CHAPITRE II
ESPRIT DE PRIERE
AyuJ me oratio Deo viiœ mex,
Ps. XLI, 9.
Je priais au dedans de moi-même le Dieu qui est ma vie.
'amk de Tenfant dans sa candeur native, comme une cire tendre et immaculée, conserve ordinairement la première empremte qu'elle reçoit. Si cette empreinte est celle de Dieu, quelle grâce insigne !
Saint Thomas d'Aquin fut favorisé de celte grâce. A Page de cinq ans, élevé^ nous Pavons vu, au Mont- Cassin, il était frappé d'une pensée: QiCest-ce que Dieu? Cette pensée s'imprima fortement dans son esprit et dans son cœur. A mesure qu'il apprenait à connaître Dieu, ce Dieu qui voit tout^ qui entend tout, qui « scrute les cœurs et les reins », il se mit à l'aimer, à le prier, à chercher le visage du Père qui est au ciel.
Le Seigneur prévient les âmes généreuses à son service, et il repose avec complaisance son regard sur ceux qui interrogent le sien. Pense à moi, et je penserai à toi, dit-il un jour à sainte Catherine de Sienne. Notre grand Docteur éprouva merveilleusement les effets de cette adorable Providence. Pour employer les
termes d'un historien, « ce Dieu de bonté l'éleva jusqu'au troisième ciel de la plus sublime oraison ; li l'y conduisit doucement, par la main, et enfin lui dressa une magnifique tente sur ce Thabor, cette montagne de lumières, séjour des âmes spécialement chéries de l'Eternel. >■
Saint Thomas vivait de Dieu par une attention parfaite à la prière, et par l'ofFrande assidue de toutes ses actions. Cent fois le jour, il décochait vers le ciel ces flèches embrasées, que l'on nomme oraisons jaculatoires. En avançant en âge, il augmenta le nombre de ses prières et de ses méditations 5 devenu Religieux, il suivit scrupuleusement les exercices de communauté, n'usant pas habituellement des dispenses légitimes, auxquelles lui donnaient droit ses importants travaux.
Malgré des études absorbantes, des leçons journalières, la composition de tant de livres, les visites de tant de personnes avides de ses conseils, il allait toutes les nuits à Matines, et assistait à la plupart des Offices du jour. Quand la divine psalmodie était terminée, il vaquait pendant des heures entières à l'oraison mentale.
Son âme entrait alors dans un commerce intime avec Dieu. Son corps devenait immobile, ses larmes coulaient en abondance, et maintes fois on le vit élevé de terre de plusieurs coudées. C'était le moment où saint Thomas acquérait les plus hautes connaissances, trouvait infailliblement la solution de ses difficultés, l'intelligence des textes de l'Ecriture^ et les décisions théologiques dont il avait besoin. Lui-même en fit la confidence à Frère Réginald, son confesseur,
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avouant qu'il avait plus appris par ses méditations à Téglise, devant le Saint-Sacrement, ou dans sa cellule au pied du crucifix, que par les livres qu'il avait feuilletés, la plume à la main.
a Eminemment contemplatif , disent les Actes de sa vie, tout appliqué aux choses de Dieu, le saint Docteur était le plus souvent ravi hors de lui-même. C'était merveille d'observer cet homme dans les actions qui ont coutume de distraire les sens : repas, conversations, visites. Tout à coup il s'élevait vers les régions célestes, laissant, pour ainsi dire, la place qu'occupait son corps, pour suivre Télande son esprit.
Un jour, on servit au réfectoire des olives salées à un tel point que personne n'en put manger. Saint 'Thomas seul acheva sa portion ; on s'en aperçut trop tard pour Tarrêter. Après le repas, un Frère lui dit : « Maître, comment avez-vous pu seulement goûter à « ces olives ? — Pourquoi donc n'en aurais-je pas « mange ? répondit Thomas. — -Elles étaient horrible- « ment salées. » Le Saint réfléchit un instant, et voulant couvrir son recueillement en Dieu, il repartit avec un sourire : a Pour dessécher une masse de chair a comme la mienne, il faut la bien saler. »
Pareille abstraction le prit, on s'en souvient, à la table de saint Louis, lorsque, moins attentif à la grandeur des rois de la terre qu'à l'honneur du Roi du ciel, il s'écria en frappant du poing: a Argument a sans réplique contre le Manichéisme ! »
Frère Raymond Stéphano, Religieux napolitain, rapportait un fait semblable, qu'il tenait de l'archevêque de Capoue, ancien disciple lui-même de noire Saint.
