CHAPITRE VII
Certamen forte dédit illi ut vinceret.
Sap. , X, 12.
Le Seigneur l'a engage dans un rude combat, afin qu'il remportât la victoire.
A peine arrivés au château paternel, les deux officiers allèrent visiter le captif, et mirent tout en œuvre pour lui faire quitter Thabit de Frère Prêcheur. Le trouvant de marbre et de bronze aux insinuations les plus adroites, comme aux exhortations les plus pressantes, ils pensèrent l'intimider par la hauteur de leurs paroles. « De leur bouche, dit un historien, sortaient les vociférations et les menaces, comme des éclats de tonnerre. » Leur courroux s'allumant devant l'impassibilité du courageux novice, ils en viennent aux voies de fait et s'efforcent de lui arracher le vêtement dominicain qu'ils mettent en pièces. Mais le saint jeune homme
en recueille les lambeaux avec un pieux respect. Quelpinceau pourrait retracercette scène sublime ? Combien ce spectacle dut réjouir les anges !... Qu'il est beau de contempler cet intrépide champion de la vie religieuse, aux prises avec l'ennemi de sa vocation, défendre son froc de moine, comme le soldat blessé, mais non vaincu, serre dans ses mains crispées le drapeau confié à sa vaillance, et s'enveloppe de ses plis glorieux!
Obligés de céder, et voulant à toute force emporter la place, Landolphe et Raynald imaginent un genre d'attaque vraiment diabolique, «capable, dit Guillaume de Tocco, d'ébranler les tours, d'amollir les rochers et de briser les cèdres du Liban, genre d'attaque dans lequel on trouve des combattants nombreux, mais peu de vainqueurs, à cause des difficultés de la lutte. >
Ces indignes frères comprirent, et avec raison, que c'en serait fait d'une vertu qui avait résisté aux séductions, aux menaces et aux mauvais traitements, s'ils parvenaient à la traîner dans lafange ; et que cette prétendue vocation, que rien n'avait pu jusqu'alors entamer, se dissiperait inévitablement aux charmes de la volupté. Renouvelant donc une scène dont l'ère des martj'rs offre plus d'un exemple, ils introduisent furtivement dans la chambre de leur victime une misérable, chargée de lui ravir avec l'innocence l'honneur lui-
même.
Aux premières paroles de la perfide visiteuse, le
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saint jeune homme a compris le danger: il frémit, lève les yeux au ciel, court au foyer, et, s'armant d'un tison, poursuit jusqu'à la porte ce suppôt de l'enfer. Tremblant à la vue du péril auquel il vient d'échapper, et rapportant à Dieu l'honneur de sa victoire, il trace une croix sur la muraille, avec le tison encore embrasé; puis, tombant à genoux, il fait cette prière, accompagnée de sanglots :
« Bien-aimé Jésus, je sais que tout don parfait, et plus encore celui de la chasteté, dépend de votre seule grâce. Sans vous la créature ne peut rien. Je vous prie, je vous supplie de conserver la pureté de mon âme et démon corps. Si jamais je recevais quelque impression des sens capable de ternir cette aimable vertu, vous, ô Maître absolu de mes puissances, effacez jusqu'à la dernière trace de cette impression maudite, afin que mon cœur pur et dégagé s'élance vers vous, et que, chaste, tous les jours de ma vie, je m'offre à chaque instant sur l'autel de votre divine Majesté. »
A cette prière succède un sommeil extatique, pendant lequel deux anges descendent du ciel, et ceignant le jeune athlète d'un cordon miraculeux : « Nous venons, disent-ils, de la part de Dieu, te ceindre du cordon de la chasteté perpétuelle. Le Seigneur a exaucé ta prière, et ce que la fragilité humaine ne saurait mériter, Dieu te l'assure par un don irrévocable. »
Ce ne fut point une simple vision, mais une réalité. Les anges serrèrent si fort que la douleur fit
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Deux anges descendent du ciel et ceignent le jeune athlète d'un cordon miraculeux.
revenir le jeune homme de son extase, et lui arracha un cri involontaire. Des serviteurs accoururent, mais Thomas, dissimulant la faveur qu'il venait de recevoir, les renvoya courtoisement, et garda son secret jusqu'à la mort. A cet instant suprême, il le fit connaître à son confesseur et ami, Frère Réginald, lequel, pour l'honneur de Dieu et la glorification du Docteur angélique, révéla sous la foi du serment cette incomparable men^eille.
