III. ReG. III
Je t'ai donné un cœur plein de sagesse et d'intelligence, au point que. dans le passé nul ne t'égale^ et que, dans l'avenir, personne ne s'élève à ta hauteur.
'office de saint Thomas en usage dans l'Ordre des Frères Prêcheurs contient l'Antienne suivante, qui est tout ensemble un hommage au
Docteur Angélique et l'énoncé d'une loi qui souffre
peu d'exceptions :
La belle rieur de Tinnocence, Le lis de la virginité, Préparèrent à la science Le chantre de la vérité.
Un corps assujetti au péché enchaîne l'âme et comprime son élan vers la ^cience, aussi bien que vers la vertu; d'autre part, la fumée de Torgueil obscurcit l'intelligence et aveugle le jugement.
Tout au contraire, la pureté du cœur, la mortification des passions et le dégagement des choses terrestres
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disposent l'esprit aux grandes et nobles conceptions ; comme aussi, là où réside Vhumilité, là se trouve la Sagesse. Par Sagesse on peut entendre ou la prudence consommée, ou l'ensemble des connaissances divines et /2i/mdf/«e:ç : double acception que donnent à ce mot les Livres inspirés.
Mais s'il est rigoureusement vrai que la pureté et sa sœur l'humilité aient frayé à l'Ange de l'Ecole la voie de la sagesse, il est également certain que sa science fut plutôt miraculeuse que naturelle, plutôt infuse qu'acquise.
Dieu, s'étant plu à réunir dans ce génie les connaissances jusqu'alors répartiesentre un grand nombre d'esprits supérieurs, Favait doué des plus riches et des plus brillantes facultés : mémoire prodigieuse, où se gravait pour toujours chaque chose lue ou entendue ; vivacité d'intelligence, qui pénétrait jusqu'au plus intime des questions ; fermeté de jugement, qui n'avait point à revenir sur une solution précédemment donnée ; présence d'esprit et fécondité de pensées telles que parfois quatre secrétaires suffisaient à peine au Maître dictant sur les matières les plus opposées ; liaison si naturelle dans les idées, qu'elles formaient un tissu admirable dans les écrits du saint Docteur ; bref, une connaissance si universelle, que rien ne manquait à son enseignement.
Un de ses disciples, Even Garwith, du diocèse de Tréguier. fut témoin de choses surprenantes. Après avoir longtemps dicté, le Saint quelquefois, éprouvant un peu de fatigue, se laissait gagner par le sommeil. Or, même en cet état, il continuait à dicter, en poursuivant de point en point la matière commencée.
Pour composer sa Chaîne d'or, il lui fallut voyager endivers monastères, afin de compulser les manuscrits que recelaient les bibliothèques. « Or, dit Guillaume de Tocco, il confia en grande partie à sa mémoire les textes des saints Pères, et s'enservii dans lasuite comme s'il avait eu les ouvrages sous les yeux. Lui-même, conversant familièrement avec ses écoliers, leur dit, non par vaine gloire, mais à la louange de la grâce divine, qu'il n'avait jamais lu de livre sans en avoir, avec le secours de l'Esprit-Saint, pénétré toute la doctrine.
