CHAPITRE IV
Erit sepiilchrum ejiis gloriosum.
Is. XI, lo.
Son sépulcre sera glorieux.
E miracle est l'œuvre propre de la vertu divine. Dans cette dérogation aux lois naturelles, Dieu est l'agent principal, et il se sert, comme l'ouvrier se sert de son outil, delà parole de Thomme, de ses actes extérieurs, de ce qui lui appartient, de ce qui reste de lui après sa mort. C'est pour notre bien que Dieu opère le miracle, et cela dans un double but : en confirmation de la vérité qui est préchée ; en démonstration de la sainteté, d'une sainteté qu'il veut faire resplendir pour la proposer en exemple.
Telle est la doctrine de TAnge de l'Ecole; il montre que cette conduite de la Providence est en parfaite harmonie avec la nature humaine. Quelle voix meilleure, en effet, que celle du miracle, Dieu pourrait-il emprunter, pour manifester aux hommes la gloire de ses Saints ? Cette voix saisissante est tout aussitôt comprise de la multitude. Quand, près de la tombe d'un serviteur de Dieu, ou à l'invocation de son nom, les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds
entendent, les malades guérissent, les morts ressuscitent, parmi les fidèles il n'y a bientôt qu'un cri : le Saint ! le Saint ! Mais comme le jugement individuel laissé à lui-même peut errer, il appartient à l'oracle infaillible qui réside au sein de la chrétienté d'intervenir ; dès qu'il a parlé, prononcé définitivement, toute hésitation cesse, car Dieu se doit à lui-même, non moins qu'à son Eglise, de ne pas permettre que par de faux miracles les fidèles soient induits à honorer d'un culte religieux une âme réprouvée.
Selon sa discipline actuelle, l'Eglise n'inscrit un Serviteur de Dieu au catalogue des Saints, qu'après constatation de plusieurs miracles de premier ordre. Mais, alors même qu'elle ne juge pas à propos de consigner dans un Décret solennel tous les prodiges par lesquels il a plu au Seigneur de glorifier son serviteur, ces prodiges ne laissent pas de mériter créance, quand ils ont été attestés, sur l'Evangile, par des témoins connuSj que recommandent leurs vertus et leur science, et que rien ne rend suspects d'avoir été eux-mêmes victimes de l'erreur. Dans cette catégorie se rangent les miracles et les faits extraordinaires que nous allons rapporter.
On ne saura jamais exactement quel nombre de miracles le ciel opéra en l'honneur de saint Thomas d'Aquin, les premières années qui suivirent sa mort. Barthélémy de Gapoue , un des personnages les plus écoutés au procès de canonisation, dépose , comme une opinion généralement répandue en Campanie, que les Cisterciens de Fossa-Nuova, craignant de perdre le corps du saint Docteur, celèrent à dessein beaucoup de miracles obtenus à son tombeau
D'un autre côté, BernarJ Guidonis, voulant consacrer tout le second livre de son Histoire de saint Thomas au récit des miracles, déclare, dans le prologue, que « par l'incurie des Frères, beaucoup des prodiges opérés après l'heureux passage du Saint à la patrie céleste, tombèrent dans l'oubli, et ne furent consignés dans aucun Mémoire. >
Pour remédier à une telle lacune, cet auteur rapporte, en dehors des laits extraordinaires appartenant à l'histoire même du Saint, quatre-vingt-dix-neuf miracles extraits, soit des deux enquêtes faites par ordre du Siège Apostolique, soit de dépositions étrangères à ces enquêtes, mais, d'après lui, parfaitement véridiques. Ces documents que l'on trouveau tomeVII^ des Bollandisie<, composent dans leur ensemble un glorieux trophée à la mémoire du Docteur Angélique.
Mais ne puisons d'abord que dans la bulle de canonisation elle-même, et, parmi les miracles d'une authenticité incontestable qu'elle rapporte, choisissons le suivant. Il mérite d'être relaté d'après la forme originale que lui a donnée le procès-verbal de l'enquête juridique.
« L'abbé Thomas de Mathias, chanoine de Salerne, témoin ciié et assermenté, est interrogé sur les miracles du dit Frère Thomas d'Aquin. Il déclare que luimême, à une certaine époque, faisant édifier, pour la gloire de Dieu, une chapelle sur l'emplacement d'une croix, était en grande sollicitude de chercher des reliques de Saints dont il pût l'enrichir. S'étant rendu à la chapelle de San-Severino, au diocèse de Salerne, et ayant trouvé le chapelain, Matthieu de Auxilio, il le pria de lui montrer toutes les reliques qu'il possédait.
