‹ Saint Thomas d'AquinChapitre 32 sur 40 · I. Sommes sur les vertus et les vices · texte numérisé non relu

I. Sommes sur les vertus et les vices

une large mesure de science canonique et liturgique.

Ces matériaux puisés à des sources nombreuses et diverses exigeaient, de la part de saint Thomas, un puissant génie de systématisation. Tandis que généralement la haute sco- ' lastique, en particulier quand elle se rattachait à Pierre Lombard, expliquait les problèmes moraux de manière plutôt occasionnelle, dans des traités dogmatiques, Thomas a produit, dans la seconde partie de sa Somme Théologique, un grand système de morale, une œuvre d'un seul jet. « Nulle part, remarque M. Baumgartner \ son esprit systématique ne s'est révélé si brillamment que dans le domaine de l'Ethique. »

Thomas conçoit toute la morale^ comme le mouvement de la créature raisonnable vers Dieu {motus rationalis creaturae ad Deum), Dans la Prima Secundae, il décrit ce mouvement en général, dans la Secunda Secundae, il le décrit en particulier. Au sommet de la morale générale se trouve, comme but de ce mouvement, le salut, qui est la fin dernière de la créature raisonnable {S. Th, i , IL i-5). Ce salut, but ultime de l'homme, c'est essentiellement

I. M. Baumgartner, Thomas von Aquin, dans E. von Aster, Grosse Denker, I, Leipzig, 19 ii, 3 11.

et d'abord, la vision intuitive de Dieu. C'est la plus haute activité de la plus haute faculté humaine, l'intelligence, appliquée à l'objet le plus élevé, Dieu, intellectualité pure.

De cette vision immédiate et sans voiles de Dieu, découlent secondairement, pour la volonté humaine, un amour et une joie ineffables. Tandis que Thomas décrit ainsi en intellectualiste la fin dernière de l'homme, Scot, qui contrairement à lui, accordait le primat non à l'intellect, mais à la volonté, place dans le bonheur de la volonté l'élément premier et essentiel de la fin supra-terrestre.

Les moyens qui cor^duisent à cette fin sont les OEUVRES MORALES DE l'homme (üctus humani). Une bonne partie de la morale générale de l'Aquinate est consacrée à l'analyse psychologique de ces œuvres (S. Th. /, //, 6-48). Avant tout, il établit la participation de la volonté à l'acte moral, et il donne à ce sujet une explication et une description pénétrantes des diverses formes et des degrés de l'activité volontaire de l'homme. Il y insiste en particulier sur la liberté, ce nerf de la moralité. Le libre arbitre a sa racine dans la raison, qui propose à la volonté les objets de son eftort et les motifs de son action. L'idée du bien attire irrésistiblement la volonté. La volonté humaine désire tout sous le point

de vue du bien. Tandis que le honum universale^ lo point de vue du bonheur meut naturellement la volonté et la contraint ep mêmç temps, l'homme est libre par rapport aux biens particuliers, il peut choisir ou ne pas choisir, prendre un parti ou un autre. Ici, les diverses représentations de valeurs ne le nécessitent pas : la volonté se décide d'elle-même pour un objet, elle se meut et se dirige spontanément vers lui. Après avoir montré, dans la volonté et la liberté, la condition subjective de la moralité des actions, le système moral thomiste éclaire les actus humani d'après leur contenu et leur côté objectif, d'après leur caractère bon ou MAUVAIS. Toute action est bonne dans la mesure où elle participe de l'être, où elle a en elle-même la perfection requise ; tandis que l'absence de ce degré d'être, de cette perfection qui devrait exister, constitue l'idée du mal moral. Plus précisément, la présence ou le défaut de cet être, de cette perfection requise, dépend de l'objet, des circonstances et du but de l'action; ce sont là les sources du bien et du mal moral. Le point de vue du but nous permet enfin de rapporter la bonté de la volonté et de l'action humaines à la conformité avec la volonté divine, qui est la source de tout bien créé. Dans cette conception du bien moral I'Ethique et la

SYSTÈME DE MORALE i?^

Métaphysique se touchent d'aussi près que possible.

La raison et la volonté sont bien les facultés principales et fondamentales de la vie morale; mais à côté d'elles et avec elles, la sensibilité joue aussi un rôle important relatif au bien et au mal moral. L'homme est en effet la synthèse de l'esprit et du corps; et de même que l'expérience sensible est très importante, pour la connaissance intellectuelle, qu'elle en est même la condition indispensable, de même la sensibilité, avec ses émotions et ses passion*s, exerce une puissante influence sur la vie et sur les aspirations morales. C'est précisément dans la VIE AFFECTIVE quc se révèlent le contact intime entre le spirituel et le sensible, le commerce entre les parties supérieure et inférieure de l'âme humaine, l'écho des représentations intellectuelles dans la tendance sensible, aussi bien que l'influence stimulante ou modératrice de l'appétit sensible, de la passion, sur la vie volontaire de l'homme. Thomas d'Aquin a parfaitement saisi l'importance pour la morale de la théorie des sentiments, et il lui a consacré 27 questions entières de sa Somme théologique (S. Th: i IL n-48). Ce traité De passionibus est rempli d'observations psychologiques minutieuses. « Nous apprenons ici, écrit

