CHAPITRE XII
LE DOCTEUR DE l'uMVERSITÉ DE PARIS.
RigJiis montes Je superioribtts tuis' de fructti operitm tuorum satiabitur terra.
Ps. cm. 14.
De vos sommets vous arroserez les montagnes, et la terre sera rassasiée
du fruit de vos œuvres.
momeni ou notre baint va se soumettre aux épreuves qui lui assureront la palme de Maître en théologie, une intéressante question se pose pour nous. Qu'était ce docte corps de professeurs qui se préparait à ouvrir ses rangs à Thumble Religieux ?
L'Université de Paris, fondée l'an 1200, dut eu grande partie la prospérité qu'elle acquit au xiii^ siècle à la haute protection des rois de France et des Souverains Pontifes.
a En ce temps-là, dit un chroniqueur, l'étude des lettres était florissante à Paris, et nous ne voyons pas qu'il y ait eu jamais, ni à Athènes, ni en Egypte, ni en quelque autre partie du monde, une atfluence comparable à celle que Ton trouvait alors dans cette ville. Les écoliers n'y étaient pas seulement attirés par Tadmirable aménité du lieu et par l'abondance de tous les biens, mais aussi à cause de la liberté et duprivilège d'immunité spéciale que le roi Philippe-
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Auguste et son père leur avaient accordés. ^ Ce nom d^ Université , appliqué à l'ensemble des écoles, fut, d'après certains auteurs, mis en usage par extension du mot\at\nuniversitas, que portaient diverses bulles adressées par Innocent III au corps des Maîtres et à celui des écoliers. Suivant d'autres, il vient de l'universalité des sciences qu'on y enseignait.
L'Université se composait de quatre Facultés : Théologie, Droit canon et Droit civil, Médecine et Artslibéraux. Les Arts se subdivisaient en deux cours: l'un, appelé trivium, comprenait la Grammaire, la Logique ou Dialectique, et la Rhétorique, et conduisait au second, nommé quadrivium^ ayant pour objet l'Arithmétique, la Géométrie, la Musique et l'Astronomie.
Par suite du grand nombre des étudiants et de leur diversité d'origines, la Faculté des Arts, à Paris, était distinguée elle-même en Quatre Nations : France, Angleterre, Picardie et Normandie. Chacune d'elles avait son Procureur, chaque Faculté son Doyen ; le chef de l'Université, choisi toujours parmi les Docteurs es Arts, portait le titre de Recteur. Enfin deux chanceliers, résidant l'un à Notre- Dame, l'autre à Sainte-Geneviève, étaient chargés de l'expédition des affaires.
Les principales écoles universitaires étaient celles du cloître Notre-Dame, de Saint-Victor-l'Abbaye et de Sainte-Geneviève. En 1 253, ou peut-être i 256 seulement, d'après un manuscrit récemment découvert, la Maison de Sorbonne était fondée par le Docteur Robert de Sorbon, confesseur du roi, à l'intention
principalement des étudiants pauvres. C'est à la Sorbonne que se conférèrent dans la suite les grades théologiques. Enfin les réguliers établis dans la capitale agrégèrent leurs écoles conventuelles à TUniversité, et purent jouir dès lors de toutes ses franchises.
Au collège de Saint-Jacques, le Religieux muni du titre de Bachelier par le Supérieur de l'Ordre ou par le Chapitre général devait expliquer d'abord le Maître des Sentences, dans l'école de quelque Docteur, etàla fin de la première année, sur la recommandation de son Prieur, il obtenait du chancelier de Téglise de Paris la licence, c'est-à-dire, selon Tétymologie menie du mot, la permission d'enseigner comme Maître.
« Le nouveau licencié inaugurait son enseignement par une leçon solennelle qu'il donnait dans la salle des audiences de l'évêché. C'était ce qu'on appelait, dans le langage du temps, tenir sa cour. Tous les docteurs étaient présents, ainsi que Tévêque et le chancelier de l'Eglise de Paris.
