LIVRE W
la montagne Sainte-Geneviève, rive gauche de la Seine.
Les Frères s'y étaient établis en 1218, envoyés par saint Dominique lui-même.
« En ce temps-là. écrit le P. Lacordaire, Jean de Barastre, doyen de Saint-Quentin, chapelain du roi et professeur à l'Université de Paris, avait fondé à Tune des portes de la ville, appelée la porte de Narbonne ou d'Orléans, un hospice pour les pauvres étrangers. La chapelle de Thospice était dédiée à Tapôtre saint Jacques, si célèbre en Espagne, et dont le tombeau est Tun des plus grands pèlerinages du monde chrétien. Soit que les Frères espagnols s'y fussent présentés par dévotion ou de toute autre manière, Jean de Barastre vint à savoir qu'il y avait dans Paris des Religieux nouveaux qui prêchaient l'Evangile à la façon des Apôtres. Il les connut, les admira, les aima, et sans doute comprit l'importance de leur institut, puisque, le 6 août 1218, illes mit en possession de cette maison de Saint-Jacques, qu'il avait préparée à Jésus-Christ dans la personne des étrangers. Jésus-Chrisi, reconnaissant, lui envoya de plus illustres hôtes que ceux sur lesquels il comptait, et le modeste asile de la porte d'Orléans devint un séjour d'apôtresj une école de savants, et le tombeau des rois.
a Le 3 mai 1 22 1 , Jean de Barastre confirma par un acte authentique la donation qu'il avait faite aux Frères, et l'Université de Paris^ à la prière d'Honorius III, abandonna les droits qu'elle avait sur ce lieu, en stipulant toutefois que ses docteurs, à leur mort, V seraient honorés des mêmes suffrages spirituels
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que les membres de l'Ordre, à titre de confraternité. »
Le premier Prieur de Saint-Jacques fut Matthieu de France, homme docte, tout préparée l'instruction des peuples, dit Etienne de Salanhac, et qui avait passé sa jeunesse dans les écoles de la capitale.
Dire combien d'étoiles dominicaines brillèrent en ce lieu par la science et la sainteté ne serait pas chose {acile. « De la Maison de Saint-Jacques, écrit Touron, on vit sortir de célèbres écrivains, dss prédicateurs zélés, plusieurs confesseurs de nos rois pendant trois ou quatre siècles, un grand nombre de prélats et de cardinaux, et le premier Religieux du même Ordre qui soit monté sur la chaire de Saint- Pierre, sous le nom d'Innocent V. »
La renommée du couvent de Saint-Jacques rejaillit sur tous les autres couvents du royaume, et le peuple désignait tous les Dominicains de France sous le terme de Jacobins^ formé du nom latin du saint apôtre Jacques. Il en fut ainsi jusqu'aux jours néfastes où des hommes sanguinaires, transformant en club le séjour de la prière et de l'étude, marquèrent d'une flétrissure imméritée ce nom qu'avait entouré d'honneur, pendant près de six siècles, la vénération publique.
A peine installé dans sa nouvelle résidence, Frère Thomas commença par suivre les cours préparatoires au baccalauréat, qu'il avait ordre de recevoir. Ce ne fut point sous le fameux docteur franciscain Alexandre de Halès qu'il étudia, mais bien au collège même de Saint-Jacques. Les Pères de Réchac,
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Touron, et autres historiens français de notre Saint, réfutent longuement l'opinion contraire.
.<■( Le grand collège du couvent de Saint-Jacques, lisons-nous dans l'Année Dominicaine, était alors pour l'Ordre entier une sorte d'école normale. Là se recrutaient les nombreux Lecteurs, ou Professeurs, que nécessitaient, d'après le texte de nos lois, les cours publics de philosophie et de théologie ouverts dans tous ces couvents. Depuis une quinzaine d'années, les Frères possédaient dans leur maison de Paris deux chaires, faisant partie de l'organisation universitaire. Ces deux cours de théologie étaient appelés les grandes écoles — magnœ schoîœ — par opposition aux petites écoles — parvœ schoîœ — réservées aux commençants et aux novices du couvent de Paris. La première et la plus ancienne des deux chaires appartenait de droit aux Religieux de la Province de France. Les maîtres qui y enseignaient, les Frères qui la fréquentaient comme étudiants, étaient tous originaires des couvents de cette Province. On l'appelait Técole des Religieux du rovaume de France — Schola interna. L'autre chaire était réservée aux Religieux des autres Provinces de rOrdre. On l'appelait l'école des étrangers — Schola externa. «
Pourvu du titre de bachelier après le temps des études régulières. Thomas allait passer delà modeste place d'écolier à la chaire de Maître, et consacrer aux jeunes Religieux de TOrdre les prémices de son enseignement. Rien n'était plus juste.
