut établir avec certitude l'influence prépondérante du couvent dans le mouvement artistique à la fin du huitième et au débutdu neuvième siècle, on sait que ce couvent, sous l'higouménat de Théodore, fut le vrai centre de la poésie d'église. Elley était cultivée sous toutes les formes. Au témoignage de son biographe, sous la direction de Théodore, les moines, qui en avaient le loisir et les
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talents, s'adonnaient à la composition d'hymnes liturgiques, de cantiques sacrés, de psaumes spirituels, car rien, à leurs yeux, n'était plus utile et ne contribuait plus h la dignité des cérémonies chrétiennes que le rythme et le bon ordre des chants, qucl'harmoniedes voixetle charme des mélodies. La faveur universelle que les Byzantins témoignent, à cette époque, pour un genre nouveau de poésie ecclésiastique, la poésie des « canons», a pour conséquence la refonte complète deslivres liturgiques. SaintThéodore, son frère Joseph de Thessalonique, ses disciples en grand nombre y travaillent avec ardeur. On leur doit le Triodion qui renferme les offices du grand carême, ou des dix semaines qui précèdent Pâques ; et aussi la plus grande partie du Pente c os tar ion qui contient les offices célébrés depuis Pâques jusqu'au premier dimanche après la Pentecôte inclusivement.
Il n'y a point lieu d'examiner ici si la poésie nouvelle était supérieure ou non à l'ancienne qu'elle devait remplacer; ni même s'il n'est point excessif d'insinuer que l'hymnographie des viii^ et ix® siècles était d'une technique si rigoureuse et si précise, qu'une seule syllabe, un seul iota n'auraient pu être retranchés sans que le plus simple fidèle ne s'en aperçoive aussitôt, et que, dès lors, c'en était fait de la « zizanie hérétique ». Mais il suffit ici de remarquer combien fut féconde l'activité poétique de Théodore et de ses moines, et la place considérable que l'école hymnographique établie par l'higoumène dans son monastère sut conquérir, et conserve encore dans l'office canonique de l'Eglise grecque. Au reste, l'histoire suivante, histoire curieuse, et « bien terrible à entendre », racontée parle biographe de saint Théodore, malgré la préoccupation évidente
de célébrer le talent poétique de son héros, établit assez bien le départ des qualités et des défauts de l'œuvre hymnographique des moines studites. « Il y avait en Sardaigne, dit le moine Michel*, un homme pieux qui était plein d'admiration et de vénération pour les écrits de Théodore; il avait surtout en incroyable estime les canons composés par lui pour le Grand Carême. Un jour, des moines étant venus à passer, il leur offrit l'hospitalité dans sa maison ; ils y demeurèrent pendant toute la durée des jeûnes. Or, ces moines étaient disciples d'un hymnographe sicilien, Grégoire de Syracuse. Remplis d'arrogance, ils commencèrent à tenir des discours insensés et à se moquer des poèmes du saint, citant de lui et des termes barbares et des constructions irrégulières. Bientôt, leur hôte, converti à ces idées, cessa d'honorer les hymnes du saint et de les chanter, selon sa coutume, dans les doxologies matutinales. C'est alors qu'au milieu de la nuit, Théod< re lui apparut comme il était pendant sa vie, avec '^a haute taille, le teint pâle, le sommet de la tête chauve. Il avait quelques compagnons qui tenaient dans leurs mains des faisceaux de verges. Sur l'ordre du saint, ils en frappèrent cet inconstant, si prompt à changer de pensée. Et pendant la bastonnade, Théodore lui criait : « Perfide, pourquoi donc dédaignes-tu mes poèmes, toi qui naguère avais pour eux tant d'amour et d'estime? Cependant, tu pourrais bien penser que si les Eîjlises de Dieu les ont reçus et les ont transmis les unes aux autres, c'est qu'elles étaient assurées d'ea retirer quelque profit. Ce ne sont pas les termes emphatiques, ni les tournures ciselées, qui ont l'ha-
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bitude de convertir les cœurs, mais un langage humble, accommodé aux besoins présents, et bien sensé ; un tel langage est cent fois préférable aux discours érudits qui ne font que charmer les oreilles. »
Lorsque le coupable, ainsi châtié, se fut repenti de son égarement, le jour parut; notre homme, ressentant des douleurs aiguës, le corps tout couvert de plaies, se lève, encore tout effrayé de la terrible apparition; il raconte ce qui vient de lui arriver, et s'empresse d'éloigner de sa maison les moines auxquels il avait cru si légèrement, et qui étaient cause de tout le mal. Sa fidélité à Théodore ne se démentit plus dans la suite, mais grandit sans cesse, et Ton ne saurait dire l'estime, le culte, Tamour qu'il conserva toujours pour les poèmes du célèbre hymnographe, qui devinrent à son âme un aliment et un remède salutaires.
De toute cette merveilleuse histoire, il est permis de conclure que, peu de temps après la mort de Théodore, ses poésies religieuses étaient connues bien au delà des monastères de la capitale, et que si l'admiration pour son talent poétique n'allait pas sans quelque réserve, on reconnaissait à ses œuvres le mérite d'une forme plus simple, d'une actualité plus pressante, et surtout d'une onction propre à toucher les cœurs.
Tels furent les pacifiques travaux de Théodore au monastère de Stude, commencés dès les premiers temps de son séjour dans la capitale, et poursuivis sans interruption, au grand bénéfice des lettres chrétiennes, pendant les huit années qui s'écoulèreiU. entre la mort de Constantin VI et la quatrième année du règne de l'empereur Nicéphore.