« Pendant la seconde année, le licencié continuait ses leçons. Il avait alors une école à lui ; mais, comme Tannée précédente, il devait encore commenter le texte des Sentences ; car, s'il était Maître de droit, il ne Tétait pas encore de fait.
« Enfin, pendant la troisième année, le professeur, affranchi de toute direction, était libre de choisir le sujet de ses leçons. On lui adjoignait un bachelier, qui, sous ses auspices, s'exerçait à son tour sur le livre des Sentences. A la fin de Tannée, le Maître lui rendait bon témoignage, et, de concert avec le Prieur
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de Paris, il ie présentait à la licence. Au bout de ces trois ans d'enseignement, le Religieux cédait sa place. Mais il conservait dès lors jusqu'à la 'fin de ses jours le titre, si glorieux au moyen âge, de Maître en théologie de rUniversité de Paris. »
Un détail curieux nous fait mieux connaître la physionomie de ces écoles universitaires. Les professeurs ne dictaient point de cahiers : ils préparaient leurs leçons avec soin, et les débitaient comme des harangues. Les écoliers, assis à terre sur des coussins de paille, ou debout, retenaient ce qu'ils pouvaient, et souvent rédigeaient en leur particulier dans quel ques courtes notes les points les plus essentiels.
A cette époque oii Timprimerie n'existait pas, les livres, étant tous manuscrits, devenaient par suite fort rares. Le roi saint Louis, ami et protecteur des lettres, entreprit de combler cette lacune. Il avait entendu dire en Syrie qu'un sultan faisait recueillir en une bibliothèque ouverte aux savants de ses Etats, les livres conformes à la religion musulmane. Pour imiter cet exemple, il commanda de transcrire à ses frais tous les manuscrits que l'on y put trouver, et fit ranger ces précieux exemplaires dans une salle voisine delà Sainte-Chapelle.
Le soin en fut confié au Dominicain Vincent de Beauvais. lecteur du roi et précepteur des enfants de France, homme fort érudit, suteur d'une sorte d'encyclopédie, intitulée le Triple Miroir.
Lorsque saint Thomas apprit de ses Supérieurs l'invitation que lui faisait l'Université de se préparer au Doctorat, il apporta, pour s'en défendre, toutes les raisons que l'humilité pouvait suggérer.
88 LIVRE I^f". VIE DE SAINT THOMAS.
Une vision céleste le fit triompher de sa répugnance. D'après les usages, il fallait présenter un texte de TEcriture, comprenant, avec les discours préliminaires, tout le sujet de la discussion. L'application de chaque mot du texte à la matière proposée donnait au candidat les moyens de faire valoir la finesse de son esprit et la profondeur de son jugement. Dans cette circonstance, saint Thomas, défiant de lui-même et plein d'anxiété, eut recours à Foraison.
Accoutumé à tirer des Livres Saints la formule de ses prières, il commence le psaume xi : Salvum me fac, Domine... Seigneur, saiive:{-moi, parce que le Saint fait défaut sur la terre., et que les vérités diminuent parmi les enfants des hommes. Au milieu de ses soupirs, il s'endort, et voit en songe un Religieux de l'Ordre, à Taspect vénérable. « Frère « Thomas, lui dit le messager céleste, pourquoi o: priez- vous avec tant de larmes? — C'est, répond « le jeune homme, que l'on m'impose l'obligation « de recevoir le Doctorat, et ma science ne penî « suffire à cette tâche ; je ne sais même quel sujet <i de thèse présenter. » Le vieillard reprit : « Ne « craignez rien, mon fils ; prenez le grade de Doc t< teur, Dieu est avec vous. Et pour sujet de thèse « vous choisirez ce verset du Psaume cm : Rigans « montes de superioribus tuis, de fructu operum « tuorum satiabitur terra. De vos sommets vous t. arroserez les montagnes, et la terre sera rassasiée « du fruit de vos œuvres. »
La vision disparut, et Thomas, se réveillant, rendit grâces à Dieu. Le texte qui venait de lui être divi-