26o LIVRE III. — GLORIFICATION DE SAINT THOMAS.
Le chapelain lui présenta d'abord diverses reliques, que le chanoine considéra respectueusement. Ensuite il lui déclara qu'il avait une relique bien plus précieuse. « Laquelle ? dit le chanoine. — Une main de « Frère Thomas d'Aquin, des Prêcheurs, «répondit le chapelain. Le témoin reçut cette réponse avec inditférence. « Ce Frère Thomas, dit-il, a été un bon Pré- <( cheur, mais ce n'est pas un Saint, » et il dédaigna de voir la relique. A l'instant même, il fut saisi d'un tremblement nerveux, et il lui semblait que sa tête était devenue énorme. Repentant de son incrédulité et des paroles qu'il avait proférées à l'égard du Saint, il se jetteaux pieds du chapelain^ se confesse, et demande pénitence de sa faute. Après avoir été réconcilié, il s'approche dévotement de la susdite main pour la baiser. Ace contact pieux, le chanoine est subitement délivré du tremblement nerveux et de l'enfiurede la tête; il sent une odeur délicieuse s'exhaler de la précieuse relique. Ce parfum adhéra tellement à ses habits, que pendant plusieurs jours personne ne pouvait l'aborder sans être tout pénétré d'exquises senteurs, en sorte que lui-même se voyait contraint de raconter avec détails le miracle dont il avait été l'objet.
c Interrogé par les commissaires pontificaux sur les paroles dont il s'était servi en invoquant le dit Frère Thomas, il répondit qu'il avait prié ainsi : « O (( bienheureux Thomas, je tiensque vous ères un Saint, « et je merepensdes paroles mensongères que j'ai pro- « noncées ; je me recommande à vous, secourez-moi. »
Un second témoignage, puisé encore à la même source, corrobore le précédent. « Frère Léonard de Piperno, Religieux convers de Fossa-Nuova, cité
LE TEMOIGNAGE DES MIRACLES. 2b r
comme témoin, prête serment dans la forme voulue. Interrogé sur les miracles du même Frère Thomas, soit pendant sa vie, soit après sa mort, il dépose qu'à l'époque où Frère Guillaume de Tocco et son compagnon, de l'Ordre des Prêcheurs, chargés de poursuivre la causedu dit Frère Thomas d'Aquin, demeuraient au monastère de Fossa-Nuova, et avaient pour montures deux mulets qu'il fallait ferrer, il fut requis de faire cete ouvrage. Ennuyé d'une telle beso^^ne, il se dit en lui-même: « Que ces Frères Prêcheurs nous gênent et a nous fatiguent à l'occasion de leur Frère Thomas! « S'ila été unsaint, comme ilsledisent, qu'il fasse donc « quelque grand miracle pour éloigner d ici ces Frères f Prêcheurs, et les empêcher d'y remettre les pieds. » A peine avait-ilachevé, qu'il fut saisi au brasdroit d'une douleur telle, qu'il ne pouvait plus leremuer, Cette douleur, cette inertie subsista jusqu'au lendemain. Alors il se rappela qu'il avait formé un maavaissoupçon contre le Bienheureux Reconnaissant sa faute et la regrettant, il se rendit au sépulcre du Saint, y demeura une heure en prières, et recouvra dès lors le parfait usage de son bras, de sorte que, le lundi suivant, il put travailler à son métier, et terra avec grande joie les mulets des deux Frères ci dessus mentionnés. »
L'homme ne fut pas toujours le seul à ressentir la puissante intervention de saint Thomas. Le trait suivant, rapporté par Sanchez, Ribera et Arriaga, provoquera peut-être le sourire ; mais le fait n'aura rien de trop étrange aux yeux de tout lecteur pieux, qui connaît les Fioretti de saint François d'Assise et tant de traits charmants empruntés à la vie des Saints.
