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CHAPITRE IV

HUxMILITÉ, OBÉISSANCE ET PARFAIT DÉTACHEMEKT.

Vas cturi soli.ium, onutuiti omni lapide pretioso. Eccli., l, io.

Il était comme un vase d'or, enrichi de toute sorte de pierres précieuses.

Nous savons que Thomas veut dire abîme. Notre saint a justifié son nom par sa science sans doute, mais encore et surtout par son humilité.

A cet égard, V Année dominicaine fait une judicieuse remarque :

« Il est bien facile à une personne qui n'a que des qualités médiocres d'éprouver de bas sentiments d'elle-même, c'est plutôt une justice qu'elle se rend que l'effet d'une humilité véritable. Mais ne perdre jamais de vue ses misères et son néant, dans l'éclat d'une naissance illustre, au milieu de lumiùros qui font pénétrer les mystères les plus cachés, quand on est l'objet de louanges et d'ac-

clamations universelles : voilà une humilité très particulière à saint Thomas d'Aquin. Il passait pour l'oracle de la théologie ; les papes Urbain IV et Clément IV l'honoraient de leur amitié ; saint Louis, roi de France, l'avait en vénération ; les cardinaux, les archevêques, les évêques, les universités, en un mot, tout ce qu'il y a de grand dans l'Eglise et dans l'Etat, le considéraient comme un homme extraordinaire. Lui seul s'estimait un néant, le plus imparfait des religieux de son ordre. Un jeune emporté lui reprocha un jour de n'être pas si savant qu'on le croyait : « Vous avez raison, mon cher enfant, répondit le saint ; et c'est pour détromper le monde de la fausse opinion qu'il a de moi, que j'étudie sans cesse. »

Au confident intime de ses pensées, lui-même disait, quelques jours avant de mourir :

« Grâce à Dieu, jamais ma science, mon titre de docteur, ni aucune victoire scolastique n'a fait naître en moi une impression de vaine gloire, capable de détrôner en mon âme la vertu d'humilité. Si parfois quelque premier mouvement s'est élevé en prévenant la raison, celle-ci est survenue aussitôt pour le réprimer, y/ Un auteur ajoute qu'en pareille circonstance, Thomas faisait extérieurement un petit signe de croix sur son cœur, afin de se prémunir contre lesatteintes de l'amour-propre, et de lui fermer les avenues.

La liturgie dominicaine renferme cette juste exclamation :

Odon de la vertu céleste,

De la grâce ô pouvoir vainqueur !

Jamais la vanité funeste

De Thomas n'cfileura le cœur.

Ce n'est pas que le Docteur angélique n'eût conscience des lumières vraiment extraordinaires dont Dieu avait favorisé son esprit ; mais il les rapportait à l'auteur de tout don, s'appliquant ces paroles de l'Apôtre : 01^ as-tu que tu n'aies reçu ? Si donc tu as rcçîL ce que tu possèdes, pourquoi te glorifier comme si tu ne V avais pas reçu ?

Cette humilité le rendait fort modéré dans les discussions théologiques, et quoiqu'il pressât d'arguments son adversaire, c'était néanmoins avec tant de retenue qu'alors son humilité paraissait autant que la vivacité de son intelligence.

On peut attribuer également à cette vertu la pureté d'intention qui régnait en tous ses actes, et aussi cette frayeur salutaire qui le faisait trembler de n'être pas dans l'amitié de son Dieu. Telle est la disposition du juste : bien que sa conscience ne lui reproche rien, il ne se croit pas néanmoins justifié; il a de lui-même une défiance profonde, et vit dans l'appréhension continuelle que Celui qui sonde les cœurs et les reins ne le trouve coupable aux yeux de sa justice.