a Un cardinal, alors Légat en Sicile, avant entendu raconter des merveilles au sujet de Frère Thomas, dit à l'archevêque : « Procurez-nous un entretien avec ce « Maître, v On appelle le Docteur, qui descend de sa chambre de travail, tout en demeurant dans une abstraction complète des sens. Les visiteurs attendaient depuis longtemps déjà qu'il revînt à lui, lorsque, son visage prenant une expression de joie qui révélait la satisfaction de son âme. il s'écria tout à coup : « J'ai a maintenant ce que je cherchais. ï) Comme le saint Docteur ne donnait aux deux prélats aucune marque de révérence, le cardinal commençait à concevoir intérieurement quelque sentiment de mépris pour ce Frère. Mais l'archevêque lui dit : " Monseigneur, ne vous « étonnez pas de ce que vous voyez : le Maître est a souvent pris de ces abstractions, au point de ne « parler à personne, quels que soient ceux avec lesquels <i il se trouve. « Puis il le tira vivement par sa chape. Le Docteur, revenant de sa contemplation comme d'un sommeil, et se voyant au milieu de si grands personnages, s'inclina respectueusement, et demanda pardon à réminent cardinal d'avoir tant différé de lui rendre les hommages dus à son rang. On voulut savoir pourquoi, pendant ce ravissement, il avait montré un visage si joyeux. Il répondit : « Je viens de trouver « un bel argument sur une question qui m'a longc( temps arrêté ; le contentement intérieur que j'en ai « ressenti s'est manifesté parla joieque vous avez vue « sur mes traits. »
Chose non moins merveilleuse, attestée par des auteurs parfaitement dignes de foi : tel était l'empire
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que saint Thomas avait acquis, par l'habitude de la contemplation, sur les puissances de son âme et de son corps, qu'il pouvait à son gré provoquer ces ravissements, au point de perdre toute sensation. On en cite plusieurs exemples.
Un jour que, sur le conseil des médecins, il devait subira la jambe une opération fort douloureuse, il dit à son compagnon : « Quand devra venir le chirurft gien, ayez soin de m'avertir un peu à l'avance. )) On n'y manqua pas. Aussitôt le Saint, se mettant au lit, entra en un ravissement sigrand, qu'il ne ressentit^au moment de lopération, aucune douleur, ce dont les assistantspurent se convaincre à l'immobilité complète du membre malade, pendant qu'on coupait les chairs.
Une autre fois, à Paris, on dut lui faire une saignée. Thomas recourut au même moyen et n'éprouva pas la moindre souffrance.
Une nuit qu'il dictait dans sa cellule sur la Sainte Trinité, il eut besoin de recourir à l'oraison pour obtenir l'intelligence d'un texte fort obscur. Il prit un cierge, et dit à son secrétaire : « Quoi que vous voyez en moi, gardez-vous d'appeler. » Puis il entra dans sa contemplation. Au bout d'une heure, le cierge s'était consumé presque en entier. Notre Saint demeura insensible aux ardeurs de la flamme qui atteignait ses doigts.
En une autre occasion, à Naples, Dieu lui accorda de lire, malgré son abstraction dans la pensée, d'autrui.
Thomas était au chœur, assistant avec grande piété à la messe conventuelle, lorsque le portier du couvent vint appeler un Frère que demandait un visiteur. Le Frère sortit, et rentra quelques minutes après, lesprit
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fort préoccupé de ce qui lui avait été communiqué. Le saint Docteur en ayant révélation, dit tout bas au Religieux : « Mon Frère, veillez sur vos pensées, et ne cédez pas au tentateur. » Le Frère répondit : € Maître, je ne songe qu'à bien entendre la messe — Dites-moi, reprit Thomas, pourquoi Ton vous u a fait sortir. » Et lui-méme, sans attendre, fit la réponse en peu de paroles, et ajouta : « J'ai vu un a démon rôder autour de vous. » Le Religieux, plein d'admiration, rendit grâces à Dieu d'abord, puis à Frère Thomas, qui lui avait donné un avertissement si salutaire.
La Bonté divine se plaisait à exaucer les demandes de son hdèle serviteur, même en des choses de l'ordre purement temporel.
A répoque où saint Thomas enseignait à Paris, il devait, un jour, devant tous les membres de l'Université, conclure une question qui avait été discutée la veille. En se levant pour prier, au milieu de la nuit, selon sa coutume, lisent tout à coup dans sa bouche comme une excroissance qui le gêne considérablement, et l'empêche de parler. Grande est sa perplexité, parce que l'heure ne lui permet plus de demander un chirurgien. Le Frère qui couchait près de sa cellule s'efforce de le rassurer, en lui représentant qu'il serafacik de prévenir le lendemain matin les membres de l'Université de l'accident qui lui est survenu, et qui rend toute argumentation impossible. Mais le saint Docteur, considérant d'un côté la déception des Maître; et des étudiants, et de Tautre le danger qui pourra résulter pour lui d'une opération difficile, réponc avec confiance : « Je ne vois d'autre ressource que de
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«< m'abandonner à la providence de Dieu. » Tombani à genoux, il conjure lon'jtemps le Seigneur de l'assister. Tandis qu'il redouble de supplications, la tumeur disparaît, et le saint Docteur se trouve entièrement soulagé.