Sur la solidité de son jugement, le même auteur donne l'appréciation suivante :
« Les œuvres de saint Thomas, grâce à une disposition secrète de Dieu, ayant été l'objet de l'examen jaloux de quelques Docteurs de Paris, reçurent de cet examen un plus grand poids. Cédant à Tenvie, ces Docteurs cherchaientmatière à critique ; oiseaux de nuit, ils voulaient juger la lumière elle-même ; mais la lumière les éblouit. Un Maitre es Arts, Frère Gilles, de l'Ordre des Ermites, lequel devint plus tard archevêque de Bourges, et qui pendant treize ans avait suivi les leçons de Frère Thomas, dit en se moquant de Tinsuffisance de ses détracteurs : « Une « preuve manifeste de la pénétration d'esprit et de la a solidité de jugement de Frère Thomas d'Aquin, « c'est que, devenu Maitre, il n'eut^ à peu d'excep- « lions près, rien à changer, de vive voix ou par « écrit, aux opinions et aux sentiments qu'il avait « soutenus n'étant que bachelier. Pour nous, en a avançant en âge, nous sommes convaincus de la a faiblesse de notre jugement ; le moindre argument
« nous oblige à changer les opinions que nous avons « défendues autrefois. D'où il résulte que ceux qui a mettent dans leurs balances les écrits de l'illustre « Docteur, ne comprenant pas ce qu'ils jugent, cèdent « uniquement à Tenvie^ semblables à ces moucherons « qui, pour s'approcher trop de la lumière, y brûlent (( leurs ailes. L'Eglise peut donc, à bon droit, se « plaindre de ces envieux et leur appliquer le passage a du Psalmiste; Des montagnes éternelles vous verse^ « des torrents de lumière, et le trouble a saisi tous <( les insensés. Elle semble demander que, par un juste « jugement, Dieu aveugle ces hommes jaloux de la « vérité, tandis que resplendit la doctrine divinement « inspirée du saint Docteur. »
Pour concevoir l'universalité de la science de saint Thom.as, les contemporains la comparent à celle de Salomon, duquel il est écrit : Dieu lui avait donné un esprit vaste comme les bords de l'océan; il discourut sur toutes choses, depuis le cèdre du Liban, jusqu'à Vhysope qui sort du rocher. On peut dire des livres de saint Thomas, qu'ils sont la condensation de tout ce qu'il y a de plus relevé dans la sainte Ecriture, de plus savant chez les Pères, de plus solide dans les écritsdes Docteurs, et de plus subtil chez tous les Philosophes, tant sacrés que profanes; ce qui a donné lieu à ce mot si juste : « Thomas rassemble dans le sien tous les esprits ». Et quand on songe à l'emploi que le Saint faisait de son temps, assistant à l'Office de jour et de nuit, consacrant à l'oraison de longues heures, donnant audience à ceux qui venaient le consulter, enseignant presque tous les jours, prêchant en maintes occasions, on ne conçoit pas qu^ilait pu, sans miracle,
composer tant de savants ouvrages, et cela en moins de temps qu'il n'en faut à un homme, même de grand talent et de sérieuse application, pour les lire et les étudier à fond.
Bien qu'il n'ait écrit qu'en latin, il est cependant certain que saint Thomas parlait avec la même facilité le français, l'allemand, l'italien. Quelques auteurs pensent qu'il n'ignorait pas le grec, langue qui n'appartenait pas alors à l'enseignement classique. Erasme est de ce sentiment, et il en donne pour raison que les versions des ouvrages d'Aristote étaient si imparfaites au xiii'-' siècle, qu'il serait surprenant que saint Thomas eût si bien saisi le sens de ce philosophe, s'il n'eût compris lui-même le grec. Le saint Docteur du reste, en parlant des livres d'Aristote sur les Substances séparées^ fait cette observation significative : « ouvrages que nous avions étudiés, avant a même qu'on les eût traduits en notre langue. »
Chose digne de remarque 1 cette science, qui tenait vraiment du miracle, le Père des lumières la mesurait encore, si l'on peut parler ainsi, à son serviteur, comme si un homme d'une si grande humilité eût pu éprouver les surprises de la vaine gloire, et eût besoin d'être maintenu constamment sous la dépendance du Maître par excellence.
Tel que Moïse au désert, saint Thomas devait frapper le rocher pour faire jaillir les eaux de la Sagesse. La verge dont il se servait était Toraison.
Nous ne voudrions pas tomber dans des redites ; toutefois, pour ne pas tronquer un texte qui va droit
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à notre but, qu'on nous pardonne de rappeler un témoignage déjà entendu, du moins en partie.
<i Après h mort du Maître, lorsque Frère Réginald, soncompagnon, fut revenu de l'abbayede Fossa-Nuova, en reprenant ses leçons à Naples où il était Lecteur, il dit avec beaucoup de larmes: « Mes frères, j'avais « défense de mon Maître de révéler pendant sa vie « les merveilles dont j'avais été témoin à son sujet. M Une des plus grandes est que cette science admiraa ble dont il fut doué, de préférence à tout autre doctt teur, était moins le fruit des efforts de son génie, « que le prix de seô oraisons. Chaque fois qu'il voua lait étudier, discuter, enseigner, écrire ou dicter, il « se recueillait dans le silence de l'oraison, priait, ver- « sait des larmes, afin d'arriver à la connaissance des a vérités surnaturelles. Il s'était approché de l'oracle « divin sous le poids du doute, de l'incertitude ; il en « revenait éclairé, instruit. »
Le même compagnon du saint Docteur a révélé un prodige plus surprenant encore.