L'humilité de saint Thomas avait en horreur les plus imperceptibles retours sur soi-même; sans nul doute, cette vertu est la clef qui tient renfermés et cachés à nos yeux jusqu'au grand jour des

manifestations, les riches trésors amassés dans cette âme, grâce aux largesses du divin maître et à la fidélité du serviteur. Ennemi de l'estime des hommes, il voilait avec le plus grand soin les faveurs dont il était comblé du ciel ; s'il en découvrait quelque chose à son confesseur, c'était non moins par humilité, dans la crainte d'être le jouet de l'illusion, que par simplicité et obéissance. Encore scellait-il cette déclaration d'un autre acte d'humilité, défendant à son compagnon d'en rien découvrir, si ce n'est après sa mort, et pourvu qu'il le jugeât expédient à la gloire de Dieu.

De l'humilité à l'obéissance il n'y a qu'un pas ; pour mieux dire, l'obéissance n'est autre chose que l'humilité mise en pratique par l'acquiescement de la volonté propre à la volonté d'autrui. C'est pourquoi nos auteurs rapportent indifféremment à l'une ou à l'autre de ces vertus divers traits fort édifiants de la vie de saint Thomas.

Bien différent de ceux qui ne veulent jamais recevoir de conseil, ou qui ne tiennent aucun compte des salutaires observations que leur adressent des hommes ayant qualité pour cela, le saint docteur était entièrement soumis à la correction de qui que ce fût ; tous étaient bien venus à le reprendre.

Un jour qu'il faisait la lecture au réfectoire, le correcteur de table l'arrêta pour avoir donné à un mot une accentuation qui, pourtant, était la vraie. Le saint accentua sans hésitation au gré du cor-

recteur. Après le repas, quelqu'un lui dit : « Frère, vous avez eu tort de vous reprendre ; le père correcteur s'est manifestement trompé. >> Thomas répondit : « Il importe peu de prononcer une syllabe longue ou brève, mais c'est beaucoup d'être humble et obéissant. »

Non moins admirable est le fait arrivé à Bologne, pendant que saint Thomas y exerçait la fonction de régent des études.

Il se promenait sous le cloître, seul et contemplatif, selon sa coutume, lorsqu'il est abordé par un Frère étranger, lequel, devant aller en ville, avait l'autorisation de prendre pour compagnon le premier religieux qu'il rencontrerait. «Mon Frère, dit l'étranger, le prieur vous commande de sortir avec moi. » Frère Thomas incline la tête en signe d'adhésion, et se met à le suivre. Mais comme il ne pouvait aller aussi vite que son compagnon, celui-ci lui en faisait de fréquents reproches. Thomas s'excusait humblement, alléguant une infirmité qui lui rendait la marche difficile. Cependant des citoyens de Bologne furent étonnés de voir le grand docteur s'attacher aux pas d'un religieux inconnu. Soupçonnant quelque méprise, ils firent connaître à l'étranger la qualité de celui qu'il admonestait ainsi. Le pauvre Frère tout confus se tourne vers Thomas, et lui demande pardon de son erreur. Les témoins de la scène, s'adressant alors au maître, l'interrogèrent respectueusement sur sa condescendance aveugle aux volontés de ce Frère.

Thomas leur fit cette admirable réponse : « Toute vie religieuse a sa perfection dans l'obéissance ; c'est par elle que l'homme se soumet à l'homme pour l'amour de Dieu, de même que Dieu a daigné obéir à l'homme pour l'amour de l'homme. »

Par ce seul fait se trouve justifié ce mot d'un historien : l'obéissance était pour le Docteur angélique sa boussole et son étoile polaire.

A partir du jour où, devenant profès solennel, il abdiqua, de son plein gré, toute volonté propre entre les mains du prieur de Naples, l'obéissance marque chaque étape de son pèlerinage terrestre.

C'est par obéissance que, surmontant les répugnances de son humilité, il consentit à recevoir les grades de bachelier, licencié, maître en théologie; c'est par obéissance qu'il transporta tour à tour son enseignement à Cologne, Paris, Rome, Orvieto, Pérouse, Bologne, Naples. Enfin, c'est par obéissance au premier de tous ses supérieurs, le Vicaire de Jésus-Christ, qu'il quitta Naples, malade et épuisé, et vint mourir dans un monastère étranger à son ordre, en se rendant au concile de Lyon,

Sans doute, l'obéissance du religieux, comme la fidélité du soldat à sa consigne, doit être aveugle et aller jusqu'à la soumission du jugement. Cependant, elle est un hommage raisonnable, comme parle saint Paul : aussi, est-il parfois licite au religieux d'exposer avec simplicité et respect des motifs qui rendraient son acte d'obéissance difficile ou pénible au delà de l'intention formelle du supé-

rieur. Quant à saint Thomas, a-t-il jamais fait valoir quelque cause de dispense ?... Le trait de Bologne répond à cette question. — Quel exemple pour les jeunes gens ! Quel exemple pour tous ceux que leur âge ou leur condition vouent à la plus exacte soumission en toute chose !

