‹ Saint Thomas d'AquinChapitre 26 sur 96 · LA MANIFESTATION DU GENIE · texte numérisé non relu

LA MANIFESTATION DU GENIE

Entmpet quasi matie lumen tuum.

Is. LVIII, 8.

Votre lumière éclatera comme l'aube du matin.

ES son arrivée au couvent de Cologne , Frère Thomas adopta la ligne de conduite dont il ne devait plus se départir jamais : joindre dans une mesure pour le moins égale la culture du cœur à celle de Tesprit.

Afin de progresser dans la perfection religieuse, obligation capitale de l'état qu'il avait embrassé, il s'adonna particulièrement à trois choses : Toraison, le recueillement, l'humilité.

A Toraison il consacrait un temps considérable, c'était le meilleur de la journée ; gardant sans cesse à la pensée le souvenir de Dieu et observant au dehors une retenue angélique, il se maintenait dans un recueillement tant intérieur qu'extérieur ; enfin, soigneux de pratiquer la plus profonde humilité, il s'effaçait volontiers, écoutait tous ses Frères avec attention et déférence, parlait peu, et fuyait tout ce qui pouvait ressentir la vanité.

D'autre part, il se livra aux études avec une ardeur

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sans pareille, persuadé que dans un ministre des autels le défaut de science n'est pas moins funeste que le défaut de piété, et Texpose à cette terrible menace fulminée par Dieu lui-même, dans le prophète Osée : Parce que vous ,ave:{ rejeté la science^ je vous rejetterai moi aussi de mon sacerdoce, afin que vous nen remplissiez plus les fonctions. Car, dit un autre prophète, Malachie, les lèvres du Prêtre seront les dépositaires de la science, et c'est de sa bouche que Von recherchera les connaissances de la Loi, parce qu'il est l'Ange du Seigneur des armées.

Notre novice savait apprécier l'avantage d'avoir pour guide dans les sciences sacrées un maître tel que le Bienheureux Albert, et enfin il trouvait dans cette maison d'études la sainte émulation du bon exemple , entouré qu'il était de jeunes Religieux déjà d'une éminente vertu , et dont plusieurs ont mérité, comme lui, d'être placés sur les autels.

Silencieux et réservé par nature, Thomas demeura longtemps sans prendre part aux discussions scolastiques, sans proposer aucun argument, ni répéter une seule leçon ; mais, attentif aux explications et laissant parler les autres, il réfléchissait en son esprit, et, la classe terminée, se hâtait de regagner sa cellule, où il notait avec soin ce qu'il avait appris.

Cette taciturnité extraordinaire fut remarquée, et avec cette pointe de m.alice, qui de tout temps, paraîtil, a caractérisé les écoliers, plusieurs de ses rivaux, faisant allusion à sa stature^ le surnommèrent le Grand Bœuf muet de Sicile.

Le Bienheureux Albert, à la perspicacité duquel n'avait pas échappé, sans doute, l'attitude singulière

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de son nouveau disciple, suspendait son jugement.

Thomas lui avait été confié par le Général de rOrdre, Jean le Teutonique. Ce vénérable vieillard l'avait amené de Rome à Cologne, et, en le remettant au:s mains de Maître Albert, avait fait Téloge de sa haute intelligence, attestée par des succès éclatants à rUniversité de Naples. Quelle déception pour l'illustre Docteur de ne rien rencontrer dans le jeune étudiant qui fît écho à ce que la renommée avait publié ! Une circonstance inattendue fit jaillir l'étincelle qui manifesta le génie.

On était arrivé à l'interprétation du livre de saint Denys l'Aréopagite sur les Noms divins. La leçon était diflficile, les écoliers avaient peine à la suivre, et Thomas se montra d^une attention exceptionnelle. Un condisciple charitable, assis à ses côtés, pleinement convaincu que le pauvre Sicilien n'avait rien compris à une doctrine si relevée, s'offrit, au sortir delà classe, pour lui répéter la leçon. L'humble Thomas accepta l'offre, s'en tint fort obligé, et pendant quelque temps se prêta très assidûment à la prévenance de son compagnon. Mais voici qu'un jour l'ofilicieux répétiteur s'embrouille dans une question obscure, qu"il ne saisissait qu'à demi, et, malgré ses efforts, ne peut achever sa démonstration. En ce moment, une lutte s'engage dans l'âme de notre Saint. L'humilité veut que Thomas pousse jusqu'au bout le rôle modeste d'un disciple qui apprend; la charité réclame qu'il vienne en aide à un Frère animé des intentions les plus droites. Dans ce conflit d'un genre nouveau, la charité finit par triompher, et saint Thomas demande à son interlocuteur la permission

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de lui dire ce qu'il croit avoir compris. Il le fait d'une façon magistrale, éclaircit le passage obscur, en tire des déductions, et montre dans son raisonnement une lucidité si parfaite, que l'étudiant, saisi d'admiration, demande à son tour que Frère Thomas veuille dorénavant lui servir à lui-même de répétiteur.