(f Le fils de Jacob, observe Guillaume de Tocco, distribua gratuitement à ses frères le froment de
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TEgypte; ainsi notre nouveau Joseph commençat-il par nourrir ses frères en Religion du pain de la parole divine, afin lie pourvoir ensuite sans jalousie TEglise entière des aliments de la céleste sagesse."»
Cependant ce ne fut point Paris, mais Cologne qui eut rhonneur de ses débuts. Citons encore, en l'abrégeant, le récit de V Année Dominicaine :
« En 1248, le Chapitre général de l'Ordre avait pris une décision fort importante touchant le développement des sciences théologiques. Jusqu'alors, il n'y avaiteu dansla famille de saint Dominique qu'une seule maison d'Etude générale, celle de Paris, et chaque Province dominicaine y envoyait ses sujets les plus distingués. De ce centre unique repartaient également les nombreux professeurs qui dans chaque couvent offraient au clergé un cours public de théologie.
« Orj quoique très vastes, les bâtiments du grand collège de Saint-Jacques étaient devenus insuffisants pour contenir une agglomération de Religieux dépassant alors le nombre de cinq cents.
« L'assemblée de 1248 vota donc la création de (\ViaiXve, nouYtWes Etudes générales : Bologne pour les provinces d'Italie, Montpellier pour la province dite de Provence, Oxford pour la province d'Angleterre, et Cologne pour la province d'Allemagne. En même temps, elle désignales Religieux qui devaient inaugurer l'enseignement dans chacune de ces maisons. Maître Albert fut tout naturellement choisi pour diriger la nouvelle Etude générale de Cologne, et, sur sa demande, on lui adjoignit comme bachelier son disciple de prédilection, Frère Thomas d'Aquin. «
Notre Saint repartit donc pour l'Allemagne, avec son maître, vers la fin de l'année scolaire i 248, pour ouvrir les cours au mois de novembre suivant.
Il fut chargé d'abord de lire^ selon le terme d'alors, c'est-à-dire d'expliquer le Maître des sentences. On appelait de ce nom un cours de théologie fait par Pierre Lombard, docteur et évéque de Paris un siècle auparavant. Cet ouvrage, composé d'après les écrits des Pères, et divisé en quatre livres, sous le titre de Sentences, eut dès son apparition une très grande vogue, et, faute d'un meilleur recueil, devint pour les maîtres en théologie le thème en quelque sorte obligé de leurs leçons. Il était réservé à notre grand Docteur de fixer pour jamais l'enseignement théologique dans sa Somme immortelle. Mais n'anticipons pas.
Il dut, en outre, expliquer à ses élèves quelques traités d'Aristote etleur commenter l'Ecriture Sainte. En même temps il composait les fameux opuscules : De l'être et de V essence, Du principe de la nature.
C'est à cette époque que Thomas fut promu aux Ordres sacrés, et bientôt au Sacerdoce. Il célébra sa première Messe avec les ardeurs d'un séraphin, et dès lors, remarquent tous ses biographes, son union avec Dieu devint plus intime.
Il y avait environ quatre ans que le jeune professeur enseignait à Cologne avec une réputation chaque jour croissante, lorsque le Chapitre général le désigna pour se rendre à Paris, afin de parcourir la carrière qui devait le conduire au doctorat. Trois grands personnages de l'Ordre prirent l'initiative de cette décision : Jean le Teutonique, Maître Gêné-
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rai, Albert le Grand, et Hugues de Saini-Cher, premier Dominicain honoré de la pourpre romaine.
