I. «Les philosophes éminents Albertet Thomas
Ta été Eadmer, le narrateur de la vie d'Anselme. En outre, Thomas eut peu d'occasions de composer des ouvrages pratiques, qui d'ordinaire révèlent mieux la personnalité de leur auteur, comme dut le faire par exemple dans une large mesure un général d'Ordre tel que Bonaventura Pour tracer le portrait intellectuel de notre théologien, on en est réduit principalement à ses œuvres, dont la manière strictement objective et impersonnelle ne laisse entrevoir la personnalité de leur auteur qu'à la faveur d'un commerce prolongé. Dans la peinture du caractère scientifique de TAquinate, il faudra faire entrer et retenir aussi les traits qui marquent le saint.
Thomas d'Aquin, tout comme Augustin, Anselme de Cantorbéry, Hugues de saint Victor, a bien souvent signalé Timportance des dispositions morales et religieuses pour approfondir avec fruit les vérités supra-sensibles et supraterrestres. Platon lui-même n'a- 1- il pas reconnu et déclaré que la pleine connaissance du vrai et de l'éternel n'est possible qu'à l'âme pure, détournée du monde sensible ? Ce que Thomas a enseigné sur le rapport de là pureté morale, de l'amour de Dieu et des dons du Saint-Esprit avec la spéculation théologique, il l'a aussi vécu. Il n'est pas facile de séparer dans sa psychologie, le génie intellectuel de la grandeur
3o SAINT THOMAS D'AQUIN
MORALE ET RELIGIEUSE : en Thomas oti ne peut comprendre le savant sans comprendre le saint.-
Avec un amour évident, Fra Angelico da Fiesole, frère en religion de l'Aquinate, âme sœur de la sienne, a peint à plusieurs reprises son portrait. Toujours Thomas, dont la pensée se détournait de cette vie terrestre pour s'enfoncer dans les mystères les plus élevés, est pour lui, non une froide et rigide figure de penseur, mais une personnalité attirante, qui respire la plus touchante amabilité. C'est le même portrait qui se dégage de la biographie de Guillaume de Tocco et des actes de la canonisation. Les déclarations des témoins au procès de canonisation, s'appuyant pour la plupart sur Reginald de Piperno et Jean de Caitia, deux élèves et amis du saint, apportent dans un accord presque littéral, une série de traits qui, par leur rapJDrochement, constituent une peinture de caractère aussi fidèle qu'impressionnante.
Thomas y apparaît complètement libre de tous efforts et de toutes tendances terrestres, modèle d'innocence et de pureté liliales et de dévouement parfait de l'esprit et du cœur à Dieu. 11 ne consacrait que peu de temps à la jouissance du boire et du manger, et au sommeil. De très grand matin, il célébrait la sainte messe, puis il entendait une seconde messe.
GÉNIE PERSONNEL. — MÉTHODE DE TRAVAIL 3i
Quand il ne la célébrait pas lui-même, il en entendait deux. La journée entière appartenait à la prière, à l'enseignement, à l'activité littéraire. Jamais il n'a pris la plume sans avoir prié Dieu souvent et avec instances, en versant des larmes. Pour tirer de son temps tout le parti possible, il dictait à plusieurs scribes à la fois. C'était une nature absolument recueillie et intérieure. Aucune parole superflue ne tombait de ses lèvres. Il était si détaché de ce monde que, même à table, il s'occupait de Dieu et ignorait ce qui se passait autour de lui. C'est ainsi, au récit de Guillaume de Tocco, que même à la table de saint Louis, roi de France, il oublia son entourage, et soudain, poursuivant le cours de ses pensées, s'écria: « Maintenant j'ai un argument décisif contre les Manichéens. » Voilà pourquoi, si l'on en croit le même biographe digne de foi, la sollicitude de ses supérieurs donna au saint un compagnon (sodas), Reginald de Piperno, avec mission de s'occuper du professeur qui vivait dans le monde de ses hiutes pensées, de veiller à ce qu'il réparât ses forces en prenant nourriture et boisson, et en général à ce qu'il satisfît convenablement aux exigences de la vie pratique. Cette consécration exclusive à un monde supérieur s'alliait, chez Thomas, à une amabilité
captivante et à une étonnante humilité, par lesquelles il fascinait quiconque l'approchait, et faisait tomber bien des antipathies.
