CHAPITRE IV
Hanc amavi et exquisivi à juvénilité mea. Sap. VIII, 2.
J'ai aimé la Sagesse et l'ai recherchée dès ma jeunesse.
E xiii^ siècle, siècle du Pape InnocentlIIetdu Roi saint Louis, tut pour les Lettres répoqu( laplus brillante du moyen âge. Les croisades^ en faisant passer en Occident une partie des tréson scientifiques de l'Orient, avaient contribué àdévelop perle goût des arts et de la littérature. Mettante profil son influence puissante et salutaire, l'Eglise avait créé, d'accord avec les princes chrétiens, des Universités, qui ne tardèrent pas à devenir célèbres, et à réunir une nombreuse jeunesse autour des maîtres les plus distingués.
Ces maîtres, pour la plupart, appartenaient à lî cléricature, et tel était le prestige de leur science^ que le nom de clerc était alors synonyme d'homm( lettré.
Les principaux Etats de l'Europe possédaient leurs Universités : la Grande-Bretagne citait au premiel rang Oxford et Cambridge; TAllemagne, Cologne
l'étudiant napolitain. 2 5
la France, Paris; PEspagne, Palencia; l'Italie, Padoue, Bologne et Naples.
L'Université de Naples n'était pas de date bien ancienne. L'empereur Frédéric II l'avait fondée en 1224, moins à cause de la protection qu'il accordait aux lettres, étant lui-même, paraît-il, littérateur de mérite, que par un sentiment hostile au Saint-Siège, contre lequel il était perpétuellement en lutte. Il se flattait que la réputation de Técole de Naples ruinerait Tinfluence de Bologne, ville qu'il détestait pour son attachement à la cause du Pape. Afin de mieux réussir dans son dessein , il avait attiré les plus savants professeurs par l'appât de larges rémunérations, et défendu à ses sujets d'aller étudier en toute autre Université.
Par suite de cette prohibition et aussi à raison de la proximité du lieu, le comte d'Aquin décida d'envoyer son lils dans la grande cité napolitaine.
Après un séjour de quelques mois au sein de la famille, à son retour du Mont-Cassin, l'enfant dut quitter de nouveau le manoir de ses ancêtres. La séparation fut douloureuse: parents et serviteurs avaient apprécié une fois de plus les rares qualités du jeune Thomas. En même temps, on redoutait les dangers inévitables qu'allait offrir à son innocence une ville où régnaient le luxe et le plaisir. Car, si la douceur du climat, la beauté du site, la magnificence des palais et des villas faisaient de Naples la première ville de l'Italie méridionale, la licence y étalait de toute part sa souveraineté. C'était, dit le P. Touron, un proverbe parmi les Italiens : Naples est un paradis sur terre, mais un paradis habité par des démons.
On comprend surtout les alarmes de Théodora; son cœur éprouvait les angoisses que ressent le cœur de toute nière chrétienne, en voyant s'éloigner le tils de sa tendresse , sur le point d'affronter les séductions les plus dangereuses. Mais la volonté du comte était formelle, et, au jour marqué, Thomas partit pour Naples, accompagné d'un gouverneur qui avait ordre de veiller sur lui. C'était vers la fin de 1234.
Le noble étudiant eut pour maître dans la grammaire, les humanités et la rhétorique, le plus savant professeur de la ville, nommé Martin. Deux ans après, ayant fourni la carrière des arts libéraux, il aborda la philosophie et les sciences naturelles, sous la direction d'un autre professeur, également distingué, qui s'appelait, du nom de son pays, Pierre d'Irlande.
A Técole de ces docteurs, Thomas fit preuve d'une profondeur de jugement, d'une perspicacité et d'une pénétration vraiment surprenantes. Il répétait la leçon avec plus de clarté que les maîtres n'en avaient mis à renseigner. Quand il attaquait une proposition, ou défendait quelque conclusion philosophique, on l'eût tenu pour maître, écrit un auteur, et non pour disciple, si sa taille peu élevée et son âge encore tendre n'eussent indiqué le contraire. Tels étaient les progrès de cet admirable jeune homme, qu'ils semblaient le fruit d'une intelligence plus qu'humaine, et jetaient dans la stupéfaction les professeurs eux-mêmes. Aussi sa renommée volait-elle de bouche en bouche dans toutes les écoles de la grande cité.