« Dans le temps que Frère Thomas écrivait son Exposition sur Isaïe et mettait en lumière les mystères profonds de ce Prophète, il parvint à un texte sur lequel il ne rencontrait pas de sens littéral qui le satisfît. Après plusieurs jours de jeûne et de prière, il obtint à force d'instances que son doute fut divinement éclairci par des voix célestes.
« A la suite d'un jeûne observé avec une plus grande dévotion, le compagnon entendit, pendant la nuit, le Maître parler tout haut ; mais il ne savait avec qui. Il saisissait bien un bruit de paroles, mais ne pénétrait pas k sujet de Tentrçtiçn, Quand la conversation fut
terminée, le saint Docteur appelle son compagnon : « Réginald, mon fils, levez-vous; allumez la lampe, '.( prenez le cahier dans lequel vous avez écrit sur (( Isaie, et préparez-vous à écrire de nouveau. » Frère Réginald écrivit longtemps; le Docteur lui dictait avec autant de facilité que s'il eût eu un livre sous les yeux. Après une heure environ, il lui dit: « Allez, tt mon fils, vous reposer, car il reste encore beaucoup « de temps pour le sommeil. » Le compagnon, très avide de connaître le secret révèle au Maître dans la conversation qu'il avait entendue, se jeta à ses pieds, et restant à genoux, lui dit : « Je ne me lèverai pas de « cette place que vous ne m"ayez dit avec qui vous « avez conversé si longtemps cette nuit » ; et il se mit à l'en conjurer avec force, par le nom du Seigneur. Frère Thomas refusa une première et une seconde fois, en disant : « Mon fils, vous n'avez pas besoin de le (c savoir. « Mais craignant de paraître mépriser le nom du Seigneur par lequel son compagnon avait osé l'adjurer, il dit enfin : « Cher fils, vous avez vu ces jours « derniers mon affliction sur le doute que me causait « ce texte d'Isaïe. que j'expose présentement ; vous « savez avec quelles larmes j'ai supplié Dieu de m'en (( donner le sens. Eh bien ! cette nuit. Dieu a eu pitié « de moi, et m'a envoyé les bienheureux Apôtres « Pierre et Paulj par l'intercession desquels je l'avais « imploré, et ils m'ont pleinement instruit. Mais, de a la part de Dieu, je vous commande de ne pas le « révéler de mon vivant. «
L'historien ajoute à son récit les réflexions suivantes, qui méritent vraiment attention : « O mystère surprenant de la divine Providence, qui cache
pour un temps l'intelligence des Ecritures, et la dévoile dans un autre avec une admirable bonté! Elle nous montre ainsi combien l'esprit de l'homme est infirme, impuissant par lui-même à s'élever jusqu'aux mystères divins; elle nous excite à demander l'esprit de sagesse à Celui auquel il appartient de découvrir ses secrets ; elle nous apprend à garder sous le voile de l'humilité les diamants célestes, cherchés et trouvés avec tant de peine. Mais aussi heureux Docteur, à qui le Porte-clefs du paradis daigna ouvrir les saintes Ecritures, et que l'admirable Paul introduisit au troisième ciel de la vérité ! O doctrine de saint Thomas certifiée vraie, digne de toute confiance, approuvée d'en Haut, reçue par révélation divine, et suggérée par les Docteurs du ciel ! »
Citons encore d'autres faveurs de ce genre. Quand il écrivait à Paris ses Commentaires sur les Epîtres de saint Paul, saint Thomas pria très ardemment le grand Apôtre de lui obtenir la grâce de pénétrer le fond de sa pensée, afin d'en donner à ses disciples une intelligence parfaite. Sa prière fut exaucée, car le vénérable Pierre d'Aquilée vit dans un songe l'Apôtre Paul entrer dans l'école du Maître, lequel lui demanda aussitôt s'il avait expliqué ses épîtres dans le sens où il les avait écrites : « Oui, répondit le Docteur des « nations, vous l'avez compris autant qu'il est possi- « ble à un hom.me mortel. »
Un savant auteur dit au sujet des Commentaires sur saint Paul : « Dans son exposition des saintes Lettres, saint Thomas est si fécond, que le champ des divines Ecritures semble avoir été ouvert tout entier à son âme bienheureuse. »
Qui donc, après tout ce que nous venons de dire sur la science vraiment miraculeuse du Docteur Angélique, ne souscrirait à la déclaration suivante, de Jacques de Viterbe, archevêque de Naples?