Un jeune homme très dévot au Docteur Angélique avait une perruche à laquelle il avait appris cette exclamation : Saint Thomas, prie\pour moi i Unépervier fond un jour sur le gentil oiseau, et l'emporte dans ses cruelles serres. La pauvre victime pousse son cri habituel : Saint Thomas, prie:^ pour moi ! A l'instant même, l'épervier tombe mort, comme s'il eût été frappé de la foudre, et la perruche est délivrée.
Terminons ce chapitre par un trait qui appartient au xvii^ siècle.
Parmi les couvents dominicains qui avaient le plus en vénération l'Angélique Docteur, se trouvait, en Italie, celui de Salerne, fondé, nous l'avons vu, du vivant du Saint, et à sa recommandation. Ce couvent possédait,, outre le corps de Théodora. sœur du saint Docteur, la main droite de Thomas d'Aquin, que Thomasius. iils de la comtesse de San-Siverino, y avait fait respectueusement déposer. Or. à la partie supérieure d'un campanile fort élevé, et auquel on ne pouvait parvenir qu'au moyen d'une très longue échelle, était suspendue une petite cloche, dite clochette desaint Thomas. Par un son miraculeux, elle indiquait avec une exactitude étonnante quand approchait la dernière heure de quelqu'un des Frères du couvent ou des serviteurs vivant avec eux .
« Chaque fois, écrivait en i65i Silvestre Aiossa, prêtre de Capoue, chaque fois que ce son retentit, tous se préparent à la mort, principalement ceux qui, souffrant d'une maladie de langueur, se croient plus voisins du trépas. Le résultat est souvent inattendu. Car il n'est pas rare que ceux dont l'état paraissait le plus désespéré recouvrent la santé, tandis que d'autres très
bien portants viennent à mourir. Aussi les médecins, quand ils craignent de se tromper da:is leurs prévisions par rapport à la mort, ont-ils l'habiiude de demander si la clochette de saint Thomas a fait entendre sa sonnerie.
« Pour preuve de son assertion, fauteur ajoute le témoignage assermenté de Michel Rocco, docteur de la Faculté de Salerne, et médecin ordinaire du couvent.
« Ce docteur soignait le vénérable Père Innocent de Matalun. ancien Provincial delà Province napolitaine. Il avait veillé une nuit près de son malade pour s'assurer des effets d'une potion qui lui avait été administrée. Le résultat dépassa les espérances, et le vénérable Religieux paraissait hors de danger, lorsqu'après une journée très bonne et une nuit calme, il fut au matin trouvé mort dans son lit.
« On se demanda avec anxiété si la clochette du glorieux saint Thomas avait été entendue, et Ton sut qu'un Frère Convers, infirmier habituel du P. de Matalun. avait été réveillé l'avant-dernière nuit par le son de la clochette.
« Quand on me rapporta ce détail, écrit le docteur Rocco. il me revint à la mémoire qu'au déclin de la nuit, après avoir fait prendre la potion au malade, l'étais soni dans une cour située à ciel ouvert, attendant l'effet du retnède, et récitant m.es prières accoutumées. J'entendis alors le son éclatant d'une clochette, produit par des coups vils et fréquents, comme il arrive lorsque, au lieu de mettre une clocheen bianle, on la frappe avec un marteau pour appeler le peuple aux armes. Ce son inattendu me saisit d'une telle épouvante que je tremblai de tous mes membres.
M'étani un peu remis, je me retournai pour voir d'où provenait ce signal, et je m'efforçai de me persuader qu'on avait sonné la cloche dite du Chapitrej placée non lom de la clochette de saint Thomas. Mais celle-ci n'aurait pu sonner de cette manière, avec ce bruit perçant et ce timbre argentin. Aussi ne puis-je croire autre chose, sinon, que ce tut le même coup, entendu au même instant par le Frère dont il a été parlé. Voilà ce que je puis affirmer à la gloire de Dieu, et à l'honneur de notre protecteur saint Thomas d'Aquin. a Chose à remarquer, lisons-nous quelques lignes plus bas, l'an 1678, la dite clochette s'étant brisée en tombant, le P. Hyacinthede Tripalda, Prieur du couvent,la fit refondre, du consentement de son Chapitre, en y faisant représenter l'image de la bienheureuse Vierge avec son divin Fils entre ses bras. Mais^ en perdant sa forme première, la clochette ne perdit point sa vertu, comme nous le prouve une expérience de chaque jour ; d'où nous concluons que ce lieu est particulièrement cher à saint Thomas. »