Le Saint, confus de cette prière qui choquait son humilité, s'en défend de son mieux ; il finit par consentir, mais à la condition expresse que personne ne le saura.

Le secret fut gardé par le trop consciencieux novice, bien qu'à certains moments il eût scrupule de tenir cachée, même aux supérieurs, sa précieuse découverte. Un jour, pourtant il s'en ouvrit au Maître des étudiants, lequel s'étant placé, sans être vu, près du lieu où se donnait la répétition, put se convaincre par lui-même de la réalité. Mais Dieu, qui se plaît à exalter les humbles, ménageait une révélation plus éclatante de ce génie avide d'obscurité.

Une feuille de papier, tombée par mégarde devant la cellule de Frère Thomas, fut ramassée par un condisciple, lue avec une véritable surprise et portée au Régent des études. Sur cette feuille était résumée une des questions les plus ardues du livre des Noms divins, avec une série d'arguments contre l'interprétation donnée en classe, et enfin la solution complète des objections proposées. Le tout était présenté d'une manière si relevée et si savante, qu'on eût dit que saint Denys lui-même y avaitexpliqué sa pensée.

Le Bienheureux Albert demeura stupéfait de la science profonde que révélait cet écrit. Voulant par

une épreuve décisive arriver à une certitude absolue, il enjoignit au Maître des étuJiants d'avertir le jeune Religieux qu'il aurait le lendemain, en séance publique, à soutenir une thèse dont le sujet était d'une difficulté majeure. Sincèrement convaincu de son incapacité, Thomas eût volontiers paré le coup ; mais contraint de céder , en vertu de la sainte obéissance, il recourut à Toraison.

Le Père des lumières, qui découvre ses plus hauts secrets aux petits et aux humbles de cœur, exauça notre Saint au delà de sa demande. Le moment solennel arrive; après avoir réfuté, l'un après Tautre, divers arguments, non moins subtils que pressants, Thomas se mit à reprendre tout ce qui avait été dit, et expliqua le point en litige au moyen d'une distinction lumineuse qui ravit toute l'assistance. € Frère Thomas, dit Albert en interrompant, vous ne parlez pas à la façon d'un répondant, mais comme un docteur qui conclut. — Maître, reprit respectueusement le disciple, s'il est une autre manière de répondre, je ne la vois point. — Eh bien! poursuivit Albert le Grand, voyons si vous résoudrez avec la même assurance mes objections. » Et il lui en proposa quatre, telles qu'on pouvait les attendre de la part d'un si grand Maître, décidé à presser son adversaire jusqu'à lui taire rendre les armes. Saint Thomas répéta les quatre arguments, les réfuta Tun après l'autre, et finit par poser un principe qui ne laissait plus rien subsister des objections déjà résolues.

Aussi franc et généreux qu'il était humble, le bienheureux Albert, en voyant se lever comme un soleil qui allait éclipser la renommée de tous les autres

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docteurs, ne put contenir sa joie. Il félicita son jeune disciple, et tourné vers les étudiants, il dit avec un accent prophétique : « Ah ! vous appelez Frère Thomas un Bœuf muet ! Eh bien ! moi, je vous dis que les mugissements de ce Bœuf retentiront si haut, qu'on les entendra d'une extrémité de la terre à Tautre. »

Un pareil témoignage échappé d'une bouche si autorisée ne put enfter le cœur du jeune homme. Thomas s'empressa de rapporter à Dieu le mérite de son succès et ne changea rien de sa simplicité habituelle. Mais sa réputation était désormais fondée. Maître Albert recourait à lui pour reprendre le développement des questions les plus relevées de la scolastique. Ses propositions étaient sans réplique, ses explications sans obscurité; on Técoutaii comme un oracle, on le proclamait la merveille du siècle. Après le livre de saint Denys l'Aréopagite, le Bienheureux Albert ayant expliqué la morale d'Aristote, saint Thomas Tétudia fort avidement, en fit des commentaires, qu'il donna, par modestie, comme le résumé des leçons de son Maître. Il sut, en élevant les sentences du Stagyrite jusqu'aux maximes évangéliques, faire en quelque sorte du philosophe païen un philosophe chrétien.

lln'yeut bientôtqu'unevoix parmilesprofesseurset les écoliers pour proclamer Frère Thomas digne d'aller étudier dans la première Université du monde. Sur ces entrefaites, les Docteurs de Paris ayant sollicité instamment Maître Albert de venir occuper une

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des deux chaires réservées aux Frères Prêcheurs, le Chapitre de l'Ordre décida que saint ThomasTaccompagnerait dans la métropole Jdes Lettres. C'était en

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