L'ordre de ses Supérieurs fut un coup terrible pour rhumilité de notre Saint ; mais, fils d'obéissance avant tout, jl courba la tête, et quitta l'Allemagne au mois de septembie 1262 . En traversant la Belgique, il s'arrêta chez Adélaïde de Bourgogne , épouse de Henri III, duc de Brabant. Cette vertueuse princesse fut si édifiée des entretiens spirituels qu'elle eut avec le saint Religieux, et des conseils qu'il lui donna pour la conduite de ses sujets, en particulier des Juifs, qu'elle le pria de les mettre par écrit. Saint Thomas ne put s'y refuser, et lui envoya, quelque temps après, un petit ouvrage, qui est rangé dans ses Opuscules sous ce titre : Du gouvernement des Juifs.
En suivant la trace de saint Thomas, nous le trouvons ensuite chez les Frères Prêcheurs de Louvain, remplissant la fonction de diacre à une Grand'Messe célébrée par le Bienheureux Albert. Le pupitre dont il se servit pour chanter l'Evangile a été soigneusement gardé, et pendant la tenue du Chapitre général de i885, dans le nouveau couvent de Louvain, on le voyait placé au milieu du chœur. Les Mémoires de l'ancien couvent ajoutent que le Docteur Angélique fit aux Religieux quelques leçons. Ce renseignement n'a rien qui étonne : telle était déjà la réputation du docte professeur que, dans tous les monastères où il passait, on désirait l'entendre parler sur l'Ecriture Sainte ou la Théologie.
L'année suivante, il revenait dans le Brabant pour affaires concernant les chanoines de Thenens. Les
archives de leur Chapitre conservaient Pacte de cette visite, signé du serviteur de Dieu, à la date du vendredi 3 i octobre i253.
A Paris, Frère Thomas entra comme bachelier dans r Ecole des étratîg-ers, dirigée alors par Maître Elle Bruneti. Dès le début, ses succès furent tels que les vastes salles de Saint-Jacques ne suffirent plus à contenir la foule de ses auditeurs.
Guillaume de Tocco trace ainsi le caractère dé son enseignement :
« Devenu bachelier et chargé d'un cours, Frère Thomas se mit à répandre en flots pressés les secrets de ses méditations. Dieu lui versa d'en haut une science si vaste, et mit sur ses lèvres une doctrine si ample, qu'il semblait surpasser tous les maîtres, et provoquer plus qu'aucun autre les écoliers à l'amour de la science, par la clarté de son exposition. Il savait en effet découvrir de nouveaux aperçus, trouver une manière neuve et lucide de détinir, et amener des raisonnements inattendus. En l'écoutant présenter un enseignement nouveau, et éclaircir les difficultés par de nouvelles preuves, personne ne doutait que Dieu n'eût éclairé son esprit des rayons d'une lumière nouvelle, et n'eût donné assez de fermeté à son jugement, pour que sans hésiter il proposât et écrivît les opinions hardies qui lui avaient été inspirées du ciel. Au commencement de son professorat, il composa sur les Sentences un ouvrage élégant de style, profond de pensée, clair pour l'intelligence, développé par de nombreux articles ; et dans cet ouvrage, pour appuyer ses raisons, il va chercher les sciences humaines , et les conduit
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comme des servantes devant le trône de la divine Sagesse, afin qu'elles rendent hommage à leur reine, et s'accordent en une harmonie parfaite avec les maximes sacrées. Que personne, ajoute l'auteur, ne trouve absurde cette méthode de recourir aux sciences du siècle pour soutenir les oracles de la Sagesse éternelle, puisque de la même intelligence divine émanent les objets de toutes les connaissances, tant les vérités de la souveraine Sagesse, que les principes du droit naturel, avec leurs conséquences acquises par le raisonnement humain. »
L'Université félicita l'Ordre des Prêcheurs d'avoir en Frère Thomas un si savant Religieux, et, par la bouche de l'un de ses chanceliers, fit instance auprès du Prieur de Saint-Jacques pour qu'il obligeât le jeune professeur à prendre la licence. Honoré ensuite du Doctorat, il pourrait enseigner avec pleine autorité, et servir plus avantageusement l'Eglise. Mais Thomas n'avait encore que vingt-huit ans, et pour le recevoir Docteur il fallait déroger aux règlements qui en exigeaient trente-cinq : chose qu'une misérable cabale devait retarder de quatre ans encore.
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