ZELE APOSTOLIQUE
Vena vitx os justi,
Prov. X, II.
Les lèvres du juste distillent la vie.
ROviDENTiELLEMENT amené dans le Languedoc, en I 2o5, pour y travailler à la conversion des Albigeois, saint Dominique, au milieu des labeurs de son ministère, eut l'inspiration de fonder un Ordre de Religieux spécialement appliqués à la prédication. C'est en déclarant ce but qu'il soumit son projet à l'approbation du Souverain Pontife ; et, par une permissionde Dieu, le Pape Innocent III donna au nouvel Ordre un nom qui est un perpétuel témoignage de sa fin.
Etienne de Salanhac raconte comme il suit cet épisode, qui ne nous semble pas déplacé ici : « Innocent III, ayant occasion d'écrire au Bienheureux Dominique, appela un secrétaire, et lui dit : tt Asseyez-vous et écrivez sur telles choses à Frère Dominique et à ses compagnons -, » et s'arretant un peu, il dit : « N'écrivez pas ainsi , mais en « cette manière : A Frère Dominique et à ceux qui a prêchent avec lui dans le pays de Toulouse ; n
2l6 LIVRE II. — VERTUS DE SAINT THOMAS.
réfléchissant de nouveau, il dit : t Ecrivez de la « sorte: A Maître Dominique et aux Frères Prè-
« CHEURS. y>
Si donc la prédication fut le but avoué du saint Fondateur, il s'en suit que l'esprit de zèle doit entrer comme élément essentiel dans les vertus d'un véritable enfant de saint Dominique. Quelle est sous ce rapport la physionomie du plus illustre fils de ce grand Patriarche, la physionomie de l'Angélique Docteur ?
A d'autres qu'à lui, sans doute, appartiennent dans son Ordre les plus belles palmes de l'apostolat; cependant, bien loin de rester étranger, comme on pourrait le croire, au ministère de la parole évangélique, saint Thomas fut. dans la force du terme, Frère Prêcheur, et Dieu bénit son zèle, non seulement par des fruits merveilleux dans les âmes, mais encore, nous le raconterons plus loin, par un éclatant miracle.
Le tome XXIX^ d'une édition récente des Œuvres de saint Thomas nous offre un recueil de cent quarante-deux sermons pour tous les dimanches de l'année, sur l'Epître et PEvangile, et de quatre-vingttrois panégyriques de Saints.
Ce ne sont, il est vrai, que des canevas tracés à l'avance par l'orateur, ou des anabrses recueillies au courant de la plume par de pieux sténographes, disciples du Saint, et soumises à la correction du Maître, avant d'être classées parmi sesœavrcs.
Quoi qu'il en soit, voilà deux ce?it vingt-cinq plans de sermons, avec des divisions et subdivisions, simples et claires, comme tout ce qui sort de la
ZELE Al^OSTOLlQLE.
plume du Docteur Angélique, appuyées de textes de TEcriture ou des Pères. Quelle mine pour de jeunes prédicateurs! mine d'autant plus précieuse qu'elle est moins exploitée. Combien peu la connaissent, combien peu y vont puiser!
On pourra juger de la richesse du filon par une citation, prise, pour ainsi dire, au hasard, sur l'Evangile du second dimanche après Pâques : c Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis... » Dans ces paroles, il y a trois choses à noter, dit saint Thomas : premièrement, la grande bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ : // est le bon pasteur \ secondement, sa grande charité : // donne sa vie ; troisièmement, la sainteté ou la bonté de ses élus : ils sont ses brebis.
« Sur le premier point, il faut savoir que Jésus- Christ est appelé le bon pasteur pour trois raisons. Trois devoirs sont en effet le propre d'un bon pasteur. Le premier est de défendre ses brebis ; le second, de les tenir et de les faire paître en de gras pâturages ; le troisième, de rechercher les brebis errantes.
« C'est ainsi que Notre-Seigneur Jésus-Christ commence par défendre ses brebis des lions, c'est-àdire, des démons; des loups, c'est-à-dire, des tyrans; des ours, c'est-à-dire, des hérétiques. On lit dans Ezéchiel : Parce que mes troupeaux ont été livrés en proie., et que mes brebis ont été exposées à être dévorées par les bêtes sauvages'., plus loin: Je délivrerai mon troupeau. En saint Jean : Mes brebis tie périront pas à jamais^ personne ne les arrachera de mes mains. En second lieu, il fait paitre ses brebis dans la prairie de TEcriture, dt la grâce et de
s. THOMAS d'aQUIN. 7
2l8 LIVRE II. VERTUS DE SAINT THOMAS.
la gloire. Ezéchiel dit encore : Je les mènerai dans les pâturages les plus fertiles ; les hautes montagnes d'Israël fourniront leur pâture. — Il recherche avec sollicitude les brebis errantes : Quel est celui d'entre vous qui, ayant cent brebis, et venant d en perdre une , ne laisse aussitôt les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour courir après celle qui s'est égarée, jusqu'à ce qu'il la retrouve} En saint Luc, et en Ezéchiel : Tirai moi-même chercher mes brebis.
