‹ Saint Thomas d'AquinChapitre 75 sur 96 · AVERTISSEMENTS CÉLESTES · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENTS CÉLESTES

tant beaucoup sur Tinfluence qu'exercerait au sein de l'auguste assemblée un homme tel que Thomas d'Aquin, lui adressa un Bref spécial, pour lui enjoindre de se rendre au Concile, et d'y apporter son Traité contre les erreurs des Grecs, traité qu'il avait composé jadis par ordre du Pape Urbain IV.

Quoique souffrant, le saint Docteur n'hésita pas à obéir au Vicaire de Jésus-Christ, et par déférence pour le chef de ia Chrétienté, personne n'osa s'opposer à son départ.

Avant de quitter Naples, saint Thomas alla prendre congé du roi. Dans le cours de la conversation, Charles lui demanda ce qu'il dirait au Concile des affaires du royaume. « Sire, répondit Thomme de Dieu, je dirai la vérité. » Cette franchise irrita vivement le monarque, dont le gouvernement et la conduite privée étaient loin de ce qu'on pouvait attendre d'un frère de saint Louis, et préparaient peu à peu la catastrophe sanglante des Vêpres Siciliennes. Sachant, en outre, le crédit dont jouissait Thomas d'Aquin, il voyait s'évanouir ses rêves ambitieux sur Constantinople. x\ussi, quand, trois mois plus tard, on apprit la mort du grand Docteur, fut-ce une rumeur publique en Italie, au rapport d'auteurs anciens, tels que Dante et ses commentateurs, l'historien Jacques d'Acqui, Villani, Tolomée de Lucques lui-même, que le Saint avait été empoisonné, sinon par ordre de Charles d'Anjou , du moins par la suggestion de quelques courtisans désireux de complaire à leur maître.

D'autres attribuent pareil forfait à des Grecs opiniâirément rivés au schisme, qui ne pouvaient par-

2i^8 LIVRE III. — MORT DE SAINT THOMAS.

donner à saint Thomas ses ouvrages contre leurs erreurs.

En attendant que le jour se fasse sur cette question, reconnaissons que le travail incessant du Docteur Angélique, joint à l'austérité, était plus que suffisant pour causer une perturbation complète dans les fonctions de la vie , et déterminer la mort à courte échéance.

On était dans la plus grande rigueur de Thiver. Accompagné de Frère Réginald, son fidèle ami, et d'un autre Religieux chargé de les servir, Thomas se dirigea d'abord vers la ville d'Aquin. a Là, lisonsnous dans la nouvelle Année Dominicaine, une lettre de Bernard Ayglère , abbé du Mont-Gassin, vint le trouver. Le Supérieur de l'illustre abbaye lui demandait l'explication d'un texte des Morales de saint Grégoire sur le sens duquel les Bénédictins étaient divisés. La réponse du saint Docteur s'ouvre par cette humble salutation : a Au Révérend Seigneur « dans le Ghrist Bernard, par la grâce de Dieu Abbé « vénérable du Mont-Gassin, Frère Thomas d'Aquin, « son fils tout dévoué. » Au commencement de sa lettre, il signale comme une circonstance providentielle que la missive de l'Abbé du Mont-Gassin lui est parvenue au moment deson départ pour la France et dans cette ville d'Aquin, où le bienheureux Maur, disciple et fils de saint Benoît, en route lui aussi pour la France, avait reçu les lettres et le viatique du saint Patriarche. Il s'excuse, alléguant la longueur du jeûne et de l'Office divin, de ne point monter à l'abbaye \ puis il résout, avec sa clarté et sa sci'ence ordinaires, les difficultés du texte de saint Grégoire. Suivant toute

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probabilité, cette lettre, trouvée il y a peu d'années au monastère du Mont-Cassin, est le dernier écrit de Thomas, x

Le saint Docteur se dirigea ensuite vers Téano, qu^il ne fit que traverser.

Au sortir de cette ville, par le chemin de Borgonuovo, il heurta de la tête contre un arbre à demirenversé sur la route, et le coup lui fit presque perdre connaissance. Aussitôt accoururent à lui Frère Réginald, son compagnon inséparable, un certain Guillaume, doyen de Téano, plus tard évêque de cette ville^ et l'abbé Rotfrid, neveu de ce dernier et son successeur dans la dignité de Doyen. Réginald demanda au saint Docteur s'il était meurtri. « Fort peu, » répondit Thomas. Pour faire diversion, Réginald entama un sujet de conversation propre à l'intéresser : <( Maître, lui dit-il, vous allez au Concile ; » il s'y fera un bien considérable pour l'Eglise unice verselle, pour notre Ordre et le royaume de Sicile. » Frère Thomas répondit: « Fasse le Seigneur qu'il a en soit ainsi. » Réginald poursuivit : « Vous serez « créé cardinal, comme Frère Bonaventure. et ainsi « tous les deux vous exalterez vos Ordres. » Frère Thomas répondit à Frère Réginald : « Dans aucun « état je ne puis être utile à noire Ordre, comme dans « celui où je me trouve. » Réginald reprit : « Père, « je ne parle pas pour vous, mais pour le bien géné- « rai. » Thomas l'arrêta court en disant : « Soyez sûr « que jamais je ne changerai ma condition actuelle. »

Cette conversation fut entendue par Tabbé Rotîrid, présent avec son oncle, et qui en rendit authentiquement témoignage.

Nos voyageurs, continuant leur route à travers la Gampanie, rencontrèrent le château de Maënza, qui appartenait à la .comtesse Françoise, nièce de saint Thomas, épouse du seigneur Annibal de Ceccano. Il s'y arrêta à cause de sa faiblesse et y perdit totalement Tappéiit. Maître Jean de Guy. de Piperno, médecin du château, fut appelé, et^ après avoir épuisé divers remèdes, il demanda au Docteur quel serait l'aliment qui lui ferait plaisir. Peut-être pour se délivrer de ses importunités, Thomas répondit qu'il ne sentait de goût que pour une chose, des harengs, poisson qu'il avait mangé en France. Le médecin fut fort attristé de ne pouvoir satisfaire son illustre malade, parce que ce poisson ne se trouvait point dans le pays.

En sortant, il rencontra un homme nommé Bordonari,qui portait une corbeille de sardinesarrivées de Terracine à l'instant même. Il lui rit déposer sa corbeille, et se mita chercher si par hasard quelque autre espèce de poisson ne serait pas mêlée aux sardines. En etfet. il trouve une provision de harengs frais. Grand fut son étonnement, parce qu'on n'avait jamais vu pareil poisson dans ces parages, et que le porteur assurait à maintes reprises qu'il n'avait acheté que des sardines.

Tout joyeux, Jean de Guy donne ordre de servir ces poissons au Maître, pensant le consoler par un mets divinement accordé à ses désirs. Réginald dit au malade : « Dieu a rempli vos désirs, vous avez ce que « vous souhaitiez^ on a trouvé des harengs, d Frère Thomas répondit : et D'où sont-ils venus, et qui les a a apportés ? » Réginald reprit : « C'est Dieu qui « vous les envoie, y A ces mots. Thomas. comprenant

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