Il était deux grâces spéciales que saint Thomas demandait assidûment à Dieu ; l'une de persévérer dans ses premières résolutions et d'y être toujours fidèle; l'autre de vivre et de mourir simple Religieux. Après la mon de ses deux frères, victimes delà vengeance impériale, il pria le Seigneur de lui révéler leur sort éternel.
Ces trois demandes lui furent accordées. Il apprit le salut de ses frères, de la manière que nous verrons plus loin ; Dieu permit qu'il n^exerçât jamais ni supériorité dans son Ordre, ni dignité dans l'Eglise ; enfin il fut assuré de la bonne disposition de son âme par une vision, « non pas imaginaire, mais corporelle », que Guillaume de Tocco rapporte ainsi qu'il suit :
c( Frère Thomas priait à Naples, dans l'église du couvent, lorsquelui apparut Frère Romain, qu'il avait laissé enseignant à Paris. Frère Thomas, se trouvant en face de ce Religieux, lui dit : « Soyez le bienvenu, « Quand donc êtes-vous arrivé ? » Celui-ci répondit : « Je suis sorti de ce monde, et il m'a été per- « mis de vous apparaître à cause de vos mérites. » Le saint Docteur, que cette vision soudaine avait fortement ému, recueillant ses esprits, poursuivit en ces termes : u Puisque Dieu le veut bien, je vous adjure « de sa part de répondre à mes questions. Qu'en est-
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« il de moi, je vous prie ? mes œuvres plaisent-elles à € Dieu ? ) Frère Romain répondit : « ^'otre âme est « en bon état, et vos œuvres sont agréables à Dieu. » Le Docteur continua. « Etpour vous, qu'en est-il ? » Il répondit : « Je suis dans la vie éternelle ; mais <( j'ai passé seize jours en Purgatoire, pour une négli- « gence de ma part au sujet d'un testament que Tévê- « que de Paris m'avait confié, et dont J'ai différé la « mise à exécution par ma taute. ■■ Le Saint ajouta: « Parlez-moi, je vous prie, de cette fameuse ques- « tion que nous avons agitée tant de fois : les qualités « acquises en cette vie demeurent-elles dans la patrie? u Frère Thomas, répondit le visiteur, je vois Dieu, (« ne m'en demandez pas davantage. » Notre Docteur insista cependant : « Depuis que vous voyez Dieu, « dites-moi. le voyez-vous sans aucun milieu, ou par « quelque intermédiaire ? » L"'envoyé céleste répondit en citant ce verset du Psaume : Comme nous avons entendu dire, ainsi avons-nous vu dans la cité du Seigneur des vertus, et il disparut. Notre Saint demeura dans l'étonnement d'une apparition si merveilleuse et si inattendue, mais sa joie fut extrême delà consolante réponse qui lui avait été faite sur Tétat de son âme. »
Qu'admirer le plus ? L'amour du Saint pour l'oraison, son recours à la prière en tout temps, en tout lieUj en toute circonstance; ou la fidélité du Dieu très bon à rémunérer la foi de son serviteur par des extases, des apparitions, la connaissance des cœurs, l'assurance que tous ses désirs sont exaucés?
De part et d'autre, il y a matière à notre admiration et à notre instruction.
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Nous apprenons d'abord que la prière humble, confiante, persévérante est le grand secours du chrétien dans toutes les nécessités de la vie, et la source de ses plus douces consolations. Nous voyons ensuite comment agit le Tout-Puissant envers ceux qui le craignent et qui l'aiment. Comme Vaigle provoque ses aiglons à voler, et étend ses ailes pour leur servir de support^ ainsi le Seigneur va-t-il chercher, dans le désert et la solitude de ce monde, les âmes sincèrement désireuses de s'unir à Lui ! // les prend, les instruit^ les transporte sur les plus hautes cimes de la contemplation, et les plaçant en face du soleil de sa divinité, leur permet d'en Hxer quelques rayons.
Tel fut le vol de l'Ange de l'Ecole. En peu de temps, il parvint à ce degré sublime d'oraison^ qu'il décrit dans son Opuscule de la Béatitude, degré où les parfaits n'en sont plus à chercher Dieu, mais jouissent de jui sans discontinuer, ayant déjà comme un avant-goût de la vision béatifique. C'est à c&xxt jouissance perpétuelle de Dieu dès ici-bas que tous nous devons tendre, ajoute le saint Docteur.
Puisse-t il , par son crédit auprès du Seigneur, obtenir cette grâce à tous ceux qui s'honorent de l'avoir pour Patron !
S. THOMAS D AQUIxX