Lorsque Dante, dans son Banquet, l'appelle « le BON frère Thomas », il est en parfait accord avec ce que rapportent, sur son humilité et sa cordiale bonté, ses plus anciens biographes et les actes de sa canonisation. D'après eux, Thomas fut un prodige de patience et d'humilité. Jamais on ne le vit se fâcher pour un désagréable contre-temps. Dans les discussions, danâ lesquelles les savants deviennent si facilement impétueux, il était toujours doux et humble, et aucune parole exagérée ne se présentait sur ses lèvres. Son savant adversaire lui-pfiême, John Peckham, lui en fait gloire. * Dans une lettre de 1285, il rapporte que TAquinate, vivement attaqué par lui, a répondu «avec grande douceur et humilité. » En faveur de ses humbles/dispositions témoigne encore le fait qu'il demandait ardemment à Dieu, dans la prière, de pouvoir toujours demeurer simple Frère. La bonté de son cœur est attestée par beaucoup de beaux traits et de circonstances. Dans ses opuscules, il donne avec la plus grande obligeance des éclaircissements et des réponses aux questions qui lui furent posées en . si grand nombre ; et ses remarques
initiales ou finales y manifestent' souvent le plus grand désintéressement. Il conserva une chaude affection pour sa famille, dans la vie religieuse et jusque sur les sommets de son travail intellectuel et de sa gloire. La fidélité de son amitié est encore un beau trait humain et chrétien de l'âme de saint Thomas. On a maintes fois célébré sa liaison avec Bonaventure, dont les plus anciennes sources parlent peu. Bien touchantes sont ses relations amicales avec son noble frère en religion, Reginald de Piperno, qui, surtout dans les dernières années de TAquinate, fut son compagnon constant, le témoin et le confident de sa riche vie intérieure, et auquel Thomas dédia certaines de ses œuvres Son Compendium^theologiae porte en tête la dédicace : « Au Frère Reginald, le plus fidèle des compagnons. » Il est regrettable que Reginald ait suivi si vite dans la tombe son maître, son ami et son protégé, et n'aitfpas^^pu prendre la plume pour raconter sa vie et décrire son âme. Avec son maître Albert le Grand, Thomas semble être resté aussi plus tard en rapports intimes. Il est rapporté, aux actes de la canonisation, qu'après la mort prématurée de son élève, le grand Alberf ne pouvait pas entendre prononcer son nom sans fondre en larmes ; bien plus, que, dans la vieillesse la plus
avancée, il ne craignit pas d'entreprendre le long voyage de Cologne à Paris, pour défendre la doctrine du plus grand de ses disciples. Souvent, l'âme des penseurs du moyen âge nous fournit de ces émouvantes m^anifestations de noblesse de cœur, que l'on cherche vainement dans la vie de tant de grands savants modernes.
Maintenant qu'en Thomas, le saint nous a captivés, faisons passer aussi devant nous, dans ses grands traits, la figure du savant. La tendance fondamentale de l'âme du saint : le dévouement au supra-sensible et au divin, uni au calme d'un cœur doux et humble, s'est communiquée aussi à la vie et au travail intellectuels du savant ; et a contribué à la formation de son individualité scientifique.
Rien ne fait plus rapidement ressortir la personnalité scientifique de l'Aquinate, que la considération du but de son travail, et des moyens qu'il employa pour l'atteindre.
Le BUT DE LA VIE ET DE l'eFFORT INTELLEC- TUELS est, pour Thomas, de pénétrer aussi profondément que possible dans le royaume de la vérité supra-sensible et supra-naturelle ; c'est l'heureuse connaissance de toutes les causes, dépendances, lois et forces du monde naturel et du monde surnaturel. C'est l'inscription dans l'âme de tout l'ordre de l'univers et de ses
causes. La connaissance, même imparfaite, des réalités les plus hautes, procure à l'esprit humain, dès ici-bas, la plus haute perfection {S. c. G, I, 5). Thomas estime la Théologie, la sacra doctrina, comme « quaedam impresslo divinae scientiae » ^ (S. Th. I, i, 3), comme une participation au savoir de Dieu même et un prélude de la connaissance céleste ; interprétation de la révélation chrétienne qui a été si majestueusement exposée dans la « Dispute » de Raphaël. Pour atteindre ce but élevé de l'effort intellectuel, Thomas suit la voie de la spéculation
PERSONNELLE, UTILISE LES RÉSULTATS DE LA RE- CHERCHE ANTÉRIEURE, ET SE LAISSE GUIDER AUSSI PAR DES POINTS DE VUE RELIGIEUX ET MORAUX.