« Sur le second point, il faut remarquer trois dons que nous a faits Jésus-Christ, et dans lesquels apparaît sa grande charité. D'abord il a donné son corps en nourriture : Prene:{ et mange^, ceci est mon co;775; ensuite, son sang en breuvage: Recevei et buvez-en tous, ceci est mon sang ; troisièmement, son âme pour notre rançon. En cela, dit saint Jean, nous avons connu la charité de Dieu, c'est qu'il a donné son âtne pour nous. Et ailleurs : Je sacrifie mon âme pour mes brebis.
« Sur le troisième point, la bonté des élus, il faut noter trois actes de bonté. Le premier est de ne nuire à personne : Ne donne:^ à personne aucun sujet d'offense (2^ Ep. aux Corinthiens). — Le second, de souffrir patiemment les injures : Ne rende:{ pas le mal pour le mal [S. Paul aux Romains). Le troisième, de céder volontiers à tous sa personne et ses biens. Denys TAréopagite a dit : « Le bien cherche à se communiquer ; m et saint Jean : t Nous aussi, nous devons exposer notre vie pour nos frères. »
« Pour ces trois raisons, les brebis représentent les élus. Car, premièrement, elles ne font injure à per- *
ZELK APOSTOLIQUE. 2iq
sonne; secondement, elles souffrent les maux avec mansuétude; troisièmement, elles abandonnent à Tusage des hommes et leur chair et leur toison. Ceux qui sont ainsi les brebis de Jésus-Christ parviendront sans aucun doute à son bercail, c'est-àdire au royaume des cieux. Ecoutez saint Matthieu : // placera les brebis à sa droite ; et ensuite : Vene:{, les bénis de mon Père, possède^ le royaume^ auquel il lui plaise de nous conduire. Amen. »
Dans un autre volume, nous trouvons, parmi des publications jusqu'alors inédites, cinquante-cinq sermons ou conférences, d'une plus grande étendue, et dont plusieurs portent des titres tels que ceux-ci :
Sermon pour le premier dimanche de l'Avent, en présence de l'Université de Paris.
Sermon prêché au couvent des Frères Prêcheurs de Bologne, devant l'Universiié.
Sermon à Milan, en présence du clergé et du peuple.
Enfin, un très beau sermon prononcé en plein consistoire, sur la fête du Corpus C/iristi.
Et il va sans dire que nous sommes loin de posséder, même dans ces courts abrégés, le résumédes œuvres oratoires du saint Docteur. Les contemporains de saint Thomas nous apprennent qu'il prêchait assez souvent, parfois même des carêmes entiers.
Mais quel était le caractère de sa prédication?
Par l'extrait donné plus haut, on peut se convaincre que sa parole était tout apostolique, comme saint Dominique l'eniendait, et en laissa la tradition à sa descendance religieuse ; comme Tentendait
le grand Apôtre, qui ne prêchait que Jésus et Jésus crucifié.
Au reste, l'antiquité peut encore nous instruire à cet égard.
« L'admirable Docteur, constamment appliqué à Dieu, et animé pour le prochain d'une charité qui ne cherchait qu'à se répandre, dirigeait ses prédications de manière à plaire à Dieu, et à être utile au peuple. Il ne s'égarait point dans les périodes curieuses de la sagesse humaine, mais s'attachait à l'esprit et à la vertu de la parole divine, évitant ces prolixités de langage qui font le compte de la curiosité plutôt que de l'édification . Il parlait dans l'idiome propre à son sol natal, n'ayant pu le changer à cause du continuel ravissement de son esprit, et il proposait aux fidèles ce qui leur était profitable, laissant les questions subtiles à la discussion de l'école. Aussi était-il écouté avc'C autant de vénération que si sa prédication fût venue de Dieu même. Et ce qu'il enseignait de bouche, il Taccomplissait en ses oeuvres; iJ n'eût pas osé dire ce que Dieu ne lui eût pas donné de pratiquer. »
L'une des années qu'il passa dans la Ville éternelle, à son retour de Paris, saint Thomas fut chargé de prêcher le carême à Saint-Pierre. Il le fit avec tant de fruit, qu'au témoignage d'un auteur, il transforma, pour ainsi dire, toute la Cour romaine. Le sermon du Vendredi-Saint fut si pathétique, que l'auditoire fondit en larmes; plusieurs fois l'orateur dut s'arrêter pour laisser aux fidèles la liberté de se frapper la poitrine et de produire des actes de contrition.