Un autre fruit de l'humilité en saint Thomas d'Aquin fut son parfait détachement. Ouvrons de nouveau les annales de l'ordre.

« Issu de noble lignée, il eût pu convoiter l'abondance des richesses et la pompe des honneurs ; il mit sa richesse et sa gloire à imiter Jésus-Christ pauvre et humble, plutôt qu'à regorger de biens temporels et à monter au faîte des grandeurs mondaines. Un jour, accompagné de ses étudiants, il revenait de l'abbaye de Saint-Denys, où il était allé vénérer les précieuses reliques qu'on y conserve. Quand les Frères furent arrivés à une hauteur d'où l'on contemplait tout Paris, ils s'arrêtèrent un instant : « Maître, dit l'un d'eux, voyez donc la belle cité ! — Très belle assurément, répondit Thomas. — Ne voudriez-vous pas en être le souverain ? — Qu'en ferais- je ? répondit en souriant le saint docteur. — Vous la vendriez au roi de France, et avec les bons écus sonnants qui en reviendraient, vous bâtiriez tous les couvents des Frères Prêcheurs. » Or l'étudiant parlait ainsi, pensant bien provoquer quelque mot d'édification. Le maître reprit en effet : « Si cette ville m'appartenait, le

souci de son gouvernement m'arracherait à la contemplation et m'enlèverait la jouissance de l'âme ; en vérité, j'aimerais bien mieux avoir les homélies de saint Jean Chrysostome sur saint Matthieu. »

« Il le savait, le saint docteur, tout homme appartenant à la milice de Jésus-Christ ne s'embarrasse pas dans les affaires du siècle, afin de plaire à Celui qu'il a promis de servir. Aussi, quand le bienheureux pape Clément IV, qui l'avait en grande affection, lui offrit plusieurs dignités et revenus, refusa-t-il revenus et dignités, content de vivre humble et pauvre. Les membres de son illustre famille eurent à subir, en Campanie, la persécution de l'empereur Frédéric, pour la cause de l'Eglise. Frère Thomas pouvait, du consentement du souverain pontife, les assister avec les biens ecclésiastiques ; l'affection naturelle, plus encore la charité et la gratitude dues à d'aussi nobles victimes de la cause religieuse semblaient l'y inviter; mais comme, par amour pour Dieu, il avait été insensible à ses propres nécessités, ainsi fermat-il les yeux sur celles de ses proches.

'-^ Un pareil motif de détachement lui fit refuser les amples bénéfices attachés au monastère de Sa int-P ierre à V autel , construit à l'endroit où, selon la tradition, le prince des apôtres, se rendant à Rome pour la première fois, consacra un autel et y offrit le saint sacrifice. »

Un dernier trait, car il faut se borner, nous sera

fourni par Fr. Antoine de Brescia, religieux du couvent de Naples :

« l'ai entendu Fr. Nicolas de Marsiliac, ancien conseiller et chapelain du roi de Chypre, disciple de Frère Thomas, et homme de grande science et sainteté, me dire les larmes aux yeux : « Frère Antoine, « j'ai vécu avec Fr. Thomas à Paris, et j'atteste, « devant Dieu, que jamais je n'ai rencontré d'hom- « me plus ami de la pureté et de la pauvreté. Dans « le temps qu'il composait sa Somme contre les « Gentils, il ne se servait pas des cahiers en usage, « mais il écrivait sur de petites feuilles ; non pas « qu'il ne lui fût possible de s'en procurer de gran- « des, mais c'est qu'il n'avait nul souci des choses « temporelles. »

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