« Je crois fermement, et sur ma conscience, que noire Sauveur, pour instruire les fidèles, pour éclairer le monde et l'Eglise universelle, a envoyé d'abord saint Paul, ensuite saint Augustin, enfin, de nos jours, Thomas d'Aquin, après lequel je ne crois pas qu'il vienne de semblable Docteur jusqu'à la lin des siècles. ))
Mais n'oublions pas que saint Thomas est un modèle, et que c'est à lui qu'il faut demander la sanctification de l'étude : c'est pour nous le côté pratique. Personne assurément ne peut aspirer à la science de Thomas dWquin ; mais il est possible à tous de sanciifier l'étude, comme le Saint en a donné l'exemple.
Ce que nous avons à dire à cet égard se résume en trois points : l'intégrité des mœurs, comme préparation à la science; la prière, pour seconder Pétude et en aplanir les voies ; après le travail, l'humble hommage du succès à l'Auteur de tout don.
Ces dispositions, et les autres propres à sanctifier l'étude, se trouvent merveilleusement développées.dans la lettre suivante, écrite par saint Thomas à un jeune Religieux, mais dont tous les étudiants chrétiens peuvent faire leur profit.
a Mon très cher fils en Jésus-Christ, vous m'avez demandé le moyen de réussir dans vos études, et d'acquérir le trésor de la science. Le premier conseil que je vous donne, c'est d'aller par degrés des choses facile
aux questions difficiles, comme les eaux qui se rendent à la mer par les fleuves et les rivières, et n'y entrent pas du premier coup.
« Voici un second avertissement qui servira à votre instruction. Ne soyez pas pressé de parler, et ne répondez point avec précipitation. Conservez avec soin la pureté de conscience, ne cessez pas de vous adonnera l'oraison; aimez à garder lu cellule, si vous voulez être introduit dans le cellier de l'Époux. Montrez-vous aimable envers tout le monde, mais sans vous trop familiariser avec personne, car la trop grande tamiliarité engendre le mépris, et distrait de l'application nécessaire à l'étude. Laissez à chacun le soin de ses affaires, et ne vous inquiétez aucunement de ce qui se dit et se fait dans le siècle. Evitez pardessus tout les courses inutiles; n'oubliez pas de suivre les traces des gens honnêtes et des Saints ; gardez le souvenir de tout ce qui se dit de bon, sans examiner de quelle part vous l'entendez. Ayez soin de bien comprendre ce que vous lisez, et ne négligez pas d'éclaircir vos doutes. Mettez une sainte activité à renfermer dans les compartiments de votre esprit toutes les connaissances que vous pourrez acquérir, comme on désire remplir un vase précieux ; cependant ne cherchez pas à pénétrer ce qui sera toujours audessus de vous.
« En suivant les conseils que je vous donne, vous marcherez à la suite de celui qui embauma de fleurs odoriférantes et féconda de fruits utiles la vigne du Seigneur des armées, tout le temps qu'il porta le poids decette vie mortelle ; en même temps, vous pourrez atteindre le terme de vos désirs . »
Terminons par une Prière avant l'étude que l'on trouve dans les œuvres de saint Thomas.
Créateur ineffable, qui^ dans les trésors de votre sagesse^ ave^ échelonné les neuf chœurs des Anges, et les avei placés avec un ordre merveilleux, dans le royaume céleste^ vous qui ave:{ formé ce monde avec tant de beauté, vous qui êtes la vraie source de la lumière et de la sagesse, vous qui êtes la cause suprême de tout, daigne^ répandre sur V obscurité de mon intelligence les rayons de votre charité, et détruise:{ en moi les doubles ténèbres dans lesquelles je suis né, celles du péché et celles de Vignorance, Vous qui délie:{ la langue des enfants et la faites parler , for me^la mienne, et répande:^ sur mes lèvres la grâce de votre bénédiction.
Donne^ la pénétration à mon intelligence, l'étendue à ma mémoire, la méthode et la facilité à mes études, V élévation à mes interprétations et une grâce éloquente à 77ia parole. Prépare:^ le début de mon travail, dirigez-en la marche et couronne^-en la fin, vous qui êtes vraiment Dieu et homme., et qui vive\ dans les siècles des siècles.