Par là, le génie propre de notre scolastique comporte un fondement spéculatif autonome, d'ordre logique et métaphysique ; une manière positive et historique de considérer et d'étudier les questions ; et une trame religieuse et mystique. Thomas réalisa avant tout un travail de réflexion personnelle logique par la méthode et
MÉTAPHYSIQUE PAR LE POINT DE VUE. Sa méthodc
est strictement .objective, et elle est régie uniquement par l'idéal de la vérité. « Dans l'acceptation comme dans le rejet des opinions,
I. « Une descente de la connaissance divine dans l'esprit humain a.
l'homme ne peut se laisser, guider par l'amour ou la haine contre ceux qui les représentent, mais bien plutôt par la certitude de la vérité » {In XII Metapli. lect. 9), Partout notre penseur suit le droit chemin de la vérité et cherche à projeter sur les problèmes qu'il étudie, autant de lumière et de clarté que possible. 11 y rattache les résultats antérieurs de la science, utilise des positions déjà acquises, enfile membre de preuve sur membre de preuve, observation sur observation, jusqu'à ce que ressorte en haut relief la réponse cherchée. Partout il sépare le savoir réel du savoir apparent, le certain du probable, le résultat définitif de l'hypothèse. P. Duhem, l'historien du système copernicien du monde, fait gloire à l'Aquinate d'avoir soutenu {De caelo et mundo II lect. 17. -S. Th.I, S'2, 1 ad 5), relativement à l'astronomie ptolé.iiaïque, que les hypothèses sur lesquelles s'appuie un système astronomique ne se changent pas en vérités démontrées par le seul fait que leurs conséquences s'accordent avec l'observation *.
Dans son effort vers la vérité et la clarté, notre penseur n'esquive aucune des difficultés qu'il rencontre. La technique de I'exposition
I. P. Duhem Sco^civ rà faivofieva. Essai sur la notion de Théorie physique de Platon à Galilée. Paris 1908, 46 seq.
scoLASTiQUE, qui apporte à chaque instant le pour et le contre {pro et contra), prend parti pour une solution déterminée, et réfute en conséquence les arguments allégués en faveur de l'opinion contraire ; ce schème scolastique (Argument : Videtur quod non — Contre-argument : Sed contra — Partie principale, corpus articuli : Respondeo dicendum — Critique des arguments apportés pour l'opinion rejetée : Ad primum dicendum etc.), Thomas ne le proscrit pas au nombre des artifices dialectiques, mais il l'utilise plutôt au service du doute méthodique réel. Bien des fois il place dans la réponse aux objections des remarques accessoires, qui troubleraient la marche de la démonstration proprement dite dans la partie principale. En beaucoup de ses écrits, d'ailleurs, comme dans la Summa contra Gentes, et dans les Opuscula, il dépose l'armure de la technique scolastique, pour donner libre cours au mouvement de ses pensées et de ses démonstrations.
Thorpas s'interdit aussi sévèrement toute exagération. Les questions subtiles u ne donnent pas lieu à des réponses sûres ne sont pas son fait. Un très grand nombre de subtilités qui, des « Sentences » imprimées ou manuscrites du 12* siècle, ont passé fidèlement dans l'héritage du J3% n'ont pas trouvé place chez lui.
II n'est pas. non plus partisan d'un dogmatisme outrancier. (( On ne peut rien soutenir qui s'oppose à la foi, au dogme ; mais on ne peut pas. non plus poser comme vérité de foi tout ce qu'on tient pour vrai et juste, bien que ce ne sait pas un do^me. La vérité de notre foi devient en effet la risée des incroyants, lorsqu'un catholique insuffisamment instruit énonce comme un dogme ce qui en réalité n'en est pas un, et que la lumière d'une sévère critique scientifique fait connaître comme une erreur ». {De pot, 4, 1).
Dans sa recherche de la vérité, il est arrivé aussi à Thomas de corriger, de compléter ou même de rétracter ses propres vues, lorsque diaprés des documents nouveaux ou u la suite ' d'une étude plus approfondie elles lui apparaissaient insuffisantes ou erronées. Une comparaison du Commentaire sur les Sentences, son premier grand ouvrage, et de la Somme théologique, son exposé d'ensemble de i a Théologie le plus mûri, révèle ainsi bien souvent un progrès intime de sa pensée. Ce développement est signalé déjà dès le début du xiv^ siècle, dans les multiples collections des discordances entre le Commentaire sur les Sentences et la Somme théologique, que nous ont conservées les manuscrits.
