I. Baeumker, WitelOp'ioz
chef-d'œuvre d'argumentation précise, logique et claire. 11 utilise, il est vrai, les essais de ses devanciers, d'Aristote, d'Augustin et même de Moïse Maimonide ; mais « la construction de la pensée n'en est pas moins conçue de manière tout à fait personnelle. L'expression exacte, frappante, et le résumé limpide sont franchement classiques K » Bien qu'une traduction ne rende que difficilement la précision de l'original, nous ne pouvons nous refuser le plaisir de citer en français cet article, que le Père dominicain Thomas Pègues appelle « article magistral, en un certain sens le plus beau et le plus riche de la Somme théologique ^ ».
« L'existence de Dieu peut-être établie par cinq preuves.
La première et la plus claire est celle qui est tirée du mouvement. H est certain, et l'expérience l'atteste, que le mouvement existe en ce monde. Or, tout mouvement suppose un moteur distinct de l'être mû ; car rien n'est mû sinon dans la mesure où il est en puissance par rapport au but vers lequel il se meut. Or, une chose meut en tant qu'elle est en acte ; car
1. Baeumker, Archiv für Geschichte der Philosophie^ 1908, l32.
2. Pègues, Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d^Aquin, I, Toulouse, 1907, lie.
EXISTENCE DE DIEU n3
mouvoir n'est pas autre chose que faire passer une chose de la puissance à l'acte. Mais une chose ne peut être amenée de la puissance à l'acte sinon par un être en acte ; par exemple, le feu, chaud en acte, rend actuellement chaud le bois qui était chaud en puissance, et ainsi le meut et l'altère. Il n'est pas possible cependant qu'une même chose soit à la fois en acte et en puissance sous un même point de vue ; elle ne peut l'être qu'à des points de vue divers. En effet, ce qui est chaud en acte ne peut être en même temps chaud en puissance, mais est en même temps froid en ' puissance. 11 est donc impossible que, sous le même point de vue et de la même manière, quelque chose meuve et soit mû, ou se meuve lui-même. Il faut donc que tout ce qui est en mouvement soit mû par autre chose. Si ce moteur est en mouvement, il en suppose luimême un autre, et celui-ci un autre encore. Mais on ne peut ici remonter à l'infini, parce que s'il n'y avait pas un premier moteur, il n'y en aurait pas d'autres : les moteurs seconds ne meuvent en elTet que parce qu'ils sont mus par le premier moteur, comme le bâton ne meut que parce qu'il est *mû par la main. On arrive donc nécessairement à un premier moteur qui n'est mû par aucun autre ; et
par ce premier moteur, tout le monde entend Dieu.
La seconde preuve est tirée de la nature de la cause efficiente. Nous découvrons en effet, dans ce monde sensible, un ordre des causes efficientes ; on ne voit pas cependant, et on ne peut concevoir qu'une chose soit sa propre cause efficiente ; parce qu'elle serait antérieure à elle-même, ce qui est impossible. Or il n'est pas possible de prolonger à l'infini la série des causes efficientes, car dans cette série, le commencement est cause du milieu et le milieu est -cause de la fin, que les intermédiaires soient multiples, ou qu'il y en ait un, seul. Mais supprimer la cause, c'est supprimer l'effet. Si donc dans la série des causes efficientes il n'y a pas une cause première, il n'y aura ni cause ultime ni cause intermédiaire. Or, si l'on remonte à l'infini il n'y aura pas de cause efficiente première ; par suite, il n'y aura ni dernier effet ni causes efficientes intermédiaires ; ce qui est manifestement faux. Il est donc nécessaire de poser une première cause efficiente, que tous appellent Dieu.
La troisième preuve est tirée du possible et du nécessaire. La voici. Parmi les choses, nous en trouvons certaines qui peuvent être et ne pas être, puisqu'il y en a qui naissent et qui
L'EXISTENCE DE DIEU ii>
se corrompent et qui par conséquent peuvent être ou ne pas être. Or, il est impossible que de telles choses soient éternelles, parcequ'il arrive que ce qui peut ne pas être ne soit pas. Si donc toutes choses peuvent ne pas être, il y a eu un moment où rien n'était. Mais si cela était vrai, même maintenant il n'y aurait rien, puisque ce qui n'est pas ne commence d'être que par quelque chose qui existe. Si donc rien n'était, il était impossible que quelque chose commençât d'être ; et ainsi, il n'y aurait rien actuellement^ ce qui est manifestement faux. Il s'ensuit que tous les êtres ne sont pas possibles, mais qu'il faut un être nécessaire. Mais tout être nécessaire a ou non en dehors de lui la cause de sa • nécessité. Or, pas plus que dans la série des causes efficientes dont il vient d'être parlé, on ne peut remonter à l'infini dans celle des choses nécessaires qui ont une cause à leur nécessité. 11 faut donc nécessairement poser un être qui soit nécessaire par lui-même et n'ait pas ailleurs la cause de sa nécessité, mais qui soit cause de la nécessité des autres choses. Cet être, tous le nomment Dieu.
La quatrième preuve est tirée des degrés qui se trouvent dans les choses. On trouve en effet dans les choses, du plus et du moins bon, du plus et du moins vrai, du plus et du moins no-
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ble, et ainsi du reste. Mais le plus et le moins se disent de choses diverses, selon qu'elles se rapprochent diversement de quelque chose qui est au superlatif ; par exemple, est plus chaud, ce qui s'approche davantage du très chaud. 11 y a donc quelque chose qui est auplus haut point vrai, bon et noble, et par conséquent être ; car, comme il est dit (au 2' livre de la Métaphysique), ce qui est le plus vrai est le plus être. Or, ce qui réalise le plus haut degré dans un genre est la cause de tout ce qui fait partie de ce genre, comme le feu, qui est le plus chaud, est cause de toutes les chaleurs, selon le mot d'Aristote dans le même livre. Il y a donc quelque chose qui est pour tous les êtres la cause de l'être, de la bonté et de toute perfection. C'est ce que nous appelons Dieu.
La cinquième preuve est tirée du gouvernement des choses. Nous voyons en effet que certains êtres qui ne sont pas doués de connaissance, à savoir les corps naturels, agissent en vue d'une fin. Cela ressort de ce qu'ils agissent toujours ou très souvent de la même manière pour atteindre ce qui est le meilleur. D'où il est évident que, s'ils arrivent à leur fin, ce n'est pas par hasard mais intentionnellement. Or, les choses qui n'ont pas de connaissance ne tendent vers une fin que si elles sont dirigées par un