Ecoutons maintenant les exclamations enthousiastes que suggère au premier historien de saint Thomas ce triomphe de la chasteté :
« O heureuse prison, que les plus beaux rayons de l'intelligence ont illuminée d'une si grande splendeur ! O salutaires entraves, qui ont conféré la pleine liberté de l'esprit au contemplateur des choses célestes ! O épreuve qui a produit la force dans la lutte, et la suave ivresse après la victoire ! A l'heure où l'ennemi redoublait d'efforts pour écraser cette belle résistance, la divine grâce en a procuré le triomphe. Marques infaillibles des mérites acquis par la sainteté : assailli par les délices et les injures, l'invincible athlète n'a pu être ni amolli, ni terrassé ! Vaillantchampion, jeunesoldat déjà aguerri, il a vaincu la chair, cet ennemi domestique, et remporté dans un rude combat une signalée victoire. Aussi mérite-t-il désormais de porter à son front la couronne. Encore voyageur, et hôte du siècle qui passe, Thomas s'est élevé par son triomphe à la hauteur des cieux ; le voilà digne
de contempler ses immortels concitoyens, digne d'être honoré de la visite des anges, accourus pour le ceindre du cordon de la chasteté. Après ce combat immortel en l'honneur de l'angélique vertu, il n'est plus un homme, mais un Ange!... »
Répondons ici à une question que n'auront pas manqué de se poser nos lecteurs.
Ce cordon apporté du ciel était-il un objet palpable, matériel ?
Aucun doute à cet égard, et l'insigne présent des anges est resté Tune des principales richesses de la famille dominicaine.
Jean de Verceil, qui gouvernait l'ordre à l'époque où mourut saint Thomas, donna la miraculeuse ceinture à son couvent; elle y devint durant plusieurs siècles l'objet d'une vénération toujours croissante. Cette maison de Verceil ayant été détruite en 1799 parles armées françaises, le cordon céleste fut transporté, avec d'autres reliques, au couvent de Chieri, en Piémont, dont il est actuellement le plus précieux joyau. On l'a disposé autour d'une branche de corail, dans un reliquaire à forme ovale.
Il est blanc, long d'environ un mètre cinquantecinq, composé de fils nombreux d'une finesse telle que les hommes les plus compétents n'en peuvent déterminer la nature. L'une des extrémités est munie de deux petites boucles dans lesquelles s'engage en glissant l'extrémité opposée, ce qui
permettait à saint Thomas de porter toujours ce cordon. La partie destinée à entourer le corps est aplatie, dépassant un peu la largeur d'une paille. Le reste se sépare en deux cordonnets carrés, présentant à distance égale quinze noeuds, en l'honneur sans doute des quinze mystères du Rosaire.
Pour encourager la piété des fidèles, un fils de saint Dominique, le P. Cyprien Uberti, fit faire en 1580 de petits cordons semblables, qui ne tardèrent pas à se répandre dans toute l'Italie.
Un demi-siècle plus tard, le P. Deurwerders, Dominicain flamand, établit, à l'université de Louvain, une confrérie sous le nom de Milice aiwéliqiie. Tous les docteurs, professeurs et élèves de la Faculté de théologie s'y enrôlèrent, prenant l'engagement de porter sans cesse le cordon de saint Thomas, exemple suivi bientôt dans toutes les universités catholiques. En même temps, une foule de personnes de tout sexe et de tout rang, évoques, prêtres, religieux, princes du sang, entraient avec bonheur dans la Milice angélique. Les Clercs réguliers et les Pères de la Compagnie de Jésus l'introduisaient dans leurs collèges.
Qui dira les innombrables grâces de chasteté dont cette dévotion devint la source ? Le P. Camille Quadrio, Jésuite, écrivait en 1664 qu'il aurait à remplir des volumes, s'il voulait rapporter toutes les faveurs reçues par les fidèles, au moyen du saint cordon. Le bienheureux Louis de Gonzague, qui invoquait saint Thomas avec ferveur et
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avait son image dans sa cellule, portait aussi la ceinture de la Milice, au rapport du P. Masnieri, son historien, et la recommandait instamment à ses compagnons ; est-il téméraire de penser qu'il lui dut en partie la conservation de son innocence ?
Les Souverains Pontifes Innocent XII, Grégoire XIII, Sixte-Quint, Benoît XIII, Pie VII, Pie IX, confirmèrent la pieuse confrérie de la Milice, en l'enrichissant d'indulgences. Benoît XIII, pape dominicain, lui assigna pour fête patronale la Translation du corps de saint Thomas, 28 janvier. Enfin, dans son bref du 4 août 1880, notre Saint- Père le Pape Léon XIII mentionne le miracle du Cordon angélique et la faveur qui en fut la suite, comme un des motifs qui le déterminent à déclarer saint Thomas patron des étudiants.
Que la jeunesse de nos écoles soit donc attentive aux enseignements des âges passés et à la voix des souverains pontifes. Les raisons qui engagèrent jadis les fidèles, et particulièrement les étudiants chrétiens, à vouer un culte spécial au Docteur angélique pour s'assurer la conservation de l'aimable vertu, subsistent, et sont même devenues plus pressantes que jamais. Les flots de la corruption montent sans cesse, et des séductions inconnues aux âges de foi assaillent de toutes parts l'âme de l'adolescent. Les secours puisés dans la Confrérie de la Milice angélique seront une armure impénétrable aux traits de l'enfer.
Puissions-nous voir tous les élèves des collèges et des écoles catholiques se ranger sous la bannière de leur angélique patron, s'inscrire dans sa Milice, ceindre son cordon, et, semblables aux soldats d'une nombreuse et vaillante armée, soutenir triomphalement les luttes difficiles de la chasteté !