Avec une parfaite maîtrise, Thomas unit dans son investigation scientifique Inobservation et la spéculation, I'analyse et la synthèse, et trouve la voie mitoyenne entre la considération exclusive du réel au détriment de l'idée, et la mise en valeur exclusive de l'idée, au détriment du réel ; entre l'empirisme positiviste et l'idéalisme exagéré. Sa théorie de la sensation s\ippose une dose remarquable d'observation psychologique. Dans sa théorie de la connaissance, ce sont précisément les faits d'expérience qui le rapprochèrent d'Aristote et lui firent renoncer à l'Augustinisme représenté par l'école Franciscaine. En ce qui regarde l'observation scientifique et la connaissance de la nature, Thomas est dépassé par Albert le Grand et Roger Bacon ; par contre, ses recherches morales, sociales et politiques contiennent une somme appréciable de remarques objectives. Simon Delpoige a montré par le menu que, précisément dans les questions morales et sociologiques et dans celles qui leur sont connexes, Thomas fait preuve d'un grand sens de la réalité et a fait des observations surprenantes K Mais Thomas ne s'arrête pas à l'observation, : ses efforts tendent à découvrir dans la réalité,
I. Simon Delpoige : Le conflit de la Morale et de la Sociologie'^. Louvain icjiS, 272 seq.
les essences, les causes, les lois et les fins. L'observation, chez lui,, est au service de la considération métaphysique.
Non seulement Thomas d'Aquin poursuit la vérité sans errer ni se tromper, par des voies et des méthodes strictement scientifiaues: mais il sait aussi présenter ses idées et ses démonstrations sous une forme claire et concise. Sa Somme théologique, en particulier, est un joyau de l'art didactique. Ce sens didactique s'exprime à merveille dans le court prologue : « Parce que le docteur de la vérité catholique n'a pas seulement à instruire ceux qui sont avancés, mais encore à enseigner des débutants, selon le mot de l'apôtre (/ Cor. 3, /) : « Comme à des enfants dans le Christ, je vous ai donné du lait à boire, non de la nourriture », nous nous sommes proposé dans cet ouvrage de faire connaître la religion chrétienne, d'une manière qui convienne à l'instruction des débutants. Nous avons, en efiet, remarqué que les novices dans cette science se heurtent à de nombreuses difficultés dans les ouvrages des diverses auteurs, soit à cause de l'accumulation des questions, des articles et des arguments inutiles, soit aussi parce que les connaissances qui leur sont nécessaires ne leur sont pas présentées selon un ordre logique, mais selon les
besoins de l'exposition ou les occasions de la discussion, soit enfin parce que les fréquentes répétitions de ces auteurs engendraient l'ennui et la confusion dans l'esprit de leurs auditeurs. Essayant en conséquence d'éviter ces défauts et d'autres semblables, nous tenterons, confiants dans le secours divin, de rechercher la science sacrée, aussi brièvement et aussi clairement que le permet la matière. » Ce que Thomas a promis par ces paroles simples, qui dénotent une claire vision des défauts des Commentaires sententiaires et de la littérature quodlibetale, il l'a tenu à la perfection. D'un bout à l'autre, la Somme théologique forme un tout organique. L'ordonnance de ses trois parties, avec ses 38 traités,Jses 631 questions, ses 3000 articles environ et ses 10.000 objections, est dressée avec une habileté architecturale stupéfiante. Exposés et démonstrations se développent, simples et clairs. Les répétitions sont autant que possible évitées, les questions superflues laissées de côté ; il n'est pas renvoyé à ce qui suit, mais les recherches antérieures sont utilisées. 11 ne règne pas seulement dans l'ouvrage une systématisation dispositive, un groupement extériîeur et superficiel, mais un développement systématique, une articulation organique de la matière, reposant sur des dépen-
dances profondes. Lacordaire a comparé la Somme théologique aux pyramides, à cause de sa majestueuse simplicité. La comparaison très répandue de la Somme avec les cathédrales gothiques du moyen- âge est très juste. Plus on s'enfonce dans l'étude de cet ouvrage, plus-on en considère les détails, plus aussi on admirera l'architecture de l'ensemble et mieux on reconnaîtra les lois qui régissent l'édifice tout entier.