Morgott *, à connaître le saint et le mystique expérimenté, qui observe les plus faibles mouvements du cœur humain, perçoit le son mystérieux de la harpe de l'âme, et, ce qui est le plus difficile, saisit dans les idées et les mots ce qui paraît insaisissable et rapproche de Tintelligence ce qui est obscur. »

Les actes moraux {actus humani), auxquels la sensibilité donne ainsi une couleur toute humaine, supposent des principes, tant intérieurs qu'extérieurs. Les principes intérieurs en sont les vertus naturelles et surnaturelles qui soutiennent et fortifient d'*une manière durable les puissances de l'âme, dans leur mouvement vers leur fin dernière. Thomas a largement tenu compte de la théorie aristotélicienne de « l'habitude, » pour la doctrine chrétienne de la vertu et de la grâce (S. Th. i II, 49-70). L'opposé de r« habitude » bonne, constitue le péché, qui éloigne l'homme de sa fin dernière. {S. Th. 1 II, 71-89).

Le principe extérieur de la moralité, étranger et supérieur à l'homme, c'est Dieu. 11 Test à un double point de vue, d'abord en tant que, par sa loi, il nous donne la norme, la règle, le contenu et la sanction de la moralité {S,Th,

I . Morgott, Die Theorie der Gefühle im System des hl, Thomas. Eichstätt, i86o, 5.

i II, 90-108), puis en tant qu'il nous meut, nous élève et nous soutient par sa grâce {S. Th, i IL 109 114). L'influence directrice et obligatoire de la législation divine se ramène,

— Thomas suit ici des voies augustiniennes,

— à \a. lex aeterna, au plan providentiel de Dieu, qui repose sur la sagesse et la sainteté divines. De cette idée éternelle du gouvernement du monde, en Dieu, présentant le caractère de loi, se déduisent toutes les lois particulières ; à cette loi éternelle sont soumises les créatures raisonnables et les non-raisonnables. Les créatures non-raisonnables prennent part à la (( loi éternelle » en ce que, par les tendances et les lois mécaniques qui sont en elles, elle parfont inconsciemment et naturellement leurs activités, et par là s'incorporent à la fin générale de la création. Dans l'homme par contre, être raisonnable et libre, la lex aeterna se reflète de telle sorte qu'il connaisse son but et pose ses actes d'une manière libre et consciente. Cette impression de la loi éternelle dans l'esprit humain, cette loi divine écrite dans le cœur humain, on l'appelle la loi morale naturelle. Cette loi naturelle« se promulgue dans l'homme dès que s^éveilîe la raison. L'homme y reconnaît facilement les principes suprêmes de la moralité, qui peurent se ramener à la proposi-

tion : Fais le bien, évite le mal. Aved les autres scolastiques, Thomas appelle cette disposition de la raison à connaître • facilement les principes fondamentaux de la moralité, syndé- RÈSE et aussi quelquefois scintilla animas^ étincelle de Pâme. Ce dernier nom a trouvé' écho et application dans la mystique allemande du XIV* siècle. Ce que sont pour la raison théorique les premiers principes indémontrables et évidents de Pêtre et de la connaissance, les premiers principes de la moralité, qui forment le contenu dé la syndérèse, le sont pour la raison pratique, pour les jugements et les actes moraux. La syndérèse s'étend jusqu'à la conscience, qui applique aux actes particuliers les principes moraux. C'est ainsi que Dieu est, par la loi naturelle, le principe extérieur de la moralité. L'activité législatrice de Dieu se développe et s'élève encore dans la révélation positive de l'ancien et du nouveau Testament, qui fournit des fins, des valeurs et des motifs surnaturels.

Si, par la loi naturelle et la loi positive surnaturelle, Dieu doit être considéré comme principe régulateur extérieur de la moralité; en tant que dispensateur de la grâce, il est le principe moteur, coopérateur et élévateur qui, venant du dehors, saisit l'âme humaine jusque

dans ses profondeurs. Dieu répand dans l'âme un système surnaturel de forces, qui confère à son être et à son action une formé divine, et la proportionne intimement à la fin la plus élevée, à la vision intuitive de Dieu.

Dans le cadre de cette morale générale, qui remplit la Prima Secundae, Thomas insère, dans sa Secunda Secundae, le tableau de la MORALE CHRÉTIENNE. Il traite ici deux grands thèmes : les vertus elles-mêmes, dans leurs ramifications et leurs actes; puis les divers états et les diverses formes de la vocation chrétienne. Avec un véritable génie artistique, PAquinate groupe l'effort moral chrétien autour des trois verfus théologales et des quatre vertus cardinales. Au centre de ce tableau de la vertu, aux couleurs fraîches, à l'unité parfaite, se dresse, comme la reine de toutes les vertus, la charité, l'amour surnaturel de Dieu et du prochain. La description de la morale chrétienne, en particulier de la doctrine de l'amour {S. Th. 2 II, S3 suio.), et de celle de la prière (ibid. 82 et 83), revêt un accent chaud, et révèle la familiarité pratique et constante du saint avec l'ascèse ex la mystique chrétiennes. Dans son enseignement sur les divers états et les formes de la vie chrétienne, notre attention est attirée surtout par sa théorie de l'état reli-

GiEux, qu'il est le premier à incorporer dans le système théologique. Thomas d'Aquin n'a nullement regardé l'état religieux comme une forme supérieure de la perfection chrétienne, dépassant l'unique idéal chrétien, qui consiste selon lui dans l'amour de Dieu. Dans son jugement sur' la valeur de Tétat religieux, il insiste principalement sur la disposition intérieure de l'abnégation. Les conseils évangéliques et les exercices de la vie claustrale sont importants pour l'idéal chrétien, à titre d'indications, dans la mesure où ils sont moyens et occasions d'un abandon particulièremeat libre et sans obstacles à la vie de la grâce et de l'amour (S. Th. SIL 186-189).

Cette esquisse de la morale thomiste, ce court aperçu sur le riche contenu de la seconde partie de la Somme théologique, ne nous a pas seulement montré le talent architectonique, le génie de systématisation de l'Aquinate ; il nous a fait voir aussi la valeur intrinsèque et les mérites réels de la conception thomiste de la vie et des aspirations morales.

L'Ethique thomiste souligne harmonieusement les deux facteurs subjectif et objectif. L'action morale y est présentée comme une chose qui jaillit de l'intérieur de l'homme, qui porte la marque de la nature humaine sensible,

spirituelle et libre. Mais cette action morale est déterminée par une fin suprême qui est supérieure à l'homme, son orientation est téléologique; et elle est réglée par des normes et des lois qui sont elles aussi au-dessus de l'homme, elle s'insère dans l'ordre métaphysique. En dernière analyse, toutes les aspirations et toute la vie morale sont ancrées en Dieu, tout comme notre connaissance de la vérité a en lui son profond et ultime fondement. La morale de l'Aquinate est théocentrique, sans que pour cela disparaisse ce qui est purement humain, le côté psychologique de notre action.

Dans la morale thomiste sont rapprochées aussi LA MORALITE ET LE SALUT. Bien quc l'espoir du bonheur éternel donne des ailes a-ux aspirations morales, ce n'est pas là un eudémonisme utilitaire; car le bonheur suprême^ tel que Thomas le conçoit comme fin dernière^ est en même temps le plus haut épanouissement de la moralité.

De plus, dans la morale thomiste, travaillent méthodiquement l'une pour l'autre et l'une avec l'autre, la pensée spéculative et un sens du réel, à direction empirique. La méthode d'observation, spécialement la considération et l'analyse attentives des opérations de l'âme, joue un rôle important dans l'éthique de saint Tho- ,

t«0 SAINT THOMAS D'AQUIN

mas. Les vues générales sur la morale, remar- <jue-t-il, sont moins utiles que les recherches •spéciales, puisque les actes de l'homme sont individuels et concrets {Prologus in S. Th. 211). \J experientia est signalée souvent, dans l'Ethique thomiste, comme une voie excellente pour arriver, par inférence, à des propositions morales générales.

Enfin, dans la morale de l'Aquinate, la nature ET LA SURNATURE s'aCCORDENT HARMONIEU- SEMENT. L'Aquinate excelle à faire ressortir magistralement les points d'attache du surnaturel dans la nature, et surtout à montrer la «coïncidence de l'ordre surnaturel avec les lois et les besoins de l'âme humaine. Avec quelle ingéniosité n'a-t-il pas mis en parallèle l'organisme des sept sacrements avec le développement progressif de la vie naturelle de l'homme. Thomas d'Aquin, — c'est sur cette pensée que nous fermons son Ethique, — n'a pas écrit une biographie, des Confessions, comme Augustin. Mais dans sa morale il nous laisse, sans le vouloir, entrevoir les richesses de son âme qui vivait uniquement pour Dieu. Sa morale ne contient pas seulemient la sagesse antique et chrétienne, elle ne fournit pas seulement le résultat d'une réflexion personnelle; elle porte bien plutôt en elle-même la marque d'une ex-

THÉORIE DE L'ÉTAT ET DE LA SOCIÉTÉ i8r

périence vécue. Thomas s'est efforcé de développer en lui-même l'idéal de la vie chrétienne; et c'est pour cela qu'il a su exposer avec tant de vérité et de clarté, d'une manière à la foissi simple et si expressive, la grandeur et la beauté de la morale catholique.

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