Avec la méthode générale de l'Aquinate s'accorde même son langage. Son style est simple, précis, positif, sans élans de rhétori-. que, sans couleur poétique. Il n'a pas à tracer de brillants tableaux, à construire des phrases expressives et colorées, mais à traduire des idées claires et limpides. Imagination et sentiment paraissent s'effacer; néanmoins on remarque en beaucoup d'endroits, même à l'expression, que le scolastique a écrit avec un cœur chaud et enthousiaste. Par le développement, l'éclat et l'originalité du style, Bonaventure est supérieur à son ami Thomas. Chez * Thomas, c'est la calme réflexion de la tournure d'esprit aristotélicienne qui donne à la parole son caractère ; chez Bonaventure, l'ardeur de l'enthousiasme platonico-augustinien se fait sentir jusque dans l'expression.
Thomas ne s'est pas contenté de travailler personnellement, de déployer pleinement sa puissance intellectuelle de logicien et de métaphysicien ; IL A AUSSI UTILISÉ AVEC UNE GRANDE INTELLIGENCE LE TRAVAIL SCIENTIFIQUE DES TEMPS
ANTÉRIEURS. « Sou csprit, remarque WiUmaun, ressemble à un lac qui reçoit de tous côtés les eaux des torrents et qui laisse choir les impuretés qu'elles charriaient, de manière à rétablir le clair, le calme miroir, dans lequel se dépose majestueusement le bleu ' du ciel » ^ L'activité scientifique de notre saint présente. des traits positifs et historiques manifestes. 11 ne connaît pas cet apriorisme qui ne s'inquiète pas des connaissances pleinement acquises et tire tout de lui-même.
Thomas a possédé avant tout l'intelligence du développement organique et de la genèse de la science, du savoir tant profane que théologique; et il s'est assimilé en fait les résultats de la pensée des siècles antérieurs aussi bien qpe de celle de son temps.
Dans une série de passages, il a nettement mis en lumière le développement progressif des sciences. « 11 est naturel à l'esprit humain d'arriver par degrés de l'imparfait au parfait.
I. O. Willman, Geschichte des Idealismus III 2, ßraunsçhweig, 1907, 458;
C'est pourquoi nous voyons dans les sciences spéculatives que ceux qui ont philosophé les premiers ont laissé des résultats imparfaits qui ont ensuite été rendus plus parfaits, par leurs successeurs. 11 en est de même dans les sciences pratiques {S. Th. i, II, 97. /). Le temps joue un grand rôle dans la constitution des sciences ; « il y est d'une certaine façon l'inventeur et le bon collaborateur » {In I. Eth. lect. 1i). « On doit écouter les vues des anciens, si vieilles soient-elles. 11 y aàcela une double utilité, puisque nous pouvons nous approprier ce qu'ils ont dit de bien, et éviter ce qu'il y a chez eux d'erroné » {Inl, De anima, lect, 2). a Quiconque sonde la vérité est aidé de deux manières par les autres. Nous recevons un secours direct de' ceux qui ont déjà trouvé la vérité. Si chacun des penseurs antérieurs a trouvé une parcelle de vérité, ces trouvailles, réunies en un tout, sont pour le chercheur qui vient après eux, un moyen puissant d'arriver à une connaissance plus compréhensive de la vérité. Les penseurs sont aidés indirectement par leurs prédécesseurs, en ce que les erreurs de ceux-ci fournissent aux autres l'occasion de découvrir la vérité par une réflexion plus sérieuse. Il convient par conséquent que nous soyons reconnaissants à tous ceux qui nous ont aidéS' à conquérir le
bien de la vérité » {In II. Metaph, lect, /). (L Consulter les auteurs antérieurs est nécessaire pour éclaircir la question et résoudre les doutes. De même qu'au tribunal on ne peut prononcer de jugement sans avoir entendu les raisons des deux parties, dé même celui qui s'occupe de philosophie arrivera plus facilement à une solution s'il connaît les pensées et les doutes des divers auteurs » {In III. Metaph. lect, /).
Sur la THÉOLOGIE ET SON DÉVELOPPEMENT,
voici comment Thomas s'exprime dans la préface de son ouvrage polémique Contra errores Graecorum : « Qu'il y ait dans les écrits des Pères grecs bien des affirmations qui paraissent douteuses aux théologiens modernes, cela provient d'une double cause. La première est le fait que la naissance des erreurs en matière de foi a été pour les saints docteurs l'occasion "d'une plus grande circonspection dans l'exposé de la doctrine, afin de les éviter. Ainsi s'explique qu'avant la naissance de l'hérésie arienne les saints docteurs ne s'exprimaient pas si nettement sur l'unité de l'essence divine (qu'ils l'ont fait depuis).
D'autres erreurs, ont eu des effets analogues. Ceci peut se remarquer, non seulement chez des Pères différents, mais encore très clairement et très nettement chez le plus grand des
Pères de PEglise, chez Augustin. 11 s'est exprimé avec beaucoup plus de prudence sur la puissance de la volonté libre, dans ses écrits publiés après l'explosion de l'hérésie pélagienne que dans les travaux qu'il avait composés antérieurement. Dans ces derniers, il a défendu la liberté contre les manichéens, et à ce sujet a avancé bien des allégations que les pélagiens, ces adversaires de la grâce divine, ont utilisées plus tard pour la justification de leur erreur. Nous n'avons donc pas lieu de nous étonner si les théologiens modernes, écrivant après l'éclosion de tant d'hérésies, s'expriment avec plus de précaution et de précision, pour éviter chacune d'entre elles. 11 en résulte qu'il ne faut pas dédaigner ou rejeter les passages de ce genre, où les Pères s'expriment avec moins de prudence que les théologiens modernes ; il ne faut pas non plus les presser, mais les expliquer avec une entière piété. Une deuxième raison des difficultés de la Patristique consiste . en ce que bien des formules, qui paraissent très correctes en grec, ne se présentent pas si bien en latin, parce que latins et grecs confessent en termes différents la même foi. Ainsi, en grec^ il est très juste et très catholique de dire que le Père, le Fils et l'Esprit-Saint sont trois hypostases, tandis qu'en latin, il ne serait pas juste
de les appeler trois substances, bien qu'étymologiquement le grec itizoaTOLGiç et le latin substantia (substance), soient un seul et même mot. Les latins emploient généralement substantia dans le sens d'essentia (essence), que nous reconnaissons, comme les grecs, une et identique en Dieu. Voila pourquoi, là où les grecs parlent de trois hypostases, nous parlons de trois personnes. 11 en est de môme, sans aucun doute, en beaucoup d'autres cas*.
Il est donc du devoir d'un bon traducteur d'ouvrages traitant de la foi, de conserver la pensée et le fonds, mais de tenir compte, pour la forme dont il les revêt, du sens que prennent les expressions dans la langue dans laquelle il traduit. »
Thomas a utilisé les travaux scientifiques des siècles antérieurs et de son temps ; et par le parti qu'il a tiré de ces sources, il a fait preuve d'un sens historique remarquable. Pas plus en philosophie qu'en théologie il ne fît d'études historiques proprement dites, pour elles-mêmes. La connaissance des tendances et des idées antérieures lui servait exclusivement de moyen pour l'établissement de la vérité. (( L'étude de la philosophie n'a^ pas pour but la connaissance de ce que les autres ont pensé, mais celle de la vérité objective. » {In L De coelo et mundo
lect. 22). Pour arriver à cette fin, il donne maintes fois d^excellentes vues sur le développement historique d'une question, en établissant, par un examen objectif, la part de vérité de chaque théorie.
Thomas fait une étude suivie des sources-. Selon la méthode du temps, et à défaut d'instruments de travail appropriés, il a emprunté une bonne partie de ses citations patristiques à des recueils de textes choisis, à des gloses sur la sainte Ecriture, au Décret de Gratien et aux Décrétales, aux œuvres des théologiens antérieurs. Dans la dédicace de sa Catena aurea (sur saint Mathieu) à Urbain IV, l'Aquinate avoue volontiers cet emprunt de paroles de Pères, à des gloses. Mais Thomas a étudié aussi» des textes suivis, d'abord en Philosophie, puis aussi en Patristique. Une anecdote rapportée aux actes de canonisation montre à merveille combien il désirait des œuvres entières des Pères. « Un jour, comme frère Thomas revenait de Saint- Denis à Paris avec quelques autres membres de son Ordre, et qu'ils voyaient la ville s'étaler devant leurs yeux, l'un de ses compagnons dit à Thomas : Père,* qu'elle est donc belle, cette ville de Paris ! Frère Thomas répondit : Oui, très belle. L'autre poursuivit : Que ne vous appartient-elle 1 Thomas répliqua : Qu'en ferais- je .^
L'autre : Vous pourriez la vendre au roi de France et avec le prix construire des monastères de Frères Prêcheurs. Alors Thomas lui dit : « En vérité, je préférerais avoir les homélies de saint Chrysostome sur saint Mathieu ». Montfaucon, l'éditeur des œuvres de saint Chrysostome a hautement apprécié cette déclaration de saint Thomas. Pour cette étude des sources, les manuscrits conservés à Paris doivent avoir rendu grand service à notre scolastique. Là, saint Louis avait érigé, près de la Sainte-Chapelle une bibliothèque dans laquelle Vincent de Beauvais puisa les matériaux de l'encyclopédie à laquelle il travailla toute sa vie. Les bibliothèques de Notre-Dame et de Saint-Victor offraient aussi d'appréciables ressources. A la cour pontificale, il avait à sa disposition la collection de manuscrits des Papes, qui s'enrichissait sans cesse. 11 est impossible malheureusement d'indiquer en détail dans quelles bibliothèques Thomas a puisé, par exemple, les citations de 22 Pères latins et de 57 Pères grecs pour sa Catena aurea.
Dans l'utilisation des sources, Thomas d'Aquin a montre aussi le sens de la critique HISTORIQUE. D'abord, il ne se servait pas indifféremment de n'importe quel texte. Pour ses études aristotéliciennes, les traductions latines
faites sur l'arabe ne lui suffisaient pas. Il fit entreprendre par son ami et son frère d'Ordre Térudit Guillaume de Moerbecke, une traduction latine aussi fidèle que possible d'écrits aristo- . téliciens, faite directement sur l'original grec, ou du moins une révision des traductions antérieures, afin de posséder un texte sûr, pour son explication d'Aristote. On peut admettre que Thomas avait une certaine connaissance du grec. Sur le terrain de la patristique aussi, il recherchait de bons textes. Dans la dédicace de sa chaîne de saint Mathieu à Urbain IV, il déplore la translatio vitiosa de Chrysostome et^ fait remarquer que souvent, à cause des lacunes du texte, il en rapporte seulement le sens, et non la lettre. Dans sa dédicace de la chaîne de saint Marc au cardinal Hannibaldus, Thomas attire l'attention sur ce qu'il s'est fait traduire les textes grecs dans un latin auquel on puisse se fier. Il n'est pas jusqu'aux questions d'authenticité à la solution desquelles l'Aquinate n'ait maintes fois heureusement collaboré ; le sens critique qu'il a manifesté à cette occasion lui a valu l'éloge des Bénédictins de Saint-Maur et d'Angelo Mai. En voici les principales preuves. Thomas a montré que l'écrit intitulé De infantia salvatoris est apocryphe {S. Th. III, 36, 4 ad 3^"^; 43, 3, ad /"^). 11 a restitué avec
raison à Gennadius le livre De ecclesiasticis dogmatibas attribué à saint Augustin {Quodl. VI, iO). De même, il a refusé à saint Augustin la paternité du De mirahilibus sacrae Scripturae (S. Th. III, 45, 3 ad â"") et du De spiritu et anima {De anima, 12 ad i^). 11 suppose que Fauteur de ce dernier écrit est un cistercien. En fait, les Bénédictins de Saint-Maur l'attribuent au eis ercie .Icher de Clairvaux. De plus, il a montré, en s'appuyant sur la diversité, du style, que l'opuscule De unitate et uno n'est pas de Boèce. (De spiritualibus creaturis 3 ad 9^). L'œuvre critique la plus importante de notre saint est son jugement sur l'origine du Libei" de causis. Il voit dans cet écrit un extrait de Vlnsiitutio theologica de Proclus. « Personne au moyen-âge n'a parlé si clairement sur la source du Liber de causis » K
Thomas traite ses sources à la fois avec respect et avec liberté de jugement. Autant il estime Aristote, autant il suit ses idées personnelles dans les questions où il est convaincu que le .maître s'est trompé. Ainsi, il rejette la doctrine aristotélicienne de l'éternité de la création en ajoutant la remarque conciliante que le stagirite n'